Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre15

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 123-138).
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XV

Doutlov, en remuant les lèvres, se dirigea vers son logis. D’abord il avait peur, mais, à mesure qu’il approchait du village, ce sentiment se dissipait et la joie emplissait de plus en plus son âme. Dans le village on entendait des chansons et des voix avinées. Doutlov ne buvait jamais et maintenant se dirigeait tout droit vers la maison. Il était déjà tard quand il entra dans l’izba. Sa femme dormait. Le fils aîné et les petits-fils dormaient sur le poêle, et le second fils, dans un cabinet noir. Seule la femme d’Iluchka ne dormait pas ; en chemise sale, — la chemise de travail, — les cheveux embroussaillés, elle était assise sur un banc et braillait. Elle n’alla pas ouvrir à l’oncle, mais dès qu’il entra dans l’izba, elle se mit à hurler de plus belle et à marmonner. D’après l’opinion de la vieille elle marmonnait supérieurement, bien qu’à cause de sa jeunesse, elle n’en eût beaucoup de pratique.

La vieille se leva et prépara la soupe pour son mari. Doutlov chassa la femme d’Iluchka de la table. « Assez, assez ! » dit-il. Axinia se leva et se coucha sur le banc sans cesser de hurler. La vieille, en silence, disposa la table et se mit ensuite à ranger. Le vieux non plus ne disait pas un mot. Après avoir fait sa prière, il rota, se lava les mains, et, décrochant le boulier, il alla vers le cabinet noir. Là, d’abord il chuchota quelque chose à sa femme, ensuite la vieille sortit et lui, il se mit à faire claquer le boulier, enfin, soulevant une trappe, il descendit dans la cave. Il y remua longtemps. Quand il remonta, l’izba était toute sombre, le copeau ne brillait plus. La vieille, pendant la journée, ordinairement calme et silencieuse, était sur les planches et un ronflement emplissait l’izba. La femme remuante d’Iluchka dormait aussi, et respirait sans bruit. Elle dormait tout habillée sur le banc, et sans rien sous la tête.

Doutlov fit une prière, puis regarda la femme d’Iluchka, hocha la tête, éteignit le copeau, rota encore une fois, grimpa sur le poêle et s’allongea à côté de son petit-fils. Dans l’obscurité, il jeta ses lapti et, allongé sur le dos il regarda les planches au-dessus du poêle, qu’il apercevait à peine, il écouta le bruit des cafards qui se remuaient dans les murs, les soupirs, les ronflements et les bruits du bétail dans la cour. De longtemps il ne put s’endormir. La lune montait ; dans l’izba il faisait plus clair. Il apercevait dans le coin Accinia et quelque chose qu’il ne pouvait bien distinguer ; était-ce l’armiak oublié par son fils, un baquet placé là par sa femme ; était-ce quelqu’un debout ? Endormi ou non, il continuait à examiner… Évidemment l’esprit sombre qui menait Ilitch à cette ténébreuse affaire et dont on avait senti l’approche cette nuit, devait étendre son aile jusqu’au village, jusqu’à l’izba des Doutlov où était cet argent qu’il avait employé pour perdre Ilitch. Du moins Doutlov le sentait ici, et il n’était pas à son aise. Éveillé ou endormi, il apercevait quelque chose qu’il ne pouvait définir. Il se rappelait Iluchka les mains ligotées, le visage d’Accinia et ses murmures, Ilitch avec ses bras ballants. Tout à coup le vieux crut voir passer quelqu’un devant la fenêtre. « Qui est-ce ? Peut-être le starosta ! Comment a-t-il ouvert ? » se dit le vieux en entendant des pas dans le vestibule. « La vieille a peut-être oublié de fermer la porte quand elle est allée dans le vestibule ? » « Le chien hurlait et lui marchait dans le vestibule, — raconta depuis le vieillard — comme s’il cherchait la porte ; il passa devant, se mit à tâter le mur, se heurta contre le baquet qui fit grand bruit ; et de nouveau, il se mit à tâter comme s’il cherchait le loquet. Il le prit, — un frisson passait par le corps du vieux, — tira le loquet et rentra ici, sous la forme d’un homme. — Doutlov savait que c’était lui : Il avait voulu se signer, mais il ne le pouvait pas. — Il s’approcha de la table, tira le tapis, le jeta à terre et grimpa sur le poêle. — Le vieux reconnut les traits d’Ilitch. — Il grinça des dents, ses bras s’agitèrent, il sauta sur le poêle et se jeta sur le vieux pour l’étouffer.

