Poètes et romanciers modernes de la France – Auguste Brizeux

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Poètes et romanciers modernes de la France – Auguste Brizeux
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 9 (p. 735-757).
ROMANCIERS


ET


ROMANCIERS MODERNES


DE LA FRANCE.





LVII.

AUGUSTE BRIZEUX.

Histoires poétiques, 1 vol. in-18, 1855.






M. Brizeux est à coup sûr une des physionomies les plus intéressantes du temps où nous vivons, et je n’aurai pas de peine à le démontrer, si toutefois le doute est permis à cet égard. M. Brizeux, en effet, ne relève d’aucune école. Il a conquis depuis vingt-trois ans la sympathie publique par le seul mérite de ses œuvres. Aussi n’a-t-il rien à craindre des caprices de la mode, ce qui est un rare privilège parmi les écrivains contemporains. Que les principes proclamés et pratiqués par l’école poétique de la restauration perdent faveur ou retrouvent la popularité qui les entourait autrefois, peu lui importe. Il ne vaut que par lui-même. L’apothéose du moyen âge et des rhythmes inventés à l’époque où la pensée se taisait, où le plaisir de l’oreille étonnée remplaçait l’émotion du cœur, n’a rien à démêler avec la durée de ses créations. Au milieu d’une génération qui s’est passionnée plus d’une fois si follement pour des théories puériles, pour des systèmes que le passé ne justifiait pas, que l’avenir ne devait pas amnistier, il est demeuré solitaire et vrai. Il n’a consulté que son cœur, il n’a interrogé que ses souvenirs personnels, et son cœur lui a suggéré des pensées touchantes, dont toutes les femmes se sont émues, qui ont ravi tous les esprits éclairés. M. Brizeux, par un bonheur singulier, plaît aux âmes qui se contentent de sentir et n’ont pas bu à la source de la science, et charme en même temps les âmes studieuses à qui le présent ne suffit pas, et qui, pour échapper aux misères de la vie personnelle, éprouvent le besoin de se rejeter dans le passé.

Pour ceux qui connaissent l’histoire littéraire de notre temps, c’est là certainement une condition privilégiée. Nous avons vu depuis vingt ans bien des noms glorifiés et oubliés. M. Brizeux, qui publiait ses premiers vers en septembre 1831, garde encore aujourd’hui le rang conquis par le pieux amant de Marie. Pourquoi, sinon parce qu’il est toujours demeuré fidèle au culte de la vérité ? En exprimant cette pensée, j’ai l’air de ressasser tout bonnement un lieu-commun, et pourtant, si l’on prend la peine de peser les mots, on verra que mon affirmation n’a rien de banal, car, je le dis avec tristesse, avec une sincère conviction, parmi tous les poètes d’aujourd’hui, j’en connais bien peu qui méritent un pareil éloge. Il s’en rencontre plus d’un sans doute qui, dans le maniement du langage, dans le choix des épithètes, des images et des rimes, a montré plus d’adresse et d’habileté; à l’exception de Lamartine et de Béranger, je n’en sais pas un qui offre à l’esprit une nourriture plus substantielle, qui suscite un plus grand nombre de pensées, qui résiste mieux à l’examen. On peut ne pas partager toutes les prédilections de M. Brizeux; la dissidence en pareil cas n’équivaut pas à l’hostilité. Quoi qu’on pense, on est obligé de s’incliner devant la sincérité de ses convictions. Qu’on le blâme ou qu’on l’approuve, bon gré mal gré, il faut accepter ses vers comme l’expression d’une pensée réelle. Or je le demande à tous ceux qui ont suivi jour par jour toutes les évolutions de notre littérature depuis trente ans, la liste des pensées réelles est-elle bien nombreuse ? La réponse n’est pas difficile à prévoir, et je n’ai pas besoin de la formuler.

Il existe en effet deux genres de littérature profondément distincts, et à mesure que les livres se multiplient par les progrès mécaniques de l’imprimerie, l’intervalle qui les sépare s’agrandit de plus en plus. L’un relève du cœur, de l’intelligence, de la vie personnelle; c’est à ce genre qu’appartiennent les œuvres durables. Pour aborder ce genre, il est nécessaire d’avoir pensé par soi-même, d’avoir vu de ses yeux, ou mieux encore, d’avoir connu directement les angoisses des passions, les espérances décevantes et les regrets amers dont se compose la vie du cœur. Ce genre, je dois le dire sans crainte d’être démenti, ne compte pas les adeptes par centaines. Le second relève des livres, des livres seuls, et n’a rien à démêler avec les doutes de la pensée, avec les souffrances du cœur. C’est un exercice purement mnémonique, une industrie qui se place sur la même ligne à peu près que la fabrication des indiennes imprimées ou des papiers peints, et que trop de gens, hélas! confondent avec la littérature. Ce dernier genre éblouit les esprits crédules, les cœurs inexpérimentés, pendant quelques semaines, parfois même pendant quelques années; mais l’illusion s’évanouit, et la foule lettrée ou illettrée reconnaît le néant de ce qu’elle avait adoré avec ferveur.

M. Brizeux a le bonheur d’appartenir au premier genre, que j’ai tâché de définir. Aussi n’a-t-il pas à craindre les retours de la fortune; il est et demeure aujourd’hui ce qu’il était il y a vingt-trois ans, l’interprète fidèle et convaincu des émotions qu’il a ressenties, le chantre inspiré des joies domestiques, l’apôtre de la famille et des croyances traditionnelles. Les inconstances de l’opinion n’ont pas entamé sa renommée. Tous les cœurs qu’il a charmés par le récit de ses souffrances, tous les esprits qu’il a enchantés par la naïve harmonie de ses vers gardent le souvenir de ses premières élégies. Ils ont suivi d’un regard vigilant et assidu les métamorphoses de sa pensée, et s’ils n’ont pas approuvé tout ce qu’il a dit, s’ils ont blâmé plus d’une fois les caprices auxquels il s’est abandonné, ils sont forcés du moins d’avouer que dans ses aberrations mêmes il n’a jamais déserté d’une façon absolue la cause de la vérité. Ses méprises ont porté sur la forme qu’il donnait à sa pensée, mais non sur la substance de toute poésie, l’émotion et la méditation.

C’est pourquoi il me paraît utile d’étudier attentivement la route qu’il a parcourue depuis vingt-trois ans, car ce n’est pas un spectacle sans intérêt que celui d’une âme sincère exprimant d’abord ce qu’elle a senti dans une langue simple et harmonieuse, célébrant le coin de terre où elle s’est épanouie, puis se détournant du droit chemin, confondant la philosophie et la poésie, et revenant à ses premières inspirations par l’étude des mœurs locales : c’est le tableau que j’entreprends de dérouler.

Un des premiers devoirs de la critique est certainement de signaler à l’attention publique, à la sympathie de tous les esprits studieux les poètes qui comprennent la nécessité de sentir et de penser avant d’écrire. Elle ne doit pas se lasser de les désigner, de les traiter avec une prédilection marquée, dût-elle être accusée de tomber dans le lieu-commun. La plaie de notre littérature, qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est point la rareté des talens, mais l’absence trop générale de sincérité. Quoique le respect de la langue ne soit pas maintenu avec assez de sévérité, quoique la plupart des écrivains se contentent trop facilement d’une demi-pureté et regardent la correction comme une condition secondaire, l’art de bien dire compte encore des adeptes nombreux; mais sentir et penser ne représentent pas dans notre littérature ce qu’ils devraient représenter. Le bien dire suffit au plus grand nombre des ambitions, et cette méprise des écrivains est trop souvent encouragée par la frivolité des lecteurs. Les mémoires fidèles savent ce que vaut mon affirmation. Ce n’est pas de ma part une plainte de rhéteur, c’est l’expression franche d’une douleur commune à tous les esprits de bonne foi, habitués à penser par eux-mêmes, à ne consulter personne pour savoir s’ils doivent se réjouir ou s’attrister. L’art d’assembler et d’ordonner les mots, d’aligner des rimes et d’assortir des images a fait chez nous depuis quelques années des progrès si éclatans, qu’il n’a pas eu de peine à envahir le domaine de l’intelligence. Et qu’on ne vienne pas me dire que je crée des fantômes pour me donner le plaisir de les combattre : l’histoire littéraire de notre pays est là pour constater l’envahissement dont je parle. D’ailleurs ceux qui ne limitent pas leur attention à la forme littéraire de l’intelligence savent très bien que le mal ne s’arrête pas là. Les arts qu’on s’obstine à nommer arts d’imitation, par une étrange confusion du but et des moyens, n’ont pas su se défendre contre la puérilité qui attriste à bon droit tous les amis de la poésie. Dans la peinture et dans la statuaire, nous voyons se reproduire la prédominance du métier, le dédain de la pensée. Nous voyons des hommes habiles s’en tenir à l’habileté, consacrer toute l’énergie de leurs facultés à l’imitation servile de ce qu’ils voient, et traiter l’idéal avec un mépris superbe. Pourvu que leur ébauchoir ou leur pinceau copie fidèlement la forme d’une figure ou d’un bahut, ils se déclarent satisfaits, et attendent pleins de confiance les applaudissemens, qui ne leur manqueront pas. C’est dire assez clairement qu’ils ne sont pas seuls coupables. Ils se trompent résolument, car je ne leur fais pas l’injure de croire qu’ils ignorent le but et les devoirs de leur profession; mais leur erreur est pleinement amnistiée par l’indulgence et souvent même par la sympathie de la foule. Il ne faut donc pas s’étonner s’ils persistent dans la voie fausse et mensongère où ils sont entrés.

