Politique coloniale de la France/03

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POLITIQUE COLONIALE
DE LA FRANCE

L’ALGERIE

I.
GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.



Entre toutes les questions de politique nationale agitées depuis trente ans, il en est peu, si même il en est une autre, qui ait pris dans le cœur et l’esprit de la France une aussi large place que la question algérienne. En même temps que l’Algérie traversait glorieusement la période des luttes militaires, elle avait à subir l’épreuve de discussions passionnées où l’utilité même de ce don de la fortune des armes était quelquefois mise en doute. Aujourd’hui la conservation et la domination de l’Algérie en vue de la colonisation sont hors de cause ; l’expérience a résolu beaucoup de problèmes autrefois vivement agités : la lumière cependant ne s’est pas faite encore sur tous les points. Pour se consolider, la victoire doit se traduire en une bonne administration; pour être féconde, elle doit aboutir à la colonisation. Sur ce double problème, une foule de systèmes contradictoires ont été proposés : lesquels choisir, et d’après quels principes? Telle est l’incertitude de la pensée publique sur l’art de conduire et de vivifier un pays nouveau qu’alors même que la critique se tait, désarmée ou découragée, l’incrédulité subsiste, non sans prétexte, il faut l’avouer. Dans le bilan de l’Algérie depuis 1830, la dépense excède la recette d’un chiffre considérable, et malgré toutes ses promesses la colonisation se réduit encore à quelques oasis éparses au milieu de solitudes incultes. En tout, l’effet produit paraît en extrême disproportion avec l’effort et la dépense. La population européenne dépasse à peine cent quatre-vingt mille habitans, dont plus de la moitié réside dans les villes, ne concourant pas à la production. La classe même des producteurs ne s’est installée et ne se maintient que grâce au bras tutélaire de l’état. On cherche en vain l’initiative hardie et la puissance créatrice des individus, double signe de toute virilité : le ton général incline plutôt au découragement et à l’inertie. Comment concilier tant de faiblesse avec tant de vitalité?

Les doutes que de tels spectacles suscitent dans les esprits ne se dissipent pas, si l’on observe la conduite de la France envers sa jeune colonie. L’amour de la mère-patrie semble plus sympathique qu’intelligent, plus guerrier que producteur. Elle aimerait sans doute à voir se peupler les rivages africains, mais elle ne fait rien pour y attirer les étrangers, encore moins pour y pousser ses propres enfans. Tout en dépensant beaucoup d’argent pour entretenir un grand état militaire, elle refuse les règlemens économiques les plus nécessaires. L’Europe, qui n’a point les mêmes facilités pour connaître l’Algérie, ne peut guère se montrer mieux disposée. Une sorte de renom populaire fait de notre grande colonie de l’Afrique septentrionale un vaste camp agricole, peuplé de serfs humblement courbés sous le sabre des officiers. D’un commun accord, la masse des émigrans va demander à l’Amérique une nature plus clémente, une liberté mieux assurée, une société plus fraternelle. Les capitaux et le crédit, plus méfians encore, fuient, comme les bras et les familles, une terre inhospitalière.

Tant d’hostilité ou d’indifférence nous afflige, et nous voudrions, par une étude sommaire des principaux aspects de la question algérienne, inspirée de nos propres souvenirs, montrer les causes du malaise réel là où elles sont réellement : tantôt dans les vices de l’organisation politique et administrative, découlant presque tous du rôle absorbant que l’état s’est attribué, et tendant à conserver la nationalité arabe au lieu de la laisser se décomposer, tantôt dans les prescriptions arbitraires qui ont souvent violé les lois du climat et dédaigné les conseils de la science. Le remède se trouvera indiqué non moins simplement, en dehors de toute invention excentrique et de toute merveilleuse panacée : — en premier lieu, dans le respect ou l’établissement par l’état de la liberté et de la propriété individuelles chez les indigènes comme chez les Européens; — en second lieu, dans l’observation des lois immuables de la nature et des meilleures conditions économiques.


I.

De l’Algérie tout a été longtemps indécis, même le caractère politique et la nature des liens qui l’unissaient à la France. Aujourd’hui même, qui pourrait dire si elle est une colonie, comme la Guadeloupe et la Martinique, ou une simple continuation du territoire français, comme la Corse, ou bien une possession d’un genre particulier, intermédiaire entre la métropole et les colonies? Doute fâcheux, et qu’aurait dû prévenir à l’origine une déclaration légale, car à chacune de ces qualifications correspond un programme de gouvernement.

D’après une opinion qui eut, il y a douze ou quinze ans, plus de vogue qu’aujourd’hui, l’Algérie ne doit être qu’une continuation de la France par-delà la Méditerranée, une Corse africaine. Une formule exprimait cette théorie : « les trois provinces de l’Algérie doivent former les quatre-vingt-septième, quatre-vingt-huitième et quatre-vingt-neuvième départemens. » Il en serait résulté une ressemblance absolue quant à l’administration, l’application de toutes les lois civiles et politiques, la répartition des divers services publics entre les divers ministères : vaine atteinte à la nature même des choses, car entre les deux pays une soudure aussi intime n’est pas possible. L’obstacle n’est pas seulement dans les deux cents lieues de mer qui les séparent; il est surtout dans le trop vif contraste, qui va souvent jusqu’à l’antagonisme, entre deux sociétés, l’une mûrie par quatorze siècles de développemens réguliers, l’autre tombée en décomposition par trois siècles de barbarie turque; la première chrétienne, la seconde musulmane; celle-là de race indo-germanique, celle-ci de race sémitique. Opposition plus grave encore, tous les habitans du territoire français, citoyens de la même patrie, se rallient de cœur au drapeau national, tandis que, sur le territoire algérien, les neuf dixièmes de la population sont des ennemis vaincus de la veille, qui demain peut-être seront des insurgés, et dans le dixième restant, la moitié, originaire de tous les pays d’Europe, n’est sincèrement ralliée à la France ni par intérêt, ni par sympathie. A ces contrastes, puisés dans l’état social, dans la religion et les races, s’ajoutent ceux des langues, des mœurs, des climats : autant d’empêchemens, pour de longues années du moins, à cette homogénéité que supposent une incorporation de territoire et l’identité d’administration. Quel esprit, parmi les plus intrépides, oserait proposer d’appliquer le code Napoléon aux Arabes? Des lois qui feraient ainsi violence à la nature et aux hommes se dissoudraient par les exceptions et par les résistances.

On hésite néanmoins à qualifier l’Algérie de colonie : c’est un mot qui porte l’esprit vers des horizons lointains. L’Algérie est si près de la France, à quelques heures par le télégraphe électrique, à deux ou trois jours par les bateaux à vapeur! Grâce à cette proximité, l’élément français semble appelé à y dominer par l’influence plus encore que par le nombre, et les institutions françaises y fleurissent et fructifient aussi bien que dans le pays natal. Cette vue est juste, et la création d’un ministère de l’Algérie et des colonies la consacre : aussi l’accepterions-nous volontiers, si la langue politique avait un nom pour exprimer une position intermédiaire entre l’état de métropole et celui de colonie. Malheureusement ce nom manque, et plutôt que de recourir à de longues et obscures périphrases, nous comprenons sans scrupule l’Algérie parmi les colonies françaises, parce que ce rapprochement, suffisamment juste au fond, doit lui profiter, et ne peut lui nuire.

Pour bien exprimer la nuance propre à l’Algérie, nous adopterons le mot de province, comme rappelant une organisation familière à tous les esprits, et qui a laissé de profondes traces dans nos mœurs et notre langage. Ce qu’étaient, dans les siècles qui précédèrent la révolution de 1789, la Bretagne, la Guienne et leurs pareilles, c’est-à-dire de petits états distincts, à l’origine adversaires, puis satellites et alliés, enfin annexes et parties intégrantes de la monarchie française, et en même temps divers par la physionomie, par des lois locales, surtout par une certaine liberté d’administration intérieure, voilà fidèlement ce que doit être l’Algérie, la plus récemment conquise des provinces françaises. La tendance naturelle de toute province à se modeler sur le type du royaume souverain porte un nom qui est à la fois un principe, un drapeau et un programme, — le nom d’assimilation progressive. N’acceptons pas d’autre devise, soit pour l’Algérie, soit pour toute autre colonie. A ce principe demandons, comme première et immédiate conséquence, une réprobation énergique de toute séparation politique et commerciale, même pour le plus lointain avenir. La France saura éviter les torts de l’Angleterre envers les colons de l’Amérique du Nord, et ceux de l’Espagne et du Portugal envers l’Amérique du Sud. La rupture avec les colonies françaises serait surtout fatale à celles-ci, trop faibles pour se protéger elles-mêmes; la rupture avec l’Algérie serait funeste surtout à la France.

Contre cette conclusion se récrieront peut-être quelques lecteurs, heureux de penser que leur patrie se dégagerait d’un boulet au pied, comme on dit, charge annuelle d’environ 60 millions [1]. Étroit calcul que ne ratifie pas l’intérêt bien compris de la France! Qu’une métropole puisse avec dignité consentir à l’indépendance d’une colonie, comme une mère à l’établissement libre de ses enfans, on aime à le penser, au risque de caresser peut-être une illusion ; mais des raisons capitales interdisent à tout jamais une telle abnégation envers l’Algérie, qui occupe le long de la Méditerranée, en face de Marseille et de Toulon, non loin de Gibraltar et de Malte, la position maritime la plus redoutable peut-être de l’ancien continent. On peut entrevoir cette vérité politique en se rappelant que, pendant trois siècles, une bande de pirates, nichée dans son aire inaccessible d’Alger, brava toute l’Europe chrétienne et lui imposa des tributs, — en voyant de nos jours encore les Maures du Rif se soustraire, derrière leurs rochers, aux plus justes châtimens. Le danger d’une côte redoutée pour ses périls fait leur force ; il fait aussi la force de l’Algérie, laquelle, en devenant indépendante, serait, au gré des événemens, notre ennemie ou l’alliée de nos ennemis, si même elle ne passait en leur pouvoir, place d’armes désormais inexpugnable sur le littoral africain.

