Poésies de Marie de France (Roquefort)/Lai du Chèvrefeuille

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Poésies de Marie de France, Texte établi par B. de RoquefortChasseriauEd. Roquefort, tome 1. (p. 388-399).

LAI DU CHÈVREFEUILLE.



J’aurai beaucoup de plaisir à raconter le Lai du Chèvrefeuille, mais je veux auparavant vous apprendre pourquoi il fut fait. Vous saurez donc que je l’ai entendu réciter plusieurs fois et que je l’ai même trouvé en écrit. Je parlerai de Tristan[1] de sa mie Yseult la blonde[2], de leur amour extrême qui leur causa tant de peines, et de leur mort qui eut lieu le même jour[3]. Le Roi Marc[4] fort irrité contre son neveu, le chassa de son royaume parce qu’il aimoit la reine, dont il étoit tendrement aimé. Tristan revint dans le Southwales[5] sa patrie, où il demeura pendant une année. L’éloignement de sa belle, l’ennui de l’absence, le conduisoient insensiblement au tombeau. Ne vous étonnez pas de l’état du chevalier, tous ceux qui aiment loyalement ressentent les mêmes douleurs quand ils éprouvent des maux pareils. Pour dissiper son chagrin, Tristan quitte sa patrie et se rend dans la Cornouailles, province que la belle Yseult habitoit. Voulant se dérober à tous les regards, il habitoit une forêt, de laquelle il ne sortoit que le soir ; et quand venoit la nuit, il alloit demander l’hospitalité à des paysans, puis s’informoit près d’eux des nouvelles de la ville et de la cour, et de ce que faisoit le roi. Ceux-ci lui répondirent qu’ils avoient entendu dire que les barons bannis de la cour, s’étoient réfugiés à Tintagel ; que le roi, aux fêtes de la Pentecôte, tiendroit dans cette ville une cour plénière[6] extrêmement belle, où l’on devoit beaucoup s’amuser, enfin que la reine devoit y assister.

Tristan fut d’autant plus enchanté de ce qu’il venoit d’apprendre, que la reine devoit infailliblement traverser la forêt pour se rendre à Tintagel. En effet, le roi et son cortège passèrent le lendemain. Yseult ne devoit pas tarder à venir ; mais comment lui apprendre que son amant est si près d’elle ? Tristan coupe une branche de coudrier, la taille quarrément et la fend en deux, sur chaque côté de l’épaisseur il écrit son nom avec un couteau, puis met les deux branches sur le chemin, à peu de distance l’une de l’autre. Si la reine aperçoit le nom de son ami, ainsi que cela lui étoit déja arrivé, il n’y a pas de doute qu’elle ne s’arrête. Elle devineroit sur-le-champ qu’il avoit long-temps attendu pour la voir. D’ailleurs elle ne peut ignorer que Tristan ne peut vivre sans Yseult, comme Yseult ne peut vivre sans Tristan. Il vous souvient, disoit-il en lui-même, de l’arbre au pied duquel est planté du chèvrefeuille. Cet arbuste monte, s’attache et entoure les branches. Tous deux semblent devoir vivre longtemps, et rien ne paroît pouvoir les désunir. Si l’arbre vient à mourir, le chèvrefeuille éprouve sur-le-champ le même sort. Ainsi, belle amie, est-il de nous. Je ne puis vivre sans vous comme vous sans moi, et votre absence me fera périr.