Dans la musique même, dont le but et les moyens ne sont pas aussi clairement définis que ceux de la peinture et de la statuaire, mais qui, grâce à Dieu, n’a jamais été rangée parmi les arts d’imitation, il se passe quelque chose d’analogue. Au lieu de trouver d’abord un sentiment à exprimer, ceux qui disposent de la voix humaine et des instrumens se préoccupent avec une prédilection fâcheuse des effets qui peuvent étonner l’oreille. Ne leur parlez pas de l’émotion, de l’attendrissement, de la terreur, qui tenaient la première place dans les travaux de leurs devanciers. Ils accueillent par un sourire dédaigneux ces importuns souvenirs. Grétry, qui charmait lai génération précédente; Haydn, dont les touchantes mélodies ravissaient d’aise les vieillards qui nous ont tenus sur leurs genoux, sont à leurs yeux de pauvres esprits. C’est à peine si ces artistes consommés, ces symphonistes érudits veulent bien faire grâce à Mozart, car ils reprochent à sa musique de chambre un peu de maigreur. Je n’ai pas à expliquer les motifs de leur sévérité envers Grétry, Haydn et Mozart. Ces maîtres illustres sentaient et pensaient avant de prendre la plume; c’est là une faiblesse, un travers qu’on ne saurait leur pardonner. Aujourd’hui la musique repose sur de plus solides fondemens que l’émotion et la pensée. Pourvu qu’on sache exposer avec le secours des instrumens à cordes un thème vieux ou nouveau, peu importe, et le moduler sur le cor, sur la trompette, on est sûr d’obtenir de nombreux applaudissemens. Les hommes de goût et de bon sens font la moue en écoutant ces pauvretés; mais que peut leur mauvaise humeur contre les battemens de mains ? La musique aujourd’hui ne s’adresse qu’aux oreilles, comme la peinture et la statuaire ne s’adressent qu’aux yeux. Je n’ai pas besoin d’indiquer les exceptions; elles sont assez rares pour qu’on n’ait pas grand’peine à se les rappeler.

Ou je m’abuse étrangement, ou M. Brizeux partage toutes mes répugnances à l’égard des peintres, des statuaires et des musiciens qui négligent l’émotion et ne cherchent qu’à étonner. Les vers qu’il a écrits depuis vingt-trois ans révèlent avant tout une nature sincère. Il ne parle pas pour le plaisir de parler; il se tait quand il n’a rien à dire. Il laisse à d’autres le soin puéril d’enchâsser dans des strophes étincelantes des simulacres de pensées; il se contente de raconter simplement ce qu’il a senti. Dans le domaine de la poésie, il n’a jamais confondu le but et les moyens. Il ne décrit pas pour décrire, il décrit pour donner à ses personnages plus de vie et de relief. Il se préoccupe du paysage, mais dans une juste mesure, et n’oublie jamais l’homme pour le cadre où il a résolu de le placer. Il met l’attendrissement au-dessus de l’étonnement, et pour ma part je lui en sais bon gré. Que d’autres lui reprochent de pousser parfois la simplicité jusqu’à l’ingénuité enfantine : lors même qu’il abuserait de la simplicité, et ce n’est pas mon avis, je lui pardonnerais de grand cœur, car je suis las des images qui n’expriment aucune pensée, comme je suis las des draperies qui ne révèlent pas la forme du corps.

Lorsque parut le poème de Marie, il fut accueilli par l’étonnement et la joie. Tous les hommes de goût s’empressèrent à l’envi de louer les rares qualités qui distinguent ce recueil. C’est tour à tour en effet la fraîcheur et la grâce de l’idylle, ou bien la tristesse et la gravité de l’élégie. Les éloges n’ont pas manqué à M. Brizeux. Son nom est devenu célèbre parmi les amis de la poésie. Il me semble pourtant qu’on n’a pas assez insisté sur le caractère particulier du thème développé par lui. Marie, la jeune fille qu’il aime et qu’il chante, dont il raconte avec un soin fervent les moindres actions, ne peut être confondue dans la foule des femmes célébrées par les poètes. Aimée, adorée par un esprit qui sait parler la langue divine, elle ne lira jamais les vers écrits pour elle, les vers qu’elle a inspirés. Le point capital sur lequel les admirateurs de M. Brizeux ont négligé d’appeler l’attention, — car il faut bien dire pourquoi Marie ne lira jamais les vers consacrés à sa louange, — c’est qu’elle est née, c’est qu’elle a grandi, c’est qu’elle vivra dans l’ignorance : elle ne sait pas lire, et ne connaît pas même par l’oreille la langue de son adorateur. Que les gens du monde sourient tout à leur aise, que les oisifs et les beaux esprits, délices des salons, prodiguent la raillerie à cet amour étrange, pour ma part je ne m’en étonnerai pas. Je conçois sans peine qu’il ne rencontre pas de nombreux adeptes, qu’il ne fasse pas école : il est dans la nature humaine d’aimer pour être aimé. L’affection la plus vive, lorsqu’elle n’est pas récompensée par une affection pareille, ne tarde pas à se lasser. C’est là ce que j’appellerai la condition vulgaire. Cependant, pour ceux qui ont pris la peine d’étudier les maladies du cœur dans leurs formes les plus secrètes, il existe une autre sorte d’amour qui semble se nourrir de lui-même et se passer de récompense. Que ce soit une folie, je le veux bien ; que les disciples de Pétrarque, épris d’une passion sans espérance, ou abusés par une espérance qui ne doit jamais se réaliser, prennent rang parmi les faibles d’esprit, et ne soient aux yeux des hommes vivant de la vie ordinaire que de simples enfans, ce n’est pas moi qui chercherai à le nier. Je reconnais volontiers qu’il est plus sage d’aimer pour être aimé, que les passions sans espérance, qu’aucun signe, aucune parole ne vient encourager, sont des plaies dangereuses contre lesquelles on. doit se tenir en garde ; mais je suis bien obligé d’avouer que ces maladies, confondues par la foule avec la folie, se rencontrent parfois chez des âmes d’élite. Si c’est là une preuve de folie, si tous ceux qui aiment sans espoir d’être aimés sont vraiment privés de raison à l’heure où ils parlent de leur amour, confessons pourtant que cette folie amoureuse n’enlève rien à l’énergie, à l’élévation de leurs facultés. Pour eux, aimer n’est pas seulement un désir qui appelle le bonheur ; c’est une ferveur qui trouve en elle-même sa propre joie.

