Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre1

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 31-39).
II.  ►

POLIKOUCHKA


NOUVELLE


(1860)




I

— Comme madame l’ordonnera ! Seulement, ils sont bien à plaindre les Doutlov. Tous, ce sont de braves garçons !… Si maintenant nous n’envoyons pas à l’enrôlement un des dvorovoï [1], alors, c’est pour sûr quelqu’un d’entre eux qui devra partir, — disait l’intendant. — Même tout le monde les désigne déjà. Cependant, puisque c’est votre volonté…

Et il remit sa main droite sur sa main gauche, les posa toutes les deux sur son ventre, puis, penchant la tête de côté, il aspira ses lèvres minces en les faisant presque claquer, leva les yeux et se tut avec l’intention évidente de se taire longtemps et d’écouter, sans contredire, toutes les bêtises que madame ne manquerait pas de lui dire.

C’était l’intendant, choisi parmi les dvorovoï. Rasé, en longue redingote (d’une coupe particulière, adoptée par les intendants), ce soir d’automne, il faisait son rapport devant la maîtresse. Selon les conceptions de madame, le rapport consistait à écouter les comptes rendus de ce qui s’était passé à l’exploitation, et à donner des ordres pour les affaires à venir. Selon les conceptions de l’intendant Égor Mikhaïlovitch, le rapport, c’était l’obligation d’être debout sur ses deux jambes, dans un coin, le visage tourné vers le divan, d’écouter un bavardage dépourvu de tout rapport avec les affaires, et, par divers moyens, d’amener madame à répondre bientôt avec impatience : « Bon, bon » à toutes les propositions de Égor Mikhaïlovitch. À présent, il s’agissait du recrutement. Du domaine Pokrovskoïe il fallait envoyer trois recrues. Deux étaient nettement désignées par le sort même, par la coïncidence des conditions familiales, morales et économiques. Sur ces deux recrues il ne pouvait y avoir d’hésitation ni de discussion soit de la part du mir [2], soit de la part de la maîtresse, soit du côté de l’opinion publique.

Le choix de la troisième recrue était discutable. L’intendant voulait protéger les trois Doutlov et envoyer un serf, Polikouchka, père de famille, qui avait une très mauvaise réputation et qu’on avait surpris, plusieurs fois, à voler des sacs, des guides, du foin.

La propriétaire, qui caressait souvent les enfants déguenillés de Polikouchka, et, par des citations de l’évangile, essayait de le remettre dans la bonne voie, ne voulait pas le faire enrôler. D’autre part, elle ne voulait pas de mal aux Doutlov, qu’elle ne connaissait pas et qu’elle n’avait jamais vus ; mais on ne sait pourquoi, elle ne pouvait rien comprendre, et l’intendant ne se décidait pas à lui expliquer carrément qu’à défaut de Polikouchka un Doutlov serait enrôlé. « Mais, je ne veux pas le malheur des Doutlov », — disait-elle avec âme. — « Alors, payez trois cents roubles pour un homme ». Voilà ce qu’il fallait lui répondre. Mais la politique ne l’admettait pas.

Ainsi Égor Mikhaïlovitch s’installait tranquillement, même s’appuyait au mur de façon visible, et gardant sur son visage une expression obséquieuse, commençait à observer le tremblement des lèvres de madame, le mouvement de la ruche de son bonnet dans l’ombre projetée sur le mur et sur les tableaux. Mais il ne trouvait pas du tout nécessaire de pénétrer le sens de ses paroles. Madame parlait beaucoup et lentement.

Chez lui, les contractions d’un bâillement nerveux se dessinaient derrière les oreilles, mais, il le dissimula habilement, et, portant la main à sa bouche, feignit de tousser.

J’ai vu récemment, lord Palmerston, demeurer assis, coiffé de son chapeau, pendant que les membres de l’opposition écrasaient le ministère, et, tout à coup, se lever et répondre par un discours de trois heures à toutes les objections de ses adversaires. J’ai vu cela et ne m’en étonnai pas, car j’avais vu des milliers de fois quelque chose de semblable entre Egor Mikhaïlovitch et sa propriétaire. Avait-il peur de s’endormir, ou lui semblait-il qu’elle s’emportait déjà trop, il transportait le poids de son corps du pied gauche au pied droit et commençait, comme toujours, par sa phrase sacramentelle :

— Comme vous voudrez, madame, seulement… seulement l’assemblée est maintenant chez moi, devant le bureau, et il faut en finir. Dans l’ordre, on dit qu’il faut amener les recrues à la ville avant l’Assomption et les paysans désignent les Doutlov, il n’y en a pas d’autres. Le mir ne garde pas vos intérêts ; ça leur est bien égal que nous ruinions les Doutlov, je sais donc quelle peine ils se sont donnée. Ainsi, depuis que je suis gérant, ils vivent toujours pauvrement. Le vieux, à grand peine, a attendu son neveu, le cadet, et maintenant, il faut de nouveau le ruiner. Et moi, veuillez considérer que je me soucie de vos propres intérêts comme des miens. C’est dommage, madame, comme il vous plaira. Ce ne sont ni mes parents ni mes frères et je n’ai rien reçu d’eux…

— Mais je n’en doute pas, Egor — interrompit la maîtresse ; et aussitôt elle pensa qu’il était acheté par les Doutlov.

— … Mais ils ont la meilleure cour de Pokrovskoié ; ce sont des paysans craignant Dieu, travailleurs, le vieux, pendant trente ans, a été marguillier ; il ne boit pas de vin, ne jure jamais et va aux offices (l’intendant connaissait le point sensible) ; et le principal, c’est qu’il n’a que deux fils, les autres sont des neveux. Le mir les désigne, et, à vrai dire, ceux qui ont deux travailleurs devraient tirer au sort. Les autres, même ceux qui ont trois fils, se sont séparés, et maintenant ils ont raison : et ceux-ci doivent souffrir à cause de leur vertu.

