Poètes et romanciers modernes de l’Italie - Silvio Pellico

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POETES


ET


ROMANCIERS MODERNES DE L'ITALIE.




II.
SILVIO PELLICO.




Silvio Pellico doit à une grande infortune une grande célébrité. Le Spielberg a été pour lui un piédestal qui l’a élevé et mis en lumière ; ses contemporains se sont entretenus de lui avec émotion, beaucoup avec enthousiasme : son nom est européen. Ainsi la gloire, qui toujours peut-être aurait fui le poète, a été au-devant du martyr. Il est vrai qu’il l’a payée bien cher. Cependant, derrière le martyr, il y a le poète, et c’est le poète que nous voulons apprécier ici. Nous ne nous dissimulons pas ce qu’une pareille tâche a de délicat ; nous nous en acquitterons avec toute la déférence due à un noble revers noblement supporté et à une conscience littéraire irréprochable.

Silvio Pellico est Piémontais ; il est né à Saluces, en 1789, d’une honnête famille bourgeoise. Son père Onorato était employé aux postes ; plus tard il établit à Pignerolles une manufacture de soie, qui ne prospéra pas. On dit qu’il était fort attaché aux idées monarchiques attaquées alors violemment par la révolution, et qu’il donna à ses principes des otages de plus d’un genre. Comme presque tous-les hommes qui se sont fait un nom, Silvio eut une mère distinguée. Originaire de Chambéry, Mme Pellico possédait toutes les qualités de cette bonne nation savoyarde, dont la probité est devenue proverbiale. Le poète se plaît même à rappeler le proverbe français, il le fait avec une satisfaction patriotique, et paraît plus flatté de son humble naissance qu’il ne le serait d’une généalogie nobiliaire. Ce fut un grand bonheur pour lui d’avoir une mère pleine de tendresse et de sollicitude, car il naquit mourant pour ainsi dire, en compagnie d’une sœur jumelle. Il passa ses premières almées dans les souffrances, condamné par les médecins, et n’échappant à une maladie que pour tomber dans une autre. Une organisation si débile devait produire sur lui une réaction morale ; elle le prédisposa avant l’âge à la concentration, à la mélancolie. « De longues douleurs, de longues tristesses, nous dit-il plus tard dans ses Poésies inédites, accablèrent mes premières années. Les enfans de mon âge couraient et sautaient autour de moi, heureux et fiers de leur beauté ; moi, j’étais plongé dans une morne langueur et atteint de spasmes dont la cause était un mystère… Mes courtes joies s’évanouissaient devant la pitié qu’inspirait ma frêle et misérable nature… Je courais cacher mes larmes dans la solitude. »

Un prêtre présida à la première éducation de Silvio, ce qui n’empêcha pas le jeune écolier de sentir naître en lui, avant toutes les autres, la passion du théâtre. Il jouait en famille de petites pièces que composait son père, et, la traduction d’Ossian de Cesarotti lui étant tombée entre les mains, il se permit lui-même une tragédie calédonienne qu’il a eu le bon esprit de laisser dans ses cahiers de collège. Quel lycéen doué d’un peu d’imagination n’a commis sa tragédie, ou tout au moins un poème épique ?

Silvio avait dix ans lorsque son père alla s’établir à Turin. Les jeux dramatiques continuèrent ; la petite troupe s’augmenta même, et l’on raconte qu’une jeune fille qui en faisait partie inspira à Silvio une passion que la mort trancha dans sa fleur. Carlottina mourut à quatorze ans. Plus tard, dit-on, de même que le souvenir de Béatrice accompagnait Dante dans son voyage infernal, une ombre charmante se glissait mystérieusement à travers les barreaux du Spielberg, pour consoler le prisonnier.

Turin était alors en république, et M. Onorato Pellico, malgré ses opinions monarchiques, ne laissait pas de fréquenter les assemblées populaires ; il y conduisait ordinairement son fils, qui recevait là, malgré son extrême jeunesse, des impressions fortes et durables. Cette représentation vivante des luttes du forum jeta dans son ame des germes de liberté qui, bien qu’atténués par une organisation tempérée, devaient plus tard porter leurs fruits,…. des fruits bien amers.

Quelque temps après, le jeune Silvio quitta l’Italie pour s’établir à Lyon chez un M. de Rubod, cousin de sa mère. Là, sa vie change ; il va dans le monde, il le recherche ; il l’aime, il se partage entre les plaisirs et l’étude des lettres françaises ; il se passionne pour nos chefs d’œuvre, pour nos mœurs, et cette époque de sa jeunesse lui a laissé des souvenirs si vifs, qu’il s’écrie trente ans plus tard : « Où est ma jeunesse ? Où sont les bienheureuses années d’amour passées au bord du Rhône [1] ? » Il déplore bien, il est vrai, les doctrines irréligieuses qui avaient cours en France, les mauvais livres qu’il y lisait, l’endurcissement de son cœur, et l’orgueil de ses pensées ; mais il se console en se rappelant qu’il y vit renaître le catholicisme, ce qui fut pour lui, dit-il, une lumière éblouissante au milieu des ténèbres de son intelligence. Ces pieux regrets ne s’éveillèrent d’ailleurs en lui qu’après bien des années, et lorsque l’élément mystique eut absorbé tous les autres.

Il était à Lyon depuis quatre ans, jouissant de la vie, quoi qu’il en dise, et prenant goût à la France, lorsque tout à coup il se fit en lui une révolution. Il devint triste, rêveur ; ses yeux se tournaient souvent du côté des Alpes ; il avait le mal du pays. Les Tombeaux, de Foscolo, venaient de paraître, un exemplaire lui en avait été envoyé d’Italie, et cette lecture avait produit sur lui l’effet du ranz des montagnes sur le Suisse exilé. Un immense regret de la patrie absente s’était emparé de tout son être, et l’Italie ressaisit le poète prêt à lui échapper.

La famille Pellico s’était transplantée à Milan, où M. Onorato occupait un emploi au ministère de la guerre. Silvio, à son arrivée dans cette ville, fut nommé professeur de français au collège des orphelins militaires, et se livra dès-lors sans contrainte à son instinct poétique. Un homme trop loué, Eugène Beauharnais, exerçait la vice-royauté d’Italie ; Milan, sa capitale, était l’Athènes de la péninsule ; Monti et Foscolo s’y disputaient la royauté littéraire. Le jeune Pellico flotta quelque temps entre les deux princes de la littérature ; toutefois ses sympathies l’entraînaient vers Foscolo, et Foscolo devint son ami. Ce n’est pas que Monti l’eût mal accueilli : ce génie souple, mobile, courtisan, était trop sensible à la louange pour n’avoir pas payé par une bienveillance spéciale l’admiration naïve du poète adolescent ; mais celui-ci fut singulièrement désenchanté par la vue du Zibaldone, sorte de Gradus ad Parnassum que Monti avait composé, pour son usage, et où il avait entassé des pensées et des vers empruntés aux poètes de tous les pays du monde. Cette recette de génie glaça l’enthousiasme de Silvio ; il se lia encore plus étroitement avec Foscolo, et lui est demeuré fidèlement attaché tant qu’a vécu l’auteur des Tombeaux. « Cet homme emporté, dit-il, qui éloignait de lui par son âpre rudesse tous ses amis, fut toujours pour moi plein de douceur, de cordialité, et j’avais pour lui une tendre vénération. » Il admirait d’ailleurs son caractère ; il préférait son orgueil inflexible, son indépendance, sa haine de la servitude, au scepticisme élégant et aux brillantes palinodies de Monti.