Les amans de cette sorte, qui reconnaissent pour chef l’amant de Laure de Noves, sont de la famille des mystiques. Ils adorent la créature humaine, comme les mystiques adorent Dieu. L’amour est pour eux tout à la fois une aspiration et une nourriture. A ne considérer que l’organisation humaine et la soif impérieuse des sens, ces amans singuliers sont dignes de compassion, car ils se consument dans une ardeur qu’aucune source vive ne vient apaiser; mais si l’on sort du domaine des sens pour entrer dans le domaine de la pensée, on s’aperçoit bientôt qu’ils ne sont pas à plaindre autant qu’on le croit. Ils soupirent, dites-vous, pour une idole sourde, ils brûlent un encens assidu devant une divinité muette; mais s’ils n’ont pas la récompense de leur affection, si leurs désirs demeurent inaccomplis, si leurs espérances, tantôt vives, tantôt défaillantes, ne doivent jamais se réaliser, ils ne connaissent pas la déception, ils ne sont pas condamnés à pleurer, comme une promesse mensongère, la femme qu’ils tiennent entre leurs bras, à rougir comme d’une honte de l’affection qu’ils ont prodiguée. Les mortes ne sont pas seulement celles qui quittent la terre; il faut aussi ranger parmi les mortes celles que nous avons entourées d’amour, que nous avons admirées comme des perles sans tache, que nous avons révérées comme des âmes candides et pures, et qui, après s’être livrées à nos caresses, se révèlent à nous dans toutes leurs misères. Nous pensions avoir recueilli la récompense de notre affection, et voilà que nous sommes forcés de pleurer sur notre bonheur. La possession, que nos désirs appelaient jour et nuit, que nous implorions par nos prières, n’est plus pour nous qu’un sujet d’épouvante; car si la tendresse d’une femme aimée est la plus grande joie que l’homme puisse rêver sur la terre, il n’y a pas de tristesse plus profonde, plus amère, plus poignante que l’accomplissement d’un désir dont la vanité frappe nos yeux. L’ivresse des sens une fois épuisée, quand nous trouvons l’égoïsme le plus grossier dans le cœur où nous espérions trouver le dévouement et l’abnégation, nous regrettons trop tard l’accomplissement de nos désirs. Les amans mystiques n’ont pas à redouter de pareils mécomptes. Ceux qui aiment sans espoir de récompense, qui aiment pour aimer, sont à l’abri de ces cruelles déceptions. Il ne faut donc pas les plaindre, il ne faut pas leur prodiguer la compassion comme à de pauvres fous. Ils méritent peut-être le nom de sages, puisqu’ils naviguent loin des écueils, puisqu’ils marchent loin des orages et trouvent dans l’adoration même un salaire qui suffit à leurs désirs. C’est à eux peut-être qu’il appartiendrait de nous prendre en pitié. Je suis donc loin de considérer le poème de Marie comme la révélation d’une passion puérile. Si les sonnets de Pétrarque pour Laure de Noves m’inspirent une profonde admiration, un respect sincère, les élégies écrites par M. Brizeux pour chanter une femme qui ne sait pas lire n’excitent pas chez moi une sympathie moins vive. Ce qui caractérise particulièrement le poème de Marie, c’est l’extrême simplicité. Il est impossible en effet d’imaginer une suite d’élégies où l’art semble tenir moins de place. C’est l’histoire ingénue d’un amour né au village, et dont le souvenir frais et vermeil accompagne le poète parmi les bruits de la grande ville. Ce qui donne à ce récit une physionomie toute nouvelle, c’est qu’il n’offre pas l’ombre d’une péripétie. Tout se prépare, tout s’accomplit sans lutte, sans combat. L’amant de Marie, résigné d’avance, nous le croyons du moins, à ne jamais posséder la femme qu’il aime, assiste sans amertume, presque sans regret, aux différens épisodes de cette destinée qui semblait d’abord liée à la sienne. Les esprits frivoles, et le nombre en est grand, accuseront son cœur de faiblesse, de tiédeur, de défaillance : reproche facile à prononcer, que la réflexion ne justifie pas. Il ne faut pas une grande clairvoyance pour apercevoir sous la sérénité mélodieuse du poète la tristesse d’une espérance évanouie. Il avait rêvé le bonheur, le repos et l’orgueil de la possession près de la jeune villageoise. Ce n’est pas sans un déchirement intérieur, sans une profonde mélancolie, qu’il voit son rêve réduit en cendres, et les cendres même dispersées par le vent; mais il a reçu de Dieu une mission laborieuse qui le console : il trouvera dans sa douleur le thème de chants émouvans qui éterniseront le nom de Marie. Pourquoi n’essaie-t-il pas de ressaisir la femme qui va lui échapper ? Pourquoi ne tente-t-il pas de lutter contre le jeune fermier dont Marie va devenir la compagne ? Pourquoi n’offre-t-il pas à Marie son nom et son appui ? Pourquoi ne prend-il pas courageusement la responsabilité de toute sa destinée ? Je pose toutes ces questions sans prétendre les résoudre. La pénétration la plus puissante viendrait échouer contre ces problèmes délicats. Il y a là un mystère que je ne me charge pas de sonder. Je n’ai à m’occuper que du côté poétique de cette histoire, et je suis heureux de pouvoir le louer sans réserve : conception, développement, expression, tout dans ce poème ingénu Porte l’empreinte de la vérité. Les hommes qui vivent dans les villes, au milieu des enivremens de la civilisation, auront peine à comprendre cette passion tout à la fois si ardente et si contenue, si pleine d’espérances et d’extases, et pourtant si prompte à la résignation. Pour estimer la valeur d’une telle passion, la vie ordinaire ne suffit pas. Les heureux de ce monde, ceux qui obtiennent l’approbation générale, qui excitent l’envie, que les parens bien avisés proposent à leurs enfans comme un légitime sujet d’émulation, ne peuvent manquer d’accueillir par un sourire dédaigneux et ironique cette affection qui se nourrit de souvenirs et qui renonce à la possession. A ne considérer que le train ordinaire des choses, je suis obligé de leur donner raison. Je me permettrai cependant de leur soumettre une objection : ceux qui s’éveillent dans la richesse, qui respirent librement dans l’oisiveté, qui n’ont aucune lutte à soutenir, sont-ils des juges bien compétens dans les questions qui se rattachent au développement des passions ? Je crois pouvoir en douter.

Si le loisir en effet favorise les affections passagères qu’on est convenu de désigner sous le nom de distractions, on ne peut nier qu’il ne contrarie ou plutôt qu’il n’abolisse les affections durables et profondes. Parmi ceux qui n’ont jamais connu la nécessité du travail, qui n’ont jamais nourri la femme préférée du fruit de leurs veilles, il y en a bien peu qui aient aimé, qui puissent aimer sérieusement. C’est pourquoi je récuse leur témoignage, lorsqu’il s’agit d’estimer la vérité morale et la beauté poétique de Marie. Le travail quotidien, le travail sans cesse renaissant, qui soumet l’homme à de si dures épreuves, à de si fréquentes défaillances, donne à toutes ses facultés une délicatesse, une énergie, que les oisifs ignoreront toujours. Pour comprendre la vérité du poème de Marie, il faut absolument se placer dans la condition du poète. Sans la pauvreté, sans les cruelles privations qu’elle impose, auxquelles on se résigne sans peine quand on peut ne songer qu’à soi-même, il est impossible de pénétrer ou même d’entrevoir le mot de cette énigme douloureuse. Abandonner sans combat une femme préférée, faite de candeur et de pureté, digne à toute heure de dévouement et d’abnégation, serait tout simplement une lâcheté que le poète le plus habile ne saurait réhabiliter; mais renoncer au bonheur rêvé en vue même de la femme aimée, chercher et trouver dans le sacrifice absolu du bonheur personnel une manière nouvelle de témoigner son affection, voilà ce que comprendront sans effort les âmes délicates éprouvées par le travail et la pauvreté, ce que les oisifs ne comprendront jamais. Or, sans vouloir affirmer que je possède la solution vraie, je pense qu’on peut expliquer ainsi le poème de Marie. L’amant de la jeune villageoise ne peut lui apporter en dot que la pauvreté et l’espérance d’une gloire lointaine. Elle ne connaît que la langue de l’Armorique et ne conçoit pas le bonheur sans l’ombre et le murmure des bois, sans le soleil des champs, sans l’écume de la mer et la solitude des grèves. L’emmener dans la grande ville sans pouvoir lui offrir en dédommagement une vie exempte de soucis, serait-ce vraiment l’aimer ? Le poète ne le croit pas, et tous les juges désintéressés se rangeront à son avis. C’est là, si je ne m’abuse, le sens vrai du poème de Marie. Si l’amant de la jeune villageoise, qui a mis en elle toute sa joie et ne connaît pas de femme plus digne d’amour, n’essaie pas de la retenir et la laisse entre les bras d’un jeune fermier sans rien tenter pour défendre son trésor, c’est qu’il espère la voir plus heureuse à l’ombre du courtil. Ne l’accusez pas de faiblesse, de pusillanimité; son renoncement est une nouvelle preuve d’affection dont Marie lui tiendra compte, et qu’elle enferme dans son cœur comme un souvenir précieux. Pour lui, le bonheur n’est pas dans la possession, mais dans l’image vivante et fidèle des premières années, des études et des jeux partagés, des oiseaux dénichés, des baisers cueillis à la dérobée sur le cou frais et brun de la jeune fille. Qu’elle soit heureuse aux bras du jeune fermier, pourvu qu’elle soit heureuse!

