Physique/Livre 2

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LIVRE DEUXIÈME : DE LA NATURE.[modifier]

CHAPITRE PREMIER.[modifier]

Définition de la nature : elle est, dans les êtres, le principe du mouvement et du repos. Des êtres naturels. L’existence de la nature est évidente ; il n’est pas nécessaire de la démontrer. — La matière des choses n’est pas leur nature ; étrange opinion d’Antiphon. Définitions diverses de la nature ; unité et pluralité des principes ; la nature est surtout la forme des êtres. De la privation.[modifier]

§ 1. Parmi les êtres que nous voyons, les uns existent par le seul fait de la nature ; et les autres sont produits par des causes différentes.

§ 2. Ainsi, c’est la nature qui fait les animaux et les parties dont ils sont composés ; c’est elle qui fait les plantes et les corps simples, tels que la terre, le feu, l’air et l’eau ; car nous disons de tous ces êtres et de tous ceux du même genre qu’ils existent naturellement.

§ 3. Tous les êtres que nous venons de nommer présentent évidemment, par rapport aux êtres qui ne sont pas des produits de la nature, une grande différence ; les êtres naturels portent tous en eux-mêmes un principe de mouvement ou de repos ; soit que pour les uns ce mouvement se produise dans l’espace ; soit que pour d’autres ce soit un mouvement de développement et de destruction ; soit que pour d’autres encore, ce soit un mouvement de simple modification dans les qualités. Au contraire, un lit, un vêtement, ou tel autre objet analogue n’ont en eux-mêmes, en tant qu’on les rapporte à chaque catégorie de mouvement, et en tant qu’ils sont les produits de l’art, aucune tendance spéciale à changer. Ils n’ont cette tendance qu’en tant qu’ils sont indirectement et accidentellement ou de pierre ou de terre, ou un composé de ces deux éléments.

§ 4. La nature doit donc être considérée comme un principe et une cause de mouvement et de repos, pour l’être où ce principe est primitivement et en soi, et non pas par simple accident.

§ 5. Voici ce que j’entends quand je dis que ce n’est pas par simple accident. Ainsi, il peut très bien se faire que quelqu’un qui est médecin se rende à lui-même la santé ; cependant ce n’est pas en tant qu’il est guéri qu’il possède la science de la médecine ; et c’est un pur accident que le même individu soit tout ensemble et médecin et guéri. Aussi est-il possible que ces deux choses soient parfois séparées l’une de l’autre.

§ 6. Il en est de même pour tous les êtres que l’art peut faire. Il n’est pas un seul d’entre eux qui ait en soi le principe qui le fait ce qu’il est. Mais, pour les uns, ce principe est dans d’autres êtres, et il est extérieur, par exemple, une maison, et tout ce que pratique la main de l’homme. Pour les autres, ils ont bien en eux ce principe ; mais ils ne l’ont pas par leur essence, et ce sent tous ceux qui ne deviennent qu’accidentellement les causes de leur propre mouvement.

§ 7. La nature est donc ce que nous venons de dire.

§ 8. Les êtres sont naturels et ont une nature, quand ils ont le principe qui vient d’être défini ; et ils sont tous de la substance : car la nature est toujours un sujet, et elle est toujours dans un sujet.

§ 9. Tous ces êtres existent selon la nature, ainsi que toutes les qualités qui leur sont essentielles ; comme, par exemple, la qualité inhérente au feu de monter toujours en haut ; car cette qualité n’est pas précisément une nature, et n’a pas de nature à elle ; seulement elle est dans la nature et selon la nature du feu.

§ 10. Ainsi, nous avons expliqué ce que c’est que la nature d’une chose, et ce qu’on entend par être de nature et selon la nature.

§ 11. Mais essayer de prouver l’existence de la nature, ce serait par trop ridicule ; car il saute aux yeux qu’il y a une foule d’êtres du genre de ceux que nous venons de décrire. Or, prétendre démontrer des choses d’une complète évidence au troyen de choses obscures, c’est le fait d’un esprit qui est incapable de discerner ce qui est ou n’est pas notoire de soi. C’est là, du reste une erreur très concevable, et il n’est pas malaisé de s’en rendre compte. Que quelqu’un qui serait aveugle de naissance s’avise de parler des couleurs, il pourra bien sans doute prononcer les mots ; mais nécessairement il n’aura pas la moindre idée des choses que ces mots représentent.

§ 12. De même, il y a des gens qui s’imaginent que la nature et l’essence des choses que nous voyons dans la nature, consiste dans l’élément qui est primitivement dans chacune de ces choses, sans avoir par soi-même aucune forme précise. Ainsi, pour ces gens-là, la nature d’un lit, c’est le bois dont il est fait ; la nature d’une statue, c’est l’airain qui la compose.

§ 13. La preuve de ceci, au dire d’Antiphon, c’est que si on enfouissait un lit dans la terre, et que la pourriture eût assez de force pour en faire encore sortir un rejeton, ce n’est pas un lit qui serait reproduit mais du bois, parce que, disait-il, l’un n’est qu’accidentel, à savoir une certaine disposition matérielle qui est conforme aux règles de l’art, tandis que l’autre est la substance vraie qui demeure, tout en étant continuellement modifiée par les changements. Et Antiphon ajoutait que, chacune des choses que nous voyons soutenant avec une autre chose un rapport tout à fait identique, par exemple, le rapport que l’airain et l’or soutiennent à l’égard de l’eau, ou bien les os et les bois à l’égard de la terre, et de même pour tout autre objet, on peut dire que c’est là la nature et la substance de ces choses.

§ 14. Voilà comment certains philosophes ont cru que la nature des choses, c’est la terre, d’autres que c’est le feu, d’autres que c’est l’air, d’autres que ce sont quelques-uns de ces éléments, et d’autres enfin que ce sont tous les éléments réunis, Car l’élément dont chacun de ces philosophes admettait la réalité, soit qu’il n’en prît qu’un seul, soit qu’il en prît plusieurs, devenait entre leurs mains, principe unique ou principes multiples, la substance tout entière des êtres ; et tout le reste alors n’était plus que les affections, les qualités et les dispositions de cette substance.

§ 15. On ajoutait que chacune de ces substances est éternelle, attendu qu’elles n’ont pas par elles-mêmes de cause spontanée de changement, tandis que tout le reste naît et périt des infinités de fois.

§ 16. Ainsi, en un sens, on peut appeler nature cette matière première placée au fond de chacun des êtres qui ont en eux-mêmes le principe du mouvement et du changement.

§ 17. Mais à un autre point de vue, la nature des êtres, c’est la forme, et l’espèce, qui est impliquée dans la définition ; car de même qu’on appelle art ce qui est conforme à l’art et qui est un produit de l’art, de même on appelle nature ce qui est selon la nature et ce qui est un produit de la nature. Mais de même que nous ne dirions jamais qu’une chose est conforme aux règles de l’art, ou qu’il y ait de l’art en elle, si elle n’est encore qu’en puissance, un lit, par exemple, et si ce lit n’a point encore reçu la forme spécifique d’un lit ; de même non plus, en parlant des êtres que fait la nature ; car la chair et l’os, lorsqu’ils ne sont qu’en puissance, n’ont pas encore leur nature propre, jusqu’à ce qu’ils aient revêtu cette espèce et cette forme qui est impliquée dans leur définition essentielle, et qui nous sert à déterminer ce qu’est la chair et ce qu’est l’os. On ne peut pas dire alors davantage qu’ils sont de nature ; et par conséquent, en un sens différent de celui qui vient d’être indiqué, la nature pour les êtres qui ont en eux-mêmes le principe du mouvement, serait la figure et la forme spécifique, qui n’est séparable de ces êtres que par la raison et pour le besoin de la définition.

§ 18. D’ailleurs, le composé qui ressort de ces éléments n’est pas précisément la nature de cette chose ; il est seulement dans la nature : l’homme, par exemple.

§ 19. La nature ainsi comprise, est plutôt nature que ne l’est la matière, puisque chaque être reçoit la dénomination qui le désigne bien plutôt quand il est en acte et en entéléchie que lorsqu’il est simplement en puissance.

§ 20. A un autre point de vue, un homme vient d’un homme ; mais un lit ne vient pas d’un lit. Aussi, les philosophes dont on vient de parler disent-ils que la nature du lit n’est pas sa configuration, mais le bois dont il est formé, attendu que s’il venait à germer encore, il en proviendrait non pas un lit, mais du bois. Si donc la configuration du lit est de l’art précisément, la forme est la nature des êtres, puisque l’homme naît de l’homme.

§ 21. Quant à la nature qu’on entend au sens de génération, on devrait dire d’elle bien plutôt que c’est un acheminement vers la nature ; car il n’en est pas ici comme de la médication que fait un médecin, laquelle est non pas un acheminement à la médecine, mais à la santé, puisque la guérison que le médecin opère doit nécessairement venir de la médecine et ne tend pas à la médecine. Or, la nature n’est pas dans ce rapport avec la nature. L’être que la nature produit va de quelque chose à quelque chose, ou se développe naturellement pour aller à quelque chose. A quoi va-t-il par ce mouvement naturel ? Ce n’est pas apparemment à ce dont il vient ; mais c’est à ce qu’il doit être. Donc la nature, c’est la forme.

§ 22. Je rappelle d’ailleurs qu’on peut donner deux acceptions diverses à ces mots de forme et de nature, puisque la privation est bien aussi en quelque façon une forme et une espèce.

§ 23. Quant à savoir si, en outre, la privation est ou n’est pas une sorte de contraire en ce qui regarde la génération au sens absolu, ce sera l’objet d’une recherche ultérieure.

Ch. I, § 1. Par des causes différentes, l’intelligence de l’homme, par exemple, et l’art sous toutes ses formes. Voir plus bas §§ 6 et 17.

§ 2. C’est la nature qui fait les animaux, et voilà pourquoi on dit que ce sont des êtres naturels. — Existent naturellement, ou sont par le seul fait de la nature.

§ 3. Qui ne sont pas des produits de la nature, qui n’existent pas naturellement. — Ce mouvement se produise dans l’espace, comme pour les grands corps célestes. — De développement et de destruction, les animaux et les plantes qui naissent, se développent et meurent. — De simples modifications dans leurs qualités, les changements continuels auxquels tous les êtres sont soumis. Voir pour les espèces du mouvement les Catégories, ch. 14, p. 128 de ma traduction. — A chaque catégorie du mouvement, le texte n’est pas aussi précis ni aussi clair. — Accidentellement de pierre ou de terre, comme dans l’ancienne physique, on n’admettait que quatre éléments, on pouvait dire qu’un lit, par exemple, avec le bois qui le formait, était un composé de terre. Si donc le lit a quelque tendance au changement, par exemple à changer de place, quand il tombe et obéit aux lois de la pesanteur par suite de quelqu’accident, ce n’est pas en tant que lit qu’il a cette tendance ; c’est en tant qu’il est composé de terre et pesant.

§ 4. Un principe et une cause, voir plus haut Livre I, ch. 1. § 1, et la note. — Et en soi, c’est-à-dire en tant que l’être l’a par lui-même et non indirectement, comme le lit a la pesanteur, non pas en tant que lit, mais en tant qu’il est une matière d’une certaine espèce.

§ 5. Voici ce que j’entends, l’exemple qui va être cité est purement accidentel, et il faudra en prendre le contre-pied pour comprendre ce qui n’est pas par simple accident. — Se rende à lui-même la santé, il est guéri en tant qu’il est malade et non pas en tant que médecin. — En tant qu’il est guéri, il semble qu’il vaudrait mieux renverser la proposition et dire : «  Ce n’est pas en tant qu’il possède la science de la médecine qu’il est guéri. » J’ai dû suivre le texte. — Et c’est un pur accident, tandis que c’est en soi que le médecin guérit la maladie, c’est-à-dire en tant qu’il est médecin et possède la science de la médecine.

§ 6. Que l’art peut faire, voir plus haut § 3. — Qui ne deviennent qu’accidentellement, voir plus haut, § 4.

§ 8. Sont naturels et ont une nature, il n’y a qu’un seul mot dans le texte grec ; j’ai cru devoir mettre les deux, afin d’être plus clair. — La nature est toujours un sujet, en tant qu’elle est la matière qui reçoit la forme et sert de support aux contraires. — Elle est toujours dans un sujet, en tant qu’elle est aussi la forme, qui est toujours dans une matière.

§ 9. Selon la nature, Aristote semble distinguer avec soin ce qui est de nature et ce qui est selon la nature. Cette distinction est peut-être un peu subtile ; mais l’exemple qui suit l’éclaircit suffisamment. Les qualités n’ont pas de nature propre, parce qu’elles n’ont pas de substance ; mais elles sont dans la nature et selon la nature de la substance à laquelle elles se rapportent.

§ 10. Ainsi nous avons expliqué, résume de ce qui précède.

§ 11. L’existence de la nature, au sens que l’on vient d’expliquer pour les différents êtres, — Notoire de soi, voir plus haut, Livre 1, ch. 1, §§ 2 et suiv. — Quelqu’un qui serait aveugle de naissance, cette comparaison peut sembler un peu sévère, ainsi que tout ce paragraphe.

§ 12. De même, il y a des gens, le texte n’est peut-être pas tout à fait aussi précis. — L’élément qui est primitivement, c’est-à-dire, la matière dont la chose est formée.

§ 13. Au dire d’Antiphon, voir plus haut, Livre 1, ch. 2, § 6, où Antiphon est déjà cité.

§ 14. La nature des choses, c’est la terre, voir plus haut, Livre I, ch. 5, § 2, où quelques-unes de ces opinions sont aussi passées en revue. — La substance tout entière des êtres, l’être était ainsi réduit à la matière qui le compose, sans y faire les distinctions qu’établit Aristote entre la matière, la privation et la forme.

§ 15. On ajoutait, c’est le sens implicite de l’expression du texte. Aristote ne désigne pas nommément ces philosophes dont il entend parler. — Tout le reste, c’est-à-dire les attributs de toute catégorie qui peuvent appartenir aux substances.

§ 16. La matière première, au sens particulier ne Aristote l’a expliqué lui-même un peu plus haut, Livre I, ch. 10.

§ 17. C’est la forme, en prenant les distinctions mêmes d’Aristote, il est certain que, si la matière est plus notoire en soi, la forme est plus notoire pour nous, puisque c’est elle seule qui frappe nos sens. Par conséquent, elle serait davantage la nature même des choses. Pour éclaircir cette pensée, Aristote compare les produits de l’art avec ceux de la nature ; or, de même qu’on ne dira jamais d’un lit qu’il soit un lit, tant qu’il n’est qu’en puissance dans le bois qui le doit composer, et tant qu’il n’a pas reçu la forme spécifique que l’art lui donne ; de même, on ne dira jamais d’une chose qu’elle soit dans la nature, qu’elle existe naturellement, tant qu’elle ne sera qu’en simple puissance dans la matière qui doit la composer ; il faut qu’outre la matière, qui n’est qu’en puissance, elle ait reçu la forme, qui est en entéléchie. Ainsi la chair, en supposant que sa matière soit l’élément de la terre, n’est vraiment chair que quand elle a pris la forme qui lui est propre. — Qui n’est séparable, les commentateurs croient que ceci est une critique indirecte de Platon.

§ 18. L’homme, par exemple, l’homme, composé de divers éléments, n’est pas la nature de l’homme ; mais l’homme est un être naturel ; il est de nature.

§ 19. Ainsi comprise, j’ai ajouté ces mots ou plutôt j’ai précisé l’expression un peu plus qu’elle ne l’est dans le texte. — La matière, voir plus haut, § 16.

§ 20. Un homme vient d’un homme, grande différence entre les choses de l’art et celles de la nature. L’homme en tant qu’être naturel a en soi et pour soi le principe du mouvement. Il peut se reproduire, tandis que le lit ne le peut pas. — S’il venait à germer, répétition partielle de ce qui a été dit plus haut § 13. — Si donc la configuration du lit, le texte n’est pas tout à fait aussi formel. — La forme est la nature des êtres, conclusion opposée à celle du § 10, ou du moins qui la remplace. Il semble qu’il y a ici quelque contradiction.