— Mon argent, — prononçait Ilitch.

— Laisse, je ne le ferai plus, — voulait dire Sémion, mais il ne le pouvait articuler.

Ilitch l’étouffait de tout le poids d’une montagne de pierre appuyée sur sa poitrine. Doutlov savait que s’il prononçait une prière il serait délivré, et il savait quelle prière dire, mais il ne pouvait la prononcer. Son petit-fils dormait à côté. L’enfant poussa un cri perçant et pleura : le grand-père le serrait contre le mur. Le cri de l’enfant desserra les lèvres du grand-père : « Que Christ ressuscite, » prononça Doutlov. Il pressa moins fort. « Et que ses ennemis se dispersent… » Il descendit du poêle. Doutlov entendit ses deux pieds frapper sur le sol. Doutlov récitait l’une après l’autre toutes les prières qu’il connaissait. Il alla vers la porte, poussa la table et frappa si fort la porte que l’izba en trembla. Tous dormaient cependant, sauf le grand-père et le petit-fils. Le grand-père récitait des prières et tremblait de tout son corps. Le petit-fils pleurait en s’endormant et se serrait contre le grand-père. De nouveau tout se calmait. Le grand-père était couché sans remuer. Le coq chanta derrière le mur, à l’oreille de Doutlov. Il entendit les ébats des poules ; le jeune coq essayait de chanter après le vieux, et ne le pouvait pas ; quelque chose remuait sur les jambes du vieux. — C’était le chat. Il sauta du poêle, ses pattes molles frappèrent le sol, et il alla miauler près de la porte. Le grand-père se leva, ouvrit la fenêtre. La rue était sombre et sale. Pieds nus, en se signant, il sortit dans la cour des chevaux ; là on sentit que le maître passait : la jument qui était sous l’auvent embarrassait ses pattes dans les brides, renversait sa pitance, et, les pattes levées, tournait attentivement la tête vers son maître. Le poulain était couché sur le fumier. Le grand-père le souleva, arrangea la jument, lui donna à manger et revint à l’izba.

La vieille s’était levée et allumait les copeaux. « Éveille les enfants, j’irai en ville ». Ils allumèrent le cierge de l’icône et tous deux descendirent dans la cave.

Déjà, non seulement chez les Doutlov, mais chez tous les voisins, les feux s’allumaient quand il sortit. Les garçons déjà levés se préparaient. Les femmes entraient et sortaient avec des pots de lait. Ignate attela la charrette. Le deuxième fils graissait l’autre. La jeune femme ne hurlait plus, mais s’arrangeait ; un fichu sur la tête, elle était assise sur un banc, attendant l’heure d’aller en ville faire ses adieux à son mari ! Le vieux paraissait particulièrement sévère. Il mit son caftan neuf, sa ceinture, et, avec tout l’argent d’Ilitch dans son gousset, il partit chez Egor Mikhaïlovitch.

— Plus vite que ça ! cria-t-il à Ignate qui plaçait les roues sur l’axe soulevé et graissé. — Je reviens tout de suite. Que tout soit prêt !

Le gérant, qui venait de se lever, buvait du thé et se préparait à aller en ville pour enregistrer lui-même les recrues.

— Que veux-tu ? demanda-t-il.

— Egor Mikhaïlovitch, je veux racheter le garçon. Faites-moi la grâce. Dernièrement, vous avez dit que vous connaissiez en ville un remplaçant. Conseillez-moi. Moi je ne connais rien.

— Quoi ! As-tu réfléchi ?

— J’ai réfléchi, Egor Mikhaïlovitch. Il est à plaindre : c’est le fils de mon frère. Quel qu’il soit, c’est toujours triste. Cet argent est cause de bien des péchés ! Fais-moi la grâce, donne-moi un conseil, dit-il en saluant très bas.

Comme toujours en pareil cas, Egor Mikhaïlovith, silencieux, se mordit longtemps les lèvres, et, après avoir réfléchi, écrivit deux billets et expliqua ce qu’il fallait faire en ville.

