Poétique (trad. Ruelle)/Chapitre 24

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Traduction par Charles-Émile Ruelle.
(p. 58-62).
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CHAPITRE XXIV


Comparaison de l’épopée avec la tragédie. — Nombreux mérites d’Homère.


I. Il y a nécessairement autant d’espèces d’épopée que de tragédie ; car elle est nécessairement simple, complexe, morale ou pathétique. Elle a autant de parties, à part la mélopée et la mise en scène, car elle demande des péripéties, des reconnaissances (des mœurs)[1] et des événements pathétiques ; elle exige aussi la beauté des pensées et du beau style. Tous ces éléments, Homère les a mis en usage et pour la première fois, et dans les conditions convenables.

II. En effet, chacun de ces deux poèmes constitue, l’Iliade une œuvre simple et pathétique, l’Odyssée une œuvre complexe — les reconnaissances s’y rencontrent partout, — et morale. De plus, par le style et par la pensée, il a surpassé tous les poètes.

III. Ce qui fait différer l’épopée (de la tragédie), c’est l’étendue de la composition et le mètre. La limite convenable de son étendue, nous l’avons indiquée : il faut que l’on puisse embrasser dans son ensemble le commencement et la fin ; et c’est ce qui pourrait avoir lieu si les compositions étaient moins considérables que les anciennes et en rapport avec le nombre des tragédies données dans une représentation.

IV. L’épopée a, pour développer son étendue, des ressources variées qui lui sont propres, attendu que, dans la tragédie, l’on ne peut représenter plusieurs actions dans le même moment, mais une seule partie à la fois est figurée sur la scène et par les acteurs ; tandis que dans l’épopée, comme c’est un récit, on peut traiter en même temps plusieurs événements au moment où ils s’accomplissent. Quand ils sont bien dans le sujet, ils ajoutent de l’ampleur au poème ; ils contribuent ainsi à lui donner de la magnificence, à transporter l’auditeur d’un lieu dans un autre et à jeter de la variété dans les épisodes ; car l’uniformité, qui a bientôt engendré le dégoût, fait tomber les tragédies.

V. Le mètre héroïque est celui dont l’expérience a fait reconnaître la convenance pour l’épopée Si l’on composait un poème narratif en un ou plusieurs mètres autres que celui-là, on verrait comme ce serait déplacé.

VI. C’est que l’héroïque est le plus posé des mètres et celui qui a le plus d’ampleur ; aussi se prête-t-il le mieux aux noms étrangers et aux métaphores, car la poésie narrative est la plus riche de toutes. Quant au vers ïambique et au tétramètre, ils ont la propriété d’agiter ; l’un convient à la danse, l’autre à l’action dramatique.

VII. Une chose encore plus déplacée, ce serait de mélanger ces mètres, à la façon de Chérémon. Aussi l’on n’a jamais fait un poème de longue haleine dans un mètre autre que l’héroïque. D’ailleurs, comme nous l’avons dit, la nature elle-même enseigne à discerner ce qui lui convient.

VIII. Homère mérite des louanges à bien d’autres titres, mais surtout en ce que, seul de tous les poètes, il n’ignore point ce que le poète doit faire par lui-même. Le poète doit parler le moins possible en personne ; car, lorsqu’il le fait, il n’est pas imitateur.

IX. Les autres poètes se mettent en scène d’un bout à l’autre de leur œuvre ; ils imitent peu et rarement ; mais lui, après un court prélude, introduit bientôt un personnage, homme ou femme, ou quelque autre élément moral, et jamais personne sans caractère moral, mais toujours un personnage pourvu de ce caractère.

X. Il faut, dans les tragédies, produire la surprise, mais dans l’épopée il peut y avoir, plutôt qu’ailleurs, des choses que la raison réprouve (c’est ce qui contribue le plus à la surprise), parce que l’action ne se passe pas sous les yeux. Ainsi les détails de la poursuite d’Hector seraient ridicules à la scène, où l’on verrait d’une part les Grecs s’arrêtant court et cessant de le poursuivre et de l’autre (Achille) leur faisant signe (de s’arrêter) ; mais, dans l’épopée, cet effet n’est pas sensible et la surprise cause du plaisir ; la preuve, c’est qu’en racontant on ajoute toujours, vu que c’est un moyen de plaire.

XI. Homère a aussi parfaitement enseigné aux autres poètes à dire, comme il faut, les choses fausses ; or le moyen, c’est le paralogisme. Les hommes croient, étant donné tel fait qui existe, tel autre existant, ou qui est arrivé, tel autre arrivant, que si le fait postérieur existe, le fait antérieur existe ou est arrivé aussi ; or cela est faux. C’est pourquoi, si le premier fait est faux, on ajoute nécessairement autre chose qui existe ou soit arrivé, ce premier fait existant ; car, par ce motif qu’elle sait être vraie cette autre chose existante, notre âme fait ce paralogisme que la première existe aussi. La scène du bain[2] en est un exemple.

XII. Il faut adopter les impossibilités vraisemblables, plutôt que les choses possibles qui seraient improbables, et ne pas constituer des fables composées de parties que la raison réprouve, et en somme n’admettre rien de déraisonnable, ou alors, que ce soit en dehors du tissu fabuleux. Ainsi Œdipe ne sait pas comment Laïus a péri ; mais la mort de Laïus n’est pas comprise dans le drame ; ainsi, dans Électre, ceux qui racontent les jeux pythiques[3] ou, dans les Mysiens, le personnage muet qui vient de Tégée en Mysie[4].

XIII. En conséquence, dire que la fable serait détruite[5] serait ridicule ; car il ne faut pas, en principe, constituer des fables sur une telle donnée ; mais, si on l’établit ainsi et qu’elle ait une apparence assez raisonnable, on peut y admettre même l’absurde, puisque le passage déraisonnable de l’Odyssée, relatif à l’exposition[6], serait évidemment intolérable si un mauvais poète l’avait traité ; mais Homère a beaucoup d’autres qualités pour dissimuler, en l’adoucissant, l’absurdité de cette situation.

XIV. Il faut travailler le style dans les parties inertes, mais non pas dans celles qui se distinguent au point de vue des mœurs ou de la pensée ; et par contre, un style trop brillant fait pâlir l’effet des mœurs et des pensées.

  1. Addition de Susemihl.
  2. Homère, (Odyssée, XIX, 467.) Euryclée sait qu’Ulysse a été mordu à la jambe (fait passé) ; elle voit une cicatrice à la jambe de l’étranger, à qui elle lave les pieds (fait actuel). Elle en conclut, non faussement si l’on veut, mais gratuitement, que cet étranger doit être Ulysse.
  3. Sophocle (Électre, vers 683 et suiv.)
  4. Voir, sur les Mysiens, la note de Buhle.
  5. Si l’on retranchait les parties non vraisemblables ou non fondées en raison.
  6. Chant XIII, où Ulysse, transporté à Ithaque, est exposé sur le rivage, pendant son sommeil, par les matelots phéaciens qui l’ont amené.