Aller au contenu

Poésie pour l’inauguration de l’école de Beethoven

La bibliothèque libre.
Imprimerie centrale de Napoléon Chaix et Cie (p. 1-6).

POÉSIE
pour
L’INAUGURATION DE L’ÉCOLE BEETHOVEN
PASSAGE DE L’OPÉRA
qui aura lieu le 27 Octobre 1857
par
M. ÉMILE DESCHAMPS.
Séparateur



Oh ! que peut faire un pacte avec la destinée !
Dans sa mobilité constamment obstinée,
La verra-t-on, le soir, ce qu’elle est au matin ?
Savons-nous rien, sinon que tout est incertain ?
L’avenir porte un masque, ou change de visage.

Que voulez-vous ? — la vie est comme un paysage,
Qui fuit, se transformant à l’œil du voyageur.
C’est la lune : tantôt, dans sa pleine largeur,
Sur le bord d’un nuage elle s’arrête… et passe,
Comme le front d’un spectre égaré dans l’espace ;
Tantôt, frêle croissant, elle se penche aux yeux,
Comme un vaisseau d’argent échoué dans les cieux ;

Ce soir, c’est une reine, écartant tous ses voiles,
Qui rassemble autour d’elle et tient sa cour d’étoiles ;
Hier, morne et sanglant, son disque avait surgi,
Comme un grand bouclier, dans les forges rougi ;
Et demain, elle aura, loin du ciel effacée,
Caché sa honte, ainsi qu’une épouse chassée.
Telle est la vie, avec ses retours inconstants,
Depuis le péché d’Ève et surtout dans nos temps !…

Telle est la gloire aussi qui, sous l’œil de l’Envie,
Va, pour quelques grands morts, continuant la vie.
Il en fut de hâtifs, dont l’immortalité
Mourra, pareille au fruit précoce, avant l’été ;
Il en est qui, devant le succès, rude proie,
Longtemps et lentement font leur siége de Troie,
Mais qui, vainqueurs enfin, du haut des saints remparts,
Pour toujours régneront, fêtés de toutes parts :
En tête de ceux-là brillent Dante et Shakespeare,
Jour à jour, pied à pied, parvenus à l’empire,
Calmes, fixes, après mille orageux hasards,
Double étoile polaire au firmament des arts !
Beethoven est encor de cette forte race :
D’abîmes en écueils, trente ans, il fit sa trace,
Puis, colosse entravé par cent nains dénigrants,
Un matin, se dressa, grand parmi les plus grands ;

Et son œuvre de feu, brisant toute enveloppe,
Harmonieux torrent, s’épancha sur l’Europe !

C’est que Paris, au maître incrédule d’abord,
L’avait salué tel par un tardif transport.
Cerveau des nations, ardent laboratoire,
Paris à sa pensée attache la victoire ;
Point d’écho qui ne vibre à la voix des Français ;
Leur silence est l’oubli, leur suffrage est la gloire.
L’Inde n’a que de l’or, Paris a le succès ;
L’opinion attend qu’il ait jugé, pour croire ;
Et, dans cette autre Athène, un nom proclamé roi
Peut aller par le monde et dire à tous : C’est moi !

Beethoven, qu’ont élu d’universels suffrages,
Des flots capricieux ne craint plus les naufrages ;
Et nous, comme étendard d’un humble Parthénon,
Nous avons saintement arboré ce grand nom.
Hélas ! l’homme inspiré, dieu de la symphonie,
Étranger, quand vint l’âge, aux voix de son génie,
Comme a dit le poëte[1], « existait triste et seul.
« Le silence éternel, vivant, fut son linceul. »
Le clavier, sous ses doigts, s’animant sombre ou tendre,
Pleurait, tonnait… et lui ne pouvait plus l’entendre !…

Mais aujourd’hui, son âme, enfin libre des sens,
Retrouve les accords, ses beaux et chers absents !…
Et pour l’artiste-roi se mêle chez les anges
Au bruit de ses concerts le bruit de nos louanges.

L’École dédiée au maître glorieux
Sera celle de l’art et du goût sérieux ;
Et la chose vulgaire, et la chose fragile
Seraient, sous ses lambris, des hôtes fourvoyés :
Et, pour preuve, les noms sont là ; lisez, voyez…
Et puis, notre Mozart, Raphaël ou Virgile.
Quels que soient, dans Paris, les instituts savants,
Qui prêchent ces grands morts à nos jeunes vivants,
L’art, pour multiplier ses sublimes exemples,
L’art n’aura jamais trop de prêtres et de temples.
C’est au secours des lois l’art que nous réclamons ;
Souvenons-nous qu’Orphée apaisa les démons.

L’art, que la barbarie ou le dandysme insulte,
Dans le cœur du vrai peuple a son trône et son culte.
Courage donc ! vous tous de qui la bouche d’or
Du plus charmant des arts enseigne le trésor :
Car sous l’accord des voix on sent Dieu dans vos fêtes ;
Car, à travers le beau, c’est le bien que vous faites.
Car les meilleurs plaisirs font les hommes meilleurs ;
Car, intime cachet de la suprématie,

Tout homme à ses plaisirs se juge et s’apprécie,
Comme l’astre à ses feux et l’arbuste à ses fleurs.

Bref (et ce mot arrive après un bien long thème),
Mille adeptes déjà demandent le baptême
Qu’avec des chants sacrés on partage en ce lieu
Au nom de Beethoven, sous l’œil même du dieu.
Or, accourez, enfants ; accourez, jeunes filles !
L’hiver, pour six bons mois, ramène les familles,
Venez à nous. — Hélas ! au premier rossignol,
— Votre doux remplaçant — on verra de vos groupes,
Vers tous les points du ciel s’éparpiller le vol,
Nous laissant à l’état de commandants sans troupes !…
Qu’il sera long ici votre séjour là-bas !
Mais, au départ frileux des libres hirondelles,
Tous les ans, sous ce toit, vous reviendrez fidèles…
Quand la musique ordonne, on ne résiste pas.

Conseillère de foi, d’amour et d’héroïsme ;
Pure ivresse, où se prend l’être immatériel ;
Communion sonore où se tait l’égoïsme ;
Musique, le seul art des anges dans le ciel ;
Toi qui berces l’enfance et consoles de vivre ;
Musique, encens de l’âme, agréable au Seigneur ;
Langue sainte, où jamais ne germe un mauvais livre ;

C’est l’heure, hâte-toi ! L’oreille, à chaque instant,
L’oreille a bien raison, t’appelle en m’écoutant.

L’oreille a bien raison, car la nouvelle arène,
Que des Muses, ce soir, ouvre le chaste chœur,
À son public d’élite… — une cour souveraine ! —
Pour hommages encor garde un essaim vainqueur,
Et plus d’un virtuose et plus d’une syrène
Qui font battre à la fois et les mains et le cœur.

Le mien tremble, agité d’une émotion sourde ;
J’ai pris légèrement une tâche trop lourde…
Après tout, si ma voix n’est pas à la hauteur,
Comme la royauté vous avez la clémence,
Mesdames, pardonnez aux fautes de l’auteur.
Je finis… qu’à présent le plaisir recommence !


Émile Deschamps
  1. Émilien Pacini (Poème sur Beethoven).