Le livre de la Fleur d’or, qui s’appelait d’abord les Ternaires, et dont M. Brizeux a très heureusement changé le baptême, puisqu’un très petit nombre d’initiés avaient réussi à pénétrer le sens de ce titre mystérieux, nous montre le talent de l’auteur sous un aspect nouveau. Dans le domaine de l’intelligence pure, c’est un progrès que personne ne peut contester; dans le domaine de la poésie, le progrès est-il aussi évident ? Les esprits les plus bienveillans ont le droit d’en douter. A l’émotion naïve qui remplissait le poème de Marie, M. Brizeux a voulu substituer la science, la philosophie, l’analyse des symboles. C’est là une tentative dont je n’entends pas nier l’utilité comme gymnastique intellectuelle, mais qui n’arrivera jamais à séduire la foule. Quant aux âmes d’élite, qui aiment à pénétrer le sens intime des choses, à se rendre compte de leurs impressions, pour qui la vie tout entière, la vie de chaque jour, n’est qu’une leçon permanente, un livre toujours ouvert, dont toutes les pages méritent d’être méditées, elles préfèrent à bon droit la philosophie qui s’annonce franchement sous le nom qui lui appartient et n’appelle pas à son secours l’attrait de la poésie. Sans vouloir interdire aux poètes l’enseignement, je pense qu’ils doivent le voiler. Lorsqu’ils entreprennent l’enseignement explicite, ils s’exposent à une dangereuse comparaison : les philosophes les dominent de toute la netteté de leur langage. Que l’analyse des passions, la connaissance complète de nos facultés servent de guides et de conseils aux poètes, rien de mieux, rien de plus sage, je l’ai dit maintes fois et je ne me lasserai pas de le redire; mais ce n’est pas une raison pour combler d’un trait de plume l’intervalle qui sépare la philosophie de la poésie : le livre de la Fleur d’or est là pour démontrer tous les périls d’une telle tentative. Il y a dans ce recueil plus d’une page émouvante; l’auteur, malgré sa résolution de philosopher, ne pouvait se dépouiller complètement de sa nature primitive : il faut pourtant reconnaître que ces pages sont en trop petit nombre. L’émotion, dont la poésie ne peut se passer, tient trop peu de place dans ce livre, d’ailleurs si digne d’estime et d’étude; c’est plutôt une suite de réflexions qu’un recueil vraiment poétique. Le lecteur a beau reconnaître que l’auteur a presque toujours raison, qu’il exprime dans une langue harmonieuse des pensées que l’expérience justifie : il se prend à regretter les émotions qui donnent au poème de Marie tant d’attrait et de vie. La vérité, lors même qu’elle lui apparaît dans toute son évidence, ne suffit pas à le contenter, car cette vérité, malgré la mélodie des vers, l’instruit presque toujours sans le charmer.

Cependant je ne voudrais pas laisser croire que ces remarques s’appliquent avec une rigueur absolue à l’ensemble de la Fleur d’or. Pour atténuer la sévérité de mon jugement, ou plutôt pour lui restituer son vrai sens, il me suffira de nommer Jacques le Maçon et le Vieux Collège, et ces pièces ne sont pas les seules que je pourrais citer. Jacques le Maçon nous présente l’idéal du dévouement et de l’abnégation, et M. Brizeux a su tirer de cette mort héroïque un parti excellent. Il n’y a dans ce récit ni pompe ni artifice; tout est dit simplement, et toutes les paroles portent coup. Cet ouvrier jeune et vigoureux, qui voit le danger, qui pourrait sauver sa vie, et qui la sacrifie sans hésiter pour ne pas livrer au dénuement une veuve et des orphelins, a trouvé dans M. Brizeux un poète digne de le comprendre et de le chanter. Les âmes les plus engourdies ne peuvent se défendre d’un frisson d’épouvante, ni retenir un cri d’admiration en voyant ce héros, dont l’histoire ne sait pas le vrai nom, s’élancer au-devant de la mort pour assurer le pain d’une pauvre famille. Le Vieux Collège réalise sous une forme heureuse, et sans trop d’effort, l’alliance de la philosophie et de la poésie. Dans cette pièce, pleine à la fois d’onction et de sévérité, les faits et les pensées s’enchaînent si naturellement, que le lecteur n’a pas le temps d’apercevoir la leçon cachée sous le récit. La leçon est dans le récit même. Ce vieux collège de Flandre où le poète a passé ses premières années au milieu des jeux et de l’étude, habité maintenant par des vieillards fiévreux qui viennent s’asseoir sur ses bancs de pierre et réchauffer leurs membres tremblans aux rayons du soleil, par le assez haut pour que le poète n’ait pas besoin d’intervenir en son nom. Quelques traits lui suffisent pour mettre le lecteur au diapason de sa pensée. Les naïves espérances du premier âge, les épreuves de l’âge mûr, les souffrances de la vie à son déclin, se présentent aux esprits les plus frivoles, et lorsque le poète prend la peine de formuler la leçon contenue dans ce rapprochement douloureux, il trouve sa besogne à moitié faite. Il y a dans ce récit une page que je n’oublierai jamais, et qui exprime admirablement la souffrance résignée. Un vieillard perclus, cloué sur son grabat par la paralysie, regarde avec un œil plein d’espérance une vieille gravure enfumée, un martyr dont les plaies sont arrosées par le sang du Christ. Il se console en contemplant cette rosée miraculeuse, et oublie pour un instant que ses membres sont condamnés à l’immobilité. Toutes les paroles dont se compose cette page sont empreintes d’une effrayante réalité, et pour que rien ne manque à l’austérité de la leçon, la chambre où gît le vieillard perclus est la chambre même où le poète enfant a connu l’espérance et la joie, les douceurs de l’étude et la paix du sommeil.

Tous les esprits attentifs qui aiment à suivre les métamorphoses de l’intelligence noteront d’un doigt diligent la pièce adressée à une femme que le poète n’a pas nommée, mais dont le souvenir est demeuré gravé dans son cœur, qu’il a aimée d’un amour profond et sincère, dont il a respiré l’haleine, mais qui lui échappe après quelques jours d’un bonheur enivré. Nous sommes bien loin de Marie, bien loin des naïfs épanchemens qui nous ont enchantés. La peinture de ce bonheur fugitif, si cruellement payé par une subite solitude, n’est pourtant pas moins vraie que le premier tableau qui a révélé le nom de M. Brizeux à la foule étonnée. Au milieu des bruits de la grande ville comme à l’ombre du courtil, je retrouve une âme sincère qui avoue ses fautes comme ses souffrances.