La reine montée sur un palefroi arrive enfin ; le bâton sur lequel étoit écrit le nom de son ami, frappe ses regards ; elle voit le nom de Tristan qui ne peut être éloigné. Mais comment se dérober à cette suite de chevaliers qui l’accompagne ? Elle fait arrêter le cortège sous prétexte de profiter de la beauté du lieu et de se reposer. Elle défend de la suivre, ses ordres sont exécutés et bientôt elle est loin de sa suite. Son amie Brangien[7], la confidente de ses amours est la seule qui la suive. A peine entrée dans le bois, Yseult vit devant elle celui qu’elle aimoit plus que la vie. Dieu ! quel bonheur, et que de choses à se dire après une aussi longue absence ! Elle lui fait espérer un prompt retour, et d’obtenir sa grace auprès du roi son époux. Combien j’ai souffert de votre exil ! Mais, cher ami, il est temps de nous quitter et je ne le puis sans répandre des pleurs. Adieu, je ne vis que dans l’espérance de vous revoir bientôt. Yseult alla rejoindre sa suite, et Tristan retourna dans le pays de Galles, où il demeura jusqu’à son rappel. De la joie qu’il avoit éprouvée en voyant son amie, et du moyen qu’il avoit inventé à cet effet, de la promesse qu’elle lui avoit faite, de tout ce qu’elle lui avoit dit, Tristan qui pinçoit supérieurement de la harpe en fit un Lai nouveau. Les Anglois le nomment Goatleaf[8] et les François le Chevrefeuille.

Voici la vérité de l’aventure que vous venez d’entendre et que j’ai mise en vers.


LAI DU CHEVREFOIL.



Assez me plest è bien le voil,
Del’ Lai qu’hum nume Chevrefoil
Que la vérité vus en cunt
Purquoi il fut fet è dunt,
Plusurs le m’unt cunté è dit,
E jeo l’ai trové en escrit.
De Tristam è de la Reïne,
De lur amur qui tant fu fine,
Dunt il éurent mainte dolur,
E puis mururent en un jur.

Li Reis Markes esteit curucié
Vers Tristam sun nevuz irié ;
De sa tère le cungéa,
Pur la Reïne qu’il ama.
En sa Cuntrée en est alez,
En Suht-wales ù il fu nez ;
Un an demurat tut entier,
Ne pot arière repeirier,
Mès puis se mist en abandun,
De mort è de destructiun.
Ne vus esmerveilliez néent,
Kar ki eime mut léalment
Mut est dolenz è trèspensez,
Quant il n’en ad ses volentez.
Tristam est dolent è trespensis,
Por ceo s’en vet de sun païs :
En Cornuwaille vait tut dreit,
La ù la Reïne maneit ;
En la forest tut sul se mist,
Ne voleit pas que hum le vist.
En la vesprée s’en eisseit,

Quant tens de herberger esteit,
Od païsans, od povre gent,
Preneit la nuit herbergement :
Les noveles lur enquereit,
Del’ Rei cum il se cunteneit ;
Ceo li dient qu’il unt oï
Que li Barun èrent bani.
A Tintagel deivent venir,
Li Reis i veolt sa Curt tenir,
A Pentecuste i serunt tuit,
Mut i avera joie è déduit.
E la Reïne i sera ;
Tristam l’oï, mut se haita,
Ele ne porrat mie aler
K’il ne la veie trespasser.
Le jur que li Rei fu méuz,
E Tristam est al bois venuz,
Sur le chemin que il saveit
Que la Reine passer deveit,
Une codre trencha parmi,
Tute quarreïe l’a fendi
Quant il ad paré le bastun,
De sun cutel escrit sun nun,
De la Reine s’aparceit,
Qui mut grant garde empreneit ;
Autre-feiz li fu avenu,
Que si l’aveit aparcéu,
De sun Ami bien conustra,

Le bastun quant ele le vera.
Ceo fu la somme de l’escrit
Que il l’aveit mandé è dit,
Que lunges ot ilec esté
E atendu è surjurné,
Por atendre è por saver,
Coment il l’a péust véer ;
Kar ne pot nent vivre sanz li,
D’euls deus fu-il tut autresi,
Cume del’ Chevrefoil esteit,
Ki à la codre se preneit.
Quant il est si laciez è pris ;
E tut entur le fust s’est mis,
Ensemble poient bien durer
Mès ki puis les volt désevrer,
Li codres muert hastivement,
E Chevrefoil ensemblement ;
Bele amie si est de nus
Ne vus sanz mei, ne mei sanz vus.
La Reïne vait chevachant,
Ele esgardat tut un pendant,
Le bastun vit bien l’aperceut,
Tutes les lettres i conut.
Les Chevaliers qui la menoent,
Qui ensamble od li erroent
Si cumanda tuz arester,
Descendre vot è reposer.
Cil unt fait sun comandement,