Au nom même de l’assimilation progressive, et pour éloigner des esprits jusqu’à la simple pensée d’une séparation politique ou commerciale si funestement éclose dans ces derniers temps, il conviendrait de consacrer l’union de l’Algérie à la France en admettant ses députés au corps législatif. Ce droit, reconnu par la constitution de 1848 et exercé pendant trois ans, a disparu de nos lois, emporté par les événemens qui ont enfanté la constitution de 1852. Aujourd’hui que le calme s’est fait dans les hautes régions du gouvernement, un nouvel examen de cette question de droit public paraît opportun. L’expérience, on peut le dire, avait été favorable à cette libérale concession, octroyée à toutes les colonies françaises aussi bien qu’à l’Algérie. Les populations coloniales l’avaient accueillie comme un lien plus intime qui resserrait leur solidarité avec la métropole, et comme un témoignage éclatant de leur nationalité aux yeux du monde entier. Leurs députés aidèrent puissamment par leurs paroles et leurs écrits à toutes les résolutions favorables qui adoucirent une crise que le décret d’émancipation, tout légitime et nécessaire qu’il fût, avait inaugurée sous les plus sombres auspices. L’Algérie connut alors seulement les premières joies du régime civil. Si heureuse avait paru cette initiation à la vie politique qu’elle s’étendit au vote sur le plébiscite proposé au peuple français par l’acte du 2 décembre 1851, et ce ne fut pas la constitution du mois de janvier suivant qui retira tout droit pareil : la suppression ne date que du décret du 2 février 1852; il suffirait d’un sénatus-consulte pour le rétablir.

En perdant leurs députés, les autres colonies ont obtenu d’ailleurs le rétablissement des délégués que leurs conseils-généraux envoyaient précédemment à un comité consultatif siégeant à Paris. Pareille compensation n’a pas été accordée à l’Algérie ; elle a même, par une décision ultérieure, perdu son comité spécial. Nulle voix, partie soit d’un corps électoral, soit des conseils-généraux, n’a qualité pour se faire auprès du gouvernement l’interprète permanent ou temporaire des intérêts publics. Un budget de 21 millions, fruit des contributions de l’Algérie, est voté sans qu’elle ait un mot à dire. En aucun temps, en aucun pays, un effacement aussi absolu n’a été imposé à une colonie, et si l’Algérie ne s’en plaint pas plus vivement, il ne faut en accuser qu’une trop longue habitude de résignation. On lui opposerait sans fondement l’exemple des colonies anglaises : si elles ne sont pas représentées au parlement britannique, c’est qu’elles obtiennent beaucoup mieux : elles ont des législatures particulières, composées tantôt d’une, tantôt de deux chambres, qui sont un véritable gouvernement local. Les colonies françaises ne demandent pas autant de puissance; elles se bornent à réclamer une part de représentation comme complément du ministère spécial, autrefois proposé et discuté sous le gouvernement du roi Louis-Philippe, et qui est venu enfin donner à l’ensemble de leurs intérêts la plus sérieuse des garanties. Cette institution, imitée des deux grandes puissances coloniales de notre temps, l’Angleterre et les Pays-Bas, trouverait dans la députation de l’Algérie et des colonies un appui qui lui manque au sein du corps législatif, préoccupé outre mesure peut-être des seuls intérêts de la métropole.

Si notre enquête franchit la Méditerranée, les plaintes nullement déguisées de la ville d’Alger nous signaleront un grand vide. Après avoir caressé jadis l’espoir de posséder dans ses murs un vice-roi, plus tard un lieutenant de l’empereur et au moins un ministre spécial, Alger a perdu jusqu’au représentant suprême de la colonie. Descendue du rang de capitale, dont elle avait fièrement joui pendant trois siècles, elle a signé récemment des pétitions pour la restauration du passé. Le reste du pays ne s’associe pas, et à bon droit, à de telles doléances. Tout en rendant justice à l’éclat que d’illustres personnages ont jeté sur une haute dignité pendant un quart de siècle, chacun a salué la suppression du titre de gouverneur-général comme un grand bienfait. Les dissentimens entre les ministres de la guerre et les gouverneurs-généraux, que le patriotisme avait pu amortir autrefois en face des nécessités de la guerre, avaient repris dans les dernières années une gravité qui paralysait toute administration. Une double centralisation compliquait et traînait en longueur les affaires, et sur cette vieille terre des pachas, qui semble exhaler d’enivrans miasmes de despotisme, le pouvoir absolu pesait sur les âmes plus encore que sur les intérêts. Enfin les deux provinces latérales, auparavant sacrifiées à celle du centre sous le rapport financier, désespéraient de voir s’établir entre elles une balance équitable : elles l’ont enfin obtenue.

Cette réforme n’a porté aucune atteinte grave, et l’on doit s’en réjouir, à l’unité de la colonie, considérée comme corps social ralliant dans une vie d’ensemble tout ce que couvre le nom d’Algérie. Dans la plupart des services administratifs, l’unité reste intacte. L’armée d’Afrique se personnifie dans un commandant supérieur, la marine dans un contre-amiral; la hiérarchie judiciaire a pour centre une cour impériale, avec ses chefs égaux, un premier président et un procureur-général. Un évêque règne dans le diocèse catholique, et un consistoire veille aux intérêts du culte protestant. L’instruction publique est placée sous la haute direction d’un recteur d’académie; les finances sont contrôlées par des inspecteurs résidant sur place. La banque d’Alger, quoiqu’elle soit une simple entreprise privée, règle par ses deux succursales le mouvement des capitaux à l’est et à l’ouest, comme au centre. Ces diverses institutions, auxquelles d’autres pourraient s’ajouter, notamment une conservation forestière, assurent à la ville d’Alger une prépondérance qui, dans ses limites naturelles, n’excite aucune jalousie. Un jour qui sera prochain, nous l’espérons, l’unité géographique sera matériellement scellée par l’exécution du réseau des chemins de fer, et c’est pourquoi il importe de bien constater la tradition et les symboles de cette idée, un peu effacée aujourd’hui dans les esprits, trop enclins à s’enflammer pour le morcellement administratif. Bien à plaindre serait l’Algérie le jour où son nom ne représenterait plus, comme celui de l’Alsace ou de la Normandie, qu’une réminiscence historique, au lieu d’exprimer une vivante et puissante réalité.

Plus heureuse a été la province algérienne. Longtemps méconnue ou réduite au rôle de division militaire, elle a été remise dans tout son jour et son honneur par le décret du 17 octobre 1858, qui en a fait la plus haute assise de l’édifice administratif avec son double et nécessaire support, un conseil-général et un budget. Au lieu d’accueillir des deux mains la province ressuscitée, ne s’est-il pas trouve des publicistes assez malavisés pour en demander la suppression? D’autres ont réclamé le démembrement immédiat en une multitude de départemens : imitation prématurée de la révolution de 1790, contre laquelle protestent les traditions, les sentimens et le langage, tous sympathiques à des agrégations naturelles qui durent depuis vingt siècles, presque toujours identiques à elles-mêmes sous des appellations et des fortunes diverses. Les départemens viendront à leur jour et à leur heure. Aujourd’hui, pour une population européenne de moins de deux cent mille habitans, grossie de quelques milliers d’Arabes, trois préfets suffisent. A mesure que cette population s’accroîtra, et jusqu’à ce qu’elle atteigne un chiffre de quelques millions d’âmes, il suffira de créer de nouveaux arrondissemens, et d’agrandir, au lieu de le restreindre comme on le fait, le rôle des sous-préfets. Toute innovation de cet ordre secondaire est admissible, parce qu’elle n’entame pas l’unité du budget provincial et n’amoindrit pas les conseils-généraux, ces deux vives et libres forces de la colonie.

Chacune des trois provinces se divise en territoire militaire et territoire civil. L’Algérie étant le prix de vingt années de glorieux combats, le gouvernement militaire devait en obtenir l’administration pendant la première période; peut-être seulement depuis une dizaine d’années l’inégalité d’étendue entre les deux territoires aurait-elle pu s’atténuer davantage. Les couleurs civiles n’ont apparu que vers 1845, flottant sur d’étroits lambeaux du sol, autour des villes, et elles n’ont étendu leur domaine d’année en année qu’avec une extrême lenteur. A voir les cadres actuels des territoires civils dessinés sur une carte, on dirait des enclaves resserrées, étouffées entre les territoires militaires. Il serait consolant de penser qu’une disproportion si peu justifiée ne tardera pas à s’atténuer. L’extension n’est pas du reste sans difficulté. Pour être facilement administrées, des populations arabes doivent être annexées à quelque centre européen régulièrement constitué : en les rattachant toutes directement aux bureaux arabes civils qui siègent dans les seuls chefs-lieux de préfecture, on tomberait dans un excès de centralisation qui rendrait leur condition plutôt pire que meilleure. Or il s’en faut que ces centres européens existent sur tout le territoire arabe.

Conduite avec le tact et la mesure nécessaires, l’évolution vers le régime civil est légitime, mais pour des raisons tout autres que celles que l’on suppose d’ordinaire. L’esprit français, disposé à rapporter le bonheur et le malheur public aux administrateurs, croit à la grande supériorité des fonctionnaires civils sur les fonctionnaires militaires, et c’est pourquoi il les réclame à tout propos. L’expérience apporte en Algérie quelque réserve à cette opinion. Homme pour homme, les militaires s’y montrent de tout point égaux aux civils pour la capacité comme pour l’honorabilité. Plus puissans pour le mal, ils le sont aussi pour le bien. Leur commandement est plus ferme, leur prestige plus imposant, l’obéissance à leurs ordres plus immédiate. La sécurité de l’existence qu’assure son grade à tout officier, son respect pour l’épaulette qu’il porte, garantissent souvent mieux que l’uniforme civil la dignité de la fonction, et il n’est pas rare que la maturité de l’esprit supplée avec avantage à un noviciat dans les bureaux, qui manque d’ailleurs à beaucoup d’élus de l’administration civile. Ceux-ci, quoi qu’on en dise, n’ont pas à un moindre degré que les officiers le goût du pouvoir absolu, ce fruit défendu en un temps de civilisation. Toute liberté les offusque, toute résistance les irrite à peu près au même degré. La supériorité du régime civil est toute dans une plus forte dose d’émancipation et de garanties pour les individus. Si les administrés ne sont pas plus heureux, ils courent de moindres risques d’oppression. La juridiction des tribunaux ordinaires, succédant à celle des commandans de place et des conseils de guerre, constitue un progrès capital. Les officiers ne sont d’ailleurs que rarement dans la disposition d’esprit qui convient pour la colonisation. Leur intérêt ne les porte pas à se vouer à cette occupation, regardée comme incidente et accessoire, avec l’ardeur qui assure le succès, et le plus souvent le colon les irrite par ses prétentions et son indocilité, tandis que l’Arabe les enchante par sa soumission absolue. Le fonctionnaire civil a l’évident avantage de n’avoir d’autre champ d’activité que la colonisation et de pouvoir s’y vouer sans regret et sans arrière-pensée. Pour résumer la comparaison en une ligne, disons que l’esprit civil est supérieur, dans les œuvres de paix, de production et de commerce, à l’esprit militaire. Tel est son vrai titre au gouvernement de l’Algérie.