§ 21. Au sens de génération, dans la langue grecque ce rapprochement de signification est assez facile, parce que la mène racine qui donne le mot de Nature petit exprimer en outre l’idée de génération. Dans notre langue aussi le mot de Nature se rapproche de celui de Naître. — Acheminement vers la nature, il faut remarquer cette expression qui est juste et bien choisie. — La nature, comprise au sens de génération, n’est pas dans ce rapport avec la nature comprise au sens qu’Aristote vient d’expliquer. — A ce qu’il doit être, quand il sera réel et complet, en entéléchie, avec sa matière et sa forme. — Donc la nature, c’est la forme, voir plus haut §§ 17 et suiv.

§ 22. Une forme et une espèce, il n’y a qu’un seul mot dans le texte.

§ 23. L’objet d’une recherche ultérieure, il est dit en effet un mot de cette question plus loin, Livre V, ch. 2, § 11. Il faut lire aussi le Traité de la génération et de la corruption, où ce sujet est indiqué plutôt qu’approfondi à diverses reprises. Dans les Catégories, ch. XI, Des Contraires, et dans la Métaphysique, Livre V, ch. 23, Aristote ne s’est pas prononcé sur ce caractère de la privation.

CHAPITRE II.[modifier]

Rapports et différences des mathématiques et de la physique. Critique de la théorie des Idées, qui se perd dans tes abstractions. — Deux aspects de la nature, la matière et la forme ; les anciens philosophes, Empédocle, Démocrite, etc., n’ont étudié que la matière. Le vrai physicien doit étudier la matière et la forme tout ensemble. Citation du traité Sur la philosophie.[modifier]

§ 1. Après avoir parcouru toutes les acceptions du mot de nature, nous devons dire maintenant en quoi l’étude des mathématiques diffère de l’étude de la physique ; car les corps de la nature ont des surfaces, des solidités, des lignes et des points, qui sont les objets particuliers des recherches du mathématicien.

§ 2. Il faut voir en outre si l’astronomie diffère de la physique, ou si elle n’en est qu’une branche.

§ 3. Car si c’est au physicien qu’il appartient de savoir ce que sont le soleil ou la lune dans leur essence, on pourrait trouver étrange qu’il ne lui appartint pas aussi d’étudier les phénomènes secondaires que ces corps présentent, surtout quand on voit qu’en général ceux qui s’occupent de l’étude de la nature traitent aussi de la figure du soleil et de la lune, et qu’ils recherchent, par exemple, si la terre et le monde sont sphériques ou ne le sont pas.

§ 4. Le mathématicien, quand il étudie les surfaces, les lignes et les points, ne s’en occupe pas en tant que ce sont là les limites d’un corps naturel, et il ne regarde pas davantage aux propriétés qui peuvent accidentellement leur appartenir en tant que ces propriétés appartiennent à des êtres réels : aussi il peut abstraire ces notions, que l’entendement, en effet, sépare sans peine du mouvement ; et cette abstraction, qui n’amène aucune différence, n’est pas faite pour produire d’erreur

§ 5. C’est là ce que font précisément aussi ceux qui admettent le système des Idées, sans d’ailleurs s’en apercevoir ; car ils abstraient les choses physiques, qui sont bien moins susceptibles d’abstraction que les choses mathématiques.

§ 6. Ceci devient parfaitement clair, quand on se donne la peine de comparer de part et d’autre les définitions de ces choses et de leurs accidents. Ainsi, le pair et l’impair, le droit et le courbé, et d’un autre point de vue, le nombre, la ligue, la figure, peuvent exister sans le mouvement, tandis que des choses telles que la chair, les os, l’homme, ne peuvent pas se concevoir sans mouvement ; et l’on dénomme toutes ces dernières choses comme on dénomme le nez camard, et non comme on le fait pour le courbe.

§ 7. C’est bien là encore ce que prouvent les parties des mathématiques qui se rapprochent le plus de la physique ; l’optique, l’harmonie et l’astronomie. En un certain sens, elles sont tout à fait l’inverse de la géométrie. Ainsi, tandis que la géométrie étudie la ligne qui est bien physique, mais qu’elle ne l’étudie pas telle que cette ligne est dans la nature, l’optique, au contraire, étudie la ligne mathématique, non pas en tant que mathématique, mais en tant qu’elle joue un rôle dans la réalité naturelle.

§ 8. Comme le mot de Nature peut être pris en un double sens, et qu’il signifie à la fois la forme et la matière, il faut étudier ici ce mot, comme nous le ferions si nous avions à nous demander ce que c’est que la qualité de Camus car les choses de ce genre ne peuvent exister sans matière, et pourtant elles ne sont pas purement matérielles.

§ 9. Mais du moment qu’on reconnaît deux natures, on peut hésiter doublement à savoir, d’une part, de laquelle des deux doit s’occuper le physicien, et d’autre part, s’il ne doit pas s’occuper uniquement de leur résultat commun. Mais s’il doit étudier ce résultat, ne faut-il pas aussi qu’il les étudie l’une et l’autre ? Par suite, connaître chacune de ces deux natures, est-ce le fait d’une même science ou d’une science différente ?

§ 10. Si l’on regarde aux anciens philosophes, on pourrait croire que l’objet de la physique n’est que d’étudier la matière ; car Démocrite et Empédocle ont à peine effleuré la question de la forme et de l’essence.

§ 11. Mais s’il est vrai que l’art imite la nature, on peut dire que c’est à une seule et même science d’étudier jusqu’à un certain point et tout à la fois la forme et la matière. Si par exemple, c’est au médecin d’étudier la santé, et de plus la bile et le flegme dans lesquels la santé consiste ; si de même l’architecte s’occupe tout ensemble de la forme de la maison et de la matière de la maison, les murailles et les bois, et ainsi de tout le reste, on en peut conclure que la physique doit étudier les deux natures à la fois.

§ 12. Ajoutez que c’est à une seule et même science d’étudier et le pourquoi et la fin des choses, et tous les éléments qui y concourent. Or la nature est la fin et le pourquoi des choses ; car là où le mouvement étant continu, il y a une fin au mouvement, cette fin est le dernier terme et le pourquoi. Aussi l’exclamation du poète est-elle assez ridicule, quand il dit : C’est la fin pour laquelle il avait été fait ! Car, il ne suffit pas qu’un terme soit le dernier pour qu’il soit toujours une fin véritable, et il n’y a que le bien qui en soit une.

§ 13. Ainsi les arts travaillent la matière ; mais les uns la travaillent purement et simplement, tandis que les autres la façonnent du mieux qu’ils peuvent à notre usage ; et nous nous servons des choses comme si elles n’existaient qu’en vue de nous, puisqu’en effet nous aussi nous sommes bien une sorte de fin. Car le pourquoi peut s’entendre de deux façons, ainsi que nous l’avons dit dans nos livres intitulés : De la Philosophie. Il y a donc deux espèces d’arts qui commandent à la matière et qui en jugent, l’un de ces arts étant celui qui emploie les choses, et l’autre dirigeant comme un habile architecte, l’industrie qui les façonne. L’art qui emploie les choses joue bien aussi en quelque sorte le rôle d’architecte dirigeant ; mais il y a cette différence entre les deux arts que l’un, l’art architectonique, connaît de la forme, tandis que l’autre, qui façonne les choses, connaît de la matière. Ainsi, le pilote du navire connaît quelle doit être la forme du gouvernail et la commande, tandis que le constructeur sait de quel bois le gouvernail doit être fait, et quels mouvements on en exige. Dans les produits de l’art, c’est nous qui façonnons la matière en vue de l’œuvre à laquelle nous la destinons ; mais dans les choses de la nature, la matière est toute faite.

§ 14. Enfin, il faut ajouter que la matière n’est qu’une relation, puisque la matière varie avec la forme et qu’à une autre forme répond une autre matière.

§ 15. Mais jusqu’à quel point le physicien doit-il étudier la forme et l’essence des choses ? Doit-il les connaître comme le médecin connaît ce que c’est que les nerfs, ou le fondeur ce que c’est que l’airain qu’il fond, c’est-à-dire dans une certaine mesure, chacune de ces choses servant en effet à une certaine destination ? et doit-il s’occuper des choses qui, bien que séparables au point de vue de la forme, n’en sont pas moins toujours dans la matière ? Car l’homme et le soleil engendrent l’homme. Quant à savoir ce que c’est que le séparable, et quelle est son essence, c’est une question spécialement réservée à la philosophie première.

Ch. II, § 1. Après avoir parcouru, voir plus haut ch, §§ 16 et suiv. — En quoi l’étude des mathématiques, toute la discussion qui va suivre jusqu’au § 8 parait n’être pas très bien placée ici ; elle interrompt le cours des pensées, et il semble qu’elle eût été bien plus convenable dans le Livre I, et au début même du traité. — Des surfaces, des solidités, des lignes et des points, c’est là de la géométrie spécialement, plutôt que des mathématiques en général, puisque les mathématiques comprennent aussi l’arithmétique. — Du mathématicien, et plus particulièrement du géomètre.

§ 2. Si l’Astronomie diffère de la Physique, autre digression qui s’écarte encore plus du sujet. C’est peut-être une interpolation.

§ 3. Les phénomènes secondaires, par exemple, les éclipses, les levers et les couchers, les phases, etc. — Si la terre et le monde sont sphériques, études qu’avait faites surtout l’École Pythagoricienne.

§ 4. Du corps naturel, c’est-à-dire que les mathématiques ne s’occupent pas des réalités, et peu leur importe ce que sont les surfaces, les lignes et les points dans les corps mêmes que présente la nature ; elles ne s’occupent que des formes idéales, abstraites de la réalité. — Aux propriétés qui peuvent accidentellement leur appartenir, les propriétés des diverses figures composées de surfaces et de lignes géométriques. La géométrie n’étudie ces propriétés qu’abstractivement, et elle ne s’en occupe pas dans les êtres naturels. — Qui n’amène aucune différence, dans les spéculations de la géométrie. Voir les Derniers Analytiques, Livre I, ch. 10 § 10, p. 62 de ma traduction, où Aristote défend très bien la géométrie contre l’accusation d’admettre des hypothèses fausses.

§ 5. Le système des Idées, cette critique du système des Idées nous écarte encore davantage du sujet spécial de ce chapitre. — Ils abstraient les choses physiques, en séparant la forme de la matière, et en donnant à la forme une existence séparée qu’elle n’a pas. Cette objection contre la théorie des Idées peut d’ailleurs être contestée ; mais ce n’est pas ici le lieu.

§ 6. Les définitions de ces choses, les exemples qui suivent prouvent que par ces choses, il faut entendre d’une part les choses mathématiques, et de l’autre les choses de la nature. — Le pair et l’impair, qu’étudie l’arithmétique. — Le droit et le courbe, qu’étudie la géométrie. — Peuvent exister sans le mouvement, dans l’état d’abstraction où les mathématiques les considèrent. — Ne peuvent pas se concevoir sans mouvement, parce que ce sont des choses naturelles, et que, d’après ce qui a été établi dans le chapitre précédent, les corps naturels sont ceux qui ont en eux-mêmes le principe du mouvement ou du repos. — Le nez camard, c’est-à-dire, en comprenant dans la définition de ces choses, l’idée de mouvement, comme dans la définition de Camard, on comprend nécessairement l’idée de nez ; voir plus haut, Livre 1, ch. 4, § 14. Le texte est d’ailleurs ici assez obscur, parce qu’il est trop concis, et j’aurais peut-être dû le remplacer par une paraphrase qui l’aurait rendu plus clair. — Pour le courbe, en effet, en définissant le courbe on n’y comprend pas nécessairement l’idée de ligne, puisque la ligne n’est pas la seule chose à être courbe, tandis qu’il n’y a que le nez qui soit camard dans la langue ordinaire.

§ 7. C’est bien là encore, autre idée qui ne tient pas assez directement au sujet. La réflexion d’ailleurs est très vraie ; et elle revient à dire que dans les mathématiques il y a des parties pures et des parties appliquées. Aujourd’hui la distinction est vulgaire et bien connue ; au temps d’Aristote, elle était encore fort neuve, et elle méritait d’être constatée. — L’optique au contraire, en partant de la ligne telle que la conçoit la géométrie, retrouve les propriétés de cette ligne dans les phénomènes de la lumière. Voir la Métaphysique, Livre VI, ch. 1, p. 1025, b, 25, édit. de Berlin, et aussi dans le Premier livre, p, 995, a, 15, édit. de Berlin.

§ 8. En un double sens, d’après les théories exposées plus haut, ch, 1, §§ 16 et 17.- Ce que c’est que la qualité de Camus, ici encore le texte est obscur à cause de sa concision, comme au § 6. L’idée de Camus renferme nécessairement l’idée d’une certaine forme dans une certaine matière, puisque l’attribut de Camus ne peut appartenir qu’au nez. De même pour les objets de la nature tels que les comprend Aristote, il faut toujours se les représenter comme étant composés à la fois de matière et de forme. La pensée est juste ; mais elle pouvait être exposée plus clairement, ainsi qu’elle l’est dans la Métaphysique, Livre. VI, ch. 1, p. 1025, b, 30, édit. de Berlin, — Les choses de ce genre, c’est-a-dire les choses naturelles, les êtres de la nature. — Elles ne sont pas purement matérielles, puisqu’elles ont une forme outre leur matière.

§ 9. Doublement, on ne voit pas très clairement à quoi s’applique ce mot ; il y a plus d’une alternative dans ce qui suit. — De laquelle des deux, soit de la forme, soit de la matière. — De leur résultat commun, c’est-à-dire du corps naturel, qui est composé à la fois de matière et de forme. — D’une même science ou d’une science différente, la forme, par exemple, étant réservée à la Métaphysique, et la matière étant l’objet spécial des recherches de la Physique, Plus bas § 11, il est établi que la Physique doit comprendre à la fois l’étude des deux natures, de la forme et de la matière.

§ 10. D’étudier la matière, voir plus haut, ch. 1, §§ 12 et suiv. — Car Démocrite et Empédocle, Aristote croit devoir se borner à citer ces deux philosophes ; mais il aurait pu en nommer encore bien d’autres ; voir plus haut, Livre 1, ch. 7. Voir aussi la Métaphysique, Livre 1, ch. 3, p. 983, b, 7, et 984, a, 17, édit. de Berlin, où est exprimée une pensée tout à fait identique, et où de nouveaux détails confirment ceux de la Physique, qui y est citée.

§ 11. L’art imite la nature, voir le début de la Poétique, et surtout ch. 3, p. 18 et suiv. de ma traduction. — La bile et le flegme dans lesquels la santé consiste, ceci se rapporte aux théories médicales qui avaient cours au temps d’Aristote. Elles ne seraient peut-être pas encore insoutenables aujourd’hui. — Les deux natures à la fois, en étudiant les corps naturels, où la forme et la matière sont toujours réunies.

§ 12. Le mouvement étant continu, c’est là une condition indispensable ; car si le mouvement discontinuait et était interrompu, l’être ne pourrait pas arriver à la fin qu’il poursuit ; et il y aurait alors autant de fins, que d’interruptions de mouvement. — L’exclamation de poète, Philopon croit qu’il s’agit ici d’Euripide ; mais ce n’est pas certain. Voir les Fragments d’Euripide, édit. Didot, Incertae fabulae, LXXXIV. — Est-elle assez ridicule, l’exclamation du poète est ridicule en ce sens qu’on ne peut pas dire, que la mort soit la fin pour laquelle l’homme est fait, la fin véritable de l’homme, en tant qu’homme, c’est le bien et le devoir. — Qu’un terme soit le dernier, comme la mort, qui est bien le terme dernier de la vie, mais qui n’en est pas le but et la fin véritable. Il est vrai que le poète aurait pu répondre que le mot dont il s’est servi a précisément ce sens de terme extrême, et non pas de but.