Foscolo et Pellico s’étaient liés au point de conclure ensemble une espèce d’association littéraire ; ils s’étaient partagé le moyen-âge italien afin de le reproduire, Foscolo dans une suite de tragédies dont il a laissé un échantillon dans sa Ricciarda, Pellico dans une série de nouvelles rimées dont nous possédons plusieurs sous le nom de Cantiche. Toutefois, en s’unissant si étroitement au chantre des Tombeaux, Silvio n’avait pas abdiqué entre ses mains son individualité d’homme et de poète. Il avait écrit, à son retour à Milan, une tragédie grecque dont le sujet était Laodamie. Une jeune actrice de douze ans, qui fut depuis la célèbre Marchionni [2], ayant débuté sur ces entrefaites, il en fut si frappé, qu’il composa incontinent pour elle la Francesca da Rimini. La pièce achevée, il la porte à Foscolo qui lui dit après l’avoir lue : « Mon ami, voilà une méprise complète ; laisse Françoise dans son cercle de l’enfer, et jette ton œuvre au feu. Ne touchons pas aux morts de Dante, ils feraient peur aux vivans d’aujourd’hui. » Le lendemain, Pellico porte Laodamie à son sévère ami : « A la bonne heure, lui dit cette fois Foscolo, voilà qui est beau ! » L’auteur n’en crut pas l’oracle ; c’est Laodamie qu’il jeta au feu. Francesca, jouée à Milan deux ou trois ans plus tard (1819) par la Marchionni, fut accueillie avec enthousiasme et fonda la réputation de Pellico.

Le poète n’a pas gardé rancune au critique ; il parle souvent de lui dans ses Poésies inédites, et toujours de la manière la plus affectueuse, la plus touchante, quoiqu’il « ne comprît pas, dit-il, les consolations de la foi, et qu’il eût ouvert son intelligence hardie à des doutes misérables. » Ce qui veut dire en d’autres termes que Foscolo n’était pas croyant, et, pour le converti du Spielberg, cette pensée jette un crêpe de deuil sur la statue de l’amitié.

Silvio eut un autre ami auquel il ne fut pas moins attaché et dont il a aussi consacré le souvenir dans ses poésies. Ce fut l’illustre Volta, qui, bien qu’enfant du XVIIIe siècle et physicien, était fervent catholique, si l’on en croit le poète. C’était presque en tout le contraire de Foscolo ; il ne prêchait à son jeune ami que l’humilité chrétienne et les bienfaits de la race. Ce Pellico, que nous voyons aujourd’hui si plein de mansuétude et de résignation, a eu, à ce qu’il paraît, ses jours de colère et de révolte ; il l’avoue lui-même, et il ajoute qu’il était alors fort enclin à la satire. Volta combattait en lui cette disposition maligne : « La poésie enragée (arrabbiata) n’améliore personne, lui disait-il ; s’il vous arrive de vous sentir irascible et porté à répandre votre bile en vers, tremblez de devenir méchant ; je voudrais au contraire que vous cherchassiez alors à vous adoucir en travaillant sur quelque noble exemple de charité et d’indulgence. » Silvio suivit ce conseil ; il écrivit, sous l’influence du vieux savant, un récit poétique ou cantica, Aroldo e Clara, où une sœur pardonne au meurtrier de son frère et force son père à en faire autant au nom de Jésus-Christ. Le poète devait plus tard donner lui-même l’exemple d’un grand pardon ; mais Volta ne put jouir du fruit de ses leçons. Quand il mourut (1826), Silvio était encore enseveli dans le silence implacable du Spielberg.

Cependant l’ère autrichienne avait succédé à l’ère napoléonienne ; on était en pleine restauration ; Vienne traitait la Lombardie en pays conquis. La famille de Silvio était retournée à Turin ; seul il restait à Milan, où il s’était chargé de l’éducation des enfans du comte Porro. Cette époque est la plus heureuse de sa vie ; le comte l’aimait comme un frère, comme un fils, et sa maison était le rendez-vous de tous les hommes éminens de la Lombardie, ainsi que des illustrations étrangères qui traversaient Milan. C’est chez lui que Pellico connut Mme de Staël et Schlegel, Dawis, Brougham, Hobbouse, Thorwaldsen, et surtout Byron, « ce génie surprenant, dit-il, qui s’accoutuma si malheureusement à diviniser tantôt la vertu, tantôt le vice, tantôt la vérité, tantôt l’erreur, mais qui pourtant était tourmenté d’une soif ardente et de vérité et de vertu [3]. » Ce jugement, porté bien des années après la mort de Byron et depuis la conversion de Silvio, est suivi de quelques détails sur le poète anglais qui méritent d’être rapportés ici. « L’irascible mais généreux Byron me disait n’avoir qu’un moyen de se préserver de la misanthropie : c’était de fixer son esprit sur les grands hommes de l’histoire. Le premier, poursuivait-il, qui me revient à l’esprit est toujours Moïse, Moïse qui relève un peuple avili, qui le sauve de l’opprobre, de l’idolâtrie, de la servitude, qui lui dicte une loi pleine de sagesse, admirable lien entre la religion des patriarches et la religion des temps civilisés, qui est l’Évangile. La Providence se servit des vertus et des instructions de Moïse pour susciter chez ce peuple de grands hommes d’état, de grands guerriers, de grands citoyens, de saints apôtres de la justice appelés à prophétiser la chute des superbes, des hypocrites, et la civilisation future de toutes les nations. Lorsque je songe à quelques grands hommes, et surtout à mon Moïse, je répète toujours avec enthousiasme ce vers sublime de Dante :

Che di vederli, in me stesso m’ esalto [4] !

Je reprends alors bonne opinion de cette chair d’Adam et des esprits qu’elle porte. » On sait que Pellico avait traduit Manfred, et que Byron lui avait rendu le compliment en traduisant Francesca.

Certes, on ne pouvait vivre dans une société plus distinguée que celle où se trouvait Pellico ; il touchait à tous les pays par ce que chacun d’eux avait de plus illustre : l’Allemagne, l’Angleterre, la France, passaient tour à tour devant lui. L’Italie elle-même était dignement représentée dans ce haut congrès des intelligences. Romagnosi, Gioja, Manzoni, Berchet, Grossi, y apportaient leur tribut, sans parler des hommes politiques qui, comme Confalonieri, préparaient ou rêvaient des jours meilleurs. La réunion de tant d’esprits d’élite inspira à Pellico l’idée d’un journal qui leur servît de lien et qui fût comme le rendez-vous commun des artistes et des penseurs de l’Italie, une sorte de forum intellectuel. C’est ainsi que naquit le Conciliateur.

Il est inutile de dire que ce journal était purement littéraire [5] ; le despotisme autrichien n’aurait pas souffert l’ombre même d’une discussion politique ; c’était beaucoup déjà que de tolérer des théories d’art qui concluaient à l’indépendance de l’esprit humain, et bientôt les ciseaux de la censure tronquèrent avec une brutalité tudesque les articles littéraires les plus inoffensifs. Ces exécutions quotidiennes témoignaient des défiances du maître contre cette couvre éminemment nationale. On peut comparer le Conciliateur à l’ancien Globe ; il défendait à peu près les mêmes doctrines en opposition à la Bibliothèque italienne, qui représentait les théories classiques dans ce qu’elles ont de plus étroit, de plus suranné. A ce titre, la Bibliothèque italienne avait et méritait les sympathies officielles. On ne voyait jamais de blancs dans ses articles ; mais les vides de son rival l’écrasaient sous leur muette éloquence. Les lignes supprimées faisaient plus d’effet que les autres ; l’imagination du lecteur allait bien plus loin que jamais la plume de l’auteur n’eût osé le faire.

A la même époque, si l’on en croit Maroncelli, Pellico eut la louable pensée de faire publier par souscriptions une grande histoire de l’Italie ; une société fut fondée dans ce but ; les souscripteurs affluèrent, et Carlo Botta fut invité comme le plus digne à élever ce monument national.

Ces soins divers, dont quelques-uns étaient purement matériels, ne détournèrent point Silvio de ses travaux littéraires, car c’est dans ce temps et pendant la publication du Conciliateur qu’il composa sa seconde tragédie, Eufemio di Messina. C’est le sujet de Judith, avec cette complication qu’Eufemio, l’Holopherne sicilien, est le propre mari de Lodovica, sa meurtrière. Il semble qu’il n’y ait rien là de subversif ; cependant la censure s’émut et ne permit d’imprimer la pièce qu’à la condition qu’elle ne serait point représentée. Il est vrai qu’Eufemio, poussé comme le comte Julien par un dépit d’amour, a, comme lui, appelé les Sarrasins dans sa patrie, et qu’il périt à la fin, en expiation de ce crime anti-national. Où l’auteur a écrit Sarrasins, les spectateurs auraient entendu Autrichiens ; de là mille allusions contre la domination étrangère. C’est ce qu’on ne voulait pas, et la pièce, en effet, ne fut jamais jouée.

