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Poésies complètes de Jules Laforgue/Complainte des Blackboulés

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Léon Vanier, libraire-éditeur (p. 71-73).

COMPLAINTE
des blackboulés


« Ni vous, ni votre art, monsieur. » C’était un dimanche,
Vous savez où.
À vos genoux,
Je suffoquai, suintant de longues larmes blanches.

L’orchestre du jardin jouait ce « si tu m’aimes »
Que vous savez ;
Et je m’en vais
Depuis, et pour toujours, m’exilant sur ce thème.

Et toujours, ce refus si monstrueux m’effraie
Et me confond
Pour vous au fond,
Si Regard-Incarné ! si moi-même ! si vraie !


Bien. — Maintenant, voici ce que je vous souhaite,
Puisque, après tout,
En ce soir d’août,
Vous avez craché vers l’Art, par-dessus ma tête.

Vieille et chauve à vingt ans, sois prise pour une autre,
Et sans raison,
Mise en prison,
Très loin, et qu’un geôlier, sur toi, des ans, se vautre.

Puis, passe à Charenton, parmi de vagues folles,
Avec Paris
Là-bas, fleuri,
Ah ! rêve trop beau ! Paris où je me console.

Et demande à manger, et qu’alors on confonde !
Qu’on croie à ton
Refus ! et qu’on
Te nourrisse, horreur ! horreur ! horreur ! à la sonde.

La sonde t’entre par le nez. Dieu vous bénisse !
À bas, les mains !
Et le bon vin,
Le lait, les œufs te gavent par cet orifice.


Et qu’après bien des ans de cette facétie,
Un interne (aux
Regards loyaux !)
Se trompe de conduit ! et verse, et t’asphyxie.

Et voilà ce que moi, guéri, je vous souhaite,
Cœur rose, pour
Avoir un jour
Craché sur l’Art ! l’Art pur ! sans compter le poète.