§ 13. Ainsi les arts façonnent la matière, la pensée ne se dégage pas très clairement dans ce §. Voici, je crois, quelle elle est. Les arts ne façonnent pas tous la matière de la même manière. Les uns confectionnent les matériaux ; les autres leur donnent la forme, qui se lie essentiellement à l’usage que nous pouvons faire des choses. Dans les arts subordonnés les uns aux autres, l’art supérieur s’occupe de la forme, tandis que la matière est l’objet de l’art inférieur. Il en est de même dans les choses de la nature ; et la matière n’y existe jamais qu’en vue de la forme, qui est leur fin véritable, et leur entéléchie. Mais il y a entre les arts et la nature cette différence que la matière est toute suite dans la nature, tandis que certains arts font la matière en quelque sorte, par exemple la menuiserie qui façonne les bois dont sera composée la maison, forme dernière à laquelle aboutit l’art de la construction. — Une sorte de fin, la restriction est nécessaire ; car l’homme n’est pas une fin dans le sens où l’on peut dire que la forme est la fin de lu matière. — Dans nos livres intitulés De la philosophie, dans le Catalogue de Diogène Laërte, il y a en effet trois livres mentionnés sous ce titre : De la philosophie, Livre V, ch. I (Aristote), p. 118, ligne 1, édit. Didot. Cette citation peut se rapporter dans une certaine mesure au passage de la Métaphysique, Livre V, ch. 18, p. 1022, a, 48, édit. de Berlin. Mais les livres De la Philosophie ont été perdus, et l’on a vainement essayé de les retrouver dans la Métaphysique, où l’on croyait qu’ils avaient été fondus. — Il y a donc deux espèces d’arts, toutes ces idées se rapportent à celles qui sont développées dans la Métaphysique, Livre I, ch. 1, p. 981, a, 25, édit. de Berlin. — Celui qui emploie les choses, Employer ne doit pas s’entendre ici au sens de Mettre en œuvre, comme le prouve ce qui suit. — L’industrie qui les façonne, le texte n’est pas tout à fait aussi précis. — Ainsi le pilote du navire, représente l’art qui emploie les choses et s’en sert, sans avoir à s’occuper de la matière dont elles sont faites. Il ne s’occupe en quelque sorte que de la forme. — Le constructeur, dirigé par le pilote, faisant fonction d’architecte, cherche, pour la solidité du gouvernail, le bois le meilleur possible, et pour son utilité, le mécanisme le plus simple. Le constructeur s’occupe donc en quelque sorte uniquement de la matière. On conçoit d’ailleurs que ces divisions théoriques ne sont jamais aussi nettement tranchées dans la réalité. — La matière est toute faite, parce qu’elle est éternelle ; voir plus haut, ch. 4, § 15.

§ 14. La matière n’est qu’une relation, la pensée n’est pas ici complètement exprimée ; voici comment il faut la compléter. La Physique doit étudier à la fois la matière et la forme ; plus haut, § 11 on en a donné plusieurs raisons, et l’on peut ajouter cette dernière, que la matière n’étant qu’un relatif, elle est connue en même temps que son corrélatif qui est la forme. Cette connaissance simultanée des relatifs a été démontrée dans les Catégories, ch. 7, § 26, p. 91 de ma traduction. — La matière varie avec la forme, le texte est moins développé ici que ma traduction n’a dû l’être.

§ 15. Servant à une certaine destination, et par suite il semble que la physique doit s’occuper de la forme en tant qu’elle concourt à la composition du corps naturel. — Car l’homme et le soleil engendrent l’homme, malgré les explications des commentateurs grecs, ce passage reste obscur, parce que l’ellipse de la pensée est trop forte, et que trop d’intermédiaires ont été supprimés. La physique ne doit connaître de l’homme que dans une certaine mesure, c’est-à-dire en tant qu’être naturel, et elle sortirait de son domaine si elle cherchait à l’étudier dans sa génération, qui tient à la fois et de l’homme par la reproduction, et du soleil par l’action générale que cet astre exerce sur tout ce qui vit. — La philosophie première, c’est-à-dire la Métaphysique ; cette question a été traitée en effet plusieurs fois dans la Métaphysique, mais d’une manière incidente. Voir plus haut, § 13.

CHAPITRE III.[modifier]

Des causes ; de leur nombre et de leur nature ; quatre espèces de causes : la matière, la forme, le mouvement et la fin, ou le pourquoi des choses. — Modes divers des causes ; une même clisse peut avoir plusieurs causes ; il y a des choses qui sont réciproquement causes les unes des autres ; causalité des contraires ; acceptions propres et accidentelles du mot de cause. Causes en acte et en puissance ; causes individuelles ; causes génériques. — Méthode à suivre dans l’étude des causes.[modifier]

§ 1. Après les explications précédentes, nous devons étudier les causes pour en déterminer les espèces et le nombre. Comme ce traité, en effet, a pour objet de faire connaître la nature, et qu’on ne croit connaître une chose que quand on sait le pourquoi, en d’autres termes la première cause, il est clair que nous aussi nous devons faire cette étude en ce qui regarde la génération et la destruction des choses, c’est-à-dire tout changement naturel, afin qu’une fois que nous connaîtrons les principes de ces phénomènes, nous puissions essayer de rapporter à ces principes tous les problèmes que nous agitons.

§ 2. D’abord, en un premier sens, on appelle cause ce qui est dans une chose et ce dont elle provient ; ainsi, l’airain est en ce sens la cause de la statue ; l’argent est cause de la burette, ainsi que tous les genres de ces deux choses.

§ 3. En un autre sens, la cause est la forme et le modèle des choses ; c’est-à-dire la notion qui détermine l’essence de la chose, et tous ses genres supérieurs. Par exemple, en musique, la cause de l’octave est le rapport de deux à un ; et, d’une manière générale, c’est le nombre et les éléments de la définition essentielle du nombre.

§ 4. Dans une troisième acception, la cause est le principe premier d’où vient le mouvement ou le repos. Ainsi, celui qui a donné le conseil d’agir est cause des actes qui ont été accomplis ; le père est la cause de son enfant ; et, en général, ce qui fait est cause de ce qui est fait ; ce qui produit le changement est cause du changement produit.

§ 5. En dernier lieu, la cause signifie la fin, le but ; et c’est alors le pourquoi de la chose. Ainsi, la santé est la cause de la promenade. Pourquoi un tel se promène-t-il ? C’est, répondons-nous, pour conserver sa santé ; et, en faisant cette réponse, nous croyons indiquer la cause qui fait qu’il se promène. C’est en ce sens aussi qu’on appelle causes tous les intermédiaires qui contribuent à atteindre la fin poursuivie, après qu’une autre chose a eu commencé le mouvement. Par exemple, la diète et la purgation sont les causes intermédiaires de la santé, comme le sont aussi les remèdes ou les instruments du chirurgien. En effet, tout cela concourt à la fin qu’on se propose ; et, la seule différence entre toutes ces choses, c’est que les unes sont des actes, et les autres, de simples moyens.

§ 6. Voilà donc à peu près toutes les acceptions du mot de cause.

§ 7. Par suite de ces diversités de sens, il peut se faire qu’une même chose ait plusieurs causes, sans que ce soit même indirectement et par accident. Ainsi, pour la statue, c’est à la fois l’art du statuaire et l’airain qui en sont causes, non pas sous un autre rapport, mais en tant que statue. Seulement ce n’est pas de la même façon ; car l’une de ces causes est prise comme matière, et l’autre comme le principe d’où part le mouvement.

§ 8. Il y a en outre des choses qui sont réciproquement causes les unes des autres ; ainsi, l’exercice est cause de la santé, et la santé à son tour cause l’exercice ; mais ce n’est pas de la même façon ; car ici la cause est considérée comme fin, et là comme principe de mouvement.

§ 9. C’est précisément ainsi qu’une seule et même chose est cause des contraires ; car le même objet qui, étant présent, est cause de tel effet, est aussi quelquefois considéré par nous, quand il est absent, comme cause de l’effet contraire. Ainsi, l’absence du pilote est considérée comme cause de la perte du navire, parce que la présence de ce même pilote est considérée comme la cause du salut.

§ 10. Toutes les causes dont nous venons de parler peuvent donc être ramenées à quatre classes qui sont les plus évidentes de toutes. Ainsi les lettres sont causes des syllabes ; la matière est cause de ce que l’art fabrique ; le feu et les éléments analogues sont causes du corps ; les parties sont causes du tout ; les propositions sont causes de la conclusion ; et ce sont là des causes en tant que c’est ce dont vient la chose. De toutes ces causes, les unes sont prises comme le sujet de la chose, et telles sont les parties relativement au tout ; les autres sont prises comme l’essence, et tels sont le total, la combinaison et la forme. Mais le germe, le médecin, le conseiller, et d’une façon générale l’agent, sont autant de causes d’où vient le principe du changement, soit mouvement, soit repos ; et la dernière classe de causes est celle où la cause est prise comme la fin et le bien de tout le reste ; car le pourquoi a droit d’être regardé comme ce qu’il y a de meilleur, dans les choses, et comme la fin de tout ce qui s’y rapporte. Ce ne fait rien d’ailleurs que ce soit réellement le bien ou simplement ce, qui paraît le bien. Telle est donc la nature des causes, et tel en est spécifiquement le nombre.

§ 11. Les modes des causes peuvent sembler très multipliés ; mais on peut aussi les réduire en les résumant. En effet, le mot de cause peut avoir plusieurs acceptions diverses ; et ainsi, même dans des causes d’espèces pareilles, l’une peut être antérieure ou postérieure à l’autre. C’est en ce sens que le médecin et l’homme de l’art sont causes de la santé ; c’est le double et le nombre qui sont causes de l’octave eu fait d’harmonie, et d’une manière générale, les contenants par rapport à tous les objets particuliers qu’ils embrassent.

§ 12. Parfois les causes et leurs différents genres peuvent être considérés aussi connue agissant indirectement et par accident. Ainsi c’est autrement que Polyclète est cause de la statue, et autrement que le statuaire en est cause ; car Polyclète ne peut être dit la cause de la statue qu’en tant que c’est un accident du statuaire d’être Polyclète. On appelle aussi causes en ce sens, les genres qui renferment et impliquent l’accident. Par exemple, on pourrait dire que c’est l’homme qui est cause de la statue, ou même d’une manière encore plus générale que c’est l’être vivant.

§ 13. Il y a en effet des accidents qui sont plus éloignés ou plus rapprochés les uns que les autres, comme si l’un allait, par exemple, jusqu’à dire que c’est l’homme blanc, ou bien l’homme disciple des Muses, qui est la cause de la statue.

§ 14. Après toutes ces acceptions de l’idée de cause, soit propres, soit accidentelles et indirectes, il faut encore distinguer les causes qui peuvent agir et celles qui agissent en effet. Ainsi, la cause de la construction de la maison, c’est ou le maçon qui pourrait la construire, ou le maçon qui la construit réellement.

§ 15. Ces distinctions de causes que nous venons d’énumérer devront s’appliquer également aux effets dont elles sont les causes ; et, par exemple, on peut distinguer et cette statue qu’on a sous les yeux, ou la statue en général, ou même plus généralement encore l’image ; ou bien encore cet airain qu’on a là, sous la main, ou l’airain en général, ou plus généralement encore la matière. Même remarque eu ce qui concerne les accidents de ces effets.

§ 16. Enfin on peut même encore réunir ces diverses espèces de causes ; et au lieu de considérer à part Polyclète, puis le statuaire, ou peut dire le statuaire Polyctète.

§ 17. Quoiqu’il en soit, toutes ces nuances sont au nombre de six ; et elles sont chacune, susceptibles de deux sens divers : soit au point de vue de la cause même, soit au point de vue de son genre ; soit comme accident, soit comme genre de l’accident ; soit combinées, soit absolues et isolées, dans les mots qui les expriment ; enfin, toutes peuvent être distinguées, soit comme étant en acte réellement, soit comme étant en simple puissance.

§ 18. La seule différence, c’est que les causes en acte et les causes particulières sont, ou ne sont pas, en même temps que les choses dont elles sont causes. Par exemple, ce médecin particulier qui guérit existe en même temps que le malade particulier qu’il soigne ; ce constructeur particulier existe en même temps que cette maison particulière qu’il construit. Quant aux causes en puissance, elles ne sont pas toujours contemporaines à leurs effets ; et, par exemple, la maison et le maçon ne périssent pas en même temps.

§ 19. Il faut toujours, en recherchant la cause d’une chose quelconque, remonter aussi haut que possible, comme dans toute autre recherche. Par exemple, l’homme construit la maison, parce qu’il est constructeur. Il est constructeur en se conformant à l’art de la construction. Cet art se trouve donc être la première cause, la cause antérieure ; et ainsi de tout le reste.

§ 20. Il faut remarquer en outre que les genres sont causes des genres, et que les individus sont causes des choses individuelles. Ainsi, le statuaire est génériquement la cause de la statue ; mais c’est tel individu statuaire qui est cause de telle statue spéciale. Les causes en puissance sont causes des choses en puissance ; et les causes en acte, causes des choses en acte.

§ 21. Telles sont les considérations que nous avions à présenter sur le nombre des causes et sur leurs nuances.

Ch. III. Il faut rapprocher tout ce chapitre du chapitre 2 du IVe livre de la Métaphysique, qui en est presque la reproduction textuelle, p. 1013, a, 24, édit. de Berlin.

§ 1. On ne croit connaître une chose, ce principe est un des plus importants et les plus féconds de toute la philosophie d’Aristote. Il l’a exposé avec toute l’étendue nécessaire dues les Derniers Analytiques, Livre l, ch. 2, p. 7 de ma traduction, et Livre II, ch. 11, § 1, p. 234. — La génération et la destruction des choses, qui forment l’objet entier de la Physique et l’étude entière du mouvement, comme l’ont prouvé toutes les discussions du Livre premier. — Rapporter d ces principes tous les problèmes, c’est une méthode toute synthétique.

§ 2. On appelle cause, il faut voir cette théorie des quatre espèces de causes dans la Métaphysique, Livre IV, ch. 2, p. 1013, a, édit. de Berlin, et aussi dans les Derniers Analytiques, loc. laud. — Ce qui est dans une chose, c’est la cause matérielle. — Tous les genres de ces deux choses, c’est-à-dire de l’airain et de l’argent. — Par Genres, il faut entendre ici les genres supérieurs. Ainsi, en prenant le métal pour le genre de l’airain, on pourra dire du métal qu’il est cause de la statue, comme on le dit de l’airain. En prenant la matière pour le genre du métal, on pourra dire également de la matière qu’elle est cause de la statue.

§ 3 La cause est la forme, c’est la cause formelle ou essentielle, après la cause matérielle - Et le modèle des choses, cette expression ne paraît guère Aristotélique, et elle semblerait plutôt Platonicienne. Peut-être n’est-elle qu’une interpolation. — Et tous ses genres supérieurs, j’ai cru devoir ajouter ce dernier mot que justifie le contexte. — Est le rapport de deux à un, cette notion fort exacte d’acoustique et d’harmonie remonte jusqu’à l’École de Pythagore, quoique l’École péripatéticienne ait aussi beaucoup cultivé les mathématiques de la musique, comme le prouvent les travaux d’Aristoxène, disciple d’Aristote. Voir la Métaphysique, Livre IV, ch. 2, p. 1019, a, 28, édit. de Berlin. — C’est le nombre, parce que le nombre est le genre de un et de deux, dont le rapport constitue l’octave. — Les éléments de la définition essentielle du nombre, le texte est un peu moins précis. L’idée de quantité est encore plus large, par exemple, que celle de nombre.

§ 4. Le principe premier d’où vient le mouvement, c’est la cause motrice, dont le texte donne quatre exemples divers. — Celui qui a donné le conseil d’agir, exemple moral. Celui qui conseille un acte est la cause motrice de cet acte, qui, sans lui, n’aurait pas eu lieu. — Le père est la cause de son enfant, exemple physiologique. — Ce qui fait, exemple relatif à l’art. Le statuaire est cause de le statue qu’il fait. — Ce qui produit le changement, exemple physique et plus général que les autres, qui y sont tous compris.

§ 5. La cause signifie la fin, c’est la cause finale. — Le pourquoi de la chose, j’emploierai souvent cette locution, qui répond parfaitement à la locution grecque. — Les causes intermédiaires, j’ai ajouté ce dernier mot que justifie le contexte. — Les instruments du chirurgien, le texte ici est moins précis. — Sont des actes, comme la diète et la purgation, tandis que les instruments sont des moyens pour arriver ou but que le médecin se propose.

§ 6. Voilà donc à peu près, cette restriction est justifiée par les développements donnés plus bas dans le § 11.

§ 7. Indirectement et par accident, il n’y a qu’un seul mot dans le texte. — L’art du statuaire, comme cause efficiente. — Et l’airain, comme cause matérielle. Voir plus haut § 2. — Le principe d’où part le mouvement, la cause motrice ou efficiente. Voir plus haut § 4.