Malgré ses nombreuses mutilations, le Conciliateur vivait toujours, mais les lacunes devenaient chaque jour plus fréquentes, et si énormes, qu’il s’en fallait de peu que le journal ne fût réduit au titre et aux signatures. Enfin, un beau matin, il ne parut pas ; prononcé depuis long-temps, son arrêt de mort venait d’être exécuté. Il avait vécu une année, de 1819 à 1829. Sa vie avait été courte, mais glorieuse, et l’impulsion donnée par lui aux lettres italiennes est encore sensible aujourd’hui, quoique les questions aient beaucoup marché depuis vingt ans.

Nous touchons à une époque critique dans la vie de Silvio Pellico. La révolution de Naples venait d’éclater, celle de Piémont suivit de près. Cette double explosion, qui embrasait l’Italie par les deux bouts, produisit dans les états lombardo-vénitiens une fermentation extraordinaire. A la chute de l’empire, ces belles et malheureuses provinces réagirent, on le sait, contre la domination française avec une violence qui alla jusqu’à l’effusion du sang, témoin l’infortuné Prina. Déjà, avant cette fatale époque et pendant la toute puissance de Napoléon, de sourdes hostilités s’étaient manifestées contre le despotisme ultramontain ; on a conservé le souvenir de la conspiration manquée, mais redoutable un moment, du vertueux curé Passarini. Napoléon tombé, le ci-devant royaume d’Italie songea à s’assurer une existence indépendante sous le sceptre d’un roi constitutionnel. Les uns avaient jeté les yeux sur Eugène, les autres sur Murat ; on offrit même, dit-on, la couronne au comte Melzi, qui, vieux et infirme, répondit en montrant ses béquilles. On ne voulait plus des Français, et on redoutait les Autrichiens. Une régence de sept membres fut instituée provisoirement ; son premier soin fut d’envoyer une députation à lord Bentinck, qui se trouvait alors à Gènes. Lord Bentinck avait donné, en 1812, une constitution à la Sicile, et publié à Livourne, en 1814, un manifeste où il appelait les Italiens à la liberté ; il passait de plus pour carbonaro. Ces antécédens inspiraient aux Italiens une confiance que son accueil parut justifier. Lord llentinck promit à la députation milanaise d’appuyer ses réclamations et ses vœux auprès des souverains alliés réunis à Paris ; il tint parole, mais sans succès. Son intervention, toute personnelle d’ailleurs et nullement officielle, ne pouvait prévaloir contre la force des choses. L’empereur d’Autriche fut confondu de l’audace de ses anciens sujets « Allez, répondit-il au comte Confalonieri [6], qui lui avait été député, et dites-leur que la conquête a ajouté un droit nouveau à mes anciens droits ; vous êtes doublement ma chose. » Presqu’en même temps, le général Bellegarde s’emparait de Milan au nom de l’Autriche, et renversait la régence. Malgré les promesses de lord Bentinck et les espérances des Italiens, c’en était fait du royaume d’Italie, et la péninsule tout entière retournait à ses anciens maîtres.

Une prise de possession aussi brusque avait semé des deux côtés des germes de défiance et d’irritation : l’Autriche ne tarda pas à manifester ses mauvais vouloirs ; l’armée italienne fut dissoute et dispersée dans les provinces héréditaires ; la réaction frappa indistinctement les personnes et les choses. Tout débat politique fut interdit ; la presse se vit réduite au silence, l’industrie nationale paralysée ; les écoles mutuelles furent fermées, après quelques années d’un succès trop brillant. Le théâtre même fut rejeté dans l’ornière d’où l’on avait essayé de le faire sortir ; un vaste réseau de tyrannies savantes et systématiques enveloppa le pays tout entier. Cependant les partisans déçus de l’indépendance italienne, les Confalonieri, les Porro, les Arrivabene, bien d’autres encore, opposaient à l’oppression étrangère tous les moyens individuels qui étaient en leur pouvoir ; c’était entre eux et Vienne une lutte sourde, muette, acharnée. Toute voie étant fermée à la discussion libre des intérêts publics, on se retrancha dans le silence menaçant des sociétés secrètes ; le carbonarisme sortit pour ainsi dire de ses cendres, et, il étendit bientôt ses ramifications dans toutes les villes du royaume lombardo-vénitien, surtout à Venise ; le rêve des adeptes était alors l’indépendance constitutionnelle de la haute Italie.

Les choses en étaient là, lorsqu’éclata comme un coup de tonnerre la double révolution du Piémont et des Deux-Siciles. Qu’on juge des alarmes de l’Autriche ! Elle commença par fulminer les proclamations les plus violentes contre les carbonari. L’arrêté de Venise du 25 août 1820 est resté comme un monument de ces jours calamiteux « L’article 53, dit-il, sera appliqué à quiconque entrera dans ladite société, et les articles 54 et 55 à tous ceux qui auront négligé d’en arrêter les progrès ou d’en dénoncer les membres. » Or, l’article 53 est la peine de mort, les autres sont le carcere duro et durissimo. Les rédacteurs du Conciliateur furent frappés en masse. Étaient-ils carbonari ? Il ne nous appartient pas de résoudre une question si délicate ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils furent traités comme tels. On nourrissait d’ailleurs contre la plupart d’entre eux les vieilles rancunes de 1815. Le comte Porro, Berchet, Pecchio et quelques autres échappèrent par la fuite aux horreurs des articles 54 et 55. Pellico fut moins heureux : on l’arrêta à Milan, le 13 octobre 1820.

Personne n’a le droit de raconter après lui les dix ans qui suivent, et d’ailleurs à qui est-il besoin de les raconter ? La prison de Sainte-Marguerite, les plombs de Venise, la Piazzetta, le Spielberg, tous ces lieux, tous ces noms funestes, ont reçu de la victime elle-même une triste mais immense popularité. Les années de la captivité ne furent pas entièrement perdues pour le poète. Le 29 mai 1821, il terminait sous les plombs iginia d’Asti, et, au mois de juin suivant, Ester d’Engaddi, deux tragédies écrites à la dérobée, pour ainsi dire, et au milieu de circonstances qui, abstraction faite du mérite littéraire, leur donnent un vif intérêt. Quatre cantiche furent composés de la même manière et à la même époque. Avant de quitter l’Italie, Silvio pria la commission criminelle de faire passer à sa famille ses deux tragédies comme son testament littéraire ; on le promit. Comme on tardait à mettre la promesse à exécution, le prisonnier demanda la cause de ces longs retards : on lui répondit qu’à la vérité ses pièces avaient paru irréprochables à la censure, mais que sa famille les livrerait peut-être à la publicité ; or, il ne convenait pas que l’Italie applaudît un homme frappé par la justice impériale. Il fallait que Silvio pérît tout entier, lui, son œuvre, et jusqu’à son nom. — Une autre tragédie, Leoniero da Dertona, fut composée au Spielberg même, sans livres, sans papier, sans plume, et sauvée du néant par la mémoire du prisonnier.

Vers 1828, le bruit de sa mort se répandit au-delà des Alpes. Je me trouvais alors en Italie, et je puis témoigner de la douloureuse émotion que cette fausse alarme éveilla dans tous les cœurs. On s’abordait dans les rues en se disant : — Vous savez ? — Quoi ? — Il est mort. — On ne demandait pas le nom, chacun avait compris. Une ode de circonstance, attribuée à Barroni, courut alors manuscrite d’un bout à l’autre de la péninsule. Le succès en fut immense. C’était plus qu’un succès littéraire ; c’était une protestation nationale, et la sympathie publique éclata en faveur du martyr avec une touchante unanimité. Tous les yeux se mouillaient lorsqu’après avoir peint la solitude, les tortures du carcere duro, le poète s’écriait en finissant :

Ancor s’aspetta il canto
Che piacque a ltalia tanto….
E Silvio non è più [7] !