Toutes les pièces inspirées par l’Italie se recommandent par une exquise délicatesse ou par une grandeur pleine de simplicité. Toutefois je m’explique très bien pourquoi ces pièces, malgré le mérite éminent qu’elles possèdent, n’ont pas excité la même sympathie que le poème de Marie. Elles s’adressent en effet à ceux qui connaissent l’Italie, qui l’ont étudiée avec un soin amoureux, plutôt qu’à la foule. C’est un memento plein de charme pour ceux qui ont visité la terre où l’oranger fleurit; ce n’est pas une révélation pour ceux qui n’ont pas foulé cette terre bien-aimée. Et puis, s’il faut dire toute ma pensée, M. Brizeux, en nous parlant de Naples et de Rome, de Florence et de Pise, n’a pas compris tous les dangers de l’extrême concision. Il se fie trop à la pénétration de ses lecteurs : c’est là sans doute une politesse dont nous devons lui savoir gré; mais il n’a pas le droit de s’étonner qu’elle n’ait pas été généralement comprise. Il se plaît à enfermer un grand nombre de pensées dans un petit nombre de mots. C’est à merveille, et je l’en remercie, l’exemple est excellent. Je suis forcé pourtant d’avouer qu’il abuse parfois de la concision. A proprement parler, les souvenirs italiens de M. Brizeux ne sont guère intelligibles que pour ceux qui peuvent les rapprocher de leurs souvenirs personnels. C’est dans ces limites que j’entends restreindre la portée de mes reproches. Malgré la haute estime que m’inspire la Fleur d’or, je comprends sans peine qu’elle n’ait pas réuni de nombreux suffrages, car elle ne peut guère émouvoir que les artistes et les lettrés. Il faut avoir vécu dans le commerce familier de Dante et de Pétrarque pour sentir tout ce qu’il y a d’exquis et de vrai dans ces charmans souvenirs. M. Brizeux, tout entier aux émotions qu’il éprouve, écrit d’abord pour lui-même et pour ses amis, qui connaissent le train ordinaire de ses pensées. Quant au public, il ne paraît guère s’en soucier. Tant mieux pour ceux qui ont admiré de leurs yeux les portes du Baptistère, qui ont vu et revu cent fois les merveilleux bas-reliefs de Ghiberti; tant pis pour ceux qui sont condamnés à les révérer sur parole. A la bonne heure ! mais je pense que le poète, pour ne pas manquer à sa mission, ne doit jamais oublier la foule. Toutes les fois qu’il l’oublie, il ne tarde pas à comprendre le danger de sa méprise. La foule, dont il n’a tenu aucun compte, s’éloigne de lui, parce qu’elle ne. réussit pas à pénétrer le sens de ses paroles. M. Brizeux, en se plaçant dans cette condition, s’était-il résigné d’avance aux conséquences de sa résolution ? Je n’oserais l’affirmer. Peut-être croyait-il que le pieux amant de Marie était protégé contre l’indifférence. Aujourd’hui, je l’espère, il sent qu’il s’est trompé. A quelque forme de l’art qu’on ait résolu de s’attacher, il faut toujours faire deux parts de son intelligence : une première part pour la foule, qui, en raison de ses facultés, juge l’œuvre accomplie sans tenir compte des procédés; une seconde part pour les initiés, pour les hommes du métier, qui tiennent compte du procédé, qui se contentent d’une indication et devinent les sous-entendus. C’est là, si je ne m’abuse, la raison de la froideur avec laquelle ont été accueillis les Ternaires; cette froideur n’accuse pas un affaiblissement dans le talent du poète, mais tout simplement une méprise dans l’emploi du talent.

Il y a pourtant dans les Ternaires, qui s’appellent aujourd’hui la Fleur d’or, quelques pages qui échappent au reproche d’extrême concision, et qui excitent des sympathies aussi nombreuses que le poème de Marie, pourquoi ces pages sont-elles si rares ? Quand le poète, en parcourant les flancs du Pausilippe, salue avec bonheur les fleurs de sa chère Bretagne, il retrouve sans effort des accens pathétiques. Tous les cœurs amoureux du foyer saluent avec empressement ce souvenir de la terre natale. J’aime à croire que M. Brizeux, parvenu aujourd’hui à la maturité, sentira désormais la nécessité de ne pas négliger l’émotion. C’est à l’émotion qu’il a dû ses premiers succès, sa première popularité; c’est à l’émotion qu’il doit songer pour la conserver pure et pleine.

La science et l’art, dont je ne veux pas médire, ne remplaceront jamais l’émotion dans le domaine de la poésie. Les allusions les plus délicates, les pensées les plus vraies, les symboles les plus ingénieux, n’auront jamais sur la foule la même autorité, la même puissance que les sentimens naïfs, la peinture des passions ou du bonheur domestique. M. Brizeux connaît trop bien les joies du foyer pour ne pas apprécier mieux que nous toute l’importance de l’émotion dans le domaine poétique. Il comprend à demi-mot la valeur et la portée de nos reproches. Puisqu’il a voulu s’abreuver aux sources de la science et de la philosophie, puisque, malgré ses instincts poétiques, il n’a pu se dérober à la puissance dévorante de l’analyse, qu’il savoure dans la solitude les fruits amers de la vie, mais qu’il n’essaie plus de les offrir à la foule dans toute leur âpreté; car la foule, pareille aux enfans, n’accepte les breuvages les plus salutaires que lorsque les bords de la coupe sont enduits de miel.

Le poème des Bretons, publié il y a dix ans, a marqué la place de M. Brizeux parmi les écrivains les plus éminens de notre temps. Ce n’est pas que je préfère ce poème aux douze élégies inspirées par Marie, je pense même que les amis les plus fervens de l’auteur éprouveraient le même embarras que moi, s’il leur fallait se prononcer sur cette question délicate; mais il est impossible de ne pas admirer le mélange de grâce et de grandeur qui caractérise cet ouvrage, longtemps médité, conçu et composé à loisir, exécuté avec un soin scrupuleux, dont chaque page témoigne d’un respect profond pour le public, c’est-à-dire d’un vrai sentiment de la dignité littéraire. Ceux qui livrent à la foule oisive et distraite des pensées inachevées, des projets à peine ébauchés, qui, au lieu de peindre et de modeler ce qu’ils ont rêvé, se contentent de l’indiquer à la manière des décorateurs, n’ont pas le droit de se plaindre quand leurs œuvres, après quelques semaines d’une popularité bruyante, viennent à tomber dans l’oubli. Comme ils ont méconnu le respect qu’ils se doivent à eux-mêmes, il est tout naturel que le public les traite avec dédain. Quoi de plus juste en effet ? L’écrivain qui se joue de la foule ne mérite-t-il pas que la foule se joue de lui ? Grâce à Dieu, M. Brizeux n’appartient pas à cette classe frivole, à cette famille d’esprits égarés qui gaspillent sans vergogne les plus précieuses facultés. Il prend au sérieux tout ce qu’il dit, et n’entend pas en décliner la responsabilité. Cependant, après avoir achevé la lecture de ce livre substantiel, dont chaque ligne renferme une pensée ou un sentiment, quelque sympathie qu’on éprouve pour l’auteur, on est amené malgré soi à se poser une question : — est-ce bien là vraiment un poème ? N’est-ce pas plutôt une suite de tableaux dont chacun pris en lui-même se recommande par des qualités excellentes, mais qui ne sont pas réunis entre eux par un lien assez étroit ? Avant de résoudre cette question, ou mieux encore, pour la résoudre plus sûrement, je demande la permission d’en poser une autre qui doit en préparer la solution : M. Brizeux a-t-il voulu faire un poème ?

Il y a dans la conquête des Gaules, racontée par Jules César, un épisode admirable que le grand capitaine a retracé en termes vraiment épiques, la lutte des Bretons contre la puissance romaine. Avec une simplicité particulière aux hommes de guerre, la future victime de Brutus rend pleine justice à ses ennemis. Il rencontre le sublime sans le chercher, et s’élève jusqu’à la plus haute poésie tout en croyant ne transcrire que ses souvenirs personnels. Sans effort, à son insu, je le crois du moins, il est tout à la fois l’Achille et l’Homère de son iliade. Ce n’est pas que Jules César fût étranger aux artifices de la parole : tous les écrivains de l’antiquité qui se sont occupés de lui sont unanimes à déclarer qu’il avait étudié avec un soin assidu les secrets les plus savans de l’éloquence; mais il est permis de croire que le sentiment des grandes choses accomplies par son épée, je dis grandes et non pas justes, dominait en lui l’ambition littéraire. J’aime donc à penser qu’en racontant la conquête des Gaules il songeait à la gloire de son armée bien plus qu’aux applaudissemens des beaux-esprits de Rome. Je prends pour vraie, pour fidèle, pour littérale, la relation de sa campagne contre les Bretons, et je me demande si M. Brizeux n’eût pas trouvé dans le journal militaire de Jules César l’étoffe d’une admirable épopée. Ce n’est pas à moi qu’il appartient de répondre. Tous ceux qui ont étudié les souvenirs du grand capitaine savent à quoi s’en tenir sur les matériaux que le guerrier offrait au poète. Il est vrai qu’une épopée où le bon droit ne triomphe pas, où la justice est terrassée par la force, blesse toutes les âmes délicates; mais cette blessure n’est pas de celles qui refusent de se fermer, car l’avenir appartient au bon droit, et le triomphe de la force n’est jamais qu’un triomphe éphémère : M. Brizeux ne l’ignore pas. Il sait, comme tous les bons esprits, que tôt ou tard le règne de la justice arrive. L’histoire tout entière est là pour démontrer que le châtiment ne manque jamais à ceux qui voient dans le succès la consécration de leur volonté, sans tenir compte des peuples écrasés. La parole de Lucain sur Caton est empreinte d’une éternelle vérité, pour peu qu’on sache l’interpréter. Quand la cause victorieuse semble plaire aux dieux et que la cause vaincue plaît à Caton, tôt ou tard l’histoire donne raison à la cause vaincue. Je crois donc que la campagne de Jules César contre les Bretons, malgré la tristesse du dénoûment, offrait au poète un sujet vraiment épique. M. Brizeux n’est sans doute pas du même avis, puisqu’il n’a pas cherché dans cet épisode la matière de son poème.