§ 8. La santé à son tour cause l’exercice, en donnant des forces pour s’y livrer. — Considérée comme fin, c’est la cause finale. Voir plus haut § 5.

§ 9. C’est précisément ainsi, c’est-à-dire considérée sous divers points de vue, tantôt présente, tantôt absente.

§ 10. A quatre classes, qui viennent d’être énumérées dans les §§ 2, 3, 4 et 5. — Les lettres sont causes des syllabes, en tant qu’elles en sont la matière. — En tant que c’est ce dont vient la chose, tous les exemples qui viennent d’être donnés, au nombre de cinq, se rapportent tous à la causse matérielle. — Comme le sujet de la chose, autre expression pour signifier le cause matérielle. — Les parties relativement au tout, les parties peuvent être considérées comme la matière dont le tout est formé, dont il est la forme. — Et tels sont le total, le tout est la forme des parties. C’est la seconde espèce de cause indiquée plus haut, au § 3 - Le germe, d’où sortira une plante ou un animal. — Le conseiller, voir plus haut § 4. — D’une façon générale l’agent, c’est-à-dire la cause efficiente. — La fin et le bien de tout le reste, la fin et le bien se confondent toujours dans le système d’Aristote. Voir le début de la Morale à Nicomaque, Livre I, ch. 1, de ma traduction, et aussi le début de la Politique. Tous les actes de l’homme ont constamment pour fin un bien quelconque, soit réel, soit au moins apparent. — Spécifiquement le nombre, il y a quatre espèces de causes ; mais chacune de ces espèces peut avoir encore plusieurs nuances, comme on l’expliquera plus bas.

§ 11. Les modes, les nuances d’une même cause ou plutôt d’une même espèce de cause. — Les réduire en les résumant, ces nuances, mêmes réduites, sont encore au nombre de six, comme on le dira au § 17. — Dans des causes d’espèces pareilles, soit causes matérielles, formelles, motrices ou finales. — Antérieure ou postérieure à l’autre, c’est la première nuance, Une même cause considérée à divers points de vue peut être antérieure ou postérieure. — Le médecin et l’homme de l’art, le médecin étant un terme moins général est la cause antérieure de la santé ; l’homme de l’art, terme plus large, est la cause postérieure. — C’est le double et le nombre qui sont causes de l’octave, le double et le nombre sont dans le même support d’antériorité et de postériorité que le médecin et l’homme de l’art ; le double est un terme moins général, et il est la cause prochaine de l’octave ; le nombre, genre du double, est un terme plus large, et il n’est que la cause éloignée. Voir plus haut § 8. — Les contenants, cette expression est claire, après les deux exemples qui viennent d’être cités.

§ 12. Indirectement et par accident, il n’y a qu’un mut dans le texte. — C’est un accident du statuaire d’être Polyclète, ainsi le statuaire est la cause directe de la statue, en tant qu’il l’a faite. Maintenant il se trouve que ce statuaire est Polyclète ou tel autre. Polyclète n’est donc qu’un accident du statuaire ; et, en ce sens, Polyclète n’est que la cause indirecte de la statue. Voir la Métaphysique, Livre IV, ch. J, p. 1013, b, 36, édit. de Berlin. — Les genres qui renferment et impliquent l’accident, il n’y a qu’un seul mot dans le texte. Les genres supérieurs qui renferment Polyclète, considéré ici comme un accident du statuaire sont le genre nomme auquel il appartient, et le genre Animal auquel appartient l’homme. — L’homme qui est cause de la statue, parce que l’homme est le genre de Polyclète. — C’est l’être vivant, ou l’animal, genre de l’homme.

§ 13. Des accidents qui sont plus éloignés ou plus rapprochés, selon qu’ils sont plus ou moins généraux. — L’homme blanc, ou l’homme disciple des Muses, il est clair que le second accident est plus rapproché du statuaire, tandis que la qualité d’être blanc ou noir n’a aucun rapport direct à l’art qu’il cultive. Ainsi l’accident de Blanc est plus éloigné.

§ 14. Qui peuvent agir, les causes peuvent être distinguées sous le rapport de la puissance et de l’acte, c’est-à-dire soit comme simplement possibles, soit connue effectives et réelles. — La cause de la construction, suivant que cette construction est à l’état de simple possibilité, ou à l’état de réalité complète.

§ 15. Ces distinctions, sous le rapport d’éloignement ou de rapprochement, d’antériorité ou de postériorité. — Aux effets dont elles sont les causes, le texte n’est pas tout à fait aussi précis. — Cette statue… la statue… l’image, ces trois termes sont de plus en plus larges ; la statue est un terme plus général que cette statue ; et l’image est un terme plus général encore que la statue. De même pour les trois termes suivants : cet airain, l’airain, la matière. Le sculpteur façonne cette statue, qui est l’objet immédiat de son art ; d’une manière moins directe, on peut dire qu’il façonne la statue, et d’une manière encore plus éloignée, qu’il façonne la matière. — Les accidents de ces effets, c’est-à-dire qu’on peut faire pour les accidents des effets, les mêmes distinctions qu’on a faites pour les accidents des causes. Voir plus haut § 12.

§ 16. Enfin on peut même encore réunir, la cause et son accident, le statuaire et Polyclète. Voir plus haut § 12. C’est la cause en soi et la cause accidentelle.

§ 17. Au nombre de six, antérieures et postérieure, § 11, directes et indirectes ou accidentelles, § 12 possibles et réelles, § 14. — En deux sens divers, comme l’explique ce qui suit. — De la cause même, ou de la cause prise eu soi et non dans son genre.

§ 18. Les causes particulières, en d’autres ternies, spéciales, actuelles et directes. — Que les choses dont elles sont causes, c’est-a-dire leurs effets. — Qui guérit, actuellement et effectivement. — Contemporaines à leurs effets, le texte n’est pas tout à fait aussi précis. — Ne périssent pas en même temps, le maçon peut disparaître, et la maison, subsister ; et réciproquement.

§ 19. L’homme construit sa maison, le terme d’homme est ici trop général et trop vague. Il faut remonter à un terme plus rapproché de l’effet que la cause produit ; et alors il se trouve que l’homme construit la maison parce qui il est constructeur ; le terme de constructeur est plus élevé que celui d’homme, parce qu’il est une cause plus directe. De l’idée de constructeur on remonte à l’idée d’art ; et l’art est alors la cause supérieure.

§ 20. Les genres sont causes des genres, c’est-à-dire que toujours les effets et les causes doivent être dans des rapports convenables et exacts. Si l’on parle de la statue en général, c’est le statuaire en général qui en est cause ; si l’on parle de telle statue spécialement, c’est tel statuaire qui en est cause spécialement. De même encore, les causes simplement possibles ne produisent que des effets simplement possibles ; des causes réelles produisent des effets réels.

§ 21. Telles sont les considérations, elles sont certainement fort exactes et fort ingénieuses ; mais toutes ces distinctions sont bien subtiles, et elles sembleraient appartenir bien plutôt à la Topique qu’à un traité de physique. Voir les Topiques, dans ma traduction.

CHAPITRE IV.[modifier]

Du hasard et de la spontanéité. — Théories diverses sur le hasard ; les unes le nient positivement, et les anciens sages ne l’ont pas admis dans leurs systèmes ; les autres, et parmi eux Empédocle, admettent le hasard comme cause du ciel et des phénomènes du monde, tout en ne le reconnaissant point pour cause des animaux et des plantes. D’autres théories font du hasard quelque chose de divin, qui est au-dessus de l’homme.[modifier]

§ 1. Parfois aussi on met le hasard et la spontanéité au rang des causes ; et l’on dit de bien des choses qu’elles sont produites, ou qu’elles existent, d’une manière spontanée et par hasard. Examinons donc de quelle façon il est possible de placer parmi les causes énumérées par nous le hasard et le spontané ; examinons de plus si fortune et spontanéité sont la même chose ou des choses différentes, en un mot, ce que c’est que spontanéité et hasard.

§ 2. Il y a des philosophes qui révoquent en doute l’existence du hasard, et qui soutiennent que rien ne se produit jamais par hasard, attendu que toutes les choses qu’on prend pour l’effet du hasard et qu’on croit spontanées, ont toujours une cause déterminée. Ainsi, disent-ils, quelqu’un va par hasard au marché, et il y rencontre une personne qu’il voulait joindre, mais qu’il ne pensait pas trouver là ; or, la cause de ce prétendu hasard, c’est la volonté qu’on avait d’aller au marché acheter quelque emplette. De même pour tous les autres cas qu’on attribue au hasard ; et en y regardant de près, on y découvre toujours une cause qui n’est pas du tout le hasard qu’on suppose.

§ 3. On ajoute que si en effet le hasard était quelque chose de si réel, il serait vraiment par trop étrange, et tout à fait incroyable, qu’aucun des anciens sages, en étudiant les causes de la production et de la destruction des choses, n’en eût pas dit un seul mot ; et l’on en conclut que ces sages étaient persuadés aussi que rien ne vient du hasard.

§ 4. Cependant ce silence même est fait pour étonner ; car il y a une foule de choses qui se produisent et qui sont par l’effet du hasard et spontanément ; et bien qu’on n’ignore pas qu’on peut les rapporter chacune à quelqu’une des causes ordinaires, comme le veut cette maxime de la sagesse antique qui nie le hasard, cependant tout le monde n’en dit pas moins que certaines choses viennent du hasard et que d’autres n’en viennent pas.

§ 5. Il fallait donc que d’une façon ou d’une autre les sages dont nous venons de parler, fissent mention de ces doutes ; et parmi eux pourtant, personne n’a cru que le hasard fût un de ces principes : par exemple, ou l’Amour, ou la Haine, ou le feu, ou l’Intelligence, ou quelqu’autre principe analogue. Il est donc bien étrange que les sages n’aient pas admis le hasard ; ou s’ils le reconnaissaient, qu’ils l’aient si complètement passé sous silence.

§ 6. Plus d’une fois cependant ils en ont fait usage ; et c’est ainsi qu’ Empédocle prétend que l’air ne se secrète pas toujours dans la partie la plus haute du ciel, mais qu’il se secrète au hasard selon que cela se trouve. Dans sa cosmogonie, il dit en propres termes : « L’air alors court ainsi, mais parfois autrement. » Il dit encore que les parties des animaux sont presque toutes le produit d’un simple hasard.

§ 7. Il y en a d’autres qui rapportent le ciel tel que nous le voyons, et tous les phénomènes cosmiques à une cause toute spontanée. Selon eux, c’est le hasard qui a produit la rotation, ainsi que le mouvement qui a divisé les éléments et combiné l’univers entier, selon l’ordre où il est aujourd’hui.

§ 8. Mais c’est ici qu’il y a vraiment de quoi s’étonner ; car on soutient que les animaux et les plantes ne doivent point leur existence et leur reproduction au hasard, et que la cause qui les engendre est ou la nature ou l’Intelligence, ou tel autre principe non moins relevé, attendu que la première chose venue ne nuit pas fortuitement d’un germe quelconque, mais que de tel germe c’est un olivier qui sort, tandis que de tel autre c’est un homme ; et en même temps on ose prétendre que le ciel et les choses les plus divines, parmi les phénomènes visibles, sont le produit spontané du hasard, et que leur cause n’est pas du tout analogue à celle qui produit les animaux et les plantes.

§ 9. Mais même en admettant qu’il en soit ainsi, un tel sujet pris à un tel point de vue mérite assurément qu’on s’y arrête, et il est bon d’en parler quelque peu ; car outre que cette opinion est absurde à bien d’autres égards, ce qu’il y a de plus absurde encore, c’est de la soutenir quand d’ailleurs on voit soi-même que rien dans le ciel ne se produit fortuitement, et que dans des phénomènes d’où l’on prétend exclure le hasard, il y a cependant beaucoup de choses qui sont produites par lui. Or, on devrait à ce qu’il semble, se former une opinion précisément contraire.

§ 10. Enfin il y a des philosophes qui, tout en faisant du hasard une cause, le regardent comme impénétrable à l’intelligence de l’homme, en tant que c’est quelque chose de divin et de réservé aux esprits et aux démons.

§ 11. Ainsi donc, il nous faut étudier ce que c’est que le hasard et le spontané ; il nous faut voir si c’est une seule et même chose ou des choses distinctes, et enfin comment ils rentrent dans les causes que nous avons reconnues et déterminées.

Ch. IV, § 1. Un mot, Aristote ne nomme pas les philosophes auxquels il veut faire allusion, et il ne désignera qu’Empédocle dans tout ce chapitre. — Le hasard et la spontanéité, je prends ce dernier mol dans un sens plus général qu’on ne le prend d’ordinaire ; et il répond parfaitement au mot du texte. — Au rang des causes naturelles. — Parmi les causes énumérées par nous, dans le chapitre précédent.

§ 2. Il y a des philosophes, on peut ranger au premier rang parmi ces philosophes Platon, qui a prouvé mieux que personne, l’action de la providence. — Or la cause de ce prétendu hasard, la réponse n’est pas péremptoire ; et si la volonté d’acheter quelque chose a conduit au marché, ce n’est pas elle qui fait qu’on y a rencontré l’homme qu’on n’y cherchait pas, tout en désirant le découvrir. On pourrait donc trouver quelqu’exemple mieux choisi ; mais peu importe ; le point essentiel c’est qu’on nie l’action du hasard, et il paraît en effet inadmissible ; seulement il faut avouer aussi qu’il y a une foule de faits que nous ne pouvons pas rapporter à leur vraie cause. — On découvre toujours une cause, c’est juste dans la plupart des cas ; mais il y en a aussi toujours quelques-uns qui échappent à cette explication. Aristote va le constater un peu plus loin, §4.

§ 3. On ajoute, le texte n’est pas tout à fait aussi précis ; mais évidemment cet appel à l’autorité des anciens sages est la suite du raisonnement précédent, qui nie l’existence du hasard.- Et l’on en conclut, ma traduction est un peu plus précise que le texte.

§ 4. Cependant ce silence même, le texte dit simplement : Cela même. — Car il y a une foule de choses, cette assertion paraît insuffisante, et il semble qu’il faudrait ajouter que c’est d’après le langage commun et les opinions reçues de tout le monde, qu’une foule de choses sont rapportées au hasard. Cette restriction est indiquée un peu plus bas. — Tout le monde n’en dit pas moins, c’est le sentiment du vulgaire opposé à celui des sages ; mais ce sentiment mérite qu’on en tienne grand compte, parce qu’il est le mouvement instinctif et irrésistible de l’intelligence humaine.

§ 5. Fissent mention de ces doutes, la critique est juste ; et la question du hasard était trop grave pour qu’on fût excusable de la passer sous silence ; il fallait discuter les opinions communes et se prononcer dans un sens ou dans l’autre. — L’Amour ou la Haine, c’est Empédocle. — Ou le feu, c’est Héraclite. — Ou l’Intelligence, c’est Anaxagore. — N’aient pas admis le hasard, comme tout le monde l’admet dans une certaine mesure.

§ 6. C’est ainsi qu’Empédocle, voir Plutarque, De placitis philosoph. II, 6, et Achille Tatius, ad Aratum, ch. 4, p. 128, cités par Henri Ritter et L. Preller, Historia philosophiae Graeco-Romanae, page 124.- Dans sa cosmogonie, ce n’est pas le titre, c’est le sujet de l’ouvrage d’Empédocle. — Mais qu’il se sécrète au hasard, quelques historiens de la philosophie ont blâmé cette critique d’Aristote, qui semble cependant très juste, d’après ce qu’on sait du système d’Empédocle. — Le produit d’un simple hasard, c’est ce qui est affirmé positivement par Empédocle, dans un assez grand nombre des vers qui nous restent de lui.

§ 7. Il y en a d’autres, c’est de Démocrite qu’il s’agit, faisant naître le ciel et tous les grands phénomènes de l’univers du concours fortuit des atomes. — Qui a produit la rotation, des atomes ou leur déclinaison.

§ 8. Car on soutient, Démocrite, qui donnait le hasard pour cause du monde et des grands phénomènes cosmiques, ne trouvait plus de hasard dans les animaux et les plantes. — Attendu que la première chose venue, l’argument est excellent ; mais il vaut pour l’ordre de l’univers, bien plus encore que pour l’organisation des animaux. — On ose prétendre, l’expression du texte n’est peut-être pas tout à fait aussi vive.