Les conseils-généraux, promis dès 1848 [2] et restés pendant dix ans à l’état de lettre morte, ont été pour chaque province le gage le plus important des intentions libérales d’une nouvelle administration. Dotés d’attributions analogues à celles des conseils de France, ils règlent et contrôlent l’emploi des finances provinciales, et ont, comme ceux-ci, le droit d’adresser des vœux au gouvernement. Par un trait distinctif et qui caractérise bien l’état complexe de l’Algérie, leur mandat embrasse le territoire militaire aussi bien que le territoire civil, et les généraux, en tant qu’administrateurs d’intérêts civils, ont à compter avec eux aussi bien que les préfets : situation vraiment neuve, et à laquelle se sont prêtés les commandans des trois provinces avec une bonne grâce qui a rehaussé leur incontestable compétence. Dans l’une de ces assemblées, à laquelle il nous a été donné de prendre part, nous avons curieusement observé avec quel scrupule la liberté s’y tenait à l’écart de la licence, et combien le patriotisme des majorités, leur sentiment du devoir personnel et de l’intérêt public contiendraient, si elles pouvaient se manifester, les ambitions dont on avait jusqu’alors redouté la turbulence et les prétentions. Rien de plus modéré en vérité que de telles réunions, qui, en fait de votes et de vœux, se sont montrées plutôt timides que téméraires; aussi les conseils-généraux nous paraissent-ils définitivement consacrés par cette prise de possession intelligente et mesurée de leurs pouvoirs. Les réformes que leur organisation réclame encore ne portent que sur des détails, dont quelques-uns pourtant méritent une mention spéciale : citons entre autres l’élection à substituer à la nomination officielle, le nombre des conseillers à augmenter, la durée du mandat à prolonger, modifications depuis longtemps introduites en France.

L’admission des indigènes a donné lieu à des critiques; on a invoqué contre eux leur connaissance imparfaite de la langue française, qui les réduit à une imitation passive des votes de leurs voisins; on a incriminé leur peu d’aptitude à saisir des débats trop étrangers au cercle habituel de leurs idées, et dont ils défiguraient ensuite le sens parmi leurs compatriotes. De telles objections contiennent, croyons-nous, un reste du vieux levain des vainqueurs contre les vaincus, des chrétiens contre les musulmans et les Israélites, et ne peuvent émaner que des survivans de la première génération des colons. Elles portent à faux sur les Israélites, parmi lesquels il est aisé d’en trouver de familiers avec la langue française, et dont l’intelligence et les habitudes d’esprit sont au niveau de toute discussion d’affaires. Les musulmans eux-mêmes, ce nous semble, ne sont pas aussi étrangers qu’on le croit au système des délibérations publiques. Les djemâa ou assemblées des notables sont un des usages les plus chers à l’aristocratie chez les Arabes, au peuple chez les Kabyles. Nous avouerons du reste que leur admission dans les conseils-généraux se fonde bien moins sur les services qu’ils peuvent y rendre que sur l’intention d’amortir, par le contact des personnes, les antipathies de classe et de race. Et ce n’était pas en effet le moins éloquent des enseignemens de telles assemblées que le tableau de ces diversités d’origine, de croyances, de langues, de costume même, paisiblement entremêlées autour de la même table, et discutant amicalement les intérêts collectifs. Nous avons vu à Oran un agha, petit-neveu du général Mustapha, qui, bien que possédant passablement la langue française, ne pouvait toujours suivre des débats un peu ardus. Alors il employait ses loisirs à des exercices de lecture et d’écriture française, et parvenait, avec une grande satisfaction, à lire le compte-rendu des séances dans les journaux et à signer les budgets et les procès-verbaux de son nom écrit en caractères français. Lequel de nous ne regretterait d’être privé d’un collègue aussi bien disposé pour la civilisation?

L’établissement des budgets provinciaux a donné lieu à des observations mieux fondées. Tels qu’ils ont été dressés pour la première session, ils n’étaient que la reproduction de l’ancien budget local et municipal, avec plus d’équité dans la répartition entre les provinces. Comme transition entre deux régimes, on ne pouvait faire mieux; mais l’Algérie ne saurait accepter, pour le partage définitif de ses revenus entre elle et l’état, un système inspiré aux chambres de 1844 par un esprit exclusif de centralisation qui méconnut à la fois l’unité coloniale et provinciale, et proclama la survivance exclusive de l’état d’un côté, et des communes de l’autre. Aujourd’hui que la province tout au moins a repris ses droits et que des budgets spéciaux sont établis pour chaque commune, la part qui suffisait au budget local et municipal ne saurait suffire en Algérie au budget provincial. L’état devra se dessaisir de tout ce qui n’est pas administration générale, civile, politique ou militaire, avec une part de recettes corrélative aux dépenses, et mettre chaque province en pleine jouissance de ses attributions normales.

Les communes n’ont guère été moins maltraitées par l’absorbante centralisation de l’état. Il ne s’est pas montré assez convaincu que dans toute société, et surtout dans une colonie naissante, la commune est la pierre angulaire de tout l’édifice. Là se fixent les essaims nomades de l’émigration, là naissent et vivent les générations nouvelles, qui rattachent à la commune leurs affections et leurs intérêts, et en font le théâtre de leur première et légitime ambition. L’instituer sur ses vraies bases, dans les campagnes aussi bien que dans les villes, en lui ménageant toutes les conditions d’un essor prospère, aurait dû être, dès le premier jour où la colonisation fut résolue, le souci principal des gouvernans. Il faut arriver jusqu’à la fin de 1847 pour trouver prescrite l’érection en commune des centres de population ayant acquis un certain degré de développement, prescription qui n’a été exécutée encore que pour un petit nombre de localités. Et les communes, quand est venu le jour de leur institution légale, n’ont pas reçu de l’état les deux organes nécessaires de leur activité, un conseil municipal et un domaine communal, ou ce que l’on a appelé de ce nom n’en a été que l’ombre. L’esprit local, si puissant au moyen âge et dans le Nouveau-Monde, ayant été ainsi étouffé, l’état a dû se charger d’une multitude de travaux qui ne le regardaient pas. Ainsi a-t-il dû partout non-seulement assigner les emplacemens des villages et tracer les alignemens, mais bâtir les murs d’enceinte, construire des écoles, des églises, même des maisons particulières, défricher les terres, ériger des fontaines ou des abreuvoirs, etc., toutes œuvres d’un caractère municipal. Entraîné dans cette fausse voie, l’état a quelquefois suscité un vrai scandale par le caractère intempestif de ses travaux : il est tel village où ses agens ont dépensé pour le nivellement des rues et l’établissement des trottoirs, avant toute installation d’habitans, des sommes qui eussent suffi à établir un long morceau de route. Cette conduite a contribué à détendre le ressort moral des populations, en leur apprenant que l’état se faisait gratuitement leur ingénieur, leur architecte, leur banquier. Un plus libre essor ouvert à la vie municipale eût dispensé de tous ces sacrifices.

La liberté n’y eût pourtant pas généralement suffi; une dotation communale eût été indispensable : autre condition de vitalité qui n’a été soupçonnée que fort tardivement, et qui, même appréciée à sa valeur, a été rarement accordée par l’état. Une ordonnance du 5 juin 1847 porte en vain que sur le territoire de chaque nouveau centre de population un dixième sera réservé comme terrain communal : cette réserve n’a été faite qu’exceptionnellement, et, une fois faite, a été rarement conservée : suivant le caprice des autorités locales, les biens communaux ont été, en maints endroits, dépecés en petits lots et distribués. Un autre arrêté du li novembre 1848 allait plus loin encore dans le vrai, en promettant à chaque commune une dotation en immeubles susceptible de produire des revenus, engagement confirmé par la loi du 17 juin 1851; mais l’état ne lâche sa proie, c’est-à-dire son propre domaine, qu’à corps défendant : il n’a rien donné. Les communaux pour pacages, qui ont çà et là échappé au morcellement, ne sont pas d’ailleurs la seule ni la meilleure dotation possible des communes. Des lots à bâtir dans les villages et hors des villages, les bois, les eaux, les carrières, les mines même auraient pu concourir à ce dessein : nulle part on n’y a pensé.

Il est une autre source de revenus dont nous devons parler ici : la vente des terres de colonisation, dont le prix est tout entier absorbé par l’état, ce qui blesse au plus vif l’Algérie dans ses intérêts les plus légitimes. Pour un pays quelconque, ses terres constituent sa substance même, sa chair et son sang, et nulle propriété ne lui semble plus incontestable. Il importe peu que le droit public déclare domaniales ces terres; l’état qui a fait la loi peut les restituer au domaine provincial, et stipuler, en faisant cette cession, que le prix sera employé en travaux publics, à commencer par la localité dont les terres seront vendues : nulle mesure ne sera plus populaire et plus féconde en bons résultats. A défaut de cette juste attribution, l’Algérie assiste à des scènes qui compromettent singulièrement le respect dû à l’état. Des localités qui ont vu vendre de leurs terres pour un demi-million de francs ne peuvent obtenir ni routes, ni canaux d’irrigation, ni aucune des autres conditions normales de leur existence, sur la foi desquelles les acquéreurs ont acheté. Ailleurs l’absence de toute dotation productive de revenus met les municipalités dans l’impossibilité de suffire à leurs frais d’administration, et l’état lui-même réclame pour elles les libéralités de la province. C’est pourtant l’état qui les a créées et mises au monde : ne devait-il pas assurer leur viabilité par un premier fonds, lui qui s’est approprié toutes les ressources immobilières de chaque localité?

Que l’état se montre désormais plus libéral. En constituant la commune sur de larges et solides bases, il assurera la prospérité du trésor public, car il trouvera un jour d’amples compensations dans l’impôt prélevé sur la richesse, et non plus sur la misère. Des communes renommées pour leurs belles dotations, comme on en voit aux États-Unis, attireront les habitans; sentant leur force, elles rivaliseront d’une noble ambition pour multiplier les créations fécondes, et ne tendront plus une main mendiante pour se sauver du découragement et payer leurs dettes.


II.

Assise sur ses vraies bases, la commune et la province, l’Algérie se prêtera facilement aux réformes spéciales qu’appellent les divers services publics. Ici du reste les problèmes se simplifient, les analogies ou les différences avec l’organisation de la France devenant plus saisissables. De ces services, les uns sont d’ordre moral : ce sont la justice, l’instruction, les cultes; les autres sont d’ordre matériel, ceux qui ont trait à l’agriculture, au commerce, aux travaux publics, à l’armée, à la marine et aux finances. Entre les uns et les autres, l’assistance sert de lien. Nous essaierons de marquer pour chacun les progrès qui restent à accomplir, en nous circonscrivant dans le cadre de la population européenne, et réservant pour les indigènes un ensemble de vues particulières.