Après Jules César, il se présente une autre source poétique pour ceux qui veulent célébrer la grandeur des origines armoricaines, source familière à tous les érudits, la grande histoire de dom Lobineau. Ce recueil ne se recommande ni par l’habile distribution des faits, ni par l’élégance du style, et si je lui donne le nom de recueil, c’est qu’en effet c’est plutôt un amas de matériaux qu’un véritable édifice. Mais quelle prodigieuse variété de documens, quel trésor de légendes, quelle richesse de traditions, depuis les récits hagiographiques jusqu’aux envahissemens de territoire qui éclairent la na- ture et le mélange des races ! pour un œil clairvoyant, pour une âme vraiment poétique, l’histoire de dom Lobineau est une mine dont les filons peuvent contenter l’avidité de plusieurs générations. Et pourtant M. Brizeux n’a rien demandé à dom Lobineau. Jules César lui offrait l’épopée purement militaire; dom Lobineau lui offrait l’épopée tout à la fois militaire et merveilleuse. Il a négligé avec le même dédain ces deux sources fécondes. Je n’essaierai pas de déterminer les motifs qui l’ont décidé. Il est probable qu’il apprécie aussi bien que moi les matériaux dont il n’a pas voulu faire usage. Peut-être s’est-il défié de l’esprit de son temps, peut-être a-t-il préféré par instinct le tableau des mœurs bretonnes au récit d’une grande action, à la peinture épique de son pays.

Cependant, tout en abandonnant le terrain épique, il pouvait composer sur la Bretagne un vrai poème. La vie privée de la race armoricaine lui fournissait tous les élémens d’une conception fortement nouée, pleine de péripéties et d’angoisses; il a dédaigné ce troisième parti, comme les deux premiers que je viens d’indiquer. Son livre est plutôt un roman qu’un poème, et je n’ai pas besoin de le démontrer; chacun le comprendra sans le secours de mes argumens. Les amours de Loïc et d’Anna, racontées par M. Brizeux, malgré la fraîcheur et la variété des épisodes, ne sont pas un poème dans le sens rigoureux du mot. Pourquoi ? C’est que les épisodes se succèdent sans jamais s’engendrer. Or la poésie, prise dans son acception la plus élevée, ne saurait se passer du caractère de nécessité. Dès que le caprice prend la place de la volonté préconçue, dès que les épisodes peuvent être déplacés impunément, sans préjudice pour l’auteur ou pour le lecteur, le livre le plus beau, le récit le plus attendrissant ne mérite pas le nom de poème. Les larmes répandues n’imposent pas silence à la sévérité de la raison. Le livre une fois fermé, nous avons le droit de nous demander si toutes les parties de la pensée qui nous a émus et charmés sont disposées dans un ordre nécessaire, et, selon la nature de la réponse, nous absolvons ou nous condamnons l’œuvre la plus exquise dans ses détails.

Or c’est là ce qui arrive à M. Brizeux. Le livre qu’il appelle poème est rempli de scènes charmantes et parfois de scènes terribles, dont le souvenir demeure gravé dans toutes les mémoires; mais, il faut bien le dire, il manque à toutes ces scènes l’unité dominatrice que tous les grands maîtres ont recommandée comme la condition suprême de toute poésie, depuis le précepteur d’Alexandre jusqu’à l’ami de Mécène et des Pisons. Clarisse et Manon Lescaut sont là pour démontrer que leur prescription n’a rien d’exorbitant. Toutefois je pense qu’on peut, sans oublier les lois du goût, se montrer plus indulgent pour le roman que pour le poème, car le premier de ces deux genres est soumis à des obligations moins impérieuses que le second. A mon avis, les Bretons sont donc un roman.

Quelle que soit d’ailleurs la rigueur de mes objections, il reste encore beaucoup à louer dans ce livre. Il renferme en effet deux épisodes qui suffisaient seuls à fonder la renommée d’un poète; ai-je besoin de les nommer ? Tous ceux qui ont lu les Bretons ne les ont-ils pas nommés avant moi ? Les Lutteurs et les Conscrits sont des morceaux dont chaque ligne révèle la main d’un artiste consommé. Exactitude de l’observation, sincérité des sentimens, élévation des pensées, enchaînement des pensées entre elles, rapidité du récit, originalité des traits destinés à caractériser la vie des personnages, rien n’y manque. Les Conscrits traduisent, sous une forme élégante, les regrets et les larmes de toutes les mères qui voyaient leurs enfans dévorés par la guerre. La foi traditionnelle qui réunit les paysans bretons sur les dalles de l’église séculaire prête aux Conscrits un accent pénétrant que l’art le plus ingénieux ne saurait dépasser. Amour du foyer domestique, révolte intérieure contre la volonté souveraine qui arrache le laboureur à sa charrue, sentiment confus du dévouement patriotique, résignation éplorée, obéissance à la voix du pasteur évangélique, M. Brizeux n’a rien négligé pour peindre au complet cette scène attendrissante. Quant aux Lutteurs, je ne crains pas de le dire, ils peuvent se comparer, pour la grandeur et la simplicité, aux morceaux les plus purs de la poésie antique. C’est là sans doute un éloge dangereux, difficile à justifier. Pourtant je ne redoute pas la contradiction. La force physique, célébrée dans cette langue austère et sonore, s’élève jusqu’à la beauté de la statuaire. M. Brizeux, en louant les lutteurs de sa chère Bretagne, s’est souvenu à propos des poèmes homériques sans jamais les copier : heureux privilège des âmes naïves qui observent avec une attention vigilante toutes les scènes de la vie rustique, les agrandissent et les fécondent par la méditation, et nous charment en racontant leurs souvenirs ! Ces hommes jeunes et vigoureux, qui s’étreignent d’un bras puissant, m’intéressent autant que les plus grandes batailles. S’il ne s’agit pas de la destinée des nations, il s’agit d’un amant glorieux ou humilié, d’une femme fière de sa victoire ou honteuse de sa défaite; et pour les hommes qui pèsent les grands événemens comme Juvénal pesait les cendres d’Annibal, le regard enivré d’une jeune fille, le front radieux d’un lutteur triomphant, ne valent-ils pas les fanfares d’une armée victorieuse, les couronnes tressées pour les généraux couverts de sang et de poussière ? C’est au cœur des femmes qu’il appartient de répondre, et leur réponse trouvera dans tous les cœurs un écho unanime.