§ 9. Cette opinion, qui soumet au hasard l’origine et l’organisation primitives des choses. — Quand d’ailleurs on voit soi-même, le texte n’est pas tout à fait aussi formel, — Dans des phénomènes d’où l’on prétend exclure le hasard, même remarque. Ces phénomènes sont ceux de l’organisation des animaux et des plantes. où l’on ne retrouve plus de hasard. — Une opinion précisément contraire, il faudrait exclure le hasard des grands phénomènes de l’univers et le réserver pour les phénomènes secondaires, où il est quelquefois évident.

§ 10. Il y a des philosophes, il serait difficile de dire à qui Aristote entend faire allusion.

§ 11. Ainsi donc, c’est la pensée du § 1, plus haut.

CHAPITRE V.[modifier]

Suite de la théorie du hasard. — Le hasard n’est cause ni de ce qui est constant ni de ce qui est habituel et ordinaire ; le hasard est en dehors de l’un et de l’autre ; il est cause de ce qui se produit accidentellement, même dans les choses qui ont une fin. — Le hasard est indéterminé et toujours obscur pour l’homme ; il n’est pas raisonnable. Bonheur on malheur qu’il cause ; inconstance de la fortune.[modifier]

§ 1. Un premier point évident, c’est que, parmi les choses, les unes étant éternellement d’une manière uniforme et les autres étant d’une certaine façon dans la pluralité des cas, le hasard ni rien de ce qui vient du hasard, ne peut du tout être la cause ni des uns ni des autres, c’est-à-dire, ni de ce qui est nécessairement et toujours, ni de ce qui est dans la pluralité des cas. Mais comme il y a encore des choses qui ont lieu en dehors de celles-là, et que tout le monde reconnaît dans ces autres choses l’effet du hasard ; il est incontestable que le hasard et la spontanéité sont quelque chose : car nous disons à la fois et que les choses de ce genre viennent du hasard, et que les choses qui viennent du hasard sont du genre de celles-là.

§ 2. Parmi toutes les choses qui ont lieu, les unes sont produites en vue d’une certaine fin ; les autres ne sont pas produites ainsi. Dans les premières, il y a tantôt préférence et intention ; tantôt il n’y en a pas. Mais ces deux cas n’en rentrent pas moins dans les choses produites en vite d’une fin. Par conséquent, il se peut évidemment que, même parmi les choses qui sont contre le cours nécessaire ou ordinaire des choses, il y en ait qui ont un certain but. Les choses ont un but toutes les fois qu’elles sont faites, ou par l’intelligence de l’homme, on par la nature ; et si ces choses arrivent indirectement et accidentellement, nous les rapportons au hasard.

§ 3. De même, en effet, que l’être est ou en soi, ou par accident, de même, la cause peut être ou en soi, ou simplement accidentelle. Ainsi, la cause en soi de la maison, c’est ce qui est capable de bâtir les maisons ; indirectement et accidentellement, c’est le blanc ou le musicien.

§ 4. La cause en soi est toujours déterminée et précise ; mais la cause par accident est indéterminée ; car un seul être peut avoir un nombre infini d’accidents.

§ 5. Je le répète donc : lorsque dans les choses qui ont lieu en vue d’une certaine fin, il s’en produit une accidentellement, on dit alors qu’elle est fortuite et qu’elle est spontanée. Plus tard, nous expliquerons la différence que nous mettons entre ces deux termes ; mais ici nous nous bornons à dire qu’évidemment tous deux expriment des choses qui ont un but et un pourquoi.

§ 6. Par exemple, quelqu’un serait bien allé au marché pour y ravoir son argent, s’il avait su qu’il pût en rapporter le prix de sa créance ; mais il n’y est pas allé dans cette intention ; et c’est accidentellement qu’il y est allé et qu’il a fait ce qu’il fallait pour rapporter son argent. Rencontrer son débiteur et se rendre dans ce lieu, n’était pour le créancier, ni un acte ordinaire, ni une nécessité.

§ 7. Ici la fin, c’est-à-dire le recouvrement de l’argent, n’est point une des causes qui sont dans la chose même ; c’est un acte de préférence réfléchie et d’intelligence ; et dans ce cas, on dit que l’individu est allé au marché par hasard. Mais s’il y est allé de propos délibéré et pour cet objet spécial, soit qu’il y allât toujours ou le plus ordinairement pour recouvrer sa dette, on ne peut plus dire que c’est par hasard qu’il est allé au marché.

§ 8. Donc évidemment, le hasard est une cause accidentelle dans celles de ces choses qui visant à une fin, dépendent de notre libre choix.

§ 9. C’est là ce qui fait aussi que le hasard et l’intelligence se rapportent à un même objet ; car il n’y a pas de choix et d’intention réfléchie sans intervention de l’intelligence.

§ 10. Ainsi, les causes qui produisent les effets du hasard sont nécessairement indéterminées ; et cela donne à croire que le hasard est dans le domaine de l’indéterminé, et qu’il reste profondément obscur pour l’homme.

§ 11. Aussi en un certain sens, il semble que rien ne peut venir du hasard, et toutes ces opinions peuvent se soutenir, parce qu’elles sont très rationnelles. A un point de vue, la chose vient du hasard ; car elle se produit indirectement et accidentellement ; et dès lors la fortune peut être considérée comme cause en tant que le fait est accidentel. Mais à parler absolument, le hasard n’est jamais cause de quoique ce soit.

§ 12. Par exemple, en soi la cause de la maison est le maçon qui la construit ; indirectement et accidentellement, c’est le joueur de flûte ; et il peut y avoir un nombre infini de causes qui font qu’un homme qui va sur la place publique en rapporte son argent, sans y être du tout allé dans cette intention, y allant simplement pour y voir une personne, ou parce qu’il poursuit quelqu’un en justice, ou parce qu’il y est poursuivi.

§ 13. On peut dire aussi avec toute vérité que le hasard est quelque chose de déraisonnable ; car la raison éclate dans les choses qui restent éternellement les mêmes, et dans celles qui sont le plus souvent d’une certaine façon. Le hasard, au contraire, ne se rencontre que dans les choses qui ne sont ni éternelles, ni ordinaires ; et comme les causes de ce dernier ordre sont toujours indéterminées, le hasard est indéterminé comme elles.

§ 14. Néanmoins on peut, dans quelques cas, se demander si ce sont bien les premières choses venues qui peuvent être les causes du hasard ; par exemple, on peut se demander si la cause de la guérison d’un malade est le bon air que le malade a pris, ou la chaleur qu’il a ressentie, et non pas la coupe de ses cheveux ; car même, parmi les causes accidentelles, il y en a qui sont plus rapprochées les unes que les autres.

§ 15. On dit que le hasard est heureux, quand il survient quelqu’heureux événement ; on dit que le hasard est malheureux, quand il survient quelque malheur.

§ 16. Si ces mêmes événements prennent quelque grandeur, on dit que c’est de la prospérité ou de l’infortune ; et même lorsqu’il s’en faut de très peu que le mal ou le bien ne deviennent considérables, on dit encore que c’est de l’infortune ou de la prospérité, parce que la pensée voit le mal et le bien comme s’ils étaient déjà réalisés ; et quand il s’en manque de si peu, on peut croire qu’il ne s’en manque de rien.

§ 17. On a d’ailleurs bien raison de dire que la prospérité est inconstante ; car la fortune elle-même est pleine d’inconstance, puisque rien de ce qui vient du hasard ne peut être ni toujours, ni même le plus fréquemment.

Ch. V, § 1. Les unes étant éternellement, division exacte des choses et des phénomènes : les unes sont éternelles, les autres sont ordinaires. II n’y a pas place pour le hasard dans les choses de cet ordre, et ce serait un renversement de la raison que d’y supposer le hasard. — Il y a encore des choses, ce sont précisément tes choses qu’on attribue au hasard ; elles ne sont ni éternelles ni fréquentes ; ce sont des exceptions. — Et que tout le monde reconnaît, c’est invoquer l’autorité de l’opinion commune, du sens commun. — Les choses de ce genre, celles qui ne sont ni ordinaires, ni éternelles.

§ 2. En vue d’une certaine fin, ces choses ne peuvent venir que de l’intelligence de l’homme on de la nature, comme il sera dit un peu plus bas. — Les autres ne sont pas produites ainsi, ce sont celles que l’homme fait indirectement et sans intention, et qu’il ne peut pas s’expliquer selon les lois ordinaires de la nature - Il y a tantôt préférence et intention, voir la Morale à Nicomaque, Livre III, ch. 3, p, 13 de ma traduction, tome II. — Dans les choses produites en vue d’une fin, mais s’il n’y a pas eu intention, le fait se produit sans ce que soit pour la fin que se proposait l’agent libre qui l’a faite. — Et si ces choses arrivant indirectement, voir l’exemple cité plus haut, ch. 4, § 2 : quelqu’un va au marché pour foire une emplette, et il y rencontre son débiteur qu’il serait bien allé chercher, mais qu’il ne s’attendait pus à rencontrer en ce lieu. C’est donc l’effet du hasard s’il a trouvé son débiteur, et s’il s’en est fait payer. Mais c’est là un acte qu’il pouvait se proposer de faire, et qui est dans le domaine de son intelligence et de son intention. — Indirectement et accidentellement, comme dans l’exemple que nous venons de citer. Le texte grec n’a d’ailleurs qu’un seul mot. — Nous les rapportons au hasard, ainsi le hasard est limité à ces choses qui auraient pu être faites en vue d’une certaine fin, et qui arrivent sans que l’homme ou la nature semblent s’être proposé cette fin dans le cas particulier qui arrive. Voir plus bas, § 5.

§ 3. De même, en effet, que l’être est en soi, voir plus haut, Livre 1, ch. 9 et 10. — La cause peut être ou en soi, voir plus haut, ch. 3, § 12. — Qui est capable de bâtir les maisons, c’est-à-dire le maçon ou l’architecte. — Indirectement et accidentellement, il n’y a qu’un mot dans le texte. — C’est le blanc ou le musicien, si l’architecte est de couleur blanche et qu’on le désigne par cette qualité ; ou encore s’il a le talent de la musique, et qu’on le désigne par ce talent indirect et accidentel, en disant que c’est le musicien qui a bâti la maison.

§ 4. Déterminée et précise, ainsi la cause en soi de la maison, c’est l’architecte qui l’a bâtie ou qui peut la bâtir. — Indéterminée, car ce peut être une des qualités en nombre infini que peut posséder l’architecte, et par l’une desquelles on peut le désigner, au lieu de le désigner par son vrai et direct rapport à la maison qu’il a construite.

§ 5. Je le répète donc, voir plus haut, § 5. — Fortuite et spontanée. La nuance est assez difficile à rendre, et en grec elle n’est guère plus marquée que dans ma traduction. — Plus tard, voir plus loin le ch. 6. — Qui ont un but et un pourquoi, il serait peut-être plus exact de dire : « Qui peuvent avoir un but et un pourquoi. »

§ 6. Quelqu’un serait bien allé au marché, voir plus haut ch. 4, § 2. C’est une première condition de la chose de hasard. Elle aurait pu être l’objet d’une intention. — Il n’y est pas allé dans cette intention, seconde condition ; car il ne se doutait pas qu’il pût rencontrer son débiteur au marché ; c’est donc un pur accident, un hasard s’il est rendu dans le lieu où se trouvait son débiteur. — Ni un acte ordinaire ni une nécessité, troisième condition du hasard : il faut que ce suit un fait rare et non nécessaire.

§ 7. Qui sont dans la chose même, et par exemple ici dans le fait même d’aller au marché, puisque l’on petit aller bien des fois au marché sans y rencontrer son débiteur qu’on n’y cherche pas. — C’est un acte de préférence réfléchie, on est allé au marché avec l’intention d’y acheter quelque chose ; ou bien un aurait pu y aller aussi avec l’intention de recouvrer son argent, si l’on avait su y trouver son débiteur.

§ 8. Donc évidemment, résumé de tous les éléments qui entrent dans la définition du hasard.

§ 9. Le hasard et l’intelligence, l’objet du hasard aurait pu être voulu par l’intelligence de l’homme et il ne la dépasse point ; seulement on n’a pas voulu cette chose comme elle arrive, et l’on dit alors que c’est par hasard qu’elle arrive. — Sans intervention de l’intelligence, voir la Morale à Nicomaque, Livre III, ch. 3. § 16, page 18 de ma traduction, tome. II.

§ 10. Nécessairement indéterminées, voir plus haut § 4. — Profondément obscur pour l’homme, voir plus haut, ch. 4, § 10.

§ 11. Elles sont très rationnelles, quelque opposées qu’elles soient, toutes ces opinions sont soutenables parce qu’elles ont chacune une certaine part de vérité. — Elle se produit indirectement, par exemple, le créancier en allant au marché y rencontre son débiteur, qu’il n’y cherchait pas. — A parler absolument, c’est-à-dire que le hasard n’est jamais une cause en soi ; et en ce sens, il n’est jamais cause de rien.

§ 12. Par exemple, en soi la cause de la maison, voir plus haut § 3. — Indirectement et accidentellement il n’y a toujours qu’un seul mot dans le texte grec. — C’est le joueur de flûte, parce que l’architecte qui a construit la maison, a le talent de jouer de la flûte, et l’on peut dire que n’est le joueur de flûte qui a construit la maison.

§ 13. Quelque chose de déraisonnable, parce qu’il arrive rarement et qu’il n’est pas la suite d’une intention réfléchie. — Ni éternelles ni ordinaires, le texte est moins précis. — Indéterminé comme elles, voir plus haut § 10.

§ 14. Si ce sont bien les premières choses venues, ce passage n’est pas très clair ; il veut dire que parmi les causes auxquelles ou peut attribuer le hasard, les unes sont plus éloignées et les autres plus proches, et qu’alors il faut les choisir et les classer. — Le bon air qu’il a pris, l’expression du texte n’est pas aussi pré cise. — Et non pas la coupe de ses cheveux, en admettant que la coupe des cheveux ait pu contribuer indirectement à la guérison, c’est là certainement une cause plus éloignée que les deux autres, également indirectes et fortuites, du bon air et de la chaleur. — Car même, parmi les causes accidentelles, cette conclusion explique ce qui précède. — Plus rapprochées les unes que les autres, voir plus haut, livre II, ch. 3, § 11.

§ 15. Le hasard est heureux… est malheureux, c’est-à-dire qu’on donne au hasard le caractère même des événements qui surviennent.

§ 16. De la prospérité ou de l’infortune, je n’ai pas pu trouver dans notre langue de meilleurs équivalents des expressions grecques ; mais la pensée me semble suffisamment claire. — Parce que la pensée unit le mal, cette réflexion peut paraître un peu recherchée.

§ 17. Ni toujours, ni même le plus fréquemment, cette raison est très solide ; et l’explication est aussi profonde que simple.

CHAPITRE VI.[modifier]

Suite de la théorie du hasard ; comparaison du hasard et du fortuit, qui se produit spontanément ; différence du spontané et du hasard ; l’idée de hasard implique toujours l’idée de liberté ; opinion ridicule de Protarque sur les pierres des autels ; l’idée du spontané exclut au contraire l’idée de réflexion et de libre arbitre. — Des choses faites en vain. — Le hasard et le spontané font tous deux partie des causes motrices ; mais ce sont des causes postérieure. L’Intelligence et la nature sont les causes supérieures de tout l’univers.[modifier]

§ 1. Ainsi que je l’ai dit plus haut, le hasard et le spontané, c’est-à-dire ce qui se produit de soi-même, sont tous deux des causes indirectes et accidentelles, dans les choses qui ne peuvent être ni absolument toujours, ni dans la majorité des cas, et parmi ces choses, dans celles qu’on peut regarder comme se produisant en vue d’une certaine fin.

§ 2. La différence entre le hasard et le spontané, c’est que le spontané, ou ce qui arrive de soi-même, est plus compréhensif que le hasard, attendu que tout hasard est du spontané, tandis que tout spontané n’est pas du hasard.

§ 3. En effet, le hasard et tout ce qui est de hasard n’est jamais rapporté qu’aux êtres qui peuvent avoir aussi un hasard heureux, du bonheur, et d’une manière générale, une activité. C’est là ce qui fait encore que nécessairement le hasard ou la fortune ne peut concerner que les choses où l’activité est possible ; et ce qui le prouve, c’est que la prospérité se confond avec le bonheur, ou du moins s’en rapproche beaucoup ; et que le bonheur est en effet une activité d’un certain genre, puisque c’est une activité qui réussit et fait bien. J’en conclus que les êtres auxquels il n’est pas permis d’agir, ne peuvent rien faire non plus qui soit attribuable au hasard.