Silvio fut rendu à sa famille le 17 septembre 1830. Il nous initie [8] lui-même avec une grande naïveté aux différentes impressions qui l’agitèrent quand il revit le foyer domestique. Il était donc chez lui, sous son propre toit, au milieu des siens, qui l’aimaient, qui lui souriaient, qui lui parlaient, et ce n’était pas un rêve ! Plus de geôliers, plus de verroux, plus de barreaux ! De l’air, du soleil, la liberté ! Un regret pourtant empoisonnait sa joie : il était libre, lui ; mais ses amis du Spielberg ne l’étaient pas.

Chacun sait dans quelle disposition d’esprit Silvio Pellico est revenu en Italie ; les illusions perdues, comme il le dit quelque part, l’ont arraché aux intérêts mondains et jeté dans la dévotion la plus exclusive, la plus rigoureuse. Son ame, naturellement tendre, a fléchi sous le poids d’une adversité qui en aurait brisé de plus puissantes, et il s’est éloigné de la route commune pour se jeter dans des sentiers plus ombragés, plus paisibles. Mme la marquise de Barol lui a offert dans sa maison un asile qu’il a accepté en qualité de secrétaire ou bibliothécaire, et c’est dans le sein de cette famille qu’il a concentré, dit-on, son existence, absorbé dans les pratiques les plus austères du catholicisme, écrasé peut-être mentalement par une religion trop forte pour lui.

Sa santé, toujours chancelante, est pour beaucoup sans doute dans son goût pour la retraite, et c’est un miracle qu’il n’ait pas succombé aux terribles épreuves qu’il a traversées ; mais il y a dans la faiblesse une élasticité qui résiste en cédant. Pellico est fort petit et nullement taillé pour les orages de la vie politique ; on se demande, en le voyant, si c’est là un conspirateur, et comment sa vue seule n’a pas désarmé la persécution. L’œil est éteint chez lui, mais le front est beau. Il n’aime pas à discuter ; quoique sa conversation n’ait rien de saillant, il y a dans sa parole, dans ses manières une douceur qui touche, et je ne sais quelle bienveillance enfantine qui inspire la confiance. Chose rare, il est foncièrement bon.

De retour à Turin, Silvio a renoué peu à peu le fil si long-temps brisé de ses travaux littéraires. Ester d’Engaddi fut jouée avec succès sur le théâtre de Turin en 1831 ; mais la censure apposa son veto, et, bien qu’il n’y ait pas dans la pièce un mot de politique, la représentation fut arrêtée. Une nouvelle tragédie, Gismonda da Mendrisio, eut le même sort en 1832 ou 1833. Celle de Conradin échoua l’année suivante à la représentation, et n’a pas, que je sache, été imprimée. Hérodiade et Thomas Morus complètent l’œuvre dramatique de Silvio, sans parler de trois ou quatre pièces qu’il dit avoir en portefeuille.

La première de ses tragédies, celle qui a commencé sa réputation, est, nous l’avons dit, Françoise de Rimini. J’avoue que je partage l’opinion de Foscolo : mieux valait laisser les deux amans dans l’enfer où Dante les a plongés. Le sujet est connu, trop connu ; c’est souvent un écueil. Ce n’est, au fond, qu’une Thébaïde en miniature, mais réduite à des proportions si petites, que l’inceste y dégénère en une querelle de ménage. Dans l’histoire et dans l’Enfer, les amans sont coupables, et Lanciotto les tue en vertu de son droit de mari outragé. Dans la pièce, ils sont innocens encore, ou du moins ils luttent tous les deux contre la fatalité d’un amour illégitime. ; ils n’en sont pas moins frappés. Est-ce plus dramatique ? Je ne le crois pas ; mais, à coup sûr, c’est d’une inhumanité révoltante, et cependant que vouliez-vous que fît le mari ? L’intérêt ne se porte fortement sur personne, car, dans la pièce, tout le monde a tort et tout le monde a raison. Il y avait là une élégie, il n’y avait pas un drame.

Nous avons déjà parlé de l’Eufemio di Messina, nous n’en dirons rien de plus, sinon que la phrase y est bien jeune et qu’on y rencontre des tirades bien longues. On y trouve même le rêve classique ; il y en avait déjà un dans Francesca.

Des six autres pièces de Pellico, deux sont bibliques : Ester d’Engaddi et Hérodiade ; les autres sont politiques. Ester a plus de mouvement, plus de pompe, qu’Eufemio et que Francesca. Le peuple d’Israël est en scène, il délibère, il parle, il agit. La scène se passe dans un camp des montagnes après la ruine de Jérusalem ; Esther, femme du chef Azaria, est aimée du grand-prêtre, qui la calomnie et la fait périr comme adultère pour se venger de ses dédains. Le mari n’est qu’un Orosmane aveugle à force d’être crédule, et toute l’intrigue est fondée, comme dans Zaïre, sur un quiproquo ; l’amant prétendu d’Esther est son père, martyr chrétien échappé à la persécution. Ce caractère pouvait être beau, il n’est qu’insignifiant, parce qu’il manque de développement, et que d’ailleurs l’esprit de Dieu ne le possède pas. Nous avons une silhouette au lieu d’un portrait. Il en est de même de Jean-Baptiste dans Hérodiade ; c’est là certainement un personnage dramatique, du moins on peut le rendre tel en le mêlant à une action grande et majestueuse. Cet homme du désert, jeté au milieu des saturnales des cours antiques pour annoncer le rédempteur des nations, pourrait être au théâtre quelque chose de très nouveau et de très saisissant ; mais, tombé des hauteurs de sa mission divine dans un débat domestique, ce n’est plus le prophète, c’est un confesseur vulgaire. De quoi s’agit-il en effet ? Hérode est entre deux femmes. Sefora, son épouse légitime, et Hérodiade, la femme de son frère, à qui il l’a enlevée. Jean-Baptiste intervient pour mettre la paix dans le ménage, et certes, pour si peu, il ne vaut pas la peine de se proclamer, comme il le fait au début,

..... la voce dell’ eterna scuola.


Le poète a rapetissé l’homme, et l’histoire même.

Thomas Morus est écrit dans un autre ordre d’idées ; le vertueux auteur de l’Utopie meurt parce qu’il ne veut pas embrasser le protestantisme. Un tel, sujet devait plaire à l’orthodoxie de Pellico, et l’on voit qu’il a tracé avec amour le caractère de Morus. Toute la pièce est dans ce seul personnage, et n’est à tout, prendre qu’une biographie en tableaux : pas d’intrigue, aucune péripétie, tout est prévu.

Restent les tragédies politiques qui sont puisées dans le moyen-âge italien, et qui toutes respirent l’horreur des guerres civiles, la douceur des réconciliations l’exception de Leoniero, qui est Junius Brutus sous la figure de Lusignan, c’est toujours ou presque toujours une femme (Silvio est le poète des femmes) placée entre un frère, un père, un amant, un mari de partis différens. La personnalité de l’auteur ne se fait jour dans aucune de ses créations. Malgré sa résignation suprême, on s’attendrait cependant et l’on aimerait à entendre parfois sortir des lèvres du martyr un de ces cris involontaires qui partent du plus profond des entrailles. Vaine attente ! l’indignation chez lui se traduit en soupirs. Éloigné par nature autant que par système des sentimens extrêmes, il est contenu jusque dans les fureurs simulées de la tragédie : les cordes tempérées sont les seules qui vibrent dans son cœur.

Il faut le dire cependant : dans ses pièces politiques, à commencer par l’Eufemio, il professe partout la haine de la domination étrangère. Les représentations de Gismonda ne furent suspendues que par cette raison, et cependant les allusions n’y sont pas très révolutionnaires, témoin celle-ci :

………..Agli stranieri
Un genitor non vendere, un fratello [9] !