Les bienfaits d’une justice consciencieuse, prompte et économique, sont surtout appréciés par les populations émigrantes d’origines les plus diverses : étrangères aux traditions du bon voisinage, ne pouvant s’appuyer encore sur les mœurs, elles font au moindre conflit appel aux lois. A travers bien des lenteurs et des luttes, l’Algérie a obtenu l’entière application des codes civil, commercial et pénal. Le code de procédure a été simplifié pour elle. Quant au code d’instruction criminelle, qui avait subi de graves dérogations au profit de l’excessive prépondérance du ministère public, il a été récemment rétabli dans son intégrité. Il ne reste plus à obtenir, pour une assimilation à peu près complète, que le jury et l’inamovibilité de la magistrature.

Une innovation heureuse a été celle des justices de paix à compétence étendue, embrassant, outre les matières civiles et de police, les affaires correctionnelles de peu d’importance. Elle exige pour complément un choix sévère des juges de paix, fonction qui échoit trop souvent, à entendre les colons, à de jeunes avocats dont le stage est à peine terminé, et qui font leur noviciat en des postes où une expérience consommée serait nécessaire. Les mêmes plaintes retentissent contre les commissaires civils, qui, dans les localités en voie d’organisation, réunissent le pouvoir judiciaire au pouvoir administratif: cumul déplaisant pour les populations, car de tels fonctionnaires, s’ils n’ont pas une haute et délicate intelligence de leurs devoirs, sont des maîtres absolus dont les caprices sont fort redoutables. La situation est moins régulière encore sur les territoires militaires, où la justice de paix se personnifie dans un commandant de place, le plus souvent brave et digne officier sans doute, mais peu familier avec les codes et ne les estimant pas à toute leur valeur. Le mal était pire lorsque les appels des sentences des commandans de place étaient portés devant les généraux de subdivision; il n’en est plus ainsi aujourd’hui, et les tribunaux civils étendent jusque-là leur juridiction, première réforme qui en appelle une seconde, à savoir la compétence des tribunaux de droit commun étendue, pour les Européens du moins, au territoire militaire : les conseils de guerre y prononcent seuls aujourd’hui sur les affaires correctionnelles et criminelles, rigueur abusive qui rappelle un état de siège plutôt que l’état normal d’un pays.

Au département de la justice se rattachent les naturalisations ainsi que les pénitenciers, qui dépendent aussi à certains égards des ministères d’état et de l’intérieur. En toute colonie, la naturalisation devrait ressortir de l’autorité politique plutôt que de la justice, tant son caractère est autre que dans la métropole; ici elle est un rare incident, là elle devrait être la grande affaire de tous les jours. Comment croire, sans des informations bien sûres, qu’en Algérie comme en France l’étranger doit justifier de dix ans de séjour pour obtenir sa naturalisation? Espère-t-on ainsi attacher à la patrie nouvelle une population d’émigrans et créer une nation homogène? Pour tempérer la rigueur légale, les étrangers ont été admis au sein des conseils municipaux et des chambres de commerce; on les appelle à ce titre dans la plupart des commissions. Une politique plus habile, sinon plus généreuse, leur eût ouvert des voies faciles de naturalisation, et aurait fait du titre d’Algérien naturalisé la condition de tout honneur. L’ambition eût porté l’élite des étrangers à réclamer cette faveur. Le système actuel, empreint d’une jalousie nationale hors de propos en un pays qui ne peut grandir que par l’immigration, doit faire place à des règles libérales analogues à celles des États-Unis, qui, après une courte période de séjour, de deux à cinq ans, accordent aux nouveau-venus le plein exercice des droits civils et politiques.

La politique plus encore que la justice a souvent, depuis dix années, choisi l’Algérie comme une terre de transportation et d’expiation pénale. A ne consulter que l’intérêt de la colonie, elle n’a eu guère à s’en féliciter; les transportés l’ont vue à travers le prisme sombre de leurs colères et de leurs souffrances, et l’ont dépeinte en noir dans leurs livres et leurs lettres. Ainsi s’est formée contre elle, dans les classes ouvrières de Paris surtout et dans une certaine catégorie d’écrivains, une opinion défavorable. De son côté, l’Europe s’habitue à la considérer comme une colonie pénitentiaire, et c’est une mauvaise recommandation aux yeux des émigrans. L’impression serait bien plus funeste encore, si l’Algérie recevait expressément cette destination, comme on y songea un moment il y a deux ans, alors que la fièvre jaune paraissait repousser de la Guyane les forçats : projet frappé par la presse d’une immédiate réprobation, et qui a été justement abandonné. Un sentiment tout opposé accueillerait l’établissement de pénitenciers agricoles pour les jeunes condamnés de toute catégorie; la colonie se recruterait de ces générations plus malheureuses que coupables, retrempées par une éducation correctionnelle, ramenées au bien par le travail et par l’instruction. A de telles œuvres les hommes risquent de manquer plutôt que les crédits et les dispositions favorables, les corporations religieuses, sur lesquelles la pensée se porte aussitôt, n’ayant pas fait dans la direction des orphelinats preuve d’assez détalent pour que l’administration incline à étendre leur mission. Un germe de pénitencier agricole existe du reste à Boufarik comme annexe de l’orphelinat de Ben-Aknoun; mais les résultats n’ont reçu aucune publicité, le mystère paraissant être, en Afrique, de l’essence de ces établissemens.

L’instruction primaire est une des branches les plus florissantes de l’administration; les écoles sont nombreuses, assez bien tenues et très fréquentées. La proportion des élèves à la population est plus élevée qu’en France [3]; les colons, qui sont en tout pays aussi intelligens qu’actifs, et apprécient trop bien pour eux-mêmes les avantages de l’instruction, se reprocheraient d’en priver leurs enfans. L’instruction secondaire, représentée à Alger par un lycée, est tout à fait insuffisante dans les deux autres provinces, qui envient à leur rivale le privilège dont elle jouit. Inspiré par une juste appréciation des intérêts de la colonie aussi bien que de ceux des familles, le conseil-général d’Oran a voté la création d’un lycée impérial dans cette ville, et la province de Constantine regrette déjà de n’avoir pas émis le même vœu, bien digne d’être accueilli. Retenir en Afrique les familles aisées et leurs enfans, c’est préparer une pépinière de colons intelligens et acclimatés que ne tourmentera pas la nostalgie.

L’instruction supérieure se bornait naguère aux cours publics de langue arabe confiés dans les trois chefs-lieux à des professeurs français, lorsqu’est survenue la création d’une école préparatoire de médecine et de pharmacie à Alger, résurrection trop tardive du cours de clinique qui avait été fondé presque au lendemain de la conquête dans l’hôpital militaire du Dey et supprimé quelque temps après. Les aptitudes scientifiques et médicales de la race arabe sont attestées par les immenses travaux de ses docteurs, parmi lesquels les noms d’Avicenne et d’Averrhoès brillèrent d’un éclat qui dure encore. En réveillant au sein des populations musulmanes le goût des études qui firent jadis leur gloire, la France acquitterai dette de l’Europe savante, tout en servant les intérêts les plus directs de la colonisation.

Dans le domaine de l’instruction rentrent les bibliothèques, les musées, les stations météorologiques, établissemens trop rares encore, car dans une colonie française la haute culture de l’esprit ne doit être jamais sacrifiée à aucune préoccupation ni de travail matériel ni de guerre. Il n’y a de bibliothèque publique qu’à Alger; les autres cités principales, avec une population de dix à quarante mille âmes, sont au niveau des bourgades de France. Même reproche à propos des musées, dont il n’existe quelque ébauche sérieuse qu’à Alger et à Cherchell, l’héritière de Julia Cœsarea, la capitale de la Mauritanie césarienne. A peine signale-t-on quelques collections naissantes à Philippeville, Guelma, Constantine, Sétif, Tlemcen. Sur cette terre où les Romains déployèrent pendant cinq siècles la puissance de leur génie colonisateur, où régnèrent non sans éclat de nombreuses dynasties arabes et berbères, l’on compte par centaines les villes ruinées, par milliers les vestiges épais qui n’ont été protégés que par d’impuissantes circulaires. A défaut de la sollicitude officielle, deux sociétés scientifiques ont, dans ces derniers temps, pris en main ce rôle, l’une à Constantine, l’autre à Alger, et déjà leur intervention a procuré les plus heureuses améliorations. Avant elles, une exagération de zèle pareille à celle qui a dévalisé la Grèce dépouillait toutes les localités au profit des musées d’Alger ou du Louvre. Des instructions récentes ont enfin prescrit de laisser à chacune des villes ou bourgades d’Algérie les monumens relatifs à son histoire particulière. Que cette pensée soit appliquée avec une persévérante fermeté, et dans peu d’années l’Afrique du nord deviendra le rendez-vous des antiquaires d’Europe. Si nous citons un embryon d’observatoire, trop tardif hommage à un climat incomparable pour les études astronomiques, et en outre un cours public de mécanique fondé pour les ouvriers par la ville d’Alger, nous aurons indiqué les principales institutions qui répandent la science au sein de l’Afrique française.

De l’instruction publique aux cultes le lien est intime, sinon toujours fraternel, en Algérie comme partout. Le catholicisme et le protestantisme sont largement et régulièrement organisés dans notre colonie de l’Afrique du nord. Sous le rapport religieux, l’Algérie présente même un spectacle digne d’admiration et d’étude : les quatre grands cultes du genre humain dans l’Occident, catholicisme, protestantisme, judaïsme, islamisme, vivent paisiblement côte à côte, non d’une vie restreinte par une jalousie réciproquement hostile, mais dans la pleine liberté de leurs manifestations. Par ses œuvres de charité, la religion touche à l’assistance publique. Pour l’enfance, elle a fondé une crèche à Alger, de nombreuses salles d’asile, souvent annexées aux écoles primaires, enfin les orphelinats, institutions dont l’Algérie a été le berceau. Pour ces derniers, le bon vouloir des religieux ne supplée pas toujours malheureusement au manque d’intelligence, et d’autres difficultés se présentent. Les soins corporels qu’exigent des centaines de jeunes enfans ne peuvent être donnés, surtout en état de maladie, que par une tendresse maternelle; or la règle épiscopale exclut des orphelinats de jeunes garçons toute femme, même les religieuses. C’est sans nul doute à la présence des femmes que doivent être attribués les résultats meilleurs qu’offrent les divers orphelinats de filles, et même l’orphelinat protestant de Deli-Ibrahim.

Au début, on ne visa pas à moins qu’à faire de ces instituts la base fondamentale de la colonisation algérienne, en annonçant que des concessions seraient données aux enfans à la sortie de l’orphelinat, qu’ils seraient installés et mariés par les soins des instituteurs, et qu’ainsi une génération nouvelle, purifiée de tous les vices qui déshonorent les colons, prendrait possession du sol et y ferait fleurir toutes les vertus avec le travail : vaine utopie dont l’expérience a fait justice, malgré le mariage bruyamment célébré à Alger d’un jeune colon de l’orphelinat de Ben-Aknoun avec une fille dotée de 500 francs par le chef de l’état. Au terme de leur noviciat agricole, qui finit à dix-huit ans (et beaucoup s’échappent avant cet âge), des adolescens n’ont pas le capital nécessaire pour monter une ferme, quelque petite qu’elle soit; sans ressources eux-mêmes, ils ne peuvent épouser que des filles pauvres; ils manquent de la maturité d’esprit et de caractère qu’exige une exploitation rurale. Enfin, dès qu’arrive la vingtième année, la conscription risque de les appeler sous le drapeau. Aussi doit-on ne compter que modérément sur les orphelinats pour défricher et coloniser l’Algérie.