§ 4. C’est pour cela que ni l’être inanimé, ni la brute, ni même l’enfant, ne font rien qu’on puisse qualifier de hasard, parce qu’ils n’ont pas de préférence libre et réfléchie dans leurs actes. Quand donc on parle pour ces êtres de bonheur et de malheur, ce n’est que par une simple assimilation, tout comme Protarque prétendait que les pierres qui entrent dans la construction des autels, sont heureuses parce qu’on les adore, tandis que d’autres pierres de la même nature qu’elles, sont foulées aux pieds.

§ 5. Mais il se peut que les êtres que nous venons de nommer souffrent par hasard de certaine façon, quand on fait quelqu’acte qui les concerne et qu’on le fait par hasard ; mais autrement ce n’est pas possible.

§ 6. Quant au spontané, qui se produit de lui seul, on le trouve à la fois dans des animaux autres que l’homme, et même dans la plupart des êtres inanimés. Par exemple, un cheval s’est mis de lui-même en marche spontanément, ce mouvement lui a bien sauvé la vie ; mais il ne l’avait pas fait en vue de son salut. Autre exemple ; le trépied est tombé fortuitement et de lui-même ; dans sa chute, il s’est placé de manière qu’on pût s’asseoir dessus ; mais le trépied n’est pas tombé pour offrir un siège à quelqu’un.

§ 7. Il est donc évident que, dans les choses qui arrivent en général en vue de quelque fin, quand une chose dont la cause est extérieure arrive sans que ce soit pour l’effet même qui se produit, on dit que cette chose se produit spontanément et d’elle-même. On dirait au contraire que c’est du hasard, si c’était de ces choses qui se produisent fortuitement dans les actes libres des êtres qui sont donnés de libre arbitre.

§ 8. La preuve, c’est qu’on dit qu’une chose est faite en vain, quand le résultat en vue duquel ou agissait ne se produit pas, mais que se produit seulement la chose faite en vue de ce résultat. Par exemple, on se promène pour se relâcher le ventre ; mais si le relâchement de ventre ne suit pas la promenade, on dit que l’on s’est promené en vain et que la promenade a été vaine. C’est ainsi que l’on dit qu’une chose a été faite eu vain, quand, faite naturellement pour une autre, elle n’accomplit pas l’objet qu’elle avait pour fin, et pour lequel la nature l’avait faite. Ce serait un non sens ridicule de dire qu’on s’est baigné en vain, parce qu’il n’a point eu d’éclipse de soleil ; puisqu’en effet le bain n’a pas été pris en vue de l’éclipse de soleil qui a manqué. Ainsi, comme l’indique l’étymologie même du mot en grec, on dit d’une chose qu’elle est spontanée, et est arrivée de soi-même, quand cette chose même a été vaine ; et, par exemple, la pierre est tombée sans que ce fût pour donner un coup à quelqu’un ; elle est donc, en ce cas, tombée spontanément et fortuitement, puisqu’elle pourrait aussi tomber par la volonté formelle de quelqu’un qui aurait l’intention de porter un coup à une autre personne.

§ 9. C’est surtout dans les choses qui se produisent par le fait seul de la nature, qu’on peut distinguer et séparer le hasard du spontané. Quand un phénomène a lieu contre les lois naturelles, nous disons qu’il est spontané bien plutôt que nous ne disons que c’est un hasard ; car il y a cette différence que la cause est intérieure pour l’un, et toute externe pour l’autre.

§ 10. On doit voir par ce qui vient d’être dit ce qu’on entend par le hasard et le spontané ; on doit voir, en outre, les différences de l’un et de l’autre.

§ 11. Quant à leur mode d’action comme causes, tous deux doivent être également classés parmi les causes d’où vient le principe du mouvement ; car ils sont causes de choses qui sont dans la nature ou qui viennent de l’Intelligence ; mais le nombre des phénomènes est indéterminé.

§ 12. D’autre part, comme le hasard et le spontané sont causes de choses que l’Intelligence ou la nature pourrait produire, à savoir toutes les fois que l’Intelligence et la nature produisent quelque chose accidentellement ; et comme ce qui est accidentel ne peut être antérieur aux choses en soi, il est clair que jamais non plus la cause accidentelle n’est antérieure à la cause essentielle. Donc, le hasard et le spontané ne viennent qu’après l’Intelligence et la nature, du telle sorte que si le spontané était à toute force la cause du ciel, il n’en faudrait pas moins nécessairement que l’Intelligence et la nature fussent les causes antérieures de bien d’autres choses, et les causes de tout cet univers.

Ch. VI, § 1. Ainsi que je l’ai dit plus haut, voir le chapitre précédent § 5. — Indirectes et accidentelles, il n’y a qu’un seul mot dans le texte. — Comme se produisant en vue d’une certaine fin, et qui sont faites par conséquent soit par l’intelligence de l’homme, soit par la nature. Voir tout le chapitre précédent.

§ 2. La différence, plus haut ch. 5, § 5, Aristote avait promis d’expliquer la différence du hasard et du spontané. — Le spontané, ou ce qui arrive de soi-même, j’ai cru devoir paraphraser le mot grec d’après son étymologie, qui n’est pas d’ailleurs celle qui sera donnée plus bas, § 8. — Est plus compréhensif que le hasard, le hasard s’applique surtout aux choses de l’intelligence ; le spontané s’applique aux choses de la nature, aux brutes et aux choses inanimées, comme il est dit un peu plus bas.

§ 3. Le hasard…. un hasard heureux, je n’ai pas pu rendre mieux en notre langue les deux expressions du texte, dont l’une n’est qu’un composé de l’autre. Ce rapprochement et cette corrélation ne sont pas possibles en français ; et il n’y aurait guère que les mots de Chance et de Chanceux qui eussent un rapport analogue. — Une activité, il faut voir dans la Morale à Nicomaque, Livre I, ch. 4, 5 et 6, p. 30 et suiv. de ma traduction, tome I. ce qu’Aristote entend spécialement par l’activité ; c’est uniquement l’activité de la pensée ; voir aussi Morale à Nicomaque, Livre 1, ch. I, § 2, et la Politique, Livre I, ch. 2, §§ 5 et 6. — Le hasard ou la fortune, il n’y a qu’un seul mot dans le texte. — Où l’activité est possible, entendez l’activité morale et intellectuelle. — La prospérité, ce mot en grec est formé du même radical que le mot hasard. La fortune a parfois dans notre langue ce double sens. — Une activité qui réussit et fait bien, voir la Morale a Nicomaque, Livre 1, ch. 6, § 4, p. 35 de ma traduction. — D’agir, moralement.

§ 4 Ni la brute, ni même l’enfant, voir la Morale à Nicomaque, Livre III, ch. 3, § 2, p. 13 de ma traduction. — Protarque, on ne sait quel est cet auteur. L’opinion qu’on lui prête ici est assez ridicule.

§ 5. Les êtres que nous venons de nommer, les choses inanimées, les brutes et même les enfants. — Souffrent par hasard, tandis qu’il vient d’être démontré un peu plus haut qu’ils ne peuvent agir. Il semble d’ailleurs que ce complément de la pensée n’était pas très nécessaire.

§ 6. Qui se produit de lui seul, paraphrase du mot précédent que j’ai cru devoir ajouter pour plus de clarté. — Dans des animaux autres que l’homme, tandis que le hasard ne s’applique qu’aux actes de l’homme. Voir plus haut, § 2. — De lui-même et spontanément, il n’y a qu’un seul mot dans le texte. — Autre exemple, après l’exemple d’un animal, vient l’exemple d’une chose inanimée. — Fortuitement, ce mot équivaut, du moins dans ce passage, à Spontanément.

§ 7. En général, le texte dit : Absolument. — Dont la cause est extérieure, voir plus loin, § 9 - Spontanément et d’elle-même, il n’y a qu’un seul mot dans le texte. — Fortuitement, le texte répète ici le mot de Spontanément. — Dans les actes libres… doués de libre arbitre, une répétition analogue se trouve dans le texte.

§ 8. Qu’une chose a été faite en vain, il y a ici dans le grec une sorte de jeu de mots étymologique qui ne peut se rendre dans notre langue. En grec le mot Spontané se dit Automaton, et le mot En vain se dit Matên. Aristote dérive le mot Automaton du pronom Auto et de l’adverbe Matên. Mais cette étymologie ne paraît pas très acceptable ; et l’on ne peut pas dire qu’un fuit spontané, au sens où on l’entend ici, soit réellement une chose faite en vain ; car une chose ne peut être vaine qu’autant qu’elle a manqué le but qu’on se proposait ; et ici on ne se propose aucun but. C’est du reste ce qui est dit dans le texte, du moins en partie. — Comme l’indique l’étymologie même, l’expression du texte est nécessairement un peu plus générale. — Spontanée et est arrivée de soi-même, il n’y a qu’un seul mot dans le texte. — Spontanément et fortuitement, même observation.

§ 9. Par le fait seul de la nature, d’après tout ce qui précède, c’est surtout aux faits purement naturels que semble s’appliquer le spontané. — Contre les lois naturelles, par exemple quand il se produit des monstres. — Nous disons qu’il est spontané, dans notre langue et suivant l’expression vulgaire, nous disons plutôt que c’est un effet du hasard. — La cause est intérieure pour l’un, j’aurais peut-être dû préciser plus que ne le fait le texte, qui se borne à dire, sans désignation spéciale, que la cause de l’un est intérieure et celle de l’autre extérieure. On devrait sans doute appliquer la cause extérieure au spontané, d’après ce qui est dit dans le § 7, un peu plus haut ; mais en général, au contraire, les commentateurs ont attribué la cause intérieure au spontané, ce qui semble en effet plus rationnel.

§ 10. Les différences, voir plus haut, ch. 5, § 5.

§ 11. Quant à leur mode d’action, voir plus haut, ch. s, §§ 10 et 11. — D’où vient le principe du mouvement, causes motrices ou efficientes ; voir id., ibid. — Indéterminé, voir plus haut, ch. 5, § 10.

§ 12. Accidentellement, voir plus haut, ch. 5, § 5. — Antérieur aux choses en soi, voir plus haut, ch. 3, § 14, et Livre 1, ch. 10, § 8. — Accidentelle ou indirecte, il n’y a toujours qu’un seul mot dans le texte. — A toute force, j’ai cru pouvoir risquer cette expression qui rend bien celle du texte grec. — La cause du ciel, c’est le système de Démocrite qui est critiqué ici. — L’intelligence et la nature, grande et exacte théorie, qui est la conséquence de celles d’Anaxagore et de Platon. Pour cette réfutation du matérialisme, il faut lire le dixième Livre des Lois, p. 221 et suiv.

CHAPITRE VII.[modifier]

Le physicien, en étudiant le pourquoi des phénomènes, doit considérer quatre sortes de causes : l’essence, le mouvement, la fin et la matière ; il y a dans la physique trois recherches principales, sur l’immobile, sur le mobile impérissable et sur le périssable. Le moteur peut être de deux genres, primitif ou intermédiaire.[modifier]

§ 1. Il est donc manifeste qu’il y a des causes, et que le nombre de ces causes est bien tel que nous l’avons établi, puisque la recherche de la cause embrasse précisément ce nombre de questions. Ainsi, la cause d’une chose se ramène : soit à l’essence même de l’objet, terme dernier dans les choses où il n’y a pas de mouvement, et par exemple, dans les mathématiques, où la recherche extrême vient aboutir à la définition de la ligne droite, ou à celle de la proportion ou de telle autre idée ; soit au moteur primordial ; et, par exemple, d’où vient que tel peuple a fait la guerre ? C’est qu’on l’avait pillé ; soit au but qu’on se propose ; et, par exemple encore, pourquoi tel peuple a-t-il fait la guerre ? C’est afin d’obtenir la domination ; soit enfin à la matière, dans les objets qui naissent et sont produits. Ainsi, la nature et le nombre des causes sont bien ce que nous venons de dire.

§ 2. Du moment qu’il y a quatre causes, le physicien doit les connaître toutes les quatre ; et c’est en rapportant le pourquoi des phénomènes à ces quatre causes qu’il rendra compte en vrai physicien, et d’après les lois naturelles, de la matière, de la forme, du mouvement et du but final des choses.

§ 3. Souvent trois de ces causes se réduisent à une seule. Ainsi l’essence et la fin se réunissent ; et de plus, la cause d’où vient le mouvement initial se confond spécifiquement avec ces deux-là ; comme, par exemple, l’homme engendre l’homme ; ce qui a lieu généralement dans toutes les choses qui, après avoir reçu le mouvement, le transmettent à leur tour. Quant à celles qui ne transmettent point le mouvement pour l’avoir reçu, elles ne sont plus du domaine de la Physique ; car ce n’est pas parce qu’elles ont en elles-mêmes un mouvement qui leur soit propre ou un principe de mouvement, qu’elles peuvent le communiquer : mais elles le donnent tout en étant immobiles elles-mêmes.

§ 4. Il y a donc ici trois études distinctes : l’une sur ce qui est immobile ; l’autre sur ce qui est mobile, mais impérissable ; et la dernière sur toutes les choses qui périssent.

§ 5. Par conséquent, la cause des choses se trouve, soit en étudiant leur matière, soit en étudiant leur essence qui les fait ce qu’elles sont, soit enfin en étudiant le moteur initial. C’est par cette méthode, en effet, quand il s’agit de la génération des choses qu’on en recherche surtout les causes en se demandant quel phénomène se produit après tel autre, quel a été le premier agent, quel effet a éprouvé l’être que l’on considère, et eu se posant toujours des questions analogues à celles-là.

§ 6. Il y a deux principes qui, dans la nature, peuvent mouvoir les choses ; l’un n’est pas du domaine de la Physique, attendu qu’il n’a pas en lui-même l’origine du mouvement ; et tel est l’être, s’il en est un, qui peut mouvoir sans être mu, comme le ferait l’être absolument immobile, et antérieur à tous les êtres ; l’autre principe, c’est l’essence et la forme, parce que la forme est la fin en vue de laquelle est fait tout le reste.

§ 7. Et, par suite, comme la nature agit en vue d’une certaine fin, il faut aussi que le physicien l’étudie et la connaisse sous ce rapport.

§ 8. En résumé, le physicien doit expliquer de toutes les façons la cause des choses, et démontrer, par exemple, que telle chose vient nécessairement de telle autre, qu’elle en vienne d’ailleurs soit d’une manière absolue et constante, soit dans la pluralité des cas ; il faut qu’il puisse prévoir que telle chose aura lieu, comme des prémisses on augure et on tire la conclusion ; enfin il doit dire ce qu’est l’essence de la chose qui la fait ce qu’elle est, et expliquer pourquoi elle est mieux de telle façon que de telle autre, non pas absolument, mais eu égard à la substance de chacune des choses.

Ch. III, § 1. Qu’il y a des causes, entre l’opinion de ceux qui veulent attribuer tout au hasard ; voir plus haut, ch. 4, § 7. — Tel que nous l’avons établi, voir plus haut, ch. 3, § 10, où l’on a expliqué le nature et les différences des quatre espèces de causes. — Soit à l’essence même de l’objet, c’est la cause essentielle ou formelle. — Suit au moteur primordial, la cause motrice, d’où est parti le principe de tout ce qui a suivi. -Soit au but qu’on se propose, la cause finale, le pourquoi et le but où tend la chose. — A la matière, la cause matérielle. — Qui naissent et sont produits, soit par le fait de la nature, soit par l’art de l’homme.

§ 2. En vrai physicien, et d’après les lois naturelles, il n’y a qu’un seul mot dans le texte.