Mais il n’en faut pas davantage pour alarmer l’Autriche, et, sur ce point comme sur bien d’autres, l’Autriche dicte la loi au cabinet sarde. Dans Leoniero, la tragédie composée au Spielberg, les allusions sont plus diaphanes ; elles sont même tout-à-fait transparentes cette pièce, comme Iginia et Gismonda, porte sur les sanglans débats des guelfes et des gibelins ; or, le rôle odieux appartient dans toutes les trois aux gibelins, c’est-à-dire aux partisans de l’empire. Si guelfe que soit Pellico, au point de vue spirituel, on se plaît à croire que les gibelins représentent à ses yeux non-seulement les adversaires du pape, mais les oppresseurs de l’Italie, en un mot les Autrichiens d’aujourd’hui : il semble le faire entendre en plus d’un endroit, et sa partialité, trop constante pour être fortuite, a tout l’air d’une vengeance. Jamais représailles furent-elles plus légitimes ? Le poète met-il en scène un père sans entrailles, un frère dénaturé, un oppresseur impitoyable, on est sûr que c’est un gibelin ; au contraire, les bons citoyens, les bons pères, les frères tendres, les amis et les amans fidèles, sont guelfes. Cette partialité est surtout frappante dans Leoniero. Le poète a soin d’abord, pour mettre sa conscience à l’aise, de confondre l’état et l’église :

Obbedienza
Alle leggi ! alla chiesa ! all’ onor.


Puis l’usurpateur qui renverse le gouvernement populaire de la république lombarde est un gibelin ; il agit au nom et avec l’aide de l’empereur, qui l’a nommé son vicaire en Lombardie.

Suo vicario il noma
Cesare, e l’illegitimo abolisce
Popolar reggimento [10]


Voilà qui est clair, et de plus le poète met ces paroles anti-nationales dans la bouche d’un comte de Spielberg, qui ne tarde pas à les expier, car à peine a-t-il consommé cette investiture liberticide, qu’il est tué sur place par le guelfe fidèle et vaillant sous les traits duquel est personnifiée l’Italie. Si ce n’est pas là encore une vengeance, c`est au moins un souvenir.

Malgré ses huit tragédies et son précoce amour d’écolier pour le théâtre, nous croyons que Pellico s’est mépris sur sa vocation : il n’a pas, à notre avis, le génie dramatique, ou du moins il ne l’a pas assez. Nous n’entendons pas formuler un blâme absolu : c’est une question d’aptitude. On peut être inférieur dans un genre et supérieur dans un autre ; l’important est de se bien connaître pour ne pas s’exposer à faire fausse route. Il est à craindre que Silvio ne se soit pas bien connu. D’abord ses drames manquent d’ampleur et d’action ; ensuite les mœurs n’y sont pas suffisamment étudiées. Je ne tiens pas beaucoup à ce qu’on appelle la couleur locale, mais encore faut-il savoir où l’on est et dans quel milieu se développent les passions mises en scène. Ses personnages ne vivent point d’une vie propre et ne se distinguent pas assez les uns des autres. On voudrait voir le sang couler dans leurs veines, leur cœur battre sous le fer ou la soie. Enfin, et c’est là notre plus grave reproche, les caractères ne sont pas creusés profondément, de manière à faire jaillir de nouvelles sources d’émotion. La vengeance, l’ambition, l’amour, sont des passions trop fortes pour cette ame douce et plaintive ; elle comprend et peint mieux les sentimens calmes de la famille ; or, la terreur et la pitié, ces deux grandes puissances de la tragédie, ne viennent guère s’asseoir au foyer domestique. En général, que Silvio demeure enfermé dans la vie privée ou soit conduit par la muse sur la place publique, ses horizons sont bornés ou du moins connus, ses points de vue manquent à la fois d’étendue et de variété ; en un mot, il ne nous apprend rien sur le cœur humain.

Sous le rapport de la forme, il est de l’école de son compatriote Alfieri [11]. C’est la même sobriété de personnages et d’incidens, moins la vigueur et aussi moins la raideur. Alfieri a donné un théâtre à l’Italie, et en ce sens il est créateur, bien qu’il ait jeté ses conceptions dramatiques dans les moules grecs et accepté dans toute sa rigueur la règle des unités. S’il était asservi à la forme, il était libre par l’idée ; tout en ressuscitant des sujets classiques auxquels peut-être il aurait mieux valu ne plus toucher, il n’a pas craint de puiser abondamment dans l’histoire moderne et notamment dans l’histoire italienne. Ses compatriotes se sont montrés reconnaissans à l’excès de son audace, car c’en était une alors, si simple que cela nous paraisse aujourd’hui. Sa hardiesse n’eut pas d’abord d’imitateurs : Monti et même Pindemonte restèrent fidèles aux vieux autels, et, quoique Foscolo ait écrit plus tard Ricciarda, ce fut de sa part une concession ; il inclinait fortement vers les sujets mythologiques, témoin son Thyeste et son Ajax. On en peut dire autant du duc de Ventignano et de Jean-Baptiste Niccolini, qui commencèrent par des Médée, des Iphigénie, des Polixène, vaut d’aller chercher dans les annales vénitiennes, celui-ci son Foscarini, l’autre son Anna Erizo.

Lorsque éclata l’insurrection romantique du Conciliateur, la question dramatique fut vivement débattue et devint pour ainsi dire le champ de bataille des deux partis ; il ne s’agissait plus seulement du choix des sujets, sur ce point on aurait fini par s’entendre : il s’agissait de la fameuse trinité aristotélique. Retranchés derrière le rempart vermoulu, mais vénéré, de la tradition, les classiques firent une longue résistance ; la place n’en fut pas moins emportée d’assaut et les terribles lois impunément abrogées. Le premier à passer par la brèche fut Manzoni ; il eut les honneurs du triomphe. Silvio suivait, mais à distance, et d’un pas qui marquait de l’hésitation ; on eût dit que déjà, même pendant le combat, il craignait les abus de la victoire. Il y a des cœurs timides qui redoutent le succès autant que la défaite. Quant à lui, soit qu’il ne l’ait pas voulu, soit qu’il ne l’ait pas pu, il n’a tiré pour son propre compte aucun parti de la victoire obtenue, lui aidant, par les novateurs ; par une inconséquence au moins singulière, il a continué le drame d’Alfieri sans lui faire faire un pas en avant, comme si la révolution n’avait pas eu lieu. Il est difficile de ne pas voir dans cette réserve d’exécution une improbation tacite des théories émancipatrices si habilement défendues par l’auteur de Carmagnola.

Outre ses huit tragédies, Silvio Pellico a publié une douzaine de petites nouvelles en vers qu’il a appelées Cantiche. Il les met dans la bouche d’un trouvère de Salaces, qui est censé les chanter de château en château ; mais, des rigoristes outrés s’étant formalisés d’une fiction qu’ils regardaient comme un mensonge, Silvio a dû se justifier et s’en déclarer l’auteur. Ces cantiche sont invariablement tirées du moyen-âge. — Tancreda est une héroïne élevée dans les forêts ; elle combat les Mores virilement et prend le voile parce qu’elle a perdu son père. — Rosilde est une jeune épouse malade qui va délivrer son mari fait prisonnier sur la route de Rome, où il allait en pèlerinage. — Eugilde va chercher le sien au fond de la Syrie et l’arrache du milieu des Sarrasins. — Ildegarde réconcilie, par sa douceur, deux amis d’enfance. — Eligi e Volafrido sont Damon et Pythias sous l’armure des chevaliers. — Pour Ebelino, c’est un Job chrétien, un type de la résignation dans le malheur qui devait plaire au poète, c’est Pellico lui-même. — Adello, au contraire, est une espèce de Cid italien qui s’illustre par de hauts faits pour combattre un amour coupable, car son Héloïse était mariée :

Inutil culto !
Inutil, non, giacchè sublima il core [12] !


Il sauve la fille du roi Bérenger des fers d’un usurpateur, délivre Venise, Amalfi, et meurt comme Bélisaire. Il y a dans ce dernier poème quelques vers qui pourraient bien être un reproche indirect adressé au peuple italien :

Ah ! in molti petti è l’ira, il desio in tutti
Della vendetta, la virtù in nessuno [13] !

