Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre14

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 118-122).
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XIV

Une fois dehors, Doutlov s’éloigna de la route, vers les tilleuls, puis il enleva sa ceinture pour prendre plus aisément sa bourse, et, il y mit son argent. Ses lèvres se remuaient, s’allongeaient et s’élargissaient, bien qu’il ne prononçât pas un son. Après avoir rangé l’argent et remis sa ceinture, il se signa, et s’en alla, comme un homme ivre, en faisant des zigzags sur la route, tellement il était occupé par les idées qui emplissaient sa tête. Tout à coup, il aperçut devant lui un paysan qui venait à sa rencontre. Il appela : c’était Efime qui, un bâton à la main, gardait le pavillon.

— Eh ! l’oncle Sémion ! — prononça joyeusement Efime en s’approchant de lui. (Efime avait peur d’être seul.) — Eh bien ! Avez-vous conduit les recrues, l’oncle !

— Oui. Que fais-tu ?

— Mais on m’a mis ici, pour garder Ilitch, le pendu.

— Où est-il ?

— Voilà, dans le grenier. On dit qu’il est pendu, — répondit Efime, en montrant avec son bâton, le toit sombre du pavillon.

Doutlov regarda dans la direction de la main, et bien qu’il n’y vit rien, il fronça les sourcils, cligna des yeux et hocha la tête.

— L’inspecteur de police est arrivé, — dit Efime, — le cocher me l’a dit. On le retirera tout à l’heure. C’est terrible la nuit, l’oncle. À aucun prix, je n’irais là-haut, la nuit, si l’on m’ordonnait d’y monter. Egor Mikhaïlovitch me battrait à mort, que je n’y monterais pas.

— Quel péché ! Quel péché ! — prononça Doutlov, évidemment, par convenance ; mais il ne pensait pas du tout à ce qu’il disait et voulait continuer son chemin. Mais la voix d’Egor Mikhaïlovitch l’arrêta :

« — Eh ! gardien, viens ici ! — criait du perron, Egor Mikhaïlovitch. »

Efime répondit.

— Eh ! quel paysan cause là-bas avec toi ?

— Doutlov.

— Viens, toi aussi Sémion, viens.

En s’approchant, Doutlov aperçut, dans la lumière de la lanterne que portait le cocher, Egor Mikhaïlovitch et un fonctionnaire de petite taille, avec un chapeau à cocarde et un manteau. C’était l’inspecteur de police.

— Voilà, le vieux ira aussi avec nous, — dit Egor Mikhaïlovitch en l’apercevant.

Le vieux avait peur, mais il n’y avait pas à reculer.

— Eh toi, Efimka, toi un jeune garçon, cours au grenier où il s’est pendu, arrange l’escalier pour que sa seigneurie puisse passer.

Efimka, qui ne voulait à aucun prix s’approcher du pavillon, y courut en faisant autant de bruit avec ses lapti que s’il eût traîné des poutres.

Le policier frappa le briquet et alluma sa pipe.

Il habitait à deux verstes, et venait d’être sévèrement réprimandé par son chef pour ivrognerie, c’est pourquoi, il se trouvait dans un accès de zèle. Arrivé à dix heures du soir, il voulait examiner aussitôt le pendu. Egor Mikhaïlovitch demanda à Doutlov pourquoi il se trouvait ici. En montant, Doutlov raconta au gérant l’histoire de l’argent trouvé et la décision de Madame.

Doutlov ajouta qu’il était venu demander la permission d’Egor Mikhaïlovitch. Le gérant, à l’horreur de Doutlov, demanda l’enveloppe et l’examina. Le policier prit aussi l’enveloppe et, sèchement, brièvement, demanda des détails.

— L’argent est perdu, » pensait déjà Doutlov.

Mais le policier le lui remit.

— Il en a de la veine, ce gaillard ! — dit-il.

— Ça lui tombe à pic — dit Egor Mikhaïlovitch. Il devait enrôler son neveu, maintenant il le rachètera.

— Ah ! fit l’inspecteur de police en s’avançant.

— Tu rachèteras Ilia ? demanda Egor Mikhaïlovitch.

— Comment le racheter ? Y aura-t-il assez d’argent ? Et puis, il est peut-être trop tard ?

— Comme tu voudras, — dit le gérant. Et tous deux suivirent le policier.

Ils s’approchèrent du pavillon. Dans le vestibule les gardes puanteux attendaient avec une lanterne. Doutlov les suivit. Les gardes avaient un air confus qui devait se rapporter à l’odeur qu’ils venaient de produire car ils n’avaient rien fait de mal. Tous se turent.

— Où ? demanda le policier.

— Ici, — chuchota Egor Mikhaïlovitch ; — Efimka, tu vas passer devant avec la lanterne.

Efimka, en haut, arrangeait déjà les planches et semblait avoir perdu toute peur. Et enjambant deux ou trois marches à la fois, le visage gai, il grimpa devant, se retournant seulement pour éclairer le policier qui suivait Egor Mikhaïlovitch. Quand ils disparurent, Doutlov, qui avait déjà le pied sur la marche, soupira et s’arrêta. Deux minutes après, les pas s’arrêtaient dans le grenier ; évidemment ils s’approchaient du cadavre.

— Oncle ! Ils t’appellent, — cria Efime par le trou. Doutlov monta. À la lumière de la lanterne on ne voyait du policier et d’Egor Mikhaïlovitch que le haut du corps. Derrière eux se trouvait encore quelqu’un qui tournait le dos, c’était Polikeï. Doutlov enjamba la poutre, et, en se signant, s’arrêta.

— Tournez-le, — dit le policier.

Personne ne bougea.

— Efimka, tu es jeune, — dit Egor Mikhaïlovitch.

Le jeune garçon enjamba la poutre ; il tourna Ilitch, se mit à côté de lui, regardant de l’air le plus gai, tantôt Ilitch, tantôt le chef de police, de même que celui qui montre un albinos ou Julie Pastrané, regarde tantôt le public, tantôt le sujet exposé, prêt à remplir tous les désirs des spectateurs.

— Retourne encore.

Ilitch fut retourné encore ; son bras se balançait faiblement : les pieds traînaient sur le sol.

— Détachez-le.

— Voulez-vous ordonner de couper la corde, Vassili Borissovitch ? dit Egor Mikhaïlovitch. Mes enfants, donnez une hache.

Il fallut répéter deux fois cet ordre à Doutlov et aux gardiens, et le jeune garçon se comporta avec Ilitch comme avec le corps d’un mouton. Enfin on coupa la corde ; on ôta le cadavre, on le couvrit. Le policier déclara que le médecin viendrait demain et laissa partir les hommes.