A l’égard des adultes, la charité publique a importé de France les bureaux de bienfaisance, les hôpitaux, les monts-de-piété; elle a inventé les dépôts d’ouvriers destinés à recevoir pendant les premiers jours les émigrans sans ressources et sans travail, et les médecins de colonisation, analogues aux médecins cantonaux, dont quelques départemens de la métropole ont fait l’essai avec des résultats très diversement jugés. En ce qui touche ces derniers, la même diversité d’appréciation se retrouve en Afrique. Les dépôts d’ouvriers sont justement critiqués pour leur installation au sein des villes, au contact de toutes les oisivetés, loin des ateliers agricoles. A toutes ces combinaisons officielles et artificielles nous préférons de beaucoup les sociétés libres de secours mutuels, naturalisées là-bas depuis deux ou trois ans seulement, qui substituent à l’aumône l’assurance mutuelle, à la contribution légale la fraternité du dévouement. Dans tous les pays d’immigration se fondent spontanément des sociétés de protection en faveur des nouveau-venus. S’administrant elles-mêmes, distribuant des conseils, des secours, procurant du travail sans que l’autorité s’en mêle, ces sociétés remplacent les dépôts d’ouvriers et les médecins salariés par l’état. Voilà, croyons-nous, le meilleur mode d’assistance.

En dehors des établissemens spéciaux, les budgets des communes et des provinces sont grevés de subventions de tout nom et de toute forme qui font de l’assistance une très lourde charge, que les économies de détail allégeront bien moins que l’attaque directe des causes de maladie et de misère. Parmi ces causes, il en est d’insaisissables, il en est aussi de manifestes qu’il faut prendre corps à corps. Telles sont les eaux stagnantes qui infectent certaines localités, telles encore les incurables infirmités de familles émigrantes qui viennent exploiter la charité française. Des premières on se délivrera par des travaux d’assainissement, des secondes par de sévères règlemens tels que les États-Unis en ont décrété pour interdire à tout capitaine de navire, sous peine de forte amende, d’introduire aucun impotent, aveugle, sourd-muet, paralytique, etc..

L’intervention excessive de l’état, cette faute capitale du gouvernement algérien depuis son origine, se révèle manifestement à propos de la colonisation matérielle, celle qui exploite le sol. Ici l’homme est sur son domaine et semble pouvoir marcher sans liisières : il n’en sera rien. Pour discipliner la production, on comptera sur les chambres consultatives d’agriculture et les inspecteurs de colonisation, deux rouages dont l’un fait peu de chose, dont l’autre fait autant de mal que de bien. Des sociétés d’agriculture s’étaient, sur divers points, formées spontanément par le concours des principaux propriétaires et à l’aide de l’appui intelligent des préfets et sous-préfets, qui ajoutaient aux souscriptions particulières de modestes dotations : alliance de l’état et des citoyens préférable sans aucun doute à un isolement farouche. Ces corps libres, en même temps qu’ils éclairaient la pratique agricole, adressaient à l’administration leurs vues et leurs conseils, et prenaient en main, en toute occasion, la défense de l’intérêt général. Au lieu de consolider ces précieuses créations de l’initiative privée, que toujours l’on accuse de faillir à ses devoirs, on les annula par la création de chambres consultatives d’agriculture sur lesquelles on transporta leur dotation, sans accorder à celles-ci aucun des privilèges qui les eussent douées de vie et d’activité. Constituées d’abord par l’élection en 1850, les chambres d’agriculture ne furent convoquées que trois ans plus tard, lorsque le gouvernement se fut réservé la nomination de tous les membres. Elles ne peuvent se réunir qu’une fois par an, sur une convocation et avec un programme officiels. Leur session finie, nulle commission permanente ne les représente. Aussi les procès-verbaux de ces assemblées, stériles fictions plutôt que vivantes réalités, silencieusement accumulés dans les cartons ou parcimonieusement livrés à la publicité, n’ont-ils produit aucun enseignement pour le pays, ni entraîné aucune décision féconde, et d’année en année on voit ces assemblées se décomposer par la démission successive de leurs membres, dont le renouvellement devient un véritable embarras pour les préfets. Veut-on accorder à la propriété rurale sa juste part d’influence et faciliter ses remontrances, que les chambres d’agriculture soient constituées comme celles du commerce, électives, permanentes, pleinement libres de choisir leurs sujets de discussion; mieux encore, que ces deux institutions soient fondues en une seule, qui deviendra en quelque sorte la commission permanente des conseils-généraux, et acquerra une importance qui manque à chacune d’elles prise séparément; enfin que le pouvoir aide de tous ses efforts à la résurrection des sociétés et des comices agricoles.

Les inspecteurs de colonisation n’ont pas été seulement inutiles, souvent ils ont nui. Comme simples employés de l’administration, chargés d’observer la marche de l’agriculture, de la traduire en chiffres et en rapports, de vérifier l’accomplissement des conditions imposées aux colons, de tels fonctionnaires auraient eu leur raison d’être. De ce rôle trop modeste pour leur amour-propre, ils se sont haussés au rang de professeurs de l’art agricole et d’éducateurs des colons : rôle prétentieux, impossible dans un pays où la tradition manque entièrement, où les vétérans mêmes de l’agriculture sous d’autres cieux ont à refaire leur apprentissage. Là, plus qu’en Europe encore, l’agriculture est une affaire d’expérience locale, pour laquelle un colon quelque peu ancien et bon observateur en sait plus que le meilleur élève des meilleures écoles de France. Sauf un petit nombre de vieux Algériens qui ont appris la culture à leurs dépens, la plupart des inspecteurs de colonisation ne l’ont étudiée que dans des bureaux ou des carrés de jardin, et leur principal mérite consisterait à s’abstenir. Au lieu de s’effacer ainsi, et voulant d’ailleurs justifier leur titre, ils s’ingèrent dans les cultures de leur ressort, distribuent à contre-sens des conseils et des leçons, vantent telle excentricité de leur invention ou de celle du préfet et du sous-préfet dont ils dépendent, et l’imposent, dans la mesure de leur autorité, à des cultivateurs que le caractère provisoire des concessions soumet à leur influence. Du profit ou de la perte pécuniaire, la seule chose qui touche le colon, ils n’ont pas à s’inquiéter. L’état prétendant enseigner l’agriculture, surtout dans la période des tâtonnemens, ne pouvait que se tromper : aussi doit-on se féliciter qu’il n’ait pas créé, comme on le lui a souvent demandé, des moniteurs pour le coton, pour la soie, non plus que des fermes-modèles, des cours d’agriculture et d’horticulture, institutions plus dangereuses qu’utiles dans une colonie où chacun ne peut faire son noviciat pratique qu’à l’école de ses aînés. Quant à la dose de théorie qui ne doit pas rester inconnue de propriétaires instruits, les livres, les journaux, les écrits spéciaux y suffisent. Que l’état contribue à les répandre, par des distributions de notices ou par la formation de bibliothèques publiques, nous l’admettons. Son rôle est encore indiqué pour une part dans l’organisation des concours et des expositions, et là du moins il a largement fait son devoir depuis une dizaine d’années. De nombreux concours, convenablement dotés, ont été inaugurés dans les trois provinces; à Alger et à Paris, on a fondé des expositions permanentes d’une richesse remarquable, celle de Paris surtout, qui, un peu délaissée aujourd’hui dans les solitudes du faubourg Saint-Germain, brillera bientôt sous les voûtes du Palais de l’Industrie, en compagnie de sa rivale, l’exposition des colonies.

Il nous faut aussi parler des pépinières publiques que les rapports officiels ont prônées avec trop de complaisance. Le point de départ fut pourtant irréprochable : c’était un jardin d’essai, fondé au Hamma, près d’Alger, en 1833, et transformé, six ans après, en pépinière centrale de naturalisation ou d’acclimatation. En vue des recherches que ces désignations promettaient, deux autres établissemens auraient dû compléter le premier : l’un à Tlemcen ou à Mascara, dans la région des moyennes altitudes, l’autre à Biskara, dans les oasis sahariennes. Ainsi eussent été livrés à l’expérience les trois climats, les trois provinces, les trois zones cultivables de l’Algérie. Au lieu de cette mission scientifique, l’état, mal conseillé par ses préfets et ses généraux, s’avisa de multiplier les pépinières par douzaines, avec mandat d’opérer, non en vue des études seules, mais en vue d’approvisionner d’arbres toute la colonie. Les produits furent donnés d’abord gratuitement, puis cédés à vil prix. L’état prétendit devenir le principal pépiniériste de l’Algérie, et y réussit tellement bien qu’il en fut bientôt à peu près le seul. Devant sa concurrence, les pépinières privées fléchirent et tombèrent, non sans de vives, mais inutiles protestations. Les plantations particulières ou publiques n’en furent pas plus avancées : elles ne prospérèrent que dans les bulletins et les rapports officiels, car tout arbre donné est un arbre bientôt abandonné, et celui qui ne peut le payer à son prix ne peut le cultiver. La même décadence, juste expiation d’un monopole envahisseur, a frappé à leur tour les pépinières du gouvernement. Sauf celle du Hamma, qui doit à des causes exceptionnelles ses brillantes apparences, la plupart déclinent malgré les allocations de l’état, malgré la faveur des hauts fonctionnaires qui en font leurs jardins, leurs vergers et leurs parcs. L’état, qui voudrait aujourd’hui s’en défaire, trouve difficilement des fermiers ou des acquéreurs.

