Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre8

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 79-86).
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VIII

Vers minuit, les ouvriers du marchand et Polikeï étaient éveillés par un coup dans la porte cochère et par des voix de paysans. C’étaient les recrues qu’on envoyait de Pokrovskoïé. Ils étaient dix : Khoruschkine, Mituchkine et Ilia neveu de Doutlov ; deux remplaçants, le starosta, le vieux Doutlov et les paysans qui conduisaient les charrettes. La veilleuse était allumée dans l’izba ; la cuisinière dormait sur le banc, sous les icônes. Elle bondit et alluma la chandelle. Polikeï s’éveilla aussi et, se penchant hors du poêle, se mit à regarder les paysans qui entraient Tous se signèrent et s’assirent sur les bancs. Tous étaient tout à fait calmes, si bien qu’on ne pouvait reconnaître les recrues. Ils saluèrent, causèrent et demandèrent à manger. Quelques-uns, il est vrai, étaient silencieux et tristes, mais les autres étaient d’une gaîté exubérante ; évidemment ils étaient ivres. Parmi ceux-ci Ilia, qui jusqu’alors n’avait jamais bu.

— Quoi, les enfants ! Voulez-vous souper ou dormir ? demanda le starosta.

— Souper, répondit Ilia en secouant sa pelisse et s’asseyant sur le banc. — Envoie chercher de l’eau-de-vie.

— Non, pas d’eau-de-vie, fit négligemment le starosta ; et de nouveau, s’adressant aux autres :

— Alors, mes enfants, mangeons du pain, que diable éveiller les gens !

— Donne de l’eau-de-vie, répéta Ilia sans regarder personne et d’un ton qui montrait qu’il n’était pas près de se calmer.

Les paysans, suivant le conseil du starosta, prirent du pain dans le chariot, mangèrent, demandèrent du kvass et se couchèrent les uns sur le sol, les autres sur le poêle.

Ilia répétait de temps en temps : — « Donne de l’eau-de-vie, te dis-je, donne. » Tout à coup il aperçut Polikeï.

— Ilitch ! Eh Ilitch ! Te voilà, cher ami ! Moi je pars comme soldat, j’ai dit adieu à ma mère et à ma femme… Comme elle a hurlé ! On m’a pris comme recrue ! Paie donc l’eau-de-vie.

— Je n’ai pas d’argent, dit Polikeï. Dieu t’aidera, tu peux encore être exempté, — ajouta-t-il pour le consoler.

— Non, mon cher : solide comme un bouleau ; jamais une maladie ; comment serais-je exempté ? Est-ce qu’il faut au tzar les meilleurs soldats !

Polikei se mit à raconter qu’un paysan avait donné au docteur un billet bleu et, par ce moyen, s’était fait exempter.

Ilia se rapprocha du poêle et devint bavard.

— Non, Ilitch, maintenant tout est fini, et moi-même je ne veux pas rester. C’est l’oncle qui en est cause. N’aurait il pas pu acheter un remplaçant ? Non il n’aime que son fils et son argent. Et voilà, on m’envoie… Maintenant, moi-même je ne veux pas. (Il parlait doucement, confidentiellement, sous l’influence d’une tristesse douce.) La seule personne que je regrette, c’est ma mère. Comme elle avait du chagrin, la malheureuse ! Et ma femme aussi. Comme ça, pour rien, on a perdu une femme, maintenant elle sera perdue ; une femme de soldat, en un mot. Valait mieux ne pas me marier. Pourquoi m’ont-ils marié ? Demain elles viendront…

— Mais pourquoi vous a-t-on amenés si tôt ? — demanda Polikeï. — Ce tantôt on n’entendait parler de rien et tout d’un coup…

— On a peur que je me fasse du mal, répondit Ilia en souriant. Pas de danger, je ne me ferai rien, je ne serai pas perdu d’être soldat, seulement je plains ma mère. Pourquoi m’ont-ils marié ? — disait-il doucement et tristement.

La porte s’ouvrit brusquement et laissa passer le vieux Doutlov, en laptï [1] toujours immenses ; ses pieds avaient l’air de bateaux, il secouait son bonnet.

— Afanassï ! — dit-il au postillon, tout en se signant, — n’avez-vous pas une lanterne, je veux donner de l’avoine aux chevaux.

Doutlov ne regardait pas Ilia, et tranquillement allumait un bout de chandelle. Ses moufles et son fouet étaient attachés derrière sa ceinture, son armiak était ceint très soigneusement, comme s’il venait avec des marchandises ; il était tranquille comme d’habitude, calme : un visage de travailleur tout préoccupé de ce qu’il faisait.

Ilia, en apercevant son oncle, se tut, baissa sombrement les yeux quelque part, vers le banc, et se mit à parler en s’adressant au starosta.

— Donne de l’eau-de-vie, Ermil ! Je veux boire du vin. Sa voix était mauvaise et sombre.

— Quel vin, maintenant, répondit le starosta en buvant dans la tasse. — Tu vois, les hommes ont mangé et sont couchés. Et toi, pourquoi fais-tu du tapage ? Les mots : « fais-tu du tapage, » l’incitèrent visiblement à en faire.

Starosta, je ferai un malheur si tu ne me donnes pas d’eau-de-vie.

— Fais-lui entendre raison, dit le starosta au vieux Doutlov qui avait déjà allumé sa lanterne, mais s’arrêtait pour écouter ce qui allait se passer ; et il regardait son neveu avec compassion, semblant étonné de son enfantillage.

Ilia, en baissant la tête, prononça de nouveau :

— Donne du vin, autrement je ferai un malheur.

— Assez, Ilia, fit doucement le starosta ; cesse, ça vaudra mieux.

