Polikouchka (trad. Bienstock)/Chapitre9

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 87-90).
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IX

Quand tout redevint calme, Polikeï, comme un coupable, descendit doucement du poêle et s’habilla. Il ne savait pourquoi il avait peur de passer la nuit avec les recrues. Déjà les coqs se répondaient plus souvent. Tambour avait mangé toute l’avoine et cherchait à boire. Ilitch l’attela et l’amena devant le chariot des paysans. Le bonnet et son contenu étaient intacts et les roues de la petite charrette résonnaient de nouveau sur la route gelée de Pokrovskoié. Polikeï se sentit plus à l’aise quand il eut franchi la ville. Avant il lui semblait toujours qu’on essayait de le poursuivre, qu’on l’arrêtait et qu’au lieu d’Ilia les mains ligotées derrière le dos, c’était lui qu’on emmenait au bureau de recrutement. Tantôt de froid, tantôt de peur, un frisson parcourait son dos, et il stimulait Tambour. La première personne qu’il rencontra était un prêtre dans un haut bonnet d’hiver, avec un ouvrier louche. Polikeï se sentit encore plus mal à l’aise. Mais après la ville sa peur se dissipa peu à peu. Tambour marchait au pas ; la route devenait plus distincte. Il ôta son bonnet et tâta l’argent. « Le mettre dans mon gousset ? » pensa-t-il « Mais il faut enlever ma ceinture ; voilà, je descendrai là-bas et je m’arrangerai. La doublure du bonnet est bien cousue en haut et en bas, il ne glissera pas. Même jusqu’à la maison, je ne l’ôterai pas du bonnet. » Dans la descente, Tambour, de son propre gré, galopait, et Polikeï, qui voulait autant que Tambour arriver au plus vite à la maison, ne le retenait pas. Tout était en ordre, du moins il se l’imaginait, et il se lança dans des rêves : la reconnaissance de sa maîtresse qui lui donnera cinq roubles, et la joie de sa famille.

Il ôta son bonnet, tâta encore une fois la lettre, enfonça le bonnet encore plus profondément sur sa tête, et sourit.

La peluche de son bonnet était moisie, et précisément parce que, la veille, Akoulina l’avait cousu avec soin à l’endroit déchiré, il se déchira d’un autre côté, et au mouvement par lequel Polikeï en ôtant son bonnet, dans l’obscurité, pensait enfoncer plus profondément l’argent dans l’ouate, le bonnet se déchira, et un bout de l’enveloppe sortit à l’extérieur.

Le jour venu, Polikeï qui n’avait pas fermé l’œil de la nuit, s’endormit. Il enfonça son bonnet, l’enveloppe sortit encore davantage. Pendant son sommeil, Polikeï se frappait la tête sur le bord de la charrette. Il s’éveilla près de la maison, son premier mouvement fut d’attraper son bonnet. Il était solidement enfoncé sur sa tête et il ne l’ôta pas, convaincu que l’argent s’y trouvait. Il stimula Tambour, arrangea le foin, reprit son air important, et, en regardant avec gravité, il se dirigea vers la maison. « Voilà la cuisine, le « pavillon, » la femme du menuisier, qui porte de la toile ; voici le bureau, la maison des maîtres où Polikeï prouvera tout à l’heure qu’il est un homme sûr et honnête « que chacun peut bien calomnier, » et Madame dira : « Eh bien, merci. Polikeï, prends pour toi… trois… peut-être cinq… peut-être même dix roubles. Elle ordonnera peut-être de lui donner du thé, peut-être de l’eau-de-vie. Par le froid, ça ne ferait pas de mal. Pour dix roubles nous nous amuserions à la fête, j’achèterais des bottes et rendrais quatre roubles et demi à Nikita qui me cramponne beaucoup… » À cent pas de la maison, Polikeï fouetta encore une fois le cheval, arrangea sa ceinture, le collier, ôta son bonnet, lissa ses cheveux et, sans hâte, passa la main sous la doublure.

La main s’agita dans le bonnet de plus en plus vite, l’autre s’enfonça dedans, son visage pâlit, pâlit… une main traversa le bonnet… Polikeï se jeta à genoux, arrêta le cheval et se mit à examiner la charrette, le foin, les achats, à tâter son gousset, son pantalon. L’argent n’était nulle part.

— Mes aïeux ! qu’est-ce que c’est que ça ? que va-t-il arriver ? hurla-t-il en s’empoignant par les cheveux. Mais se rappelant soudain qu’on pouvait l’apercevoir, il obligea Tambour à retourner sur ses pas, enfonça son bonnet, et poussa sur la route le cheval étonné et mécontent.

« Je déteste aller avec Polikeï, devait penser Tambour, pour une fois dans sa vie il m’a pansé à temps et c’est seulement pour me jouer un mauvais tour. J’ai couru le plus vite possible à la maison. Je suis las, et à peine ai-je senti l’odeur de notre foin, qu’il m’éloigne du retour. »

— Eh toi, rosse du diable ! criait, à travers ses larmes, Polikeï, debout dans la charrette, en tirant sur le mors de Tambour et le frappant à coups de fouet.