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Pie IX au Paradis/3

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Scène II Pie IX au Paradis
Scène III
Scène IV


À une petite distance de la bicoque de Dieu le père, le Pape-Dieu rencontra une troupe folâtre de femmes et de jeunes filles, parées d’étoffes voyantes et bigarrées. La bande joyeuse moutonnait autour d’un blond jeune homme, cheveux lustrés et bouclés, joues et lèvres peintes du plus bel incarnat, mains potelées et couvertes de pierreries. Ce jeune homme frais, coquet et pommadé semblait ne penser qu’à sa chevelure et à l’effet de ses charmes sur son entourage féminin. Ce petit gars était Jésus.

Oh ! combien différent de Christ le Nazaréen, du fils du charpentier, de l’ami de Jean-Baptiste, le pasteur sauvage dormant dans les cavernes et mangeant des sauterelles ! Combien différent du Christ qui, halluciné par la vue des misères humaines, s’enfonçait dans les déserts et jeûnait pour partager les tortures des affamés ; qui, pieds nus, allait par les chemins pierreux et, monté sur une douce ânesse, entrait triomphalement à Jérusalem ; du Christ qui suspendait à ses haillons divins un peuple de misérables, qui terrorisait les prêtres et les riches et prêchait l’espoir aux pauvres sans espérance ! Combien différent du Christ qu’avaient douloureusement enfanté les esclaves de la Rome antique ; du Christ, leur compagnon de chaîne, crucifié, ainsi que les héroïques gladiateurs de Spartacus, le révolté terrible ! Combien différent du triste et maigre Christ du Moyen Âge, qui symbolisait les misères des jacques ! — Ces Christs sublimes, grands comme les douleurs populaires, nés, torturés, crucifiés dans le cœur des masses plébéiennes, ces Christs sont morts !... Il ne reste de vivant que le Jésus frisé de la Renaissance, le Jésus bourgeois, le Jésus des grandes dames et des courtisanes, le fade jeune homme blond.

Le pape scandalisé demeurait bouche béante.

— Salut, noble étranger ! lui dit Jésus. À ton air ébahi je devine que tu es un nouveau venu. Quelle chance ! nous allons avoir des nouvelles de la terre. Apportes-tu les derniers numéros de la Revue des modes ? Dieu soit béni et toi aussi, vénérable vieillard. Allons, déballe ton paquet ! mes tendres colombes sont plus curieuses que des jeunes singes. Les femmes de la terre vont-elles toujours court vêtues, portent-elles encore des polissons ? J’adore ce costume. C’est leste, psitt !

— Seigneur, je venais vous parler des intérêts de votre sainte Église, interrompit le Pape.

— Les Parisiennes teignent-elles leurs crinières en jaune ? Maudite mode ! ma barbe et mes cheveux perdent leur originalité ; j’ai envie de me teindre en noir. Qu’en pensez-vous, reines de mon cœur ?

— Doux Jésus ; toi notre idéal, te teindre serait peindre le lis ! s’écria en cœur la troupe amoureuse.

— Prunelles de mes yeux, votre désir est ma loi.

— Seigneur, votre Église est attaquée.

— Les femmes s’enfarinent-elles de poudre de riz ? Pouah ! On croirait embrasser des sacs de meunier. J’ai défendu la poudre et le rouge à toutes celles qui m’ont consacré leur pomme-grenade. Si les hommes agissaient ainsi...

— Seigneur, vos temples sont profanés !...

— Rachel, l’émailleuse, a-t-elle inventé un nouveau parfum pour enivrer l’âme et réveiller les forces épuisées par l’amour ?

— Seigneur, vos fidèles sont dans la désolation. Ils ne pleurent plus ; ils ont pleuré toutes les larmes de leurs yeux ; ils ne se lamentent plus, la main des impies a scellé leurs lèvres. Seigneur, vous êtes chassé de vos palais, et votre représentant sur la terre dort sur la paille d’une prison.

— Ça doit être mal commode. Mais sont-ce là les nouvelles que tu nous apportes de la demeure des vivants ? Ah ça ! qui donc es-tu pour prendre tant d’intérêt à mon Église ?

— Seigneur, je suis Pie IX.

— Ah ! ah ! ah ! Et la troupe folichonne de s’esclaffer.

— Ce pauvre vieux, le représentant de notre Jésus bien-aimé, dont les baisers sont si doux, dont les caresses font perdre la raison ? Nous comprenons pourquoi la foi meurt dans le cœur des femmes.

L’indignation emplissait l’âme du Saint-Père, le rouge de la colère et de la honte montait à son visage ridé. Mais Jésus souriait bêtement et caressait sa barbe ; le bras appuyé sur la Madeleine, sa favorite, tandis que les yeux de Sainte-Thérèse, brûlant de désirs amoureux, le dévoraient.

— Vieillard, ne fais pas attention à ce que disent ces petites folles ; l’amour qu’elles me portent leur fait oublier le respect qu’elles te doivent. — Entre nous, elles ont raison. Qui donc a eu l’idée baroque de prendre, pour me représenter, des vieux, goutteux et répugnants, moi si beau, moi dont la vue fait sauter les cœurs des femmes comme de jeunes chevreaux. — Laisse-moi te communiquer une idée qui me passe par la tête ; cela ne m’arrive pas assez souvent pour que je la laisse perdre. Je propose une réforme : on élirait une papesse et un pape choisis parmi les plus beaux enfants de la terre. Au lieu d’écrire des Syllabus qui ne peuvent réjouir que des bilieux, chagrineux, chassieux, ces deux chefs de mon Église distribueraient leurs faveurs à celles et à ceux qui sauraient le mieux m’adorer... Bonhomme, ne hausse pas les épaules ; mon idée vaut bien cette ridicule infaillibilité qui a donné la rage à mon père. Après tout, je m’en bats l’œil ; fais ce que tu voudras de mon Église.

— Seigneur, ne détournez pas les regards de votre église, ne raillez pas la douleur de votre serviteur.

— Vieillard, je suis sérieux comme un garçon de café qui présente la note... Une fois pour toutes, que mon église aille au diable ! je ne veux pas de cassement de tête. J’ai bien assez de mal avec mes sultanes ; sainte Thérèse, à elle seule, dompterait dix hercules ; c’est une vraie Messaline. Va trouver mon père.

— Dieu m’a maudit !

— T’es propre ! Ne prend pas cette mine de cholérique, ça me trouble la digestion. Que puis-je pour toi ?

— Venez avec moi sur la terre.

— Tu perds la tramontane ! Moi, retourner sur la terre... J’ai assez des hommes pour toute l’éternité... Tiens, voilà le Saint-Esprit ; il a conservé d’agréables souvenirs de la boule ronde, peut-être te suivra-t-il.