Bien que se rapprochant, par le cadre et le sujet, du romance espagnol, la cantica de Silvio en reste bien loin quant à la vigueur, à l’originalité, à la concision. Elle est écrite en vers blancs, versi sciolti, les plus difficiles de tous à cause de leur facilité même. L’écueil de ce rhythme est la verbosité ; faute de digues, le fleuve déborde. Silvio n’a pas évité l’écueil : il tombe trop souvent au contraire dans cette abondance stérile que Voltaire reproche à un poète de son siècle, et il noie son sujet dans un flux de mots où l’esprit flotte sans savoir où se prendre. Dans le drame, qui s’écrit aussi en vers sciolti, le dialogue soutient et limite l’auteur par ses coupures et ses temps d’arrêt nécessaires. Dans la poésie épique ou lyrique, il n’en est plus ainsi : le poète est libre ; mais, si cette liberté a des charmes, combien elle a de périls i Ici point de rimes, plus de retours successifs, de cadences alternatives, aucun de ces artifices au moyen desquels on frappe l’esprit par l’oreille. Toute l’harmonie est dans la période, et la faculté de l’enjambement devient une difficulté de plus. Annibal Caro est le législateur, sinon le fondateur, du vers sciolto ; il en a fixé les règles par son exemple, et depuis lui peu de poètes l’ont égalé ; peu, très peu ont possédé comme lui le mécanisme de ce doux mais dangereux instrument. Foscolo est celui qui de nos jours en a su tirer les plus beaux accords ; sous le rapport de la forme, son poème lyrique des tombeaux, I Sepolcri, est un chef-d’œuvre inimitable.

Silvio a publié à la suite de ses Cantiche un recueil de poésies intitulé Poésies inédites ; c’est, à mon gré, ce qu’il a fait de mieux. Les unes, tout-à-fait mystiques, ne sont pour ainsi dire que des paraphrases de l’Imitation ; les autres sont des élégies sur la jeunesse du poète, sur ses souvenirs, ses parens, ses amis, ses passions, ses regrets, sa patrie, je veux dire la ville de Saluces, pour laquelle il a une prédilection toute municipale. Il parle peu de ses malheurs politiques, il ne revient qu’une fois sur le Spielberg, et en effet n’a-t-il pas tout dit en prose ? Le monde intime est son milieu ; il s’y plaît tant, qu’il ne le quitte plus, une fois qu’il y est descendu. Poète subjectif, il aime son moi, il le caresse, il ne voit que lui partout. Vous croyez peut-être qu’il cherche dans les livres ce qu’ils renferment ; écoutez-le : — « Plus d’un livre m’est cher, nous dit-il [14], et rarement pourtant c’est lui que je cherche en lui ; j’y cherche moi-même. » Évidemment, ce n’est point ainsi que procède le génie dramatique : Silvio convient lui-même [15] qu’il n’a de goût à écrire que dans le genre lyrique ou narratif. Il n’a pas un sentiment très - vif de la nature. Les descriptions qu’il en fait n’ont guère d’originalité ; il la voit, il la peint comme tout le monde. Le caractère général de ses poésies personnelles, c’est la douceur, la grace, la modestie, et lorsqu’il nous confesse ses amours passées, il le fait avec une réserve pudique qui n’est pas sans charme. Remarquons tout bas que, si on voulait bien compter, on pourrait trouver jusqu’à trois Elvires. « O dévot ! vous étiez donc volage ? Presque toutes les pièces du recueil se terminent par une conclusion religieuse. C’est un parti pris et un scrupule de conscience. Si rien n’est plus excusable au point de vue moral, au point de vue littéraire c’est un peu monotone. Malgré ce final obligé, on peut dire que Silvio, comme artiste, n’a pas d’inspiration originale, et qu’il ne part point d’une idée-mère. Aussi chercherait-on vainement dans son œuvre cette haute unité de conception qui n’exclut pas la variété des formes, mais qui la domine, et ne sert qu’à la mettre plus en relief.

Les Poésies inédites sont écrites en terzines, en octaves ; on y trouve toute espèce de mètres, Porté par la rime et par la strophe, le poète y est moins diffus que dans ses cantiche ; sa phrase a même du nombre, de la mélodie, mais le style fait défaut, et, pour tout dire, Silvio Pellico n’a pas reçu ce don suprême de la forme qui distingue les grands poètes et crée les œuvres monumentales. L’élégance et l’énergie lui manquent également, ou du moins il ne les possède pas à un degré supérieur ; puis il n’est pas neuf, il n’est pas inventeur ; les critiques italiens lui font tous le même reproche. C’est la faute de sa naissance autant que de son esprit : il est Piémontais, et les Piémontais ne sont pas écrivains. Voyez ce qu’il a fallu à Alfieri de temps, d’études, de combats, de volonté, pour se créer une langue ; à quarante ans, il n’en avait pas encore, et il a dû se naturaliser Florentin pour écrire. Encore n’est-il jamais parvenu au style facile et primesautier des maîtres ; son vers est raide, parce qu’il n’est pas spontané ; l’effort s’y sent à chaque mot ; bien loin d’être un modèle, c’est une imitation souvent gauche et toujours pénible. On ne peut se faire une idée en France de l’idolâtrie des Italiens pour la forme. L’effet des Sepolcri, par exemple, sur la jeunesse italienne est prodigieux. Cette adoration du style se porte sur la prose comme sur la poésie, témoin Giordani. Des opuscules sur les beaux-arts, des lettres critiques, un panégyrique de Napoléon, voilà, je crois, tous ses titres littéraires. Eh bien ! telle est la magie de sa plume, que les Italiens en sont fous littéralement. Une page manuscrite de lui fait le tour de l’Italie, elle passe de main en main, on se la dispute, on se l’arrache comme une relique. Il fut arrêté vers 1831. « Prenez garde à ce que vous faites, dit-il à l’officier de police ; si j’écris sur un carré de papier que vous êtes un sot (le mot italien est encore moins poli), cent mille personnes le répéteront dans vingt-quatre heures. » Et ce n’était point là une bravade de fanfaron ; ce que disait Giordani, il avait le droit de le dire : la chose serait arrivée comme il l’annonçait. Certes on peut déplorer cette déification, ce fétichisme de la forme ; mais c’est un fait, et cet excès même accuse un peuple artiste.

Les critiques italiens les plus sévères exceptent de l’anathème lancé par eux sur le style de Silvio une petite canzone sur le soleil composée au Spielberg : ils la déclarent parfaite, et la regardent comme un bijou digne d’être enchassé dans l’or. En voici le sens, car, pour la forme, il est clair qu’elle est perdue pour quiconque ne lit pas l’original. Nous reproduisons une traduction qui n’est pas de nous.

« Qui rendra l’amour du chant au prisonnier ? Toi seul, ô soleil, divin trésor de lumière.

« Oh ! comme, par-delà ces ténèbres de mon sépulcre, tu enivres d’amour la nature entière !

« De ces flots, de ces torrens de féconde lumière que tu répands sur les mondes et qui par toi donnent la vie aux mondes,

« Si une faible goutte réjouit ma prison, elle aussi se réveille, et ce n’est plus une tombe.

« Mais, hélas ! pourquoi épanches-tu si rarement tes dons sur ces funestes contrées ?

« Oh ! viens plus souvent y briller, maintenant que des poitrines italiennes y gémissent plongées dans de tristes cachots.

« Moins accoutumé à tes splendeurs, le Slave n’éprouve ni si profond ni si ardent l’amour de la lumière.

« Mais nous, dès le berceau habitués à t’aimer, il nous faut bien te chercher, te voir… ou mourir !

« Oh ! qui jamais, sous le ciel lointain de ma douce patrie, un voile d’horreur ne t’enveloppe long-temps !

« Brille aux regards du père, brille aux yeux de la mère de ce pauvre captif, et que ton joyeux rayon enchante leur douleur !