Doutlov rentra chez lui. La jeune femme était déjà partie avec Ignate, et la jument grise, grosse, était attelée et attendait à la porte cochère. Il arracha une branche de la haie, s’enveloppa dans son manteau, s’assit dans la charrette et fouetta sa bête. Doutlov pressait tant la jument que d’un coup elle perdit son ventre [1], et il ne la regardait plus, pour ne pas se laisser attendrir. Il était inquiet à la pensée d’arriver trop tard pour l’enrôlement ; il craignait qu’Ilia ne fût déjà enrôlé et que l’argent du diable ne lui restât entre les mains. Je ne décrirai pas en détails toutes les aventures de Doutlov, je dirai seulement qu’il eut une chance particulière. Chez le propriétaire pour lequel Egor Mikhaïlovitch lui avait donné un billet, il y avait un remplaçant tout prêt, débiteur de vingt-trois roubles, déjà accepté au bureau de l’enrôlement. Le propriétaire voulait pour cet homme quatre cents roubles, et l’acheteur, un petit bourgeois, qui courait déjà depuis trois semaines, proposait trois cents roubles. Doutlov conclut le marché en deux mots : — « Tu prendras trois cent vingt-cinq roubles ? » dit-il en tendant la main, mais avec une telle expression qu’on le voyait prêt à ajouter encore. Le propriétaire ne donnait pas sa main et continuait à demander quatre cents. « Avec vingt-cinq de plus, tu prendras ? » répéta Doutlov en prenant de sa main gauche la main droite du propriétaire, et menaçant de taper. « Tu ne prends pas ?» — « Non !» — « Eh bien, Dieu soit avec toi ! » prononça-t-il tout à coup en frappant la main du propriétaire et se haussant vers lui de tout son corps : — « Soit ! prends avec cinquante. Prépare le reçu, amène le garçon et maintenant les arrhes ? Deux billets rouges, c’est assez ? »

Et Doutlov ôta sa ceinture et tira l’argent. Le propriétaire, bien qu’il n’ôtât pas sa main, ne paraissait pas tout à fait consentir, et sans prendre les arrhes, il marchandait le pourboire et le régal pour le remplaçant.

— Ne fais pas de péché, — dit Doutlov, en lui fourrant l’argent. — Nous mourrons tous ! — fit-il d’un ton si doux et si convaincu que le propriétaire dit :

— Allons-y ! Il frappa encore une fois dans la main, et se mit à prier : « Que Dieu soit avec nous ! » prononça-t-il.

On éveilla le remplaçant qui dormait depuis la beuverie de la veille, et ne savait pas pourquoi on l’avait examiné. Tous allèrent au bureau. Le remplaçant était gai ; il demandait du rhum pour se remettre. Doutlov lui donna de l’argent. Il ne ressentit un peu de peur que dans le vestibule de la chancellerie. Ils y restèrent longtemps ; le vieux propriétaire, en caftan bleu, et le remplaçant en demi-pelisse courte, les sourcils levés, les yeux grands ouverts, chuchotèrent longtemps, cherchant quelqu’un. Ils ôtaient leur chapeau devant chaque scribe, saluaient et, d’un air profond, écoutaient la décision apportée par le scribe que le propriétaire connaissait.

Tout espoir de terminer l’affaire le jour même était perdu et le remplaçant commençait à devenir plus gai et plus libre, quand Doutlov aperçut Egor Mikhaïlovitch. Aussitôt il le salua et se cramponna à lui. Egor Mikhaïlovich s’arrangeait si bien qu’environ trois heures après, le remplaçant, à son grand étonnement et à son grand ennui, était introduit dans la chancellerie, et à la gaieté générale, à commencer par le gardien jusqu’au président, il était déshabillé, rasé, habillé, et on le laissa sortir derrière la porte ; cinq minutes après, Doutlov donnait l’argent et en recevait la quittance puis, disant adieu au propriétaire et au remplaçant, il se rendit au logis du marchand où étaient les recrues de Pokrovskoié. Ilia et sa jeune femme étaient assis dans un coin de la cuisine du marchand. Aussitôt que le vieux entra, ils cessèrent de parler et le fixèrent avec une expression docile et malveillante. Comme toujours, le vieux pria Dieu, ôta sa ceinture, puis tira un papier et appela dans l’izba son fils aîné Ignate et la mère d’Iluchka qui étaient dans la cour.

— Ne fais pas de péchés, Iluchka, — dit-il en s’approchant de son neveu. — Hier soir, tu m’as dit de telles paroles ! Est-ce que je ne te plains pas ? Je me rappelle comment mon frère t’a confié à moi. Si j’avais la force, est-ce que je t’enrôlerais ? Dieu m’a envoyé un bonheur et je n’ai pas hésité. Voici le papier, — dit-il en mettant la quittance sur la table, et l’étalant soigneusement avec ses doigts courbés qui ne se redressaient plus.

Tous les paysans de Pokrovskoié, les ouvriers du marchand et même des étrangers étaient entrés de la cour dans l’izba. Tous devinèrent de quoi il s’agissait, mais personne n’interrompait le discours solennel du vieillard.