§ 3. L’homme engendre l’homme, par cet exemple, qui est ici assez brusquement jeté. Aristote veut dire sans doute que l’homme quand il engendre l’homme peut être considéré comme réunissant les trois espèces de causes, puisqu’il est il la fois la forme, la matière, et le principe moteur, relativement à l’être qui doit sortir de lui, et qui est de la même espèce. — Quant à celles… ce sont les êtres immobiles d’où vient le mouvement pour tout le reste, mais qui ne sont pas eux-mêmes en mouvement ; par excellence, c’est le premier moteur ou Dieu. — Elles ne sont plus du domaine de la Physique, elles appartiennent à la Métaphysique plus spécialement. — Un mouvement qui leur soit propre, ces êtres ne peuvent pas avoir de mouvement en eux, précisément parce qu’ils sont immobiles, tout en donnant le mouvement au reste des êtres. — Ou un principe de mouvement, en ce sens où l’on dit de l’homme, par exemple, et des autres animaux, qu’ils ont en eux-mêmes le principe de leur mouvement, et qu’ils peuvent se mouvoir. — Mais elles le donnent, sans l’avoir elles-mêmes. Il faut, sur toute cette théorie, consulter l’admirable XIIe livre de la Métaphysique ; le premier moteur est nécessairement immobile, et le reste des êtres attirés par lui et vers lui en reçoivent par là même le mouvement.

§ 4. Sur ce qui est immobile, le premier moteur, c’est-à-dire, Dieu. — Sur ce qui est mobile, mais impérissable, le ciel et tous les grands phénomène qui s’y passent. Voir plus loin, Livre VIII, ch. 14, où la question du premier moteur est touchée plutôt encore qu’approfondie, attendu qu’elle est renvoyée à la Métaphysique.

§ 5. Le moteur initial, appliqué à la chose même dont on s’occupe, et non plus à l’universalité des choses ; et pour reprendre l’exemple cité au § 1 : Quel a été le premier motif de la guerre que tel peuple a fait à tel autre peuple ? On répond : le premier motif de la guerre a été dans les déprédations que ce peuple avait souffertes de ses voisins. — De la génération des choses, non pas dans le sens de création, mais dans le sens de simple production naturelle ou artificielle. — Quel phénomène se produit après tel autre, c’est la question de la forme. — Quel a été le premier agent, c’est la cause motrice. — Quel effet a éprouvé l’être, c’est la question de la matière et de la forme.

§ 6. L’un n’est pas du domaine de la Physique, je crois pouvoir traduire ce passage ainsi, en m’appuyant sur le § 3. — Il n’a pas en lui-même l’origine du mouvement, voir plus haut le § 3. Ceci signifie que l’être immobile n’a pas un mouvement propre ; ce qui est évident. — C’est l’être, s’il en est un, qui peut mouvoir, par une sorte d’attraction. — Et antérieur à tous les êtres, en d’autres termes, Dieu. — L’autre principe, le texte n’est pas aussi précis, il est évident, d’après le contexte, que le premier des deux principes auxquels Aristote réduit les quatre espèces de causes, est la matière, qui, par elle-même, n’a pas le mouvement, et qui, à ce titre, ne fait pas partie de la physique. L’autre principe est la réunion de l’essence, de la fin et du mouvement initial, d’après le § 3. Il est d’ailleurs assez étrange d’assimiler ici la matière au premier moteur, à Dieu, le moteur immobile de l’univers ; mais c’est une simple comparaison pour dire que la matière joue, à l’égard des trois autres causes, un rôle analogue à celui que le premier moteur joue dans le monde. On peut voir aussi plus haut que l’être se réduit à la matière et à la forme, Livre 1, ch. 8, § 11.

§ 7. La connaisse sous ce rapport, la connaissance des causes finales ne doit pas être exclue de la physique.

§ 8. De toutes les façons, c’est-à-dire d’après les quatre points de vue énumérés plus haut au § 2. -Telle chose vient nécessairement de telle autre, c’est la cause motrice. — Que telle chose aura lieu, c’est la cause matérielle comme le prouve l’exemple des prémisses, d’où vient la conclusion. — L’essence de la chose, c’est la cause essentielle ou formelle. — Elle est mieux de telle façon, c’est la cause finale. — A la substance, ou à la nature.

CHAPITRE VIII.[modifier]

La nature agit toujours en vue d’une fin ; intervention de la nécessité dans la nature ; objection ; hypothèse d’Empédocle sur les premiers êtres. Analogies de l’art et de la nature ; l’une et l’autre se proposent toujours une fin. La fin est manifeste dans les animaux ; elle l’est même dans les plantes. — Anomalie des monstres ; la nature se trompe comme l’art ; antériorité des germes. — Croire au hasard, c’est nier la nature ; le moteur n’en est pas moins réel pour être invisible.[modifier]

§ 1. D’abord, il faut bien expliquer comment la nature est une des causes qui agissent en vue d’une certaine fin ; puis ensuite, nous montrerons comment la nécessité entre pour une part dans les choses de la nature. C’est en effet à la nécessité que tous les philosophes ramènent la cause des phénomènes, quand, après avoir exposé ce que sont dans la nature le chaud, le froid ou tel autre fait de cet ordre, ils ajoutent que ces choses sont et se produisent de toute nécessité ; et même, quand ils ont l’air d’admettre une cause différente de celle-là, ils ne font que toucher cette autre cause et ils l’oublient aussitôt ; celui-ci, l’Amour et la Discorde ; et celui-là, l’Intelligence.

§ 2. Mais ici l’on élève un doute. Qui empêche, dit-on, que la nature agisse sans avoir de but et sans chercher le mieux des choses ? Jupiter, par exemple, ne fait pas pleuvoir pour développer et nourrir le grain ; mais il pleut par une loi nécessaire ; car, en s’élevant, la vapeur doit se refroidir ; et la vapeur refroidie, devenant de l’eau, doit nécessairement retomber. Que si ce phénomène ayant lieu, le froment en profite pour germer et croître, c’est un simple accident. Et de même encore, si le grain que quelqu’un a mis en grange vient à s’y perdre par suite de la pluie, il ne pleut pas apparemment pour que le grain pourrisse ; et c’est un simple accident, s’il se perd. Qui empêche de dire également que dans la nature les organes corporels eux-mêmes sont soumis à la même loi, et que les dents, par exemple, poussent nécessairement, celles de devant, incisives et capables de déchirer les aliments, et les molaires, larges et propres à les broyer, bien que ce ne soit pas en vue de cette fonction qu’elles aient été faites, et que ce soit une simple coïncidence ? Qui empêche de faire la même remarque pour tous les organes où il semble qu’il y ait une fin et une destination spéciales ?

§ 3. Ainsi donc, toutes les fois que les choses se produisent accidentellement comme elles se seraient produites en ayant un but, elles subsistent et se conservent, parce qu’elles ont pris spontanément la condition convenable ; mais celles où il en est autrement périssent ou ont péri, comme Empédocle le dit « de ses créatures bovines à proue humaine. »

§ 4. Telle est l’objection qu’on élève et à laquelle reviennent toutes les autres.

§ 5. Mais il est bien impossible que les choses se passent comme on le prétend. Ces organes des animaux dont on vient de parler, et toutes les choses que la nature présente à nos regards, sont ce qu’elles sont, ou dans tons les cas ou dans la majorité des cas ; mais il n’en est pas du tout ainsi pour rien de ce que produit le hasard, ou de ce qui se produit spontanément, d’une manière fortuite. On ne trouve point en effet que ce soit un hasard ni une chose accidentelle qu’il pleuve fréquemment en hiver ; mais c’est un hasard, au contraire, s’il pleut quand le soleil est dans la constellation du chien. Ce n’est pas davantage un hasard qu’il y ait de grandes chaleurs durant la canicule ; mais c’en est un qu’il y en ait en hiver. Si donc il faut que les phénomènes aient lieu soit par accident soit en vue d’une fin, et s’il n’est pas possible de dire que ces phénomènes sont accidentels ni fortuits, il est clair qu’ils ont lieu en vue d’une fin précise. Or, tous les faits de cet ordre sont dans la nature apparemment, comme en conviendraient ceux-là, même qui soutiennent ce système. Donc il y a un pourquoi, une fin à toutes les choses qui existent ou se produisent dans la nature.

§ 6. J’ajoute que partout où il y a une fin, c’est pour cette fin qu’est fait tout ce qui la précède, l’antérieur, et tout ce qui le suit. Ainsi donc, telle est une chose quand elle est faite, telle est sa nature ; et telle elle est par sa nature, telle elle est quand elle est faite, toutes les fois que rien ne s’y oppose. Or, elle est faite en vue d’une certaine fin ; donc elle a cette fin par sa nature propre. En supposant qu’une maison fût une chose que fit la nature, la maison serait par le fait de la nature ce qu’elle est aujourd’hui par le fait de l’art ; et si les choses naturelles pouvaient venir de l’art aussi bien qu’elles viennent de la nature, l’art les ferait précisément ce que la nature les fait ; donc l’un est fait pour l’autre. En général, on peut dire que tantôt l’art fait des choses que la nature ne saurait faire, et tantôt qu’il imite la nature. Or, si les choses de l’art ont un pourquoi et une fin, il est de toute évidence que les choses de la nature doivent en avoir une également. D’ailleurs, dans les produits de l’art et dans les produits de la nature, les faits postérieurs sont avec les faits antérieurs dans une relation toute pareille.

§ 7. Ceci est surtout manifeste dans les animaux autres que l’homme, qui ne font ce qu’ils font ni suivant les règles de l’art, ni après étude, ni par réflexion ; et delà vient que l’on s’est parfois demandé si les araignées, les fourmis et tous les êtres de ce genre n’exécutent pas leurs travaux à l’aide de l’intelligence ou d’une autre faculté non moins haute. En faisant quelques pas de plus sur cette route, on voit que dans les plantes elles-mêmes se produisent les conditions qui concourent à leur fin ; et que, par exemple, les feuilles sont faites pour garantir le fruit. Si donc c’est par une loi de la nature, si c’est en vue d’une fin précise que l’hirondelle fait son nid, et l’araignée sa toile, que les plantes portent leurs feuilles, et qu’elles poussent leurs racines en bas et non en haut pour se nourrir, il est clair qu’il y a une cause du même ordre pour toutes les choses qui existent, ou qui se produisent, dans fa nature entière.

§ 8. Mais la nature peut se comprendre en un double sens : d’une part, comme matière ; et d’autre part, connue forme. Or, la forme étant une fin, et tout le reste s’ordonnant en vue de la fin et du but, on peut dire que fa forme est le pourquoi des choses et leur cause finale.

§ 9. Mais il y a chance d’erreur même dans les productions de l’art ; et, par exemple, le grammairien peut faire une faute d’orthographe, ou le médecin peut donner une potion contraire. De même évidemment l’erreur peut se glisser aussi dans les êtres que produit la nature. Si dans le domaine de l’art, les choses qui réussissent sont faites en vue d’une certaine fin, et si dans les choses qui échouent, l’art a seulement fait effort pour atteindre le but qu’il se proposait sans y parvenir, il en est de même dans les choses naturelles ; et les monstres ne sont que des déviations de ce but vainement cherché. Ainsi donc, dans ces organisations primitives, les créatures bovines que nous rappelions tout à l’heure, si elles ne pouvaient arriver à un certain but et à une fin régulière, se produisaient par suite d’un principe corrompu, comme aujourd’hui les monstres se produisent par la perversion de la semence et du germe.

§ 10. Encore faut-il nécessairement que le germe ait été le premier ; et les animaux n’ont pas pu naître tout d’un coup ; et c’est « la matière indigeste et universelle » dont on nous parle, qui a été le germe primitif.

§ 11. Dans les plantes elles-mêmes, il y a bien aussi un pourquoi ; seulement, il est moins distinct ; et puisque dans les animaux il y avait « des créatures bovines à proue humaine, » pourquoi n’y aurait-il point eu dans les plantes « des espèces de vignes à proue d’olivier ? » Dit-on que c’est absurde ? Je ne le nie pas ; mais il fallait admettre des plantes de ce genre, puisqu’il y avait alors dans les animaux les anomalies qu’on prétend.

§ 12. Enfin, il fallait aussi que la même confusion se retrouvât dans les germes.

§ 13. Soutenir un pareil système, c’est nier toutes les choses naturelles ; c’est nier absolument la nature ; car on entend par choses naturelles toutes celles qui, mues continûment par un principe qui leur est intime, arrivent à une certaine fin. De chacun de ces principes, ne sort pas pour chaque espèce de chose un résultat identique, de même qu’il n’en sort pas un résultat arbitraire ; mais toujours le principe tend au même résultat, à moins d’obstacle qui l’arrête.

§ 14. Mais, dit-on, le pourquoi des choses et le moyen employé en vue de ce pourquoi, peuvent venir aussi du hasard. Un hôte, pour citer cet exemple, est venu par hasard chez vous ; et il y a pris un bain, absolument comme s’il était venu tout exprès pour se baigner ainsi. Cependant ce n’est pas dans cette intention qu’il est venu, et ce n’a été qu’un hasard et un pur accident ; car le hasard, ainsi que nous l’avons dit plus haut, doit être rangé parmi les causes accidentelles. Mais quand c’est toujours ou du moins le plus ordinairement qu’une chose arrive, ce n’est plus ni par accident ni par hasard ; or, dans la nature, les choses se produisent éternellement de la même façon, si rien ne s’y oppose.

§ 15. D’ailleurs il serait absurde de croire que les choses se produisent sans but, parce qu’on ne verrait pas le moteur délibérer son action. L’art non plus ne délibère point ; et si l’art des constructions navales était dans l’intérieur du bois, l’art agirait tout comme la nature. Par conséquent, si l’art se propose un but, la nature s’en propose un aussi ; et c’est ce qu’on peut voir manifestement, lorsque quelqu’un se sert à soi-même de médecin, image assez exacte des opérations de la nature.

§ 16. Donc, en résumé, la nature est une cause évidemment, et une cause agissant en vue d’une fin.

Ch. VIII, § 1. D’abord il faut bien expliquer, ce sera l’objet du présent chapitre. — Puis ensuite, ce sera l’objet du chapitre suivant, où l’on examinera jusqu’à quel point la nécessité domine dans la nature. — Ils ne font que toucher cette autre cause, c’est précisément la critique très grave que Socrate dans le Phédon se croit en droit d’adresser à la philosophie d’Anaxagore : voir le Phédon de Platon, page 278, traduction de M. V. Cousin. — Celui-ci, l’amour et la discorde, c’est Empédocle. — Celui-là, l’intelligence, c’est Anaxagore, qui après avoir reconnu l’intelligence divine, pour l’ordonnatrice de cet univers, ne fait aucun usage de cet admirable principe et a recours à des principes inférieurs pour expliquer les phénomènes de la nature.

§ 2. Mais ici l’on élève un doute, Aristote expose cette objection avec toute sa force dans ce § et dans le suivant. Il y répond dans les §§ 4 et suiv. — La vapeur doit se refroidir, cette explication du phénomène de la pluie est exacte, et aujourd’hui nous, ne dirions guère davantage. — Les organes corporels eux-mêmes, après avoir cité un phénomène général et purement atmosphérique, l’auteur ajoute un exemple pris des corps organisés, où les diverses parties, dit-on, n’ont pas plus de destination spéciale que la pluie n’en a quand elle tombe. Ici l’absurdité du système est plus frappante que dans l’exemple précédent. — Pour tous les organes, le texte dit : « Les parties. » - Une fin et une destination, il n’y a qu’un seul mot dans le texte.

§ 3. Ainsi donc, dans le système qu’expose Aristote et qu’il va réfuter. — Elles subsistent et se conservent, c’est le système d’Empédocle, qu’adoptèrent plus tard Épicure et Lucrèce. — De ses créatures bovines a proue humaine, ce sont les expressions mêmes d’Empédocle. — A proue humaine, signifie que ces animaux avaient les parties antérieures d’un homme, et les parties postérieures d’un bœuf.

§ 5. Ces organes des animaux dont on vient de parler, le texte est moins précis et emploie un terme plus général. — Pour rien de ce que produit le hasard, voir plus haut, ch. 5, § 1. — Spontanément et d’une manière fortuite, il n’y a qu’un seul mot dans le texte grec. — Un pourquoi, une fin, même remarque. L’argumentation tout entière d’Aristote repose ici sur la régularité des phénomènes naturels ; le hasard est essentiellement irrégulier ; donc la nature n’est pas un effet du hasard, puisqu’elle obéit à des lois constantes et éternelles.