En fait de travaux publics, le chiffre et le rôle de l’armée se présentent tout d’abord à l’esprit. Frappés du contraste de la tranquillité générale et d’une armée de soixante-cinq mille soldats, quelques écrivains, pleinement confians dans l’étoile de la France, prêchent la réduction de l’armée au nom de l’économie, au nom de l’indépendance plus grande des élémens civils. Quoique bien rassurés sur l’avenir, nous pensons qu’il y a mieux à faire qu’à supprimer ou réduire une grande armée : c’est d’en tirer bon parti. Ports, routes, chemins de fer, barrages, canaux, puits artésiens, rien n’est au-dessus d’une force organisée de soixante-cinq mille hommes dans la vigueur de l’âge et de la discipline. Ajoutons-y le reboisement des montagnes, opération facile et simple, mais non le greffage des oliviers, mal à propos confié aux trois compagnies existantes de planteurs militaires, car c’est une pratique délicate et difficile que des colons seuls, habiles et intéressés, peuvent conduire avec économie et succès. Nous en excluons aussi le défrichement des terres et la construction des maisons, même des villages, opérations qui ne dépassent pas les efforts de l’industrie privée. L’armée doit intervenir dans les œuvres qui, pour être exécutées vite, bien et à bon marché, réclament l’emploi de la force collective de la compagnie, du bataillon, du régiment. Toute œuvre accessible à l’individu ou à la famille doit leur être laissée, sauf à leur permettre d’appeler le soldat comme auxiliaire lors des fauchaisons ou des moissons, par exemple. Bien plus modeste est le rôle de la marine de l’état, réduite à une douzaine de petits bâtimens, sous le commandement d’un contre-amiral. La marine marchande, moins riche encore, à ne compter que les navires appartenant au commerce algérien, est considérable, si l’on y ajoute tous ceux qui naviguent dans les eaux du littoral : elle s’accroît d’année en année, tandis que la première diminue. Depuis longtemps déjà, l’état s’est dessaisi du service de la correspondance entre la France et la colonie au profit de compagnies qui l’exécutent avec une célérité et une exactitude jusqu’alors inconnues : le vœu public réclame énergiquement une cession pareille pour le service de la côte, aujourd’hui fait par l’état dans des conditions intolérables pour les particuliers. A cet ordre d’entreprises se rattachent les passages gratuits, objet de tant d’abus et de plaintes, détail en apparence secondaire, et qui a l’importance d’un principe. Le ministère de l’Algérie paraît décidé à y introduire une sévérité qui ne saurait nuire gravement à l’émigration. La somme de 5 ou 600 fr. que toute famille d’émigrans débourse pour se rendre en Amérique en amènerait trois ou quatre en Algérie. Le prix actuel, qui est trop élevé, baisserait, si les crédits, aujourd’hui abusivement affectés aux passages gratuits de toute espèce, étaient employés à obtenir de fortes réductions sur les prix de deuxième et troisième classe pour tous les passagers, sans qu’il fût besoin d’autorisations individuelles, sources de faveurs, de lenteurs et de déceptions. Cette réduction serait bornée aux voyages pour aller, seuls dignes d’encouragemens. Dans cette mesure, l’intervention de l’état s’appuierait sur des précédens établis par l’Angleterre elle-même, si experte en cette matière, et qui aide des deniers publics l’envoi des émigrans sans ressources dans ses lointaines colonies.

Toutes les branches de l’administration se reflètent dans les finances comme en un fidèle miroir. L’organisation financière de la colonie algérienne diffère en beaucoup de points de celle de la métropole, pour les sources comme pour l’administration des revenus : nous ne parlons pas de la répartition, dont il a été question à l’occasion des budgets provinciaux. En fait d’impôts directs, les Européens ne paient que celui des patentes, grevé de centimes additionnels pour la dépense des chambres de commerce; l’impôt personnel et mobilier est remplacé par une taxe des loyers au profit des communes. L’impôt foncier n’existe pas, c’est une prime accordée à la colonisation; néanmoins les concessions sont toutes grevées d’une rente annuelle de 1 à 3 francs par hectare, qui ressemble de fort près à l’impôt, et les préfets ne cachent plus leurs projets de centimes additionnels à établir d’après des tableaux fictifs de l’impôt principal, fictions qui ne tarderont pas à devenir des réalités, quand les receveurs auront sous la main un travail tout préparé. Contre cette grave menace, de vives et justes protestations se sont déjà fait entendre. Ignore-t-on, a-t-on dit avec raison, que les Algériens paient des taxes de tout nom et de toute nature, si bien que la part contributive de chaque Européen ne peut être évaluée à moins de 50 fr. par tête, autant qu’en France? Au budget de l’état, l’Algérie compte en 1859 pour 20,950,000 fr. de recettes; les trois budgets provinciaux s’élèvent ensemble à 8,700,000 fr. : soit un total de près de 30 millions [4], auxquels il faudrait ajouter les taxes municipales de toute nature pour connaître les forces financières de la colonie. Avec ces ressources, elle paie toutes ses dépenses d’administration, et consacre même un excédant de 2 ou 3 millions à solder les troupes indigènes, spahis et tirailleurs. Ce simple chiffre de 30 millions, pour un état qui compte seulement 180,000 Européens, mesure à la fois leur puissance de production et de consommation, et celle qu’acquièrent à leur contact les populations indigènes; il démontre surtout de quelle injustice serait toute nouvelle aggravation d’impôt.

Dans cet examen sommaire des divers services administratifs et des fautes qu’a partout entraînées l’intervention absorbante de l’état, nous avons soigneusement détourné notre esprit des griefs individuels qui attestent seulement les erreurs et les passions des hommes; nous n’avons interrogé que les situations et les systèmes pour mettre en honneur les principes. De ces causes profondes ou générales dérivent en effet toutes les conséquences d’une véritable portée : la part des fonctionnaires ne vient qu’au second et au troisième plan, en mal comme en bien. Nous tenons beaucoup à bien distinguer notre voix, qui appelle de fécondes réformes, de celles qui ont proclamé que la mise en suspicion de quiconque avait trempé dans l’administration algérienne devait être le programme de toute nouvelle politique, car tout progrès exigeait que l’on fît table rase du passé. De telles violences s’expliquent par l’amertume des colères de l’exil; elles seraient impardonnables chez tout homme à qui le malheur n’a pas ôté le calme de la raison et de la conscience.


III.

L’administration des indigènes de l’Algérie pose à la France un des problèmes les plus complexes de l’histoire humaine : l’accord à établir entre deux sociétés séparées par des contrastes qui ressemblent à des abîmes, la race, la religion, la langue, les mœurs, le costume. Le hasard des aventures aurait rapproché les deux peuples, que leur entente amiable serait encore fort malaisée à établir : combien le succès est autrement difficile pour des vainqueurs qui ont à se faire pardonner la conquête par les armes et l’occupation permanente d’un pays ennemi! Non contente de n’avoir ni spolié, ni refoulé, ni exterminé les possesseurs du sol, la France veut en outre les régénérer par des bienfaits : œuvre fort ardue d’éducation sociale, car il s’agit, non plus de planter sur un sol vierge, mais de greffer un jeune rameau sur un vieux tronc pour ranimer le tronc lui-même. Aussi convient-il de bien préciser l’idéal poursuivi sous le nom de fusion. Dans le sens d’une assimilation administrative immédiate, nous avons dit quels obstacles s’y opposaient : ce sont les situations trop hétérogènes. Plus haute encore est la barrière contre une assimilation absolue sous le rapport social : la religion ne la permet pas. L’unité d’ailleurs peut se trouver aussi bien dans l’harmonie que dans l’uniformité. Avec leurs habitudes d’esprit, nées de la révolution et de la centralisation, les Français d’aujourd’hui ont quelque peine à reconnaître comme légitimes les diversités extérieures dans les usages, les diversités intérieures dans les esprits et les consciences : étroites préventions que condamne la tradition du génie colonisateur de la France, lequel brilla toujours par une sociabilité souple et bienveillante. La variété lui plaît, il s’en accommode et l’amène à ses fins : variété d’origine et de culte, variété de coutumes et de langage, variété même de peau. Sur tout rivage où il aborde, il inscrit sur son drapeau la liberté pour chacun de vivre à sa guise, à la condition de ne pas troubler la paix ni la morale publique, et de respecter en autrui pareille liberté. Le temps fait le reste. Inspirons-nous des mêmes sentimens en Afrique; gardons-nous de vouloir plier de force à nos habitudes civilisées d’Europe une nature immuable et des sociétés séculaires; plions-nous quelque peu nous-mêmes aux exigences d’un milieu si nouveau, comprenons-le du moins, et nous agirons sur lui efficacement. Contentons-nous de préparer pour l’avenir l’union féconde des deux races. La seule unité à poursuivre aujourd’hui consiste dans la reconnaissance de l’autorité française par l’obéissance à ses lois, par le paiement de l’impôt et le respect de la tranquillité publique. D’année en année, de siècle en siècle, la liberté amènera la fusion par l’échange des produits, le lien des intérêts, la circulation mêlée des personnes. Peut-être un jour des mariages y aideront. La patience, en ceci comme ailleurs, est le gage du succès.

Au point de vue politique et administratif, les indigènes de l’Algérie se divisent en deux classes, caractérisées par le culte mieux encore que par la race : les Israélites et les musulmans, les premiers homogènes par le sang, la foi et les mœurs, les seconds divisés en plusieurs groupes, suivant la diversité d’origine.

Sans être bien nombreux (cent mille environ, tant dans les tribus que dans les villes), les Israélites jouent, dans le nord de l’Afrique comme partout, le rôle économique fort important que leur assure le génie du commerce, fondé sur les instincts natifs, les nécessités historiques et les traditions héréditaires. La concurrence de leur incessant colportage, favorisée par une vie sobre, est fort importune aux marchands européens, et leur industrieuse activité les enrichit rapidement. Détenteurs du numéraire, ils le font valoir avec une habileté qui leur attire les malédictions des emprunteurs et de sévères qualifications de la part du public; ils y répondent par l’exemple des capitalistes chrétiens. Les Juifs algériens apprécient généralement la situation que leur a faite la conquête française, et s’ils ne peuvent toujours étouffer les antipathies populaires, ils les dominent en se montrant dignes du choix du gouvernement, qui les appelle dans les consistoires, les chambres de commerce, les conseils municipaux et généraux. Mieux que les Européens, ils se passent de l’état pour la fondation et l’entretien des synagogues et des cimetières, pour l’assistance mutuelle. Délivrés par nous des Turcs, protégés contre les Arabes, les Israélites savent qu’ils ont tout gagné à notre arrivée, et qu’un retour de fortune leur ferait tout perdre. Ils sont sincèrement ralliés à notre cause, et prouvent leur confiance dans l’avenir en achetant des immeubles et s’engageant même dans l’industrie agricole. Enfin, signe qui n’est pas sans valeur, plusieurs d’entre eux adoptent et surtout permettent à leurs enfans tout ou partie du costume français. Aux tribunaux des rabbins, supprimés sans difficulté dès 1842, ont succédé avec une adhésion générale nos tribunaux civils et de commerce. En 1858, on a vu un premier Juif indigène reçu avocat. Les déclarations de naissance et de décès ont lieu régulièrement à l’état civil, même la célébration des mariages, ce qui abolit du même coup la polygamie, le divorce et la répudiation légale. A ce degré de préparation, que faudrait-il faire de plus en faveur des Israélites, sinon leur accorder une assimilation pleine et entière avec les Français? L’élite d’entre eux la réclame, et l’heure nous paraît venue de la prononcer. Depuis longtemps, on a proposé de l’accorder en détail à ceux qui la demanderaient : tant de réserve n’est plus nécessaire, alors que la pratique a pour ainsi dire devancé la loi. En une race amie, où règne une parfaite unité, il serait impolitique d’introduire la division comme parmi des ennemis.

