Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre6

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 68-71).
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VI

En effet, Egor Mikhaïlovitch sortait à ce moment de la maison. Les bonnets, l’un après l’autre, se soulevaient, et à mesure que l’intendant s’approchait, l’une après l’autre, apparaissaient des têtes chauves au milieu, devant, des têtes blanches, grises, rousses, brunes, blondes ; peu à peu les voix se calmaient, et enfin, le silence s’établit tout à fait. Egor Mikhaïlovitch était debout sur le perron ; il fit signe qu’il voulait parler. Egor Mikhaïlovitch, dans sa longue redingote, ses mains enfoncées dans les poches de devant, sa casquette rabattue, se tenait les jambes écartées, sur la hauteur, où se levaient les têtes tournées vers lui : les unes vieilles, les autres, jolies, et barbues. Il avait un tout autre air qu’en présence de la dame. Il était majestueux.

— Les enfants ! voici la décision de Madame : elle ne veut envoyer aucun des dvorovoï, et celui que vous choisirez vous-mêmes parmi vous, celui-là partira. Maintenant il nous en faut trois. À vrai dire deux et demi, l’autre moitié comptera comme avance. C’est la même chose, si ce n’est maintenant, ce sera une autre fois.

— C’est connu ! C’est vrai ! disaient les voix.

— Selon moi, continua Egor Mikhaïlovitch, tant qu’à Khorochkine et Vaska Mitukhine, c’est Dieu lui-même qui les a choisis pour être soldats.

— Oui ! C’est sûr ! dirent des voix.

— Le troisième doit être un Doutlov ou quelqu’un parmi les familles de deux travailleurs. Qu’en dites-vous ?

— À Doutlov ! — crièrent les voix. — Les Doutlov sont trois.

Et de nouveau, peu à peu, les cris recommencèrent, et, l’on en revint au carré de potager, au rouet volé dans la cour des maîtres.

Egor Mikhaïlovitch, qui gérait le domaine depuis vingt ans, était un homme intelligent et expert. Il resta debout, écoutant pendant un quart d’heure, et tout à coup, il ordonna à tout le monde de se taire et aux Doutlov de tirer au sort lequel des trois partirait. On coupa des papiers ; Khrapkov, les mit dans un bonnet, les secoua et tira le billet d’Iluchka.

Tous se taisaient.

— C’est à moi, hein ? Montre ça — dit Ilia d’une voix entrecoupée.

Tous se taisaient. Egor Mikhaïlovitch ordonna d’apporter le lendemain l’argent destiné aux recrues : sept kopeks par cour ; puis il déclara l’affaire finie, et il dispersa l’assemblée.

Les bonnets s’enfoncaient sur les nuques ; la foule se mouvait dans un brouhaha de conversations et de pas. L’intendant, resté sur le perron, regardait s’éloigner la foule.

Quand les jeunes Doutlov eurent tourné le coin, il appela le vieux qui s’arrêtait de lui-même, et entra avec lui au bureau.

— Je te plains, vieillard, — dit Egor Mikhaïlovitch, en s’asseyant devant la table. — C’est ton tour. Ne rachèteras-tu pas ton neveu ?

Le vieux, sans répondre, regarda avec importance Egor Mikhaïlovitch.

— Il n’y a rien à faire ! — répondit à son regard Egor Mikhaïlovitch.

— Nous serions heureux de le racheter, mais nous n’avons pas de quoi, Egor Mikhaïlovitch. Nous avons perdu deux chevaux cet été. J’ai marié mon neveu. Évidemment notre sort est tel parce que nous vivons honnêtement. À lui, c’est bon à dire (Il pensait à Riézoune).

Egor Mikhaïlovitch se frotta le visage avec la main et bâilla. Évidemment ça l’ennuyait déjà et il était temps de prendre le thé !

— Eh ! vieux, ne pèche pas, dit-il. Cherche bien à la cave, peut-être trouveras-tu quatre cents roubles ; je t’achèterais un amateur, une merveille. Récemment, un homme m’a demandé.

— En province ? demanda Doutlov.

Il comprenait la ville.

— Eh bien, tu rachèteras ?

— Je serais heureux devant Dieu, mais…

Egor Mikhaïlovitch l’interrompit sévèrement.

— Eh bien, écoute donc, vieux : qu’Iluchka ne tente rien contre lui : quand j’enverrai, aujourd’hui ou demain, qu’il soit prêt sur-le-champ. Tu le conduiras et tu en seras responsable et si, Dieu l’en garde, il lui arrivait quelque chose, j’enverrais ton aîné, tu comprends ?

— Mais on ne peut envoyer un homme pris parmi deux travailleurs, Egor Mikhaïlovitch. C’est pas de chance, — dit-il après un silence : — mon frère est mort soldat et l’on prend encore le fils. Pourquoi m’arrive-t-il un tel malheur ? — fit-il, pleurant presque et prêt à tomber à genoux.

— Eh bien ! va ; on n’y peut rien : c’est l’ordre. Surveille bien Iluchka : tu en es responsable, — dit Egor Mikhaïlovitch.

Doutlov se rendit chez lui en frappant, songeur, les cailloux de la route.