Poésies (Marie de France)/Fable XLIII

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Poésies de Marie de France, II, Texte établi par B. de Roquefort, Chasseriau (p. 217-219).

FABLE XLIII.

Dou Poon qi pria qu’il chantast miex [1].

Uns Poons fu furment iriez [2]
Vers sei-méisme cureciez
Pur ce que tele voiz n’aveit,
[a]Cum à sa biautei aveneit.
A la Diesse le mustra [3]
E la Dame li demanda
S’il n’ot assez en la biauté
Dunt el l’aveit si aorné ;

De pennes l’aveit fait si bel [4]
[b]Qe n’aveit fait nul autre oisel.10
Le Poons dist qu’il se cremeit [5]
Q’à tuz oisiauz plus vilx esteit
Pur ce que ne sot bel chanter.
Ele respunt lesse m’ester [6],
Bien te deit ta biauté soufire ;
Nenil, fet-il, bien le puis dire
[c]Qant li Rossegnex [7] q’est petiz
A meillur voiz, j’en sui honniz.

MORALITÉ.

Qui plus cuvoite que ne deit
Sa cuvoitise le deçeit ;20

Pur cet Fable puvez savoer [8]
Que nuz Hum ne puit avoer [9]
Chant è biauté tute valor ;
Pregne ce qu’a pur le meilor.


  1. La Fontaine, liv. II, f. xvii, Le Paon se plaignant à Junon.
    Phædr., lib. III, fab. xviii, Pavo ad Junonem.
  2. Fâché, en colère, iratus.
  3. Il s’en plaignit à la déesse.
  4. Elle lui avoit donné des plumes d’une beauté si éclatante, qu’aucun autre oiseau ne pouvoit lui être comparé.
  5. Le paon répondit à la déesse, que sa voix l’effrayoit, qu’il ne pouvoit l’entendre, et que malgré la beauté de son plumage, il se regardoit comme l’oiseau le plus malheureux, puisqu’il ne pouvoit former aucun son agréable.
  6. Laisse-moi tranquille, en repos.
  7. Rossignol.
  8. Savoir.
  9. Avoir.
Variantes.
  1. Come à lui ce dit avenoit.

  2. Qu’il ne veoit nul altre oisel.

  3. Quant li roussingnolez petiz.