Tout dans l’assimilation ne sera pas profit pour les Israélites, ils s’y attendent. Peut-être n’entrevoient-ils pas que, cessant de faire une classe à part, ils perdront le droit à une représentation spéciale au sein des diverses assemblées où ils figurent aujourd’hui en vertu de leur origine, et qu’ils devront y reconquérir leur place par leur seul mérite. Ils connaissent bien toutefois et acceptent sans réserve l’obligation de participer au service de la milice et à celui du recrutement militaire, quand l’un et l’autre existeront pour les Européens nés en Algérie, pour les créoles, disons le mot, quoique l’usage ne l’ait pas encore naturalisé pour cette colonie. Devenus miliciens et soldats, ils perdraient cette réputation de lâcheté qui est le pire stigmate dont ils soient flétris : réhabilités comme braves, ils le seraient sous tous les rapports.

Le gouvernement de la société musulmane ne peut se réduire à un programme aussi simple. Ici tous les contrastes de la surface s’aggravent d’un profond antagonisme : l’hostilité latente de l’islamisme, sa force d’inertie et de résistance, son indifférence devant tout progrès, ses méfiances de tout don qui lui vient d’une main chrétienne, tout cela multiplié par un chiffre de deux millions et demi d’individualités. Cette masse pourtant n’est pas homogène, et les diversités d’origine et de caractère viennent faciliter un peu notre tâche de transformation. La population musulmane comprend cinq groupes bien distincts : les Maures, qui habitent les villes; les Koulouglis, issus de l’alliance des anciens Turcs avec les femmes mauresques; les Arabes, qui occupent les plaines de la campagne; les Berbères, qui habitent les montagnes et dont les Kabyles sont les représentans les plus connus; enfin les nègres, anciens esclaves ou fils d’esclaves affranchis en 1848. Écartons ces derniers, qui ne comptent pas comme élément de l’administration politique, et qui ont leur place marquée parmi les agens de travail.

Le temps nous amène, par une lente, mais incessante action, les deux premiers groupes. Les Maures, enclins à la vie paisible des citadins, n’ont jamais été un peu dangereux que par leurs intrigues, ils le sont aujourd’hui moins que jamais. Vivant sous nos yeux, au milieu de nous, mêlés à nos affaires et à nos plaisirs, surveillés par la police et en quelque sorte par tout le monde, ils inspirent plus de pitié pour la déchéance qui résulte de leur oisiveté que de souci pour leurs menées malveillantes. En vain les pères s’enferment dans une fidélité obstinée à leurs traditions : les fils, plus ou moins mêlés aux enfans des Européens, s’imprègnent de sentimens nouveaux, et les petits-fils différeront encore plus des aïeux. L’administration des Maures n’est plus qu’une affaire de municipalité.

Les Koulouglis, dont le temps efface la trace dans les statistiques, tant ils sont peu nombreux, méritent néanmoins d’être, pour leur position toute particulière, encore distingués et des Maures et des Arabes, qui les détestent, en leur qualité de fils des Turcs, à peu près autant que les chrétiens eux-mêmes. C’est un lien entre eux et nous. Aussi de bonne heure se rallièrent-ils à notre cause, sous la conduite du général Mustapha, qui fit apprécier leurs services dans la province d’Oran. Partout ils résistèrent aux instances comme aux menaces d’Abd-el-Kader. Supérieurs à tous les autres indigènes par l’intelligence et surtout par la tradition et l’instinct du commandement, ils sont les sûrs auxiliaires de l’administration française dans les campagnes comme dans les villes.

Restent les Arabes et les Kabyles, soumis au même système général d’administration, malgré des différences plus importantes pour l’ethnographie que pour la politique. Les uns comme les autres sont régis par des chefs indigènes, soumis en territoire militaire à une hiérarchie d’officiers, en territoire civil à une hiérarchie de fonctionnaires civils, avec cette nuance que l’élection populaire a été maintenue pour les amins ou chefs municipaux en Kabylie, où elle est profondément enracinée dans les mœurs, tandis que chez les Arabes l’autorité française nomme les kaïds. Dans les deux territoires, les instrumens spéciaux de l’administration des indigènes sont les bureaux arabes, une institution qui a soulevé bien des tempêtes.

En citant des abus dont le nombre et la gravité n’étaient guère contestables, certains écrivains ont demandé la suppression complète des bureaux arabes et leur remplacement par les employés habituels de l’administration. Encore un élan irréfléchi vers l’assimilation absolue, laquelle doit exister au moins en germe et en puissance avant de devenir un décret! Si la zone militaire doit se réduire, comme c’est admis en principe, aux territoires où les Arabes composent presque seuls la population, quelle autre mission auront des employés quelconques, sinon d’administrer ce peuple? Sous un nom ou sous un autre, civils ou militaires, ne formeront-ils pas des bureaux arabes, interprètes des volontés du pouvoir et des réclamations des tribus, intermédiaires entre deux peuples séparés par la langue et les mœurs, gardiens vigilans de la sécurité publique, éclaireurs intelligens des intrigues et des agitations? La fonction existe par elle-même et ne peut être supprimée; le nom seul pourrait changer. Là n’est point la faute commise, la source des plaintes; elle est dans un déplacement d’attributions, qui a trop souvent reporté sur les chefs des bureaux arabes le pouvoir, les honneurs, les titres même que les lois de la hiérarchie revendiquaient pour les seuls commandans des cercles, des subdivisions et des provinces : l’action réelle a été trop séparée de la responsabilité. De cet empiétement, qu’a favorisé la bienveillance paternelle de la direction de l’Algérie aussi bien que la sympathie conquise aux officiers des bureaux arabes par des services et des talens éminens, les tribus, croyons-nous, n’ont pas eu autant à se plaindre qu’on l’a prétendu. Prise dans l’ensemble, l’administration des bureaux arabes leur a été tutélaire et bienfaisante, comme elle a été profitable aux Européens par la pacification du pays. En aucun temps, en aucune colonie, les peuples conquis n’ont été traités avec une pareille mansuétude, et l’histoire de l’Algérie supporte sans crainte la comparaison avec l’histoire de l’Amérique et de l’Inde. Seulement la même toute-puissance qui a pu faire et a fait beaucoup de bien, se trouvant parfois livrée à des mains dont la sagesse n’était pas le seul guide, a fait aussi quelque mal, fruit inévitable d’un pouvoir absolu sans contrôle. Aujourd’hui les principes ont été rétablis, après avoir été rappelés, il est triste de le dire, par d’éclatans scandales, et les bureaux arabes, sans être dépouillés de leur nom, ne constituent plus un service particulier. Quelques années seront peut-être encore nécessaires pour faire rentrer dans leur orbite légale des pouvoirs habitués à en sortir; ils lutteront sourdement et tenteront de prolonger leur empire : vains regrets et vaines résistances qui ne peuvent retarder longtemps la restauration du commandement suprême dans les mains qui doivent seules l’exercer, parce que seules elles en ont la responsabilité.

Dans les bureaux arabes départementaux, institués en territoire civil, les indigènes ne sont plus l’élément principal et presque unique de l’administration; ils ne sont que l’élément accessoire. Les affaires de ces bureaux sont accessibles à tous les services publics aussi bien qu’à un service spécial. Un fonctionnaire chargé de recevoir toutes demandes verbales ou écrites des Arabes pour les répartir suivant leur nature semblerait une concession suffisante aux nécessités de la transition. En même temps la langue arabe serait prescrite comme une condition d’admission; au bout de trois ou quatre ans, tous les nouveaux employés civils la sauraient.

Dans l’accomplissement de son programme politique, le gouvernement français poursuivra d’une main ferme et persévérante un double but : d’un côté l’amélioration de tout ce qui dérive de la nature, de l’autre la décomposition de tout ce qui est un legs de la barbarie. L’homme et la famille, fondemens de toute société, seront respectés, relevés et fortifiés; ils doivent tout gagner à notre avènement. La tribu, la nationalité, les institutions, les mœurs subiront toutes les métamorphoses qu’appelle l’intérêt du peuple indigène aussi bien que celui de la France ; mais dans les réformes les plus légitimes une adhésion volontaire, même un peu lente à obtenir, sera préférée à la contrainte, sauf peut-être en matière d’éducation.

Il y aurait extrême imprudence à pénétrer dans le sanctuaire de la famille, entouré chez les musulmans de hautes barrières: un respect sincère du droit individuel doit protéger leurs maisons et leurs tentes contre toute invasion indiscrète de la loi, et néanmoins il sera permis d’y faire prévaloir, sans violence aucune, de salutaires et morales influences qui en écarteront de plus en plus la polygamie, cette plaie des sociétés et des religions inférieures. Que les fonctions de tout ordre soient accordées de préférence aux musulmans qui n’auront qu’une femme; que dans les solennités publiques et en toute occasion ils reçoivent des témoignages particuliers de considération, par la parole du moins, si des signes plus marqués ne sont pas opportuns; que tout citoyen, surtout les fonctionnaires civils et militaires, et leurs femmes encore plus, s’abstiennent de jamais absoudre et encourager de leur présence les mariages postérieurs au premier; que la colonisation étende ses industries autour des tribus, se chargeant de cette multitude de services domestiques qui, bien plus que les passions, entretiennent la polygamie; que les moulins surtout soient multipliés et diminuent la servitude des femmes, aujourd’hui condamnées au travail abrutissant de la meule qui broie la farine du couscoussou. L’influence française pourra même introduire fréquemment dans les contrats de mariage la stipulation de la monogamie au profit de la première femme: la loi l’autorise, et les exemples en sont nombreux. Quant aux yeux des musulmans la polygamie sera frappée du mépris général, elle tombera d’elle-même; elle survivra indéfiniment au contraire, si les Européens continuent à se montrer avec empressement aux fêtes des secondes, troisièmes et quatrièmes noces des grands seigneurs indigènes.

