Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre11

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 98-103).
◄  X.
XII.  ►


XI

Pendant quelques minutes, il fut impossible de rien distinguer dans le tohu-bohu général. Les gens étaient là en foule. Tous parlaient et criaient à la fois, les enfants et les vieilles pleuraient. Akoulina était sans connaissance. Enfin des hommes, le menuisier et l’intendant qui étaient accourus, montèrent au grenier. La femme du menuisier racontait pour la vingtième fois comment, « sans penser à rien », elle était allée chercher sa pèlerine, avait regardé « comme ça et vu un homme. Je regarde, le bonnet de côté, renversé. Je regarde les pieds, ils se balancent. Le froid me saisit. Est-ce possible ?… un homme s’est pendu et je dois voir cela ! Quand je suis tombée en bas, je ne me rappelais plus moi-même. Et c’est un miracle que Dieu m’ait sauvée ! Vraiment Dieu m’a protégée. On peut le dire : Quelle pente et quelle hauteur ! J’aurais pu me tuer net ! » Les hommes qui montaient racontaient la même chose. Ilitch, en chemise et en caleçon, était pendu à une poutre, avec la corde qu’il avait retirée du berceau. Son bonnet était tombé de côté. Il avait ôté la pelisse et l’armiack, les avait pliés et mis à côté ; ses jambes frôlaient le sol et il ne donnait plus signe de vie. Akoulina, revenue à elle, voulait gravir de nouveau l’escalier, mais on la retint.

— Petite mère, Siomka s’est noyé ! cria tout à coup du coin, la fillette zézeyante.

Akoulina s’élança dans le coin. Le bébé, immobile, était couché sur le dos, au fond du baquet, les jambes inertes. Akoulina l’enleva vivement ; mais l’enfant ne respirait plus, ne remuait pas. Akoulina le jeta sur le lit, et s’appuyant sur les mains, elle éclata d’un rire si fort et si effrayant que Machka, qui s’était d’abord mise à rire, se boucha les oreilles et s’enfuit en pleurant dans le vestibule. Des gens, criant, pleurant, entraient dans le coin. On sortit l’enfant dehors, on se mit à le frotter ; mais tout était inutile. Akoulina, étendue sur le lit, poussait de tels éclats de rire que tous ceux qui l’entendaient en étaient effrayés. Maintenant seulement, en voyant cette foule mélangée d’hommes, de femmes, de vieillards, d’enfants, qui se tenait dans le vestibule, on pouvait se rendre compte quelle masse de gens et de quelle sorte vivaient dans le pavillon de la cour.

Tous se remuaient, parlaient beaucoup, pleuraient, et personne ne faisait rien. La femme du menuisier trouvait toujours quelqu’un qui n’avait pas entendu son histoire et racontait de nouveau comment sa sensibilité avait été frappée de ce spectacle inattendu et comment Dieu l’avait sauvée d’une chute dans l’escalier. Le vieux sommelier, en camisole de femme, racontait que du temps du feu maître, une femme s’était noyée dans l’étang. Le gérant envoya chercher le policier, le prêtre, et désigna une garde. La fillette d’en haut, Axutka, les yeux grands ouverts, regardait tout le temps le trou du grenier, et bien qu’elle n’y vît rien, elle ne pouvait en détacher ses regards et partir chez la maîtresse. Agafia Mikhaïlovna, l’ancienne femme de chambre de la vieille dame, demandait du thé pour calmer ses nerfs et sanglotait. La vieille Anna, de ses mains expertes, grasses, imprégnées d’huile d’olive, arrangeait le bébé sur la petite table.

Des femmes se tenaient autour d’Akoulina et la regardaient en silence. Les enfants, serrés dans le coin, regardaient leur mère ; d’abord ils crièrent puis se turent et se rencoignèrent encore plus. Des gamins et des paysans se heurtaient près du perron et, le visage effrayé, regardaient par la porte et la fenêtre, ne voyant et ne comprenant rien, et se demandant ce qu’il y avait. L’un disait que le menuisier avait, d’un coup de hache, coupé la jambe de sa femme ; l’autre, que la blanchisseuse venait d’accoucher de trois enfants ; un troisième disait que la chatte du cuisinier, devenue enragée, avait mordu des gens. Mais enfin, la vérité se répandit peu à peu et arriva jusqu’aux oreilles de la maîtresse. Il semble même qu’on ne l’avait pas préparée. Le grossier Egor, lui raconta nettement toute l’histoire, et Madame en eut les nerfs si troublés que de longtemps elle ne put se remettre. La foule commençait à se calmer. La femme du menuisier avait allumé le samovar et donnait le thé, mais les étrangers, à qui il n’en était pas offert, trouvèrent inconvenant de rester plus longtemps. Les gamins commençaient à se battre près du perron. Tous savaient déjà ce qui était arrivé et, en se signant, se dispersaient, quand, tout à coup, on entendit : « Madame ! Madame ! » et tous, en se taisant, se rangèrent de nouveau, pour lui livrer passage. Mais tous aussi voulaient voir ce qu’elle allait faire. Madame, pâle, en larmes, pénétra dans le vestibule, puis sur le seuil du logis d’Akoulina. Des dizaines de têtes se serraient et regardaient dans la porte. Une femme enceinte était tellement serrée qu’elle cria, mais aussitôt, profitant de cette circonstance, elle se faufila devant. Et comment ne pas regarder Madame dans le coin d’Akoulina ? Pour les serfs c’était la même chose que le feu d’artifice à la fin de la représentation. C’était bien quand on allumait le feu d’artifice : alors c’était bien que Madame, en soie et en dentelles, entrât dans le coin d’Akoulina. Madame s’approcha d’Akoulina et lui prit la main. Akoulina la retira brusquement.

Les vieux domestiques hochaient la tête d’un air peu approbateur.

— Akoulina, tu as des enfants, aie pitié d’eux, — dit madame.

Akoulina éclata de rire et se leva.

— Mes enfants sont tout d’argent, tout d’argent… Je ne tiens pas de papiers, — murmurait-elle très vite. — Je disais à Ilitch, ne prends pas de papiers, et voilà : on l’a graissé, on l’a graissé de goudron. Du goudron et du savon, madame, et tous les poux, tant qu’il y en aura, s’en iront tout de suite. — Et de nouveau, elle éclatait de rire.

Madame se tourna, et demanda qu’on allât chercher l’infirmier et de la moutarde. « Donnez de l’eau froide » ; et elle-même se mit à chercher de l’eau.

Mais en apercevant le cadavre de l’enfant devant qui était la vieille Anna, Madame se détourna, et tous la virent se couvrir de son fichu et pleurer. Et la vieille Anna (c’est dommage que la maîtresse ne l’ait pas vue, elle l’eût appréciée, et du reste c’était fait dans cette intention) couvrit l’enfant d’un morceau de toile ; de sa main grossière, habile, elle rangea les petites mains, et hocha la tête, pinça les lèvres, cligna les yeux et soupira d’une telle façon que chacun pouvait voir son bon cœur. Mais Madame ne le vit pas et ne pouvait rien voir. Elle sanglotait, prise d’une crise nerveuse ; on la fit sortir sous le bras et on l’emmena de la maison. « Elle ne pouvait faire plus », pensèrent plusieurs, et ils se dispersèrent chez eux.

Akoulina riait toujours davantage et divaguait. On la conduisit dans une autre chambre ; on lui fit une saignée, on lui mit des sinapismes et de la glace sur la tête ; mais elle ne comprenait toujours rien ; elle ne pleurait pas ; elle riait, disait et faisait de telles choses que les braves gens qui la soignaient ne pouvaient s’empêcher de rire.