Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre7

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 72-78).
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VII

Le lendemain matin, de bonne heure, une charrette de voyage, celle dont le gérant se servait pour ses courses, stationnait devant le « pavillon » des domestiques. Elle était attelée d’un grand hongre bai appelé, on ne sait pourquoi, Tambour. Annutka, la fille aînée de Polikeï, malgré la pluie aux larges gouttes et le vent froid, était pieds nus à la tête du hongre. Se tenant à distance avec une peur évidente, d’une main elle tenait la bride et, de l’autre, soutenait sur sa tête une camisole d’un jaune verdâtre qui, dans la famille, servait de couverture, de pelisse, de bonnet, de tapis, de pardessus pour Polikeï et encore à beaucoup d’autres usages. Dans le coin, il y avait grand branle-bas. Il faisait encore sombre ; la lumière matinale traversait à peine la fenêtre collée, par ci par là, de papier. Akoulina négligeait, pour le moment, provisions, cuisine, enfants. Les petits, pas encore levés, grelottaient, puisque leur couverture, redevenue habit, était remplacée par le fichu de la mère. Akoulina était occupée à préparer le départ de son mari. La chemise était propre, les bottes, qui comme on dit demandaient à manger, étaient de ce fait l’objet d’un soin particulier. D’abord elle ôta de ses pieds ses gros chaussons de laine, les seuls qu’il y eût à la maison, et les donna à son mari ; ensuite, avec une couverture de cheval, mal gardée à l’écurie et qu’Ilitch avait apportée l’avant-veille dans l’izba, elle réussit à faire des petites pièces pour boucher les trous des chaussures et garantir de l’humidité les pieds d’Ilitch.

Ilitch lui-même, assis et les pieds sur le lit, arrangeait sa ceinture de façon qu’elle n’eût plus l’air d’une corde sale. Et la gamine maligne, bégayante, dans une pelisse qui même mise sur sa tête s’empêtrait dans ses jambes, était envoyée chez Nikita pour lui emprunter son bonnet. Les gens de la cour augmentaient le tohu-bohu en venant demander à Ilitch d’acheter à la ville, pour l’un des aiguilles, pour l’autre, un peu de thé, pour le troisième, de l’huile de ricin, un autre un peu de tabac, la femme du menuisier du sucre ; celle-ci avait déjà réussi à allumer le samovar et, pour enjôler Ilitch, elle lui apporta, dans un bol, la boisson qu’elle appelait du thé ! Nikita ayant refusé de donner son bonnet, il fallait réparer le sien, c’est-à-dire fourrer dedans les petits morceaux d’ouate qui sortaient et pendaient et coudre les trous avec une aiguille de vétérinaire ; les bottes, avec une pièce au mollet ne couvraient pas toute la jambe. Anutka, gelée, laissa échapper Tambour, et Machka, couverte de la pelisse, alla à sa place, puis dut laisser la pelisse, et Akoulina sortit elle-même pour tenir Tambour. Malgré tout cela, Ilitch mit enfin sur son dos tous les vêtements de la famille, ne laissant que la camisole et les savates, puis il s’installa dans la charrette, se serra, arrangea le foin, s’enveloppa une fois de plus, ramena les guides, se serra encore davantage, comme le font les gens sérieux, et partit.

Son gamin, Michka, qui était sur le perron exigeait qu’on le mit en voiture ; la bégayante Machka demanda aussi « qu’on la voitule et qu’elle a chaud sans pelisse ». Polikeï, retenant Tambour, sourit d’un sourire paisible, Akoulina fit monter les enfants, et, en s’inclinant vers lui, tout bas, elle lui rappela son serment de ne rien boire en route. Polikeï emmena les enfants jusque chez le forgeron, là, il les fit descendre, se serra de nouveau, renfonça son bonnet et partit seul, d’un petit trot régulier. Les cahots faisaient trembler ses joues et heurter ses pieds contre le garde-crotte.

Machka et Michka coururent pieds nus à la maison sur la montée glissante, avec une telle rapidité et des cris si aigus qu’un chien, venu de la campagne dans la cour, les regarda, et tout à coup, la queue rabattue, se mit à courir vers la maison en aboyant, et les héritiers de Polikeï en crièrent dix fois plus fort.

Le temps était mauvais, le vent coupait le visage, et tantôt la neige, tantôt la pluie, tantôt le givre commençaient à fouetter la face d’Ilitch, ses mains nues, froides, qu’il cachait avec les guides sous les manches de son armiak, les courroies de l’arc et la vieille tête de Tambour qui rabattait les oreilles et fermait les yeux.

Puis, tout à coup, le ciel s’éclaircit momentanément, on voyait nettement les nuages blanchâtres de neige, et le soleil semblait percer, mais en hésitant et sans joie, comme le sourire de Polikeï lui-même. Malgré cela Ilitch était plongé en d’agréables pensées. Lui qu’on avait voulu déporter, lui qu’on avait menacé du service militaire, lui que le paresseux seul n’injuriait ni ne battait, lui à qui l’on donnait toujours les pires corvées, il était envoyé pour toucher une somme d’argent, beaucoup d’argent, et Madame avait confiance en lui ; il était dans la charrette du gérant, attelée de Tambour, que prenait Madame elle-même ; il allait comme un postier avec deux guides de cuir… Et Polikeï se redressait, rentrait l’ouate qui sortait de son bonnet et se serrait encore davantage. Cependant si Ilitch pensait avoir l’air d’un riche postier, il se trompait.