Primel et Nola marquent dans la vie de M. Brizeux un retour réfléchi vers les sentimens qui ont dicté le poème de Marie. C’est à coup sûr un poème plein de fraîcheur et de grâce. Il ne faut pourtant pas laisser croire à l’auteur de ce touchant récit que Primel et Nola puissent se comparer à Marie. Je ne sais pas si M. Brizeux connaît familièrement la langue de George Crabbe. Ce qui demeure certain pour moi, c’est qu’il s’est rencontré avec lui dans Primel et Nola. Comme dans le Borough de George Crabbe, nous trouvons la peinture réelle de la vie rustique, un récit qui rappelle en plusieurs parties l’école flamande ou hollandaise. Ce n’est pas que je veuille établir une comparaison littérale entre M. Brizeux et George Crabbe. Je reconnais volontiers que l’idéal tient plus de place chez le poète français que chez le poète anglais. Cependant il est impossible de nier l’analogie que je viens d’indiquer. Ce que je voudrais établir, ce que j’espère démontrer, c’est que Primel et Nota demeurent au-dessous de Marie, et produiront sans doute la même impression sur les générations futures, parce que l’argent joue un trop grand rôle dans le premier de ces récits. L’idéal dont j’ai parlé tout à l’heure n’est pas dans la substance même du récit, mais dans les ornemens dont le poète a jugé à propos de l’embellir. A quoi se réduit en effet le thème développé par M. Brizeux, si nous le dépouillons de toutes ses broderies lyriques ? Un journalier amoureux d’une veuve belle, jeune et riche, aimé d’elle et sûr de la posséder, ne consent à l’épouser qu’après avoir gagné par son travail ses habits de noce. Ce thème, ainsi ramené à ses termes élémentaires, offre sans doute l’étoffe d’un poème intéressant : ce n’est pas moi qui songerai à le contes- ter; je ne puis pourtant retenir un aveu que l’évidence m’impose. Le premier mariage de Nola diminue singulièrement le prestige qui s’attache à sa beauté, et j’ajouterai que sa richesse ne fait pas un moindre tort au courage et au dévouement de Primel. Reportons-nous vers les traditions bibliques. Nous voyons dans les livres de Moïse des laboureurs amoureux d’une fille jeune et belle donner sept ans de leur vie pour obtenir la possession de sa jeunesse et de sa beauté; mais dans un pareil marché, si toutefois un tel dévouement mérite ce nom vulgaire, l’intérêt pris dans le sens primitif du mot ne joue aucun rôle. La passion domine seule en souveraine. Sept ans sont donnés par l’amant pour la jeunesse et la beauté de la jeune fille. Ni champs ni vignes à recueillir en héritage, et d’ailleurs, la jeune fille apportât-elle en dot des vignes et des champs, nous ne pourrions oublier les sueurs prodiguées par son amant pour féconder le patrimoine de sa fiancée.

Dans Primel et Nola, nous ne voyons rien de pareil. Nola ou Guen-Nola a livré sa jeunesse à un vieillard qu’elle n’aimait pas, qu’elle ne pouvait aimer, pour assurer le repos et le bien-être de sa vieille mère. C’est là sans doute une résolution très digne de respect; mais il faut bien avouer qu’une jeune fille jetée dans le lit d’un vieillard a perdu son caractère poétique. Je sais tout ce qu’on peut dire pour l’excuser, pour la glorifier, je comprends tout ce qu’il y a de grandeur dans son abnégation; qu’on me permette pourtant d’affirmer qu’une jeune fille ainsi sacrifiée n’a plus pour le lecteur le même charme qu’une vierge dont la beauté n’a pas été cueillie. Je ne veux pas contester le mérite du dévouement. Toutefois je ne crois pas insulter la morale en disant que Ruth sortant du lit de Booz n’est plus pour les jeunes moissonneurs ce qu’elle était avant de réchauffer les flancs glacés du vieillard. Ce que je dis de Nola, je puis le dire avec une égale justesse de Primel gagnant ses habits de noce à la sueur de son front. La fierté qui lui inspire ce projet mérite à coup sûr notre estime; j’aimerais mieux qu’il mît sa fierté au service d’une meilleure cause, et qu’il gagnât par son travail une femme qui ne lui apporterait en dot que la beauté. On me dira qu’il aime Nola et qu’il se sait aimé. C’est à merveille, et je comprends que l’espérance d’un si digne salaire double sa force et son courage. Je ne puis cependant me défendre d’un sentiment de dédain en songeant qu’il fait une bonne affaire, car Guen-Nola est riche, et sa richesse ne lui vient pas de sa famille. Cette nouvelle Ruth a recueilli l’héritage de Booz. Que le monde s’accommode de ces marchés, qu’il les vante et les applaudisse comme une preuve de sagacité, que les familles s’en arrangent et s’en félicitent, peu m’importe : je me place au point de vue poétique, et je dis, sans crainte d’être démenti, que la donnée choisie par M. Brizeux blesse les sentimens les plus délicats de l’âme humaine. Une femme jeune et belle qui a dormi dans le lit d’un vieillard, un jeune laboureur qui recueille la richesse acquise à ce prix, ne seront jamais des thèmes poétiques dans l’acception la plus élevée. Le poète pourra prodiguer le talent, il ne réussira jamais à changer la nature de ses deux personnages. M. Brizeux n’a rien négligé pour ennoblir la donnée qu’il avait choisie; il n’a pourtant pas réussi à franchir les obstacles semés sur sa route. Nola aux bras de Primel demeure ce qu’elle était au début : elle avait perdu son prestige en épousant le vieux jardinier, elle ne le retrouve pas en livrant sa beauté à son jeune amant.

Ce n’est pas d’ailleurs le seul reproche que mérite ce poème si recommandable, si digne d’éloge à tant d’égards. Les chansons de Primel pêchent trop souvent par un excès de subtilité. On se demande à bon droit comment un laboureur qui gagne ses habits de noce à la sueur de son front peut appeler au secours de sa tendresse tous les artifices de la poésie lyrique, toutes les ruses de l’art le plus consommé. Tous ceux qui ont lu les chants bretons publiés par M. de La Villemarqué comprendront l’équité de cette objection. L’art suprême consiste à déguiser l’artifice, et M. Brizeux l’a plus d’une fois oublié. Les chansons de Primel seraient beaucoup mieux placées dans la bouche d’un lettré que dans la bouche d’un laboureur. Cependant Primel et Nola, malgré ces taches que je dois signaler, ont réuni de nombreux suffrages.

M. Brizeux vient de résumer dans sa Poétique nouvelle l’histoire de son intelligence. Ce dernier ouvrage, considéré sous le rapport purement didactique, laisse à désirer : il manque de méthode et ne justifie pas le titre que l’auteur lui a donné; mais il renferme de grandes beautés poétiques. C’est un traité écrit par un homme du métier, par un homme expert dans les matières qu’il essaie d’enseigner. C’est là une condition privilégiée sur laquelle je ne devrais pas avoir besoin d’insister, et qui cependant mérite une attention spéciale. Trop souvent en effet les professeurs de poétique sont demeurés étrangers à la pratique de la poésie; M. Brizeux, qui, depuis vingt-trois ans, nous a révélé, sous une forme harmonieuse et pure, les moindres sentimens de son âme, était admirablement placé pour nous expliquer les secrets de l’art qui a fondé sa renommée. Aussi trouvons-nous dans la Poétique nouvelle plus d’une page qu’un poète seul devait écrire, et nous reconnaissons avec joie que dans ces pages souveraines l’expression s’est toujours maintenue à la hauteur de la pensée. Toutefois la portée même de son talent, l’autorité légitime dont il est revêtu, nous imposent le devoir de lui signaler les omissions qu’il a commises, les erreurs auxquelles il s’est laissé entraîner. Si j’ai bien compris le plan de son poème, et je l’ai relu plusieurs fois afin de me prémunir contre toute méprise, il a voulu nous montrer l’intelligence dominée d’abord par le sentiment de la nature et traduisant son émotion par l’idylle, puis envahie par le dépit satirique en présence des vices de la cité, plus tard enfin emportée par l’épopée en présence des merveilles de Rome. Ce plan, s’il l’eût suivi fidèlement, ne manquerait pas de justesse, quoiqu’il soit incomplet; mais M. Brizeux est digne de la vérité, les ménagemens ne conviennent pas à son talent, et je croirais manquer à la déférence qu’il mérite en lui déguisant une partie de ma pensée. Je crois qu’il n’a pas suivi fidèlement le plan primitif qu’il avait conçu. L’idylle, qui sert de début à son poème, au lieu d’être inspirée par le spectacle de la nature, est plutôt inspirée par les mystères de la religion. Il y a donc ici double emploi; il fallait choisir entre la nature et la religion. Si la nature seule, comme je le crois fermement, est capable d’inspirer aux âmes poétiques des idylles naïves, à quoi bon appeler au secours de la nature les mystères de la religion ? A quoi bon mettre en scène une mourante pleine de foi, et dont la mort fait envie au prêtre agenouillé près de son chevet ? A quoi bon prendre pour date le vendredi saint et rappeler le souvenir du grand dimanche ? Vous déclarez donc la nature impuissante à développer le génie poétique, puisque vous appelez à votre secours l’émotion religieuse. Votre pensée primitive était juste, et je l’approuve en tout point; mais vous ne l’avez pas réalisée dans toute sa pureté.