« Mais qu’importe où va gémissante cette dépouille abandonnée, si Dieu a n’a donné une ame que nul ici-bas ne peut enchaîner [16] ? »


A côté du poète, il y a dans Pellico le prosateur. Le traité des devoirs, Dei Doveri degli Uomini, est le dernier de ses ouvrages en prose. Ce petit livre, adressé à un jeune homme, affecte les formes primitives du catéchisme ; aussi bien n’est-il autre chose qu’un catéchisme de morale que l’on pourrait sans aucune espèce d’inconvénient faire apprendre par cœur aux catéchumènes. Rien certes n’est plus honnête, mais c’est un peu fade, et il ne faudrait pas serrer de trop près l’argumentation du moraliste : elle n’est pas toujours concluante. Le XIXe siècle s’est placé sur un terrain plus solide : il cherche à la morale éternelle formulée dans le christianisme des bases nouvelles, car les anciennes sont ébranlées. Si dévoué que soit Pellico aux antiques formules, il reconnaît lui-même qu’il faut marcher toujours, et il s’élève, avec une énergie qui, sous sa plume, est presque de la violence, contre les ennemis du progrès : « Celui, dit-il, qui hait la réforme possible des abus sociaux est un scélérat ou un fou [17]. » Toutefois, malgré ce bon mouvement, Pellico a le tort d’ériger sa personnalité en type universel. Sa morale est excellente assurément, mais les motifs de sa morale sont de nature à l’affaiblir plutôt qu’à la fortifier. L’amour de la patrie, la dignité individuelle, le respect de l’homme, le courage, la clémence, étaient des vertus avant les lumières du Calvaire, et seraient encore des vertus alors même que ces saintes lumières viendraient à s’éteindre.

Après le discours sur les Devoirs des Hommes, dit Pellico [18], j’ai ébauché à plusieurs reprises un petit traité sur les Devoirs des Femmes. » Nous regrettons pour notre part qu’il n’ait pas commencé par là.

Il est un livre que nous n’avons point encore nommé, mais qui était dans notre esprit dès les premières pages de cette étude, comme il est sans nul doute dans la pensée de tous nos lecteurs. Ce livre a pour titre : Mes Prisons (Mie Prigioni). Ici l’auteur disparaît, l’homme reste seul. Quelque temps après son retour à Turin, Pellico avait pris pour directeur spirituel un prêtre octogénaire, nommé dom Giordano. « Ce fut ce saint vieillard, dit-il, qui, à diverses reprises, m’ayant entendu raconter en détail tout ce que j’avais souffert dans les prisons de Milan, de Venise et du Spielberg, me conseilla d’écrire tout cela et de le publier. Je ne me rendis pas sur-le-champ à son avis. Les passions politiques me semblaient encore trop ardentes en Italie et dans toute l’Europe ; trop commune était encore la fureur de se calomnier les uns les autres… Je parlai de ce projet à ma mère. — J’y vois du danger, me dit-elle, et il me fait trembler. Eclairons-nous par la prière. — A quelques jours de là, elle me demanda si j’avais prié Dieu dans cette intention. — Oui, lui répondis-je ; je crois que ce livre peut avoir son utilité et qu’il faut l’écrire [19]. » Le livre était dans l’imagination du poète, dans le cœur du chrétien ; le livre fut écrit.

Si la résolution de Silvio ne fut pas entièrement spontanée, l’initiative de dom Giordano trouva une terre bien préparée ; l’ouvrage fut commencé avec effusion et bientôt terminé. Le succès fut grand, la surprise plus grande encore. On s’attendait à la vengeance d’un tribun, on vit le pardon d’un martyr. Quel sujet d’étonnement ! Il y eut cependant des gens qui accusèrent Silvio d’exercer des représailles et d’avoir fait une œuvre de rancune, d’autres au contraire le traitèrent d’apostat et ne virent que de la lâcheté dans sa clémence ; mais, quelles que soient les préventions qu’on ait contre lui, il est impossible de n’être pas désarmé en lisant son livre. Diderot n’aurait pas fait son ami, disait-il, d’un homme qui n’eût point aimé Clarisse Harlowe ; de même, indépendamment de toute opinion, on ne peut s’empêcher de protéger de ses sympathies contre l’injure et la colère l’ouvrage et l’auteur. Les caractères énergiques, les natures courageuses, trouvent, nous le savons bien, que c’est pousser trop loin la mansuétude et la résignation ; peut-être n’ont-ils pas tort, mais il y a dans le cœur des cordes qui vibrent en dépit de toutes les protestations de la volonté. L’attendrissement vous surprend malgré vous, il vous entraîne, et, si sévère qu’on soit ou qu’on veuille paraître, on pardonne à l’homme qui a tant pardonné après avoir tant souffert. Aigle ou colombe, l’oiseau captif intéresse. Il est sur les hauteurs morales des régions neutres où l’ardeur des partis s’apaise et où les grandes fibres de l’humanité palpitent à l’unisson.

Les Prisons sont, comme on l’a dit, un livre di grandi verità e di grandi lacune, plus instructif, plus terrible peut-être par ses lacunes que par ses vérités ; et certes c’est bien à lui que l’on peut appliquer le mot de Montaigne : « C’est icy un livre de bonne foy. » On ne peut soupçonner d’exagération l’écrivain dont la parole est si constamment modérée, et l’on ne saurait vraiment dire si l’ouvrage n’aurait pas perdu plutôt que gagné à être écrit plus librement. La réserve même de Silvio fait sa force, et l’effet eût été moins grand s’il eût été cherché. L’émotion a gagné tous les partis, même les plus hostiles, tous les rangs, tous les âges. Que de larmes les femmes ont données à l’homme et au livre ! On ne s’attend pas sans douté à ce que nous entreprenions l’analyse d’un ouvrage qui est dans toutes les mémoires. Il ne s’agit pas ici d’une œuvre littéraire ; le livre est écrit comme il devait l’être, simplement, sobrement, comme une confession, comme une lettre de grace. Nous avons dit notre impression avec sincérité ; à ceux qui nous imputeraient à crime notre sympathie, nous ne ferons qu’une réponse : relisez-le.

Depuis son retour en Italie, Pellico a renonce entièrement à des préoccupations politiques qui peut-être n’ont jamais joué dans sa vie un rôle considérable. Ses amitiés, ses relations quotidiennes, le rendirent suspect au gouvernement autrichien bien plus sans doute que ses propres actes, et la condamnation fut d’autant plus cruelle qu’elle était hors de toute proportion avec le prétendu crime, dont il était accusé. On punit en lui des vœux, des paroles peut-être ; mais le corps du délit, où était-il ? Au reste, quelles qu’aient pu être autrefois ses opinions sur l’indépendance italienne, il regarde aujourd’hui tout effort tenté dans ce but comme un délire ; il le dit, il l’a même écrit, et peut-être aurait-il dû rayer cette phrase du livre où elle se trouve. Il a fait sa soumission à l’ordre établi, et il l’a faite absolue. Il vivait à Milan jadis dans un milieu libéral, il était libéral ; il vit aujourd’hui dans un milieu bien différent, et il est à craindre qu’il ne subisse de plus en plus la contagion des exemples qu’il a sous les yeux. Les ordonnances, les volontés de la cour de Turin, sont pour lui comme autant d’articles de foi ; il les respecte avec un scrupule de dévot. Une publication étrangère à l’Italie lui avait demandé sa collaboration littéraire, il l’avait promise ; niais, ayant appris que cette publication ne circulait pas librement dans les états sardes, il se bêta de retirer sa promesse, ne voulant pas, disait-il, concourir à un recueil non autorisé, et qui pouvait renfermer des choses contraires aux principes de son gouvernement. Telle est la sévérité du régime intellectuel que s’est imposé Pellico, et l’on ne peut expliquer son attitude présente que par la longue persécution qui l’a frappé.