Mais il n’achevait pas ces paroles qu’Ilia bondissait, donnait un coup de poing dans la fenêtre et criait à pleine voix :

— Vous ne voulez pas m’écouter ? Voilà pour vous ! Et il se jeta vers l’autre fenêtre pour la briser.

Ilitch, en un clin d’œil, fît deux tours sur lui-même et s’enfonça dans le coin du poêle, en effrayant les cafards.

Le starosta laissa sa cuiller et accourut vers Ilia. Doutlov posa lentement la lanterne, ôta sa ceinture, fit claquer sa langue, hocha la tête et s’approcha d’Ilia, luttant avec le starosta et le portier qui l’empêchaient de s’approcher de la fenêtre. Ils le saisirent par les mains et le maintinrent fortement. Mais aussitôt qu’Ilia aperçut son oncle avec sa ceinture, ses forces décuplèrent, il se dégagea, et les yeux levés, les poings serrés, il s’avança vers Doutlov.

— Je te tuerai ; n’approche pas, barbare ! C’est toi qui m’as perdu avec tes brigands de fils ! Pourquoi m’avez-vous marié ? N’approche pas, je te tuerais !

Iluchka était terrible. Son visage était cramoisi, ses yeux hagards, tout son jeune corps était secoué d’un tremblement de fièvre. Il semblait vouloir et pouvoir tuer les trois paysans qui l’entouraient.

— Tu bois le sang de ton frère, vampire !

Quelque chose brilla sur le visage toujours calme de Doutlov. Il fit un pas en avant.

— Tu n’as pas voulu de bon gré, — prononça-t-il tout à coup.

On ne sait où il prenait des forces ; d’un mouvement rapide il empoigna son neveu, tomba à terre avec lui, et, aidé du starosta, se mit à lui ligoter les mains. Ils luttèrent pendant cinq minutes. Enfin Doutlov, se releva avec l’aide des autres paysans, détacha les mains d’Ilia de sa pelisse à laquelle il s’accrochait. Ensuite il releva Ilia, les mains liées derrière le dos, et le mit sur un banc dans un coin.

— J’ai dit que ce serait pire ! fit-il essoufflé de la lutte et reprenant la ceinture de sa blouse. — Pourquoi pécher ? Nous mourrons tous. Mets-lui l’armiak sous la tête, — ajouta-t-il en s’adressant au portier, — autrement il attrapera une congestion. Et lui-même, une corde en guise de ceinture, prit la lanterne et sortit pour visiter les chevaux.

Ilia, les cheveux ébouriffés, le visage pâle, la chemise en désordre, regardait la chambre comme s’il cherchait à se rappeler où il était. Le portier ramassait les débris des vitres et bouchait la fenêtre avec une pelisse pour empêcher le vent d’entrer. Le starosta s’assit de nouveau devant sa tasse.

— Eh ! Iluchka, Iluchka ! je te plains vraiment. Que veux-tu y faire ? Khoruchkine aussi est marié… C’est le sort évidemment.

— C’est la faute de mon oncle, de ce malfaiteur — répéta Ilia avec colère. — Il regrette son argent… Ma mère a dit que le gérant avait ordonné d’acheter un remplaçant. Il ne veut pas. Il dit qu’il n’a pas d’argent. Est-ce que moi et mon frère n’avons rien apporté à la maison ? C’est un malfaiteur ! Doutlov revint dans l’izba, puis se déshabilla et s’assit près du starosta. La servante lui donna de nouveau du kvass et une cuiller. Ilia se tut, ferma les yeux et s’allongea sur l’armiak. Le starosta le lui montra en silence et hocha la tête. Doutlov fit un geste de la main.

— Est-ce que je ne le plains pas ? Le fils de mon propre frère. Non seulement je le plains, mais encore on m’a noirci à ses yeux. Sa femme lui a mis en tête, je ne sais comment, — elle est rusée, malgré sa jeunesse, — que nous avons tant d’argent que nous pouvons acheter un remplaçant. Et voilà qu’il me fait des reproches. Et comme c’est dommage… un tel garçon !

— Oui, c’est un brave garçon, dit le starosta.

— Mais, je n’ai pas de forces avec lui. Demain j’enverrai Ignate, et sa femme aussi veut venir.

— Bon, envoie-les, dit le starosta qui se leva et grimpa sur le poêle — Qu’est-ce que c’est que l’argent ? L’argent c’est de la poussière !

— Si on en avait, est-ce qu’on le regretterait ? — prononça l’un des ouvriers du marchand en levant la tête.

— Eh l’argent ! l’argent ! Il est cause de bien des péchés, — fit Doutlov. — Il n’y a rien au monde qui cause tant de péchés que l’argent. C’est même dit dans l’Écriture.

— Tout est dit — répéta le portier. — Un homme m’a raconté qu’il y avait un marchand qui avait ramassé beaucoup beaucoup d’argent et ne voulait rien laisser. Il aimait tant l’argent qu’il l’a emporté dans son cercueil. Avant la mort, il demanda qu’on lui mit dans le cercueil un petit coussin. On n’a pas compris. On le lui a mis. Ensuite les fils se hâtèrent de chercher l’argent : on ne le trouva nulle part. L’un des fils pensa qu’il était sans doute dans le petit oreiller. L’affaire est venue jusqu’à l’empereur, qui permit d’ouvrir le cercueil. Et que penses-tu ?… On ouvre, il n’y a rien dans l’oreiller, mais le cercueil est plein de vermine, et on l’a enfoui de nouveau : voilà ce que fait l’argent.

— C’est connu, beaucoup de péchés !

Doutlov se leva et se mit à prier. Après avoir prié il regarda son neveu. Il dormait. Doutlov s’approcha, desserra un peu ses liens et se coucha. L’autre paysan partit se coucher dans l’écurie.

  1. Laptï, chaussures faites d’écorce tressée.