 
Ele s’en vait luinz de sa gent :
Sa Meschine apelat à sei,
Brenguein qui fu de bone fei.
Del’ chemin un poi s’esluina,
Dedenz le bois celui trova,
Qui plus l’amot que rien vivant ;
Entre eus meinent joïe grant
A lui parlat tut à leisir,
E ele li dit sun pleisir.
Puis li mustra cum faitement,
Del Rei aurat acordement.
E que mut li aveit pesé
De céo qu’il ot sun cungié :
Par encusement l’aveit fait,
A-tant s’en part sun Ami lait.
Mès quant ceo vient al désevrer,
Dunc comencent-ils à plurer.
Tristam à Wales s’en r’alla
Tant que sis Uncles le manda.
Por la joie que il ot éue
De s’Amie qu’il ot véue,
E por ceo qu’il aveit escrit
Si cum la Reïne l’ot dit,

Por les paroles remembrer
Tristam ki bien saveit harper,
En aveit feit un nuvel Lai
Asez brèvement le numerai.
Gotelef l’apelent en Engleis,
Chevrefoil le nument en Franceis ;
Dit vus en ai la vérité
Del’ Lai que j’ai ici cunté.

  1. Tristan de Léonois, chevalier de la table-ronde, étoit fils de Méliadus, roi de Léon, dans la petite Bretagne, et d’Ysabelle de Cornouailles. Le roman de Tristan est peut-être l’ouvrage le plus agréable de notre ancienne littérature. La traduction en prose françoise faite dans le xiie siècle est due à Luces du Gast, seigneur Normand, qui demeuroit à Salisbury. Le célèbre poëte Chrestien de Troyes, mit cet ouvrage en vers, et ce travail est malheureusement perdu. Deux autres poëtes Anglo-Normands, Thomas Rymer ou de Learmont et Thomas d’Ercildoune, l’ont également traduit en vers françois. M. Francis Douce, aussi connu par sa riche bibliothèque que par ses manières généreuses, possède un assez long fragment de cette version. Voy. Ritson, loc. cit., tom. III, p. 325. Tressan, Roman de Tristan ; Glossaire de la Langue Romane, tom. II , p 7S0 ; Etat de la Poésie Françoise dans les xiie et xiiie siècles, p. 145—153 et 471. M. Creuzé de Lessert, poëme des Chevaliers de la Table-Ronde, préface, etc.
  2. Yseult la Blonde, fille d’Argius, roi d’Irlande, et femme de Marc, roi de Cornouailles, oncle de Tristan. Elle fut surnommée la blonde pour ne pas la confondre avec Yseult aux blanches mains, fille de Houel, roi de la petite Bretagne, et femme de Tristan. La première avoit pour frère le chevalier le Morhoult, et la seconde, le chevalier Kéhédin.
  3. Voy. les Chevaliers de la Table Ronde, xxe chant.
  4. Marc, roi de Cornouailles, oncle de Tristan, et mari d’Yseult la Blonde.
  5. Dans la Galles méridionale ; il se pourroit que ce pays ait été le lieu de la naissance de Tristan. On sait que sa mère essuya beaucoup de disgrâces de la part de son mari, qui la chassa de chez lui quoiqu’elle fut enceinte. Elle mourut dans une forêt, peu de temps après avoir donné le jour à Tristan.
  6. Grande assemblée qui se tenoit ordinairement aux trois ou quatre grandes fêtes de l’année. Pendant sa tenue le roi portoit toujours la couronne sur sa tête. Voyez le Grand d’Aussy, Fabliaux et Contes, in-8°, tom. I, p. 25.
  7. Confidente et l’amie d’enfance d’Yseult la blonde, à laquelle elle donna une grande marque de son attachement.
  8. Voy. ci-dessus notice sur les Lais, p. 11 note 3.