Sa première occupation après les pratiques du culte est la lecture des livres de piété ; il s’en nourrit, il en fait volontiers le sujet de ses conversations, et les plus ascétiques sont ceux qu’il préfère, surtout s’ils sont écrits en français. Son entourage partageant ses idées et ses habitudes, il ne voit que lui pour ainsi dire dans les autres, et s’enfonce chaque jour davantage dans les abîmes sans fond du mysticisme. Ses travaux littéraires ne viennent qu’en seconde ligne, encore ne s’y livre-t-il que sous l’empire de ses préoccupations religieuses. « J’ai souvent besoin, dit-il, de faire des vers pour prier ; ainsi naissent tantôt une ode, tantôt une élégie où je répands mon ame devant Dieu, et c’est assez pour me rendre la sérénité. » Il a renoncé à écrire pour le théâtre et abandonné deux romans historiques qu’il avait commencés. « Je n’étais pas, dit-il encore, à la moitié de l’ouvrage, que mon ardeur s’est ralentie en voyant quelle distance infinie me séparait des chefs-d’œuvre que nous avons en ce genre, surtout des Fiancés de l’inimitable Manzoni… En somme, j’écris beaucoup, mais il est rare que j’achève un travail ; j’écris pour ma propre satisfaction plutôt qu’avec la certitude de produire un livre de quelque valeur. Parfois je prends la plume, et, ne sachant qu’en faire, j’écris ma pauvre vie… »

Nous en avons dit assez, nous l’espérons, pour faire apprécier dans Pellico l’homme et le poète. Au moment de nous résumer et de conclure, nous avons quelque peine à déterminer la place qu’il occupe dans le mouvement intellectuel de l’Italie contemporaine. Son individualité poétique ne se détache pas nettement, elle flotte indécise dans un demi-jour où il n’est pas facile d’en bien saisir tous les contours. Pellico appartient par ses débuts, mais sans en être le chef, à l’école romantique représentée en Italie par la brillante pléiade milanaise du Conciliateur. Après avoir régné si long-temps en paix au-delà des Alpes, les vieux rois classiques virent tout d’un coup, nous l’avons dit, leur autorité méconnue ; le poète Berchet, qui avait été le premier à déployer contre eux l’étendard de la révolte, jeta pour gant à l’ennemi une traduction de Bürger, précédée d’une lettre provocatrice, où il dressait ouvertement autel contre autel. Ce schisme éclatant causa un scandale immense, on prit les armes des deux côtés, et la mêlée devint bientôt générale. La lutte fut vive et le terrain disputé pied à pied. Les romantiques étaient d’autant plus ardens que la plupart d’entre eux cachaient sous les questions littéraires de véritables pensées politiques. Que voulaient-ils en effet ? Que la poésie s’inspirât des annales nationales, qu’elle y puisât des sujets au lieu de rendre un culte servile aux dieux morts du monde antique ; et ce qui rendait l’attaque plus redoutable, c’est que les chefs de l’insurrection joignaient l’exemple au précepte. Berchet répandait son ame de tribun dans des odes où respire avec une énergie passionnée l’amour de l’Italie ; Grossi préludait à son épopée nationale des croisés - lombards par une nouvelle en vers, Ildegonda, empruntée également à la vie italienne, et dont le succès fut prodigieux ; Manzoni publiait Carmagnola. Pellico faisait la campagne sous les mêmes drapeaux ; mais, moins fort ou moins hardi que ces trois maîtres, il a manqué d’haleine et il est resté loin d’eux dans les trois ordres de poésie qu’il a successivement parcourus. Il avait reçu l’impulsion, il ne l’avait pas donnée, et il acceptait bien plus qu’il ne créait ; en un mot, il n’était pas le centre du groupe littéraire dont il faisait partie. Son existence pendant cette première phase a donc été, nous ne dirons pas subalterne, mais rejetée au second plan.

La révolution romantique une fois consommée (et la gloire du triomphe s’est concentrée presque tout entière sur la tête de Manzoni), la poésie italienne a usé de sa liberté pour aller puiser à d’autres sources que celles qu’on venait de lui conquérir ; elle s’est fatiguée bientôt du moyen-âge, et des vieux manoirs, et des vieux chevaliers ; les légendes ont perdu pour elle leur fraîcheur et leur charme. Glacée au contact de tous ces mânes évoqués de la poussière féodale, elle n’a plus eu de souffle, plus de vie pour les animer ; le néant de la tombe a ressaisi sa proie. Privée d’inspiration, d’alimens, de croyances, consumée par la tristesse et par l’ennui, elle s’est mise alors, comme Colomb, à la recherche d’un nouveau monde, elle le cherche encore. En attendant qu’elle l’ait découvert, elle s’est réfugiée avec Léopardi, cet élu de la douleur, dans les profondeurs inexplorées encore par elle de la nature et de l’homme. Cette seconde phase s’est accomplie à côté de Pellico, sans qu’il y prît une part directe, et pourtant il avait traduit Manfred. ! Agenouillé aux pieds des madones, détaché de tout, il s’absorbe volontairement dans les mystères et dans les rits des sacristies. La fumée de l’encens dérobe à ses yeux les grands horizons de l’avenir ; la psalmodie de l’orgue l’empêche d’entendre les mille voix de ses contemporains qui souffrent et qui doutent, mais qui, tout en doutant, espèrent et combattent. Pellico n’est pas plus le poète de l’avenir qu’il n’a été celui du passé ; on ne peut même pas dire qu’il soit le poète du présent, car il ne vit pas de la vie de son siècle, il ne le résume ni ne le reflète ; il a rompu avec lui. Dans son tête-à-tête éternel avec le Dieu qu’il sert, il ne laisse plus tomber sur les choses humaines que des regards indifférens. C’est là, il faut bien le reconnaître, une existence exceptionnelle ; toutefois, si exceptionnelle qu’elle soit, cette existence formulée puissamment par un grand artiste aurait pu avoir sa gloire et même son utilité. Pellico semble l’avoir compris en écrivant ses derniers vers ; malheureusement sa personnalité n’est point assez forte pour féconder sa muse, pour s’imposer, et ses poésies les plus intimes manquent d’individualité. Léopardi, sous ce rapport, et sans parler même de la forme, a pris un bien plus grand vol.

Ainsi, Pellico n’a pas fondé d’école, et n’a point créé de types. Il relève de quelqu’un, personne ne relève de lui. Poète de transition, il touche à deux époques distinctes, et n’a imprimé son cachet à aucune des deux. On ne peut, à la vérité, lui reprocher ni excentricité de plans, ni écarts de style ; mais ce qui fait vivre les couvres d’art, c’est moins l’absence des défauts que la présence des beautés. Pourtant le nom de Silvio vivra : le prisonnier a décerné au poète un brevet d’immortalité.


CHARLES DIDIER

  1. Dov’ è mia gioventù ? Dove i bëati
    Anni d’amor, del Rodano appo l’onde ? (Poés. inéd.)

  2. C’est chez elle que Pellico rencontra pour la première fois Maroncelli, qu’il retrouva plus tard au Spiciberg. Quel contraste !
  3. Dei Doveri degli Uomini, cap. IV.
  4. « Combien en les contemplant je m’exalte moi-même ! »
  5. Nous en avons parlé dans notre travail sur Manzoni. — Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1834.
  6. Le comte Confalonieri, dont le nom a depuis acquis en France une certaine popularité, avait été un des plus chauds adversaires de la domination française et du parti français : le premier, dit-on, il avait lancé des pierres contre le portrait de Napoléon qui ornait la salle du sénat, et il l’avait jeté par les fenêtres après l’avoir lacéré à coups de canne.
  7. « On attend encore le chant qui plut tant à l’Italie…, et Silvio n’est plus ! ».
  8. Mie Prigioni, cap. inedit.
  9. « Ne vendez pas à l’étranger un père, un frère. » Act. IV, sc. 1.
  10. « César le nomme son vicaire et abolit l’illégitime gouvernement populaire. » Act. V, sc. 1.
  11. « Dans ma jeunesse, dit-il, j’avais follement espéré que je pourrais un jour me faire une place pas trop loin d’Alfieri. » Mie Prig., cap. Ined., XII.
  12. « Culte inutile ! Inutile, non, puisqu’il élève le cœur. »
  13. « Ah ! la colère est dans beaucoup de murs, le désir de la vengeance dans tous, la vertu dans aucun. »
  14. Più d’un libre m’ è caro, e pur in esso
    Di rado cerco lui ; cerco me stesso. — (Le Passioni.)
  15. Me Prig., cap. ined., XII.
  16. Nous ne pensons pas que cette pièce ait été imprimée en Italie ; elle parut dans une édition de Silvio Pellico faite à Leipzig.
  17. Dei Doveri. Cap. XVI.
  18. Mie Prig., cap. ined., XII.
  19. Mie Prig., cap. ined., VI.