Chacun sait, il est vrai, que même les marchands qui ont dix mille roubles, vont dans des charrettes avec des guides de cuir ; mais quand même ce n’est pas la même chose. On voit un homme, avec une barbe, en caftan bleu ou noir, seul assis dans sa charrette que conduit un cheval bien nourri ; seulement dès qu’on regarde si le cheval est bien soigné, si le conducteur lui-même est nourri, à sa façon de s’asseoir, d’atteler le cheval, aux ferrures de la charrette, à sa ceinture, on voit tout de suite si le marchand fait le commerce pour des milliers ou pour des centaines de roubles. Tout homme expérimenté, au premier regard jeté sur Polikeï, sur ses mains, sur son visage, sa barbe qu’il laissait pousser depuis peu, sa ceinture, le foin jeté par ci par là dans le caisson, Tambour maigre, les bandes de fer usées, reconnaîtrait aussitôt que c’était un vil serf et non pas un marchand, non un marchand de bestiaux, ni un fermier, ni un homme nanti de milliers, de centaines ou de dizaines de roubles. Mais Ilitch ne pensait pas à cela et se leurrait agréablement. C’était trois demi-milliers de roubles, qu’il rapporterait dans son gousset. S’il voulait, au lieu de ramener Tambour à la maison, il le tournerait vers Odessa, et irait où Dieu le permettrait. Mais il ne fera pas cela. Il rapportera l’argent intact, et dira à Madame qu’il en a déjà porté beaucoup plus. En passant devant le cabaret, Tambour, tendit ses guides à gauche, s’arrêta et se tourna. Mais bien qu’il eût l’argent qu’on lui avait remis pour les achats, Polikeï fouetta Tambour et continua son chemin. Il fit de même à l’autre cabaret et vers midi il descendit de charrette, ouvrit la porte cochère de la maison du marchand où s’arrêtaient tous les serfs de la maîtresse, fit entrer son véhicule, détela le cheval et le mit au râtelier, puis il dîna avec les ouvriers du marchand, sans oublier de raconter le but de son voyage, et, avec la lettre dans le fond de son bonnet, il partit chez le jardinier. Le jardinier, qui connaissait Polikeï, après avoir lu la missive, l’interrogea, non sans un certain air de doute, afin d’être bien sûr qu’il avait l’ordre de rapporter l’argent. Ilitch voulait se fâcher, mais il ne le pouvait pas et sourit seulement. Le jardinier relut encore une fois la lettre et lui remit la somme. Dès que Polikeï eut reçu l’argent, il le mit dans son gousset et revint au logis du marchand. Ni les débits, ni les cabarets, rien ne le séduisait. Il éprouvait dans tout son être une nervosité agréable, il s’arrêtait plusieurs fois devant les boutiques de marchandises tentantes : bottes, armiak, bonnets, indienne et victuailles ; puis après une station, il s’éloignait avec un sentiment agréable : « Je pourrais tout acheter, mais voilà, je ne le ferai pas ». Il entra au bazar pour faire les emplettes dont on l’avait chargé. Il acheta tout et marchanda une pelisse de peau d’agneau pour laquelle on demandait vingt-cinq roubles. Le marchand, on ne sait pourquoi, sur la mine ne jugeait pas Polikeï à même d’acheter la pelisse. mais Polikeï lui montra son gousset et lui dit qu’il pourrait acheter toute sa boutique s’il le voulait, et il exigea qu’on lui essayât la pelisse. Il la secoua, la frotta, souffla sur la fourrure, même s’en imprégna et enfin, avec un soupir, il l’ôta. « Le prix ne me va pas. Si tu veux pour quinze roubles ? » dit-il. Le marchand, furieux, jeta la pelisse sur le comptoir et Polikeï sortit. Tout joyeux il alla à son logis. Après avoir soupé, puis donné l’avoine à Tambour, il grimpa sur le poêle, tira l’enveloppe, l’examina longuement et demanda à un postillon lettré de lire ce qu’elle portait : « Ci inclus mille six cent dix-sept roubles en billets de banque. » L’enveloppe était faite de papier ordinaire, les cachets étaient en cire grise ; l’effigie représentait des ancres : une grande au milieu et quatre petites, une à chaque coin. Sur le côté, il y avait une goutte de cire. Ilitch examina tout, apprit la suscription et même toucha le bout des billets de banque. Il éprouvait un plaisir enfantin à l’idée qu’une si grosse somme était entre ses mains. Il fourra l’enveloppe dans la doublure de son bonnet, l’enfonça sur sa tête et se coucha. Mais même pendant la nuit il se réveilla plusieurs fois et tâta l’enveloppe, et chaque fois en la sentant à sa place il lui était infiniment agréable de se dire que lui, Polikeï, l’humilié, l’offensé, détenait tant d’argent et qu’il le remettrait exactement, aussi exactement que pourrait le faire le gérant lui-même.