Dans le second chant de sa Poétique, M. Brizeux nous montre la satire éveillée par les vices de la cité. A coup sûr, l’intention est excellente, mais il faut bien avouer que, malgré l’intervention de Molière, l’auteur n’a pas fait tout ce qu’il voulait faire. Les vices ne tiennent pas assez de place dans ce tableau satirique de la grande ville, et puis la satire n’est pas la seule forme poétique dont la cité puisse revendiquer l’origine : la comédie, la tragédie et le drame ont la même source que la satire, et nous aurions aimé à voir ces trois formes nouvelles s’épanouir, comme la forme satirique, en présence des vices de la cité. La comédie vit de ridicule, la tragédie et le drame vivent de passion. M. Brizeux s’est contenté d’effleurer ces trois formes poétiques sans se donner la peine d’en expliquer les secrets, et je crois qu’il a eu tort. Quoiqu’il n’ait jamais abordé directement ni la comédie, ni la tragédie, ni le drame, par cela seul qu’il est doué de facultés poétiques, il pouvait sur ces trois points nous donner d’utiles enseignemens. Il connaît la vie des villes, et n’ignore pas ce qu’elles contiennent de passions combattues, exaltées parfois jusqu’au crime par la résistance, ou poussées au suicide par le désespoir. Puisqu’il a sondé les plaies sociales, pourquoi donc nous les a-t-il voilées ? pour demeurer fidèle à son plan, il devait, après nous avoir montré l’idylle s’épanouissant en face de la nature, nous montrer la comédie, la tragédie et le drame soumis à l’empire du ridicule et de la passion, comme la satire à l’empire du vice.

Le troisième chant de la Poétique nouvelle, qui a le malheur de porter un titre païen, est à coup sûr le meilleur des trois. Toutes les pages consacrées à Saint-Pierre, au Vatican, sont pleines de grandeur et de vérité. Pour ceux qui ont visité l’Italie, c’est un souvenir fidèle et vivant; pour ceux qui l’ignorent, c’est une révélation. Ici pourtant, comme dans les deux premiers chants, je pense que l’auteur n’a pas réalisé complètement son plan primitif. Il voulait nous montrer dans Rome la source féconde et toujours renouvelée du sentiment épique; il s’est laissé entraîner par le plaisir de raconter ce qu’il avait vu, et quoiqu’il nous dise ses voyages avec un art exquis, le charme des épisodes le détourne trop souvent du but. Ce qui manque à ce troisième chant, si admirable d’ailleurs, c’est le sentiment historique, envisagé dans son acception la plus générale, c’est-à-dire le sentiment épique, car l’histoire et l’épopée se confondent dans les murs de Rome. Les ruines qui racontent les désastres du passé commentent le chant des poètes. Depuis les murailles de Bélisaire jusqu’au cirque de Vespasien, depuis le théâtre de Marcellus jusqu’à l’arc de Constantin, il n’y a pas une pierre dans Rome qui n’ait une valeur épique. M. Brizeux oublie l’éloquence des ruines pour nous expliquer les merveilles des arts. Il médite sous la coupole de Saint-Pierre, dans les salles du Vatican immortalisées par le pinceau de Raphaël, sous la voûte de la chapelle Sixtine; il invoque tour à tour la philosophie, la théologie, la poésie, — et l’histoire, c’est-à-dire l’épopée, pâlit, puis s’évanouit devant les splendeurs de ses visions.

C’est pourquoi la Poétique nouvelle, malgré les morceaux excellens qu’elle renferme et que je me plais à louer, ne peut être envisagée comme un poème didactique. La pensée de l’auteur, souvent revêtue d’une forme exquise, parfois un peu elliptique, ne peut être considérée comme un véritable enseignement. Je regretterais pourtant que M. Brizeux n’eût pas tenté cette voie nouvelle. Si ses leçons n’ont pas toute la netteté que nous pourrions souhaiter, elles nous retracent fidèlement la vie intellectuelle de l’auteur, et sous ce rapport elles méritent d’être consultées comme un document précieux.

Nous savons maintenant ce que vaut, ce que signifie l’auteur de Marie; nous avons étudié avec un soin scrupuleux tous les développemens, toutes les transformations de sa pensée; il nous est facile de marquer sa place dans l’histoire littéraire de notre pays. Toujours vrai, toujours sincère, il n’a rien à redouter de la controverse. Les systèmes peuvent succéder aux systèmes sans entamer la valeur de son nom. Il s’est parfois laissé aller dans le domaine purement technique à des caprices que le goût ne saurait approuver; il a méconnu les lois rigoureuses de son art en supprimant la césure du vers décasyllabique. Dès que ce vers en effet ne se décompose plus en deux hémistiches inégaux, le premier tétrasyllabique, le second hexasyllabique, il n’y a plus de rhythme, et la prose vaut mieux cent fois que ce vers bâtard; mais il serait puéril d’insister sur ce point, car la foule, qui répète le nom des poètes, qui les admire et les aime, ne s’inquiète guère des hémistiches tétrasyllabiques ou hexasyllabiques, et je ne saurais blâmer son indifférence à cet égard. Elle ne cherche que l’émotion, et les questions techniques ne sont pas de son ressort. La césure n’intéresse que les hommes du métier. L’objection que je viens de présenter, non pas en mon nom seulement, mais au nom de tous les écrivains qui possèdent le sentiment musical, n’est donc pas de nature à déprécier la valeur poétique de M. Brizeux. L’hérésie que je combats n’alarme à coup sûr qu’un très petit nombre de consciences. Le vers décasyllabique, avec ou sans césure, ne soulèvera jamais de tempêtes.

Ce qui me paraît mériter une attention toute spéciale, c’est le caractère intime du talent que j’ai tenté d’analyser. Dans un temps où les doctrines les plus étranges et parfois les plus extravagantes se disputaient la popularité, M. Brizeux a conquis et garde encore une place éminente par la seule puissance de la simplicité. En nous racontant l’histoire de son âme, il a trouvé moyen de se concilier la sympathie de toutes les âmes délicates. Pour comprendre et pour admirer ses œuvres, il n’est pas nécessaire d’avoir pâli sur les monumens du génie antique et du génie moderne. Si l’auteur de Marie n’ignore aucun des secrets de l’art, il relève avant tout de la nature, du sentiment religieux, du sentiment moral, et ces trois sources fécondes n’ont rien à craindre des caprices de la mode. Aussi je nourris la ferme espérance que dans dix ans M. Brizeux sera, pour la génération qui grandit sous nos yeux, ce qu’il est pour nous. Que les esprits cultivés abandonnent le moyen âge et se retournent vers l’antiquité, ou qu’ils cherchent en eux-mêmes la substance de toute poésie, l’auteur de Marie ne perdra pas la place qu’il occupe dans notre histoire littéraire. Sa renommée, si modeste en apparence, me paraît reposer sur de solides fondemens. Les doctrines tantôt victorieuses, tantôt vaincues, qui ont occupé les salons et les académies depuis trente ans, pourront s’effacer de notre mémoire sans que l’auteur de Marie ait à redouter l’oubli. Il a chanté l’amour avec trop de sincérité pour que les femmes consentent jamais à déserter sa cause. Les sympathies conquises par une profession de foi littéraire trahissent parfois ceux qui les invoquent; les sympathies conquises par l’émotion sont heureusement plus fidèles.

Une question reste à poser : M. Brizeux a-t-il réalisé toutes les espérances éveillées par son premier livre ? A-t-il accompli en vingt-trois ans toutes les promesses contenues dans le poème de Marie ? Ceux qui comptent les œuvres au lieu de les peser trouveront peut-être que sa vie n’est pas remplie. Quant à moi, je ne loue pas seulement l’élévation, mais bien aussi la sobriété de ses travaux. Il n’a pas tenu à parler souvent, mais à bien parler, et surtout à ne parler qu’à son heure. Aussi chacune de ses élégies est demeurée gravée dans toutes les âmes tendres. Sa vie est bien remplie, puisqu’il n’a jamais parlé sans être écouté. Il n’a pas à redouter le reproche de stérilité, puisque toutes ses pensées, recueillies par des esprits attentifs, ont germé comme une semence déposée dans un sol généreux. Parmi les poètes de notre temps, il y en a bien peu dont les œuvres excitent plus activement la méditation. Il indique en quelques traits le sentiment qu’il éprouve, sans jamais épuiser la source d’émotions qui vient de jaillir sous sa volonté. Pour les esprits ignorans, c’est un signe de faiblesse; pour les esprits éclairés, c’est le signe de la vraie puissance.


GUSTAVE PLANCHE.