§ 6. L’antérieur, c’est-à-dire tout ce qui précède la fin et tout ce qui y tend. — Tout ce qui le suit, c’est-à-dire toutes les conséquences des moyens antérieurs qui mènent au but. — Quand elle est faite, quand elle a atteint la fin pour laquelle elle est faite. — Toutes les fois que rien ne s’y oppose, limitation indispensable pour expliquer les monstruosités naturelles ; voir plus bas § 9. — L’un est fait pour l’autre, j’ai conservé à dessein cette expression générale du texte, parce qu’il aurait fallu une paraphrase trop longue. Ce passage veut dire que la nature d’une chose est conforme à sa fin, comme sa fin est conforme à sa nature. — Les faits postérieurs… les faits antérieurs, voir le début du §. Les moyens les moins éloignés sont en rapport avec les plus éloignés, et ils ferment les uns avec les autres une sorte d’enchaînement continu, pour atteindre leur fin commune en se subordonnant entre eux.

§ 7. Dans les animaux : autres que l’homme, l’exemple des animaux cités un peu plus bas est en effet très frappant, et il est impossible de mieux choisir ses preuves. — A l’aide de l’intelligence, c’est l’instinct, qu’il faut dire ; mais l’instinct, infaillible comme il l’est à peu près, démontre une fin mieux peut-être encore que l’intelligence. — Ou de telle autre faculté, restriction très juste. — Les feuilles sont faites pour garantir le fruit, ce n’est pas tout à fait la fonction que la physiologie végétale de nos jours prête aux feuilles ; mais il est certain que les feuilles, nécessaires à la santé de l’arbre, le sont aussi à la maturation du fruit. — Il est clair, conclusion de toute cette remarquable démonstration. Aujourd’hui même nous ne pourrions mieux dire.

§ 8. D’une part comme matière, voir plus haut, ch. 2, § 8. — Le pourquoi des choses, et leur cause finale, il n’y a qu’un seul mol dans le texte grec. Voir plus haut, ch. 1, § 21.

§ 9. Que nous rappelions tout à l’heure, d’après Empédocle ; voir plus haut, § 3. — Par la perversion de la semence et du germe, la physiologie contemporaine n’est pas d’accord sur les causes des monstruosités. L’explication que donne ici Aristote peut en valoir une autre.

§ 10. Faut-il nécessairement que le germe ait été le premier, c’est la grande question de l’origine des choses. Rationnellement, il semble que l’être complet doit avoir précédé le germe. L’homme n’a pu naître enfant ; car il n’aurait pas pu vivre ; et les animaux ont dû naître, à ce qu’il semble, tout formés, malgré ce qu’eu pense Aristote. — Tout d’un coup, c’est-à-dire complètement organisés et développés. C’est la solution de le Genèse, faisant sortir Adam tout formé des mains de Dieu. — Cette matière indigeste et universelle, d’après ce que croit Simplicius, Aristote emprunte cette expression à Empédocle lui-même. — Dont on nous parle, je me suis cru autorisé à ajouter ceci. — A été le germe primitif, c’est alors revenir au hasard.

§ 11. Il est moins distinct, ceci est un peu en contradiction avec ce qui a été dit plus haut sur les fonctions des feuilles lu l’égard du fruit. § 7. — A proue humaine, voir plus haut § 3. — Les anomalies qu’on prétend, le texte est un peu moins précis.

§ 12. Il fallait aussi, dans le système d’Empédocle, s’il voulait être conséquent ; et en effet, on ne voit pas pourquoi les germes auraient eu plus d’ordre que les êtres qui en sortaient.

§ 13. C’est nier absolument la nature, objection très forte et très simple contre le système qui soumet tout au hasard. Voir plus haut, ch. 1, § 11 - On entend par choses naturelles, voir plus haut, ch. I, § 4. — A moins d’obstacle qui l’arrête, voir plus haut § 6.

§ 14. Mais, dit-on, nouvelle objection, analogue à celle qui a été présentée dans les §§ 2 et 3. — Nous l’avons dit plus haut, voir plus haut ch. 5, § 5 et ch. § 1, la définition du hasard et du fortuit.

§ 15. L’art non plus ne délibère point dans tout ce qu’il fait ; et il y a une foule de choses qu’il produit instinctivement et sans réflexion. — Et si l’art des constructions navales. Cette pensée qui paraît assez bizarre au premier coup-d’œil est vraie au fond. La nature agit par un principe intérieur, tandis que l’art est toujours une cause extérieure à ce qu’il produit. — Quelqu’un se sert à soi-même de médecin, voir plus haut, ch. 1, § 5. La comparaison est d’ailleurs fort ingénieuse. Le médecin pour se soigner lui-même n’a besoin de délibérer ni sur son mal ni sur le remède ; il les connaît parfaitement l’un et l’autre.

§ 16. En vue d’une fin, voir plus haut ch. 3, § 10. La cause finale est la dernière des quatre causes reconnues par Aristote.

CHAPITRE IX.[modifier]

De la nécessité dans la nature. Le nécessaire n’a qu’une existence dérivée et conditionnelle ; il n’est point absolu ; certaines choses étant données, d’autres choses qui suivent celles-là sont nécessaires ; exemples de la maison et de la scie. Du nécessaire en mathématiques. Dans la nature le nécessaire est la matière avec ses mouvements. — Le physicien doit étudier la matière et surtout la fin des choses.[modifier]

§ 1. Le nécessaire a-t-il dans les choses une existence simplement conditionnelle et consécutive à l’hypothèse que nous venons d’admettre ? Ou bien a-t-il une existence absolue ?

§ 2. De nos jours, on comprend la nécessité dans la génération des choses comme quelqu’un qui prétendrait que la muraille a été nécessairement construite, parce que les corps graves étant naturellement portés en bas, et les corps légers à la surface, les pierres du muret les fondements qu’elles forment ont dû être mis en bas, tandis que la terre qui est plus légère a été mise en haut, et que les bois qui sont les parties les plus légères de toutes sont à l’extérieur.

§ 3. Il est certain qu’il est impossible que le mur existe sans ces matériaux ; mais ce n’est pas pour eux qu’il est fait, si ce n’est en tant qu’ils en sont la matière ; et, le mur n’a été vraiment fait qu’en vue de garantir et de conserver les choses renfermées dans la maison. Cette remarque s’applique à toutes les autres choses qui, étant faites en vue d’une certaine fin, ne pourraient exister sans des éléments nécessaires d’une certaine nature, mais qui ne sont faites pour ces éléments qu’en tant qu’ils en sont la matière, et qui ont une destination spéciale. Ainsi, pourquoi la scie est-elle faite de telle manière ? C’est pour former tel instrument, et en vue de tel usage. Sans doute l’acte en vue duquel la scie est faite, ne pourrait avoir lieu si elle n’était point en fer ; et par conséquent, il est nécessaire qu’une scie soit en fer pour qu’elle soit une scie, et pour que son œuvre s’accomplisse ; mais il est clair que le nécessaire n’est ici que comme condition de l’hypothèse, et non comme fin absolue. Ainsi, le nécessaire n’est que dans la matière ; et le pourquoi, la fin, est dans la raison qui la comprend et la poursuit.

§ 4. Du reste, le nécessaire se retrouve dans les sciences mathématiques, à peu près ce qu’il est dans les choses de la nature. Ainsi, l’angle droit étant défini de telle manière, il y a nécessité que le triangle ait ses trois angles égaux à deux droits. Mais ce n’est pas parce que cette dernière propriété existe que la première a lieu. Seulement si les trois angles ne sont pas égaux à deux droits, l’angle droit n’est pas non plus ce qu’on a dit. Or, c’est précisément l’inverse dans les choses qui se produisent en vue d’un certain but. Si la fin doit être ou si elle est, l’antécédent doit être ou est comme elle. Mais si cet antécédent n’existe pas, de même que dans l’exemple qui vient d’être cité, quand la conclusion n’a pas lien, le principe n’existe pas non plus, de même ici c’est la fin poursuivie et le pourquoi, qui ne pourront plus avoir lieu ; car la fin est le principe, non pas seulement de l’acte, mais aussi du raisonnement, tandis que dans les mathématiques, ce n’est que le principe du raisonnement, puisqu’en elles il n’y a point d’actes à produire. Par conséquent, s’il doit y avoir une maison, il faut de toute nécessité que tels matériaux aient été formés ou qu’ils puissent servir ou qu’ils existent préalablement ; en un mot, il faut qu’il y ait la matière employée en vue d’une certaine fin, et que, dans le cas spécial de la maison, il y ait des pierres de taille et des moellons. Néanmoins, la fin n’a pas ces matériaux eu vue, si ce n’est comme matière ; et ce n’est pas pour eux qu’elle sera accomplie. Seulement, sans ces éléments nécessaires, il n’y aura de possible ni maison, ni scie : l’une, s’il n’y a pas de pierres ; l’autre, s’il n’y a pas de fer ; de même que dans les mathématiques, les principes ne peuvent être vrais que si le triangle a trois angles égaux à deux droits.

§ 5. Ainsi, il est bien évident que le nécessaire dans les choses de la nature, est ce que l’on y regarde comme matière, avec les mouvements que cette matière reçoit.

§ 6. Ces deux espèces de causes, matière et fin, doivent être expliquées par le physicien ; mais il doit s’attacher davantage à la cause finale ; car la fin est cause de la matière, tandis que la matière n’est pas cause de la fin. Or, la fin est le pourquoi qui fait agir, et le principe qu’on peut tirer de la définition et de la conception des choses. De même que pour tout ce que fait l’art, une maison, par exemple, étant telle chose, il faut nécessairement que telles choses aussi se produisent et existent ; ou bien que la santé étant telle chose, telles conditions se produisent et existent également de toute nécessité ; de même, si l’homme est un être de telle espèce, il faut nécessairement qu’il existe aussi telles conditions, et ces conditions existant, que telles autres conditions existent préalablement.

§ 7. Peut-être même on peut dire que le nécessaire se retrouve aussi jusque dans la définition ; et, par exemple, si l’on veut définir l’opération de scier, il faut expliquer que c’est telle manière spéciale de diviser les choses ; puis, ajouter que cette division ne peut avoir lieu, à moins que la scie n’ait des dents faites de telle manière ; et que ces dents ne seront point ainsi faites, à moins que la scie ne soit en fer ; car il y a aussi dans la définition, certaines parties qui sont en quelque sorte la matière de la définition.

Ch. IX. § 1. Dans les choses, soit de la nature, soit de l’art ; j’ai ajouté ces mots dont l’idée est impliquée dans l’expression du texte. — Conditionnelle et consécutive, il n’y a qu’un seul mot dans le grec ; mais tout le contexte justifie l’addition que je me suis permise. Aristote dit : « par hypothèse, » c’est-à-dire comme conséquence de la condition antérieurement posée, à savoir que la nature agit en vue d’une fin.

§ 2. On comprend, il est difficile de savoir à qui Aristote veut faire allusion parmi ses contemporains ou ses prédécesseurs. — Comme quelqu’un qui prétendrait, il y a sans doute quelqu’intention d’ironie dans cette tournure ; et la prétendue explication donnée de la muraille serait en effet assez ridicule ; car les lois nécessaires de la pesanteur n’ont rien à faire avec le but qu’on s’est proposé en construisant la maison. — Sont à l’extérieur, par exemple, pour former la toiture.

§ 3. Il est impossible que le mur existe sans ces matériaux, et en ce sens ces matériaux sont nécessaires ; mais ils ne le sont qu’autant qu’on veut construire un mur, et par conséquent ils ne sont nécessaires que comme conditions du mur à construire. — Ce n’est pas pour eux qu’il est fait, le mur a sa destination spéciale, qui est toute différente ; et les matériaux ne sont employés qu’en vue de cette fin. — Ainsi pourquoi la scie, cet exemple de la scie est encore plus décisif que celui de la maison, parce que sa destination est encore plus apparente. Ce n’est pas une nécessité de la matière qu’une lame de fer ait des dents qui scient ; mais du moment qu’on veut une scie, c’est une nécessité qu’on la fasse en fer. La matière n’est donc employée qu’en vue de la fin, et c’est cette fin qui est la condition préliminaire de la nécessité ; ainsi la nécessité n’a qu’une existence relative, et en quelque sorte hypothétique. — Est dans la raison, ou dans la définition. — Qui la comprend et la poursuit. le texte est moins explicite.

§ 4. Dans les sciences mathématiques, ou simplement : Dans les Sciences. Le texte n’a que ce dernier sens, et j’ai ajouté l’adjectif de Mathématiques à cause de l’exemple suivant, qui est en effet tout mathématique. — A peu près, cette restriction est justifiée par ce qui suit. Le nécessaire n’est pas tout à fait dans les sciences ce qu’il est dans la nature : pour les unes, il est dans les conséquences ; pour l’autre, il est au contraire dans le principe, qui est la matière. Ainsi l’angle droit ayant été défini de telle manière, il s’ensuit par une conséquence nécessaire que le triangle doit avoir ses trois angles égaux à deux droits, tandis qu’au contraire dans les choses de la nature et de l’art, c’est le principe qui est nécessaire une fois que la fin à obtenir a été posée. — C’est précisément l’inverse, ainsi qu’on vient de l’expliquer. — Qui se produisent en vue d’un certain but, cette expression est plus exacte que celle qui a été employée au début du §. — Dans les choses de la nature, parce qu’elle comprend aussi les productions de l’art. — L’antécédent, c’est-à-dire la matière, qui est l’élément préalable sans lequel la fin ne peut être obtenue. — Quand la conclusion n’a pas lieu, à savoir l’égalité des trois angles d’un triangle à deux droits. — Le principe n’existe pas non plus, à savoir la définition de l’angle droit. — De même ici, mais à l’inverse, puisque c’est la fin qui manque, si l’antécédent ou la matière vient à manquer. — Ne pourront plus avoir lieu, si les matériaux, par exemple, viennent à manquer pour la maison. — Non pas seulement de l’acte, il semble qu’il faudrait renverser les choses et dire : « Non pas seulement du raisonnement, mais de l’acte », puisqu’il s’agit d’une production de l’art. — Il n’y a point d’actes à produire, les mathématiques sont des sciences purement théoriques ou contemplatives, tandis que dans la nature comme dans l’art, il y a une activité qui produit sans cesse. — Les principes ne peuvent être vrais, en d’autres termes, les prémisses d’où l’on tire la conclusion ; et dans l’exemple cité, la définition de l’angle droit.

§ 5. Dans les choses de la nature, et aussi dans celles de l’art, par opposition aux sciences purement spéculatives. Dans ces dernières, c’est la conclusion qui est nécessaire, les principes étant donnés ; dans les choses de la nature et de l’art, c’est la matière, la fin étant une fois posée.

§ 6. Matière et fin, j’ai ajouté ces mots qui rendent l’expression plus claire et qui sont autorisés par le contexte : la matière d’ailleurs représente aussi le nécessaire, puisqu’elle est la condition sine qua non. — Par le physicien, c’est-à-dire par celui qui étudie les lois générales de la nature et du mouvement. Voir plus haut, Livre 1, ch. 2, § 1. — Est la cause de la matière, au sens où o vient d’expliquer ceci dans le § précédent - Qui fait agir, j’ai ajouté ces mots. — Et le principe, sans doute la matière, qui est impliquée en effet dans la définition. — Et de la conception, ou de l’idée. — De même que pour tout ce que fait l’art, les deux exemples qui suivent, la maison et la santé, sont du domaine de l’art ; le troisième exempte est naturel ; c’est celui où l’homme étant la fin donnée, il faut également certaines conditions préalables, qui sont indispensables pour atteindre cette fin. Aristote veut démontrer par là que le physicien doit s’occuper de la cause finale, bien plus encore que de la matière ou du nécessaire. — Une maison étant telle chose, et fa fin que l’architecte se propose. — La santé étant telle chose, et la fin que se propose le médecin. La santé et la maison sont les produits de l’art ; la maison suppose nécessairement comme antécédents des pierre, des bois, des fers, etc. ; la santé ou plutôt la guérison, qui est la santé rendue par le médecin, suppose l’observation du médecin, la prescription de certains remèdes, en un mot certains actes qui n’ont eu lieu qu’en vue de la fin à obtenir. — De même, si l’homme, exemple où c’est la nature seule qui agit et non plus l’art. Les conditions préalables et nécessaires de la production de l’homme sont faciles à imaginer.

§ 7. Le nécessaire se retrouve jusque dans la définition, comme il se retrouve dans les conditions antérieures et indispensables à la fin qu’on se propose, ainsi qu’il a été démontré plus haut, §§ 2 et 3.

FIN DU LIVRE II