Poésies : Vignes en fleurs, Amours éternelles

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Poésies : Vignes en fleurs, Amours éternelles
Revue des Deux Mondes3e période, tome 18 (p. 921-924).
POESIES


VIGNES EN FLEURS.


Nos vignes ont fleuri ce soir, et leur odeur,
Où je ne sais quel philtre amoureux se mélange,
Flotte dans l’air ainsi qu’un souffle avant-coureur
Des ivresses de la vendange.

Étrange affinité ! Le vieux vin du caveau
S’éveille dans les fûts ; il tressaille et pétille
Comme un vieillard pensif, qui songe au renouveau
Lorsque passe une jeune fille…

Et moi-même je cède à cet enivrement ;
Ce parfum virginal me trouble et me pénètre,
Et je le sens en moi fermenter sourdement
Comme la sève au cœur d’un hêtre.

J’ai rempli jusqu’aux bords un verre de cristal
D’un clair vin du pays, plein de paillettes blondes,
Et maintenant, ô fleurs du vignoble natal,
Je bois à vos noces fécondes !

L’âme du vin monte sans bruit
Dans mon verre, en perles d’écume,
Et s’évapore dans la nuit
Que la fleur des vignes parfume ;
Mon rêve à son tour prend l’essor,
Et ses légères bulles d’or
Montent dans mon cerveau qui fume.


O capiteux bouquet du vin,
Haleine des grappes écloses !
Pourquoi ne suis-je au temps divin
Des antiques métamorphoses ?
Je voudrais comme un dieu subtil
Me mêler aux sèves d’avril,
Me fondre dans l’âme des choses !…

Dans mon verre plein de liqueur,
Le ciel étoilé se reflète.
O joyeuse ivresse du cœur,
Claire ivresse, chère au poète,
Prends-moi sur ton aile, et fuyons
Au pays des illusions,
A travers la nuit violette !

Est-ce un rêve des soirs d’été ?
Ou la vigne en fleur, cette fée,
D’un baiser m’a-t-elle enchanté ?…
Son odeur me vient par bouffée,
Et je crois dans l’obscur chemin
Voir la Vendange, serpe en main,
Pieds nus et robe dégrafée.

Les coteaux sont pleins de bruits sourds
Qu’un limpide écho me renvoie ;
Sous la charge des raisins lourds
Le vigneron chancelle et ploie ;
La cuve dans le vendangeoir
Boût, et le vin sort du pressoir
Comme un vermeil ruisseau de joie.

Le pur sang des raisins pourprés
Exhale partout son haleine ;
Les bruns vendangeurs enivrés
S’en vont bondissant par la plaine,
Et l’on entend dans les ravins
Comme un chœur de jeunes sylvains
Dansant autour du vieux Silène…


Mon verre est vide. Au ciel la nuit poursuit son vol,
Et toujours cette odeur pénétrante m’arrive
Avec le chant lointain du dernier rossignol
Et les premiers cris de la grive.

Je m’endors, et tandis que le pâle matin,
Frissonnant, sur le front des collines se lève,
La fleur des pampres verts et le bouquet du vin
Embaument l’azur de mon rêve.


AMOURS ÉTERNELLES.


Quand les soleils tombans du soir
Dardent au faîte du miroir
Un rayon de lumière oblique,
Parmi des flots d’atomes d’or
Le vieux trumeau sourit encor
Au grand salon mélancolique.

Dans un cadre à biseau doré
On voit, à la marge d’un pré,
Le berger près de sa bergère.
Leurs clairs regards sont attendris,
Et sur leurs fronts les saules gris
Font trembler une ombre légère.

Les troupeaux broutent le gazon.
Vers les lointains de l’horizon,
Un fin brouillard bleu s’évapore ;
Le berger d’un air langoureux
Module un soupir amoureux
Sur sa flûte de buis sonore.

Et devant ce couple ingénu
On rêve d’un monde inconnu,
Où les cœurs épris et fidèles
Ignorent les tristes revers
Et tous les lendemains amers
De nos pauvres amours mortelles.

Le beau flûteur n’est jamais las.
Sa bergère ne cesse pas
D’écouter la flûte câline ;
Aux oreilles des curieux,
Les doux accens mélodieux
N’arrivent pas… On les devine.

O mystérieuses chansons,
Volupté magique des sons
Entendus au travers d’un rêve ! ..
Berger, sur ta flûte de buis
Tu répéteras jours et nuits
Cet air qui jamais ne s’achève.

Bergère, ton sourire frais
N’abandonnera plus jamais
Les coins de tes lèvres mignonnes,
Et vous, grands saules frisonnans,
Malgré les hivers survenans,
Vous ne perdrez plus vos couronnes !

A vos pieds, aux jours de printemps,
Tous deux vous avez en cent ans
Vu passer des couples sans nombre ;
Tous deux vous avez écouté
Maint baiser d’amour répété
Par l’écho du salon plein d’ombre ;

Et quand les amans d’aujourd’hui
Dormiront, le front plein d’ennui,
Sous la pierre des sépultures,
Le berger dans son cadre d’or
Saluera de sa flûte encor
Les amans des saisons futures.

ANDRE THEURIET.