— Voici le papier. J’ai donné quatre cents roubles. Ne reproche rien à ton oncle.

Iluchka s’était levé mais ne savait que dire. Ses lèvres tremblaient d’émotion. La vieille mère s’approchait de lui en sanglotant et voulait se jeter à son cou, mais le vieux, lentement, impérieusement, l’écarta de la main et continua à parler.

— Tu m’as dit hier un mot, ce mot, c’est comme si tu m’avais plongé un couteau dans le cœur. En mourant, ton père a ordonné que tu fusses un fils pour moi, et si je t’ai offensé, nous vivons tous dans le péché, n’est-ce pas, frères orthodoxes ? — dit-il, s’adressant aux paysans qui étaient autour d’eux ; — voici ta propre mère et ta jeune femme, et voici la quittance. Au diable soit l’argent ! Et pardonnez-moi, au nom du Christ !

Et en levant le pan de son armiak, il se laissa tomber à genoux et salua bas Iluchka et sa femme. Les jeunes gens s’efforçaient en vain de le retenir. Il ne se leva pas avant d’avoir posé son front sur le sol. Il se secoua et s’assit sur le banc.

La mère et la femme d’Iluchka hurlaient de joie. Un murmure d’approbation courait dans la foule.

— « C’est, selon Dieu, comme ça », — disait l’un.

— « L’argent qu’est-ce que c’est ; pour de l’argent on n’achète pas un garçon », — disait l’autre. —

— « Quelle joie ! un homme juste en un mot ! » exclamait un troisième.

Seuls les paysans enrôlés ne disaient rien ; sans faire de bruit ils sortirent dans la cour.

Deux heures après les deux charrettes des Doutlov quittaient le faubourg de la ville. Dans la première, attelée d’une jument gris mêlé, au ventre enfoncé et tout en sueur, le vieux et Ignate étaient assis. Au fond de la charrette, il y avait des paquets de craquelins et des miches. Dans la charrette, sans conducteur, la jeune femme heureuse et tranquille était assise avec sa belle-mère enveloppée d’un châle. La jeune femme tenait dans son tablier une petite bouteille d’eau-de-vie. Iluchka tournait le dos au cheval. Son visage était rouge ; il se balançait sur le siège en mangeant du pain et causant sans cesse.

Les voix, le bruit des charrettes sur les pavés, l’ébrouement des chevaux, tout se confondait en un son joyeux. Les chevaux agitaient leurs queues, accéléraient leur trot en sentant le chemin de la maison. Les piétons et les gens en voiture remarquaient involontairement cette heureuse famille. À la sortie même de la ville, les Doutlov dépassèrent les recrues.

Les recrues se tenaient en cercle autour d’un cabaret. Une recrue, avec cette expression anti-naturelle que donne à un homme le front rasé, enfonçait sur sa nuque son bonnet gris et jouait habilement de la balalaïka. Un autre, sans bonnet, une bouteille d’eau-de-vie à la main, dansait au milieu du cercle. Ignate arrêta le cheval et descendit pour ficeler la guide. Tous les Doutlov se mirent à regarder curieusement l’homme qui dansait et ils l’applaudissaient avec joie. La recrue semblait ne voir personne, mais sentait grossir le public qui l’admirait, et cela augmentait sa force et son adresse. La recrue dansait très bien. Ses sourcils étaient froncés, son visage rouge, immobile, sa bouche figée dans un sourire qui avait perdu depuis longtemps son expression. Il semblait concentrer toutes les forces de son être à poser le plus rapidement possible un pied après l’autre, tantôt sur le talon, tantôt sur la pointe. Parfois il s’arrêtait soudain, clignait des yeux au joueur de balalaïka, et celui-ci se mettait à faire trembler encore plus rapidement toutes les cordes de l’instrument, et même à frapper des phalanges sur la caisse. La recrue s’arrêtait, mais ne paraissait pas immobile, elle semblait danser.

Tout à coup, il commençait à se mouvoir lentement en secouant les épaules, puis, brusquement, il se soulevait et s’abaissait sur les pointes et se mettait à danser en prissiatka. Les gamins riaient ; les femmes secouaient la tête ; les hommes souriaient et approuvaient.

Un vieux sous-officier se tenait immobile près du danseur. Il semblait dire : « Ça vous étonne, mais moi, il y a longtemps que je connais cela. » Le joueur de balalaïka était visiblement fatigué. Il regardait nonchalamment autour de lui en prenant un accord faux. D’un coup il frappa la caisse et la danse cessa.

