Poésies (Marie de France)/Fable X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

FABLE X.

D’un Vorpil et d’un Aigle qui enporta un des
Faons au Gourpill
[1].

Dun Verpil cunte la menière [2]
Ki fu issus de sa tesnière,
Od ses enfanz devant joa,
Un Aigles vint, l’un enpurta.
Li Gopis vait après priant
È k’il li rende sun enfant ;
Mès il nel’ volt mie escuter,
Si li cuvient à returner,
Un tizun prist de fu ardant
È sèche buche vait cuillant,10
Entur le caisne la meteit [3]
Où cele Aglez sun ni aveit.

Qant li Aigles veit le fu espriz
Au Gorpil prie et dist, amiz,
Estain le fu, pren tun chael [4],
Jà serunt ars [5] tuit mi oisel.

MORALITÉ.

[a]Par iceste essample entendun
K’ensi est dou riche Felun,
Jà dou Pouvre n’aura merci
Pur sa plainte, ne pur son cri ;20
Mais se cil s’en peut vengier
[b]Dune le voit-il asoplier [6]
Cume fist li Aiglez au Gopilz
Si cum hum cunte en ces escriz.


  1. La Fontaine, liv. V, f. xviii, l’Aigle et le Hibou.
    Phædr., lib. I, f. 28. Vulpes et Aquila.
    Romul. Nil., lib. II, fab. XI, idem.
    Anon. Nil., fab. 14.
  2. Un renard étant sorti de sa tanière, se tenoit a l’entrée et jouoit avec ses enfants.
  3. Il les dépose autour du chêne, au haut duquel l’aigle avoit placé son nid.
  4. Prends ton enfant.
  5. Brûlés, d’ardere.
  6. Recourir aux prières, aux supplications.
Variantes.
  1. Par ceste essample entenduns nus
    Qu’ensi est du riche orgoillus.

  2. Dont le vesroit-il sousploier.