Ici, madame ne comprit déjà plus rien. Elle ne comprenait pas ce que signifiait le « sort de deux travailleurs», « la vertu » ; elle n’entendait que des sons et observait les boutons de nankin de la redingote de l’intendant. Le bouton supérieur, qu’il boutonnait sans doute moins souvent, était solidement attaché, ceux du milieu pendaient déjà tout-à-fait et demandaient depuis longtemps à être recousus. Mais, comme chacun sait, pour les conversations, surtout pour les conversations d’affaires, il n’est pas nécessaire de comprendre tout ce qu’on vous dit, il suffit de se rappeler ce qu’on veut dire soi-même. Ainsi faisait madame.

— Pourquoi ne pas vouloir comprendre, Egor Mikhaïlovitch ? — dit-elle. — Je ne désire pas du tout qu’un Doutlov soit soldat. Tu me connais assez, il me semble, pour savoir que je fais tout ce que je peux pour aider mes paysans et que je ne veux point leur malheur. Tu sais que je suis prête à tout sacrifier pour me débarrasser de cette triste nécessité et ne donner ni Doutlov, ni Khoruchkine. (Je ne sais pas s’il vint en tête à l’intendant que pour se débarrasser de cette triste nécessité il ne fallait pas sacrifier tout, mais seulement trois cents roubles, en tout cas, il pouvait facilement y penser.) Je te dirai simplement une chose : à aucun prix je n’enverrai Polikeï. Lorsqu’après cette affaire de la pendule, qu’il m’avoua lui-même, il me jura en pleurant qu’il se corrigerait, j’ai causé longtemps avec lui, et j’ai vu qu’il était touché et se repentait sincèrement. (« Ah ! elle commence sa chanson », pensa Egor Mikhaïlovitch ; et il se mit à regarder la confiture, qui était mise dans un verre d’eau : est-elle à l’orange ou au citron ?… probablement amère » pensa-t-il). Depuis sept mois il ne s’est pas enivré une seule fois et s’est conduit fort bien. Sa femme m’a dit qu’il était devenu un tout autre homme. Et comment veux-tu que je le punisse maintenant qu’il s’est amendé ? N’est-ce pas affreux d’enrôler un homme qui a cinq enfants et qui est seul à les faire vivre ? Non, ne m’en parle pas, cela vaudra mieux…

Et la dame but quelques gorgées.

Egor Mikhaïlovitch suivit le passage du liquide dans la gorge, et ensuite objecta brièvement et froidement :

— Alors vous ordonnez d’envoyer Doutlov !

La dame frappa des mains.

— Mais pourquoi ne peux-tu pas me comprendre ? Est-ce que je désire le malheur des Doutlov ? Ai-je quelque chose contre eux ? Dieu m’est témoin que je suis prête à faire tout pour eux. (Elle regardait le tableau dans le coin mais se souvint que ce n’était pas l’image de Dieu.) Ça ne fait rien, il ne s’agit pas de cela pensa-t-elle. (C’était étrange que cette fois encore elle ne songeât pas aux trois cents roubles). Mais qu’y puis-je faire ? Sais-je quoi ? comment ? Je ne puis le savoir. Eh bien, je m’en rapporte à toi, tu sais ce que je veux. Fais en sorte que tous soient satisfaits ; que ce soit équitable. Que faire ? Ils ne sont pas les seuls, tous ont des moments pénibles. Mais on ne peut envoyer Polikeï. Comprends donc que ce serait affreux de ma part !

Elle eût parlé encore longtemps, tant elle était animée, mais à ce moment la bonne entra dans la chambre.

— Qu’as-tu, Douniacha ?

— Un paysan vient d’arriver, il veut demander à Egor Mikhaïlovitch s’il ordonne que l’assemblée attende, — dit Douniacha, et elle regarda avec colère Egor Mikhaïlovitch. (Quel diable d’intendant ! pensait-elle. Il a troublé la maîtresse, et maintenant elle ne me laissera pas dormir avant deux heures du matin.)

— Alors, va Egor, et fais pour le mieux.

— J’obéis. (Déjà il ne parlait plus de Doutlov.) Et qui ordonnez-vous d’envoyer pour chercher l’argent du jardinier ?

— Pétroucha n’est-il pas de retour de la ville ?

— Non.

— Et Nicolas, ne peut-il y aller ?

— Mon père est couché, il a mal aux reins, — dit Douniacha.

— Ne voulez-vous pas m’ordonner de partir moi-même demain ? demanda l’intendant.

— Non, on a besoin de toi ici, Egor. (La dame réfléchit.) Combien d’argent ?

— Quatre cent soixante-deux roubles.

— Envoie Polikeï, dit la maîtresse, en regardant résolument le visage d’Egor Mikhaïlovitch.

Egor Mikhaïlovitch, sans desserrer les dents, élargit sa bouche comme en un sourire, et son visage ne broncha pas.

— J’obéis.

— Envoie-le chez moi.

Egor Mikhaïlovitch partit à son bureau.

  1. On appelait dvorovoï, tous les serfs qui n’avaient pas de terre, habitaient dans la cour du seigneur et dans les dépendances, et qui s’occupaient de divers travaux domestiques ; certains seigneurs en avaient quelques centaines et plus.
  2. Assemblée des chefs de famille des paysans du village qui gère les affaires intérieures du village.