— Eh ! Aliocha ! dit le joueur de balalaïka au danseur, en lui désignant Doutlov. — Voilà le parrain ?

— Oui ? Eh ! mon cher ami ! — cria Aliocha, cette même recrue achetée par Doutlov, et qui, les jambes fatiguées, s’était assis et, la tête soulevée, buvait à même une bouteille d’eau-de-vie.

Il s’avança vers la charrette : — Michka, un verre ! Patron, mon cher ami ! en voilà une joie ! — s’écria-t-il en jetant sa tête ivre sur le chariot, et il se mit à régaler d’eau-de-vie et les hommes et les femmes. Les paysans burent, les femmes refusèrent.

— Mes amis ! quel cadeau je vais vous faire ! — dit Aliocha en embrassant les vieilles.

Une marchande était dans la foule, Aliocha s’approcha de son éventaire et jeta tout dans la charrette.

— N’aie pas peur, je paierai, diable ! cria-t-il d’une voix pleurnicheuse ; et tirant sa bourse de sa poche, il la jeta à Michka.

Il était debout, appuyé sur la charrette, ses yeux humides regardaient ceux qui étaient assis là.

— Laquelle est la mère ? — demanda-t-il. — C’est toi, hein ? Je donne aussi pour elle. — Il réfléchit un moment, mit la main dans sa poche, en tira un mouchoir neuf, plié, prit la serviette qu’il avait en guise de ceinture sous son habit, ôta vivement de son cou son fichu rouge tout chiffonné, et jeta le tout sur les genoux de la vieille.

— Prends, je te le donne, dit-il d’une voix de plus en plus basse.

— Pourquoi ? Merci mon cher ! En voilà un bon garçon sans rancune, — dit la vieille au vieux Doutlov qui s’approchait de leur charrette.

Aliocha se tut, puis, comme s’il s’endormait, sa tête se pencha plus bas.

— C’est pour vous que je pars, c’est pour vous que je péris ! — prononça-t-il. — C’est pourquoi je vous fais des cadeaux.

— Je pense qu’il a aussi une mère, — dit quelqu’un dans la foule. — Quel bon garçon !… Malheur !

Aliocha leva la tête.

— J’ai une mère, un père aussi. Tous m’ont abandonné. Écoute, toi, la vieille, — ajouta-t-il en prenant la main de la mère d’Iluchka. — Je t’ai fait un cadeau. Écoute-moi au nom du Christ. Va au village Vodnoié, demande là-bas, la vieille Nikonova, c’est ma mère, tu entends. Dis à cette vieille Nikonova, la troisième izba du bout, près du puits neuf… dis-lui que, Aliocha… c’est-à-dire son fils… musicien !… joue ! cria-t-il. — Et il se remit à danser en marmonnant, et jeta à terre la bouteille qui contenait un reste d’eau-de-vie.

Ignate monta dans la charrette et voulut s’éloigner.

— Adieu ! que Dieu t’aide ! — prononça la vieille en s’enveloppant de sa pelisse.

Aliocha s’arrêta tout à coup.

— Allez au diable ! et ta mère aussi ! cria-t-il, les menaçant des poings fermés.

— Oh mon Dieu ! prononça la mère d’Iluchka en se signant.

Ignate fouetta la jument et les charrettes s’éloignèrent. Aliocha la recrue, se tenait au milieu de la route, et, en serrant les poings, avec une expression de rage sur son visage, il injuriait de toutes ses forces les paysans.

— Pourquoi vous arrêtez-vous ! Allez au diable, les sauvages. Vous n’échapperez pas à ma main, diables ! criait-il.

À ces mots sa voix s’entrecoupa et il tomba lourdement à terre.

Bientôt les Doutlov étaient en plein champ et n’apercevaient plus la foule des recrues.

Quand ils eurent fait cinq verstes au pas, Ignate descendit de la charrette où son père s’était endormi et alla près d’Iluchka.

Tous deux burent la bouteille apportée de la ville. Peu de temps après, Ilia entonna une chanson que les femmes reprenaient. Ignate accompagnait gaîment, en mesure, la chanson. Un chariot de poste courait rapidement à leur rencontre.

Le postillon cria après ses chevaux, quand il croisa les deux charrettes joyeuses. Le postillon regarda, en clignant des yeux, les visages rouges des paysans et des femmes cahotés qui chantaient si gaîment.

  1. Effet produit sur la bête par le surmenage d’une course forcée. Les organes se contractent, et les flancs diminuent, se creusent. (Note de l’éditeur.)