Poèmes et Paysages/« Tout enfant, je t’aimais, ô Nature ! et songeur »

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


XXVIII


 
Tout enfant, je t’aimais, ô Nature ! et songeur,
Sur les monts égarant mon jeune ennui rongeur,
J’écoutais les torrents dans leur chute pareille,
De loin, je leur prêtais une rêveuse oreille,
Et je venais m’asseoir à l’ombre des grands bois
Pour me bercer longtemps aux plaintes de leurs voix ;
Et lorsque à l’horizon la vague orientale
De l’aube reflétait la blancheur sidérale,
Quand le matin humide et riant sous ses pleurs
S’enivrait de parfums sur la lèvre des fleurs,
Émergeant de la nuit, resplendissante et pure,
J’aimais à contempler ta jeunesse, ô Nature !

Tout ce qui vit, buvant l’âme du dieu du jour,
Semblait s’épanouir sous des regards d’amour :
Les forêts agitaient leurs vertes chevelures
Exhalant dans les airs d’ineffables murmures ;
Et du ciel aspirant les naissantes chaleurs,
Les vallons s’emplissaient d’accords et de senteurs.


Pour s’approcher de l’astre aux longs baisers de flamme,
La Terre, au rythme lent d’un vague épithalame,
Dévoilant ses beautés dans le bleu firmament,
Semblait se soulever vers son céleste amant.
Et la mer s’éveillant et montant de l’abîme,
Donnant à chaque houle une clameur sublime,
Par les cent mille voix de son orgue éternel
Saluait du soleil le retour solennel.
Et mon âme, ivre aussi de sève et de lumière,
Dans l’hymne universel confondant sa prière,
Pour exhaler vers Dieu son filial encens,
Au verbe du poète empruntait ses accents.

Je t’aimais, ô Nature ! et baignés de tes gloires,
Mes yeux se complaisaient dans ta vaste beauté ;
Sur l’homme aux courts destins contemplant tes victoires,
J’oubliais sa misère et ta fragilité.
Avant le soir, hélas ! s’éteint notre prunelle ;
Le temps accorde une heure à notre œuvre charnelle,
Mais le temps ne peut rien sur ta grâce éternelle,
Et d’un souffle sans fin ton sein est animé.
Dans l’auguste concert de tes voix unanimes,
Apaisant de mes maux les révoltes intimes,
D’oubli tu m’abreuvas et de rêves sublimes :
Tu consolais l’enfant que toi seule a aimé.


183.