L’enfance est accessible à notre sollicitude dès qu’elle sort du cercle intime de la famille pour entrer dans les écoles. Il serait peut-être téméraire de toucher aux tolbas, les instituteurs de l’islamisme, et à leurs écoles; mais où serait le tort de réunir une fois par jour ou plus rarement les enfans musulmans, israélites et chrétiens, dans des écoles communes où ne seraient enseignées que des matières étrangères à la religion, telles que la langue et l’écriture françaises, le calcul, le chant? Dans une telle mesure, l’éducation gratuite et obligatoire, suivant l’exemple donné au Sénégal par M. Faidherbe, paraît un devoir autant qu’un droit de notre souveraineté; elle mettrait fin à la séparation qui existe aujourd’hui entre les élèves chrétiens, musulmans et Israélites, comme si l’on visait à maintenir éternellement l’antagonisme des races. L’Orient à Constantinople, à Smyrne, à Alexandrie, l’Afrique même à Tunis, nous donnent l’exemple des écoles mixtes. Nous n’acceptons pas comme suffisantes les écoles arabes pour garçons ou pour filles, dirigées dans les principales villes par des maîtres français, et moins encore le collège musulman fondé à Alger par l’ancienne direction de l’Algérie, bien que son caractère primitif ait été entièrement changé par l’admission d’une majorité d’externes chrétiens [5]. Déjà l’institution a reçu du ministère spécial une première et juste atteinte : la direction suprême a été transportée du pouvoir militaire au recteur de l’académie d’Alger. Mieux inspiré encore, le conseil-général d’Oran a réclamé un lycée provincial accessible aux enfans de toute race et de tout culte : c’est la voie dans laquelle il faut désormais marcher.

Passer de la famille à la tribu, c’est quitter le genre de vie le plus naturel à l’homme, le plus digne de lui, pour entrer dans une forme sociale passagère de son essence et tout à fait incompatible avec la civilisation, tant que la propriété indivise et commune y exclut l’appropriation individuelle. Poètes et historiens expliquent volontiers l’existence nomade par d’impérieux instincts de race, prétendues lois de l’humanité : pure hypothèse que dément le tableau de la domination des Maures en Espagne et dans tous les lieux où la durée de leur puissance a permis à leur génie natif de se manifester. Comme l’Européen, l’Arabe aime d’un vif amour le sol natal, la maison paternelle et la propriété individuelle, qui lui donne la fortune avec l’indépendance. Celle-ci existe dans une certaine proportion en beaucoup de tribus, et y est appréciée aussi vivement que dans les campagnes de France. Elle n’est pas devenue générale pour deux causes : l’état de guerre et l’enfance agricole prolongée. L’état de guerre a maintenu dans les tribus aristocratiques la prépondérance des seigneurs, aux mains et au profit desquels la féodalité territoriale s’est prolongée jusqu’à nos jours; dans les tribus fédératives, l’intérêt de la défense commune a éloigné le morcellement : dans toutes, le danger des spoliations par les Turcs a fait prévaloir la propriété la plus mobile, telle que la tente et les troupeaux. L’ignorance agricole, fruit de la guerre, a agi dans le même sens : des barbares qui ne savent pas faucher ne peuvent amasser des provisions de fourrages pour nourrir le bétail dans la mauvaise saison; le vagabondage du parcours sur de vastes espaces devient la loi fatale de leur existence. Le cercle de ce parcours s’étend en raison directe de la rareté des pacages et des eaux : il est borné dans le Tell par les chaînes de l’Atlas; il est immense sur les hauts plateaux et le Sahara. Assurez la paix, enseignez à récolter des fourrages, à creuser des puits, et la tribu devient stable sur le sol, sans renoncer toutefois absolument à la tente, qui a bien son prix pour le libre choix du séjour selon la saison et les cultures.

La tribu est ainsi conduite, par une évolution toute bienfaisante, à recevoir une première transformation qui s’exprime par le cantonnement, c’est-à-dire par l’échange d’une partie des vastes terrains incultes et dépeuplés où elle promène ses troupeaux contre une étendue plus restreinte, mais concédée en toute propriété. Dans ces termes, le principe du cantonnement et le droit de l’exercer sont aujourd’hui mis hors de contestation en théorie comme en pratique; ils impliquent la réserve expresse que tout titre antérieur de propriété, dressé suivant la loi musulmane, sera scrupuleusement respecté. Même dans les cas les plus légitimes de cantonnement, l’opération sera adoucie par des compensations, au nombre desquelles le partage du territoire de la tribu entre toutes les familles doit être mis au premier rang. A défaut de ce complément, une sourde irritation survivrait dans les cœurs, car le resserrement, avec quelque intelligente modération qu’il soit pratiqué, blesserait l’intérêt de la tribu en lui enlevant une part de ses terres, sans accorder à ses membres aucun droit nouveau tant que le territoire reste indivis : ce serait toujours la communauté, mais sur une moindre échelle.

Il est encore une indemnité que beaucoup de tribus ou de tentes accepteraient volontiers : nous voulons parler de la concession des villages et des terrains vacans dans les oasis sahariennes. Là d’immenses espaces sont libres, à la disposition de la France; beaucoup d’Arabes, à qui les horizons lointains du désert n’inspirent pas la même répugnance qu’aux Français, s’y transplanteront volontiers, à la condition expresse de n’être pas forcés directement ou indirectement à cette émigration, comme certains publicistes, qui interprétaient mal d’antiques exemples, le proposaient à l’égard des Kabyles. Que ceux qui ne peuvent s’accommoder à aucun prix du voisinage de la civilisation rejoignent librement dans les oasis, sous l’ombrage des palmiers, les Berbères leurs frères, nous n’y voyons aucun inconvénient, tandis qu’une transportation, déguisant mal un refoulement brutal, pourrait susciter les plus justes colères.

A ce grand coup porté par la propriété individuelle à la tribu, foyer des intrigues et des complots, docile instrument des ambitions, d’autres coups doivent succéder sans relâche. Tout ce qui l’affaiblit et l’égrène, pour employer une expression pittoresque et populaire, mérite nos encouragements. Dans ce nombre, nous comptons les constructions entourées de concessions qui créent aux familles des intérêts distincts et fixes, la liberté de circulation, de commerce, de transactions, sur le territoire des tribus, et surtout la libre émigration de toute famille arabe parmi les Européens. Dans les instructions très libérales sur ce dernier point qui ont été récemment adressées aux administrations de l’Algérie et qui accordent, soit des exemptions d’impôt, soit des privilèges de juridiction, s’est glissée, par inattention sans doute, une disposition des plus fâcheuses, qui doit être annulée. Tout Arabe qui s’éloigne de sa tribu perd son droit au partage éventuel du territoire, s’il n’y laisse des intérêts permanens, tente, troupeau, famille. Ainsi sont punies, par la confiscation du droit de propriété, les tentatives vers la vie civile des indigènes les plus dignes d’intérêt, ceux qui émigrent avec leur petite fortune pour conclure avec les Européens des contrats d’association : ils veulent bien en essayer, mais, incertains du résultat, n’ayant d’ailleurs aucun crime à se reprocher, ils n’entendent pas abdiquer à tout jamais leur qualité de membre co-propriétaire de la tribu, et se trouver sans feu ni lieu au premier changement de résidence, pas plus que le cultivateur français ne renonce à ses propriétés personnelles en devenant fermier ou locataire chez un voisin.

La solidarité des tribus, établie contre elles pour l’expiation pécuniaire de tout crime commis sur leur territoire, a été supprimée par une circulaire ministérielle qui paraît avoir soulevé en Algérie d’assez vives réclamations. Nous l’approuvons, non dans ses motifs, qui répudient tout autre principe que celui de la responsabilité individuelle (notre propre législation présente de nombreuses dérogations à ce principe, et le droit musulman encore plus), mais comme condition et conséquence de la liberté de circulation au sein des tribus. Collectivement responsables, les tribus exigent que nul étranger ne pénètre ou ne s’établisse chez elles, et gardent un isolement aussi favorable à tous les complots politiques que funeste à l’essor de la production et du commerce. La solidarité collective doit être au plus tôt remplacée par une police plus vigilante et plus nombreuse; en attendant, elle peut continuer de subsister comme exception.

De la tribu, notre action atteindra le peuple entier et ce qu’on appelle la nationalité arabe, expression inexacte, car l’idée de nation, fruit d’un état social fort avancé, n’existe pas au sein de ces populations d’origine hétérogène, habituées de tout temps à guerroyer l’une contre l’autre. Il est vrai que la haine de l’étranger, du conquérant, supplée à l’idée de nation, et entretient une hostilité sourde dont les effets seront amoindris par toute mesure qui détachera de la masse ennemie quelque fragment et l’attirera vers nous. Individus, familles, tribus entières ou simples douars, tout sera de bonne prise. Au nom de ce programme, nous ouvririons aux musulmans, et à deux battans, les portes aujourd’hui fermées de la naturalisation, en place de ces jouissances de droit civil dont la concession est de loin en loin annoncée à de rares élus. Alors viendraient à nous quelques-uns de ces hommes de bonne volonté, au caractère malléable et liant, comme la nature en crée toujours pour fondre les contrastes et ménager les transitions entre les races humaines. Nous développerions un germe excellent, celui des mousses et des matelots indigènes, admis, en trop petit nombre encore, à servir sur nos bâtimens, premier pas vers l’inscription maritime : l’histoire de trois siècles de piraterie atteste les rares aptitudes des populations barbaresques à la vie de mer. Les mêmes raisons plaident en faveur du maintien des troupes indigènes, spahis et tirailleurs, qui adoptent un certain esprit de civilisation et l’importent dans les tribus. La voix publique établit pourtant une distinction entre les tirailleurs algériens, simples fantassins recrutés dans les couches inférieures du peuple, vivant dans un isolement qui entretient leur ignorant fanatisme, et les spahis, fils des familles aisées, plus intimement mêlés à la vie européenne, et rendant comme courriers, éclaireurs, espions, soldats, laboureurs, des services incontestés. Par tous ces moyens, la politique française écartera des esprits et des faits ce fantôme du peuple arabe, qui deviendrait une dangereuse réalité en prenant corps et âme.

Un pas de plus, et la stratégie politique abordera, pour les entamer avec prudence, les institutions de la société musulmane et à leur tête la religion. Une attaque directe violerait la capitulation de 1830, et soulèverait le pays; la propagande et la polémique inquiéteraient sans aucun résultat. Parvenus au monothéisme le plus absolu, les musulmans jugent avec rigueur le dogme de la trinité; habitués à élever leur âme à Dieu sans intermédiaire humain et sans l’appui des pompes matérielles, ils sont plus étonnés qu’édifiés des splendeurs du culte catholique. Pour amortir le fanatisme musulman, moins intraitable et moins vivace pourtant qu’on ne le pense, le meilleur moyen serait de joindre au mélange des populations l’action plus immédiate de l’influence française sur les chefs religieux de l’islam. Un consistoire central à Alger y aiderait, en mettant l’élite de ces chefs en contact direct avec l’esprit civilisé. Sous le nom de médressa, des écoles supérieures ont été instituées à Blidah, Tlemcen et Constantine pour l’enseignement des hautes sciences de l’islamisme : théologie, droit, poésie, littérature; les aspirans au doctorat mahométan s’en sont déliés, car ils ont continué de préférer les maîtres de Tunis et de Fez. Malgré ce premier échec, ce genre d’écoles, où peuvent pénétrer quelques rayons de l’esprit moderne, ne doit pas être légèrement abandonné. L’aristocratie des intelligences, à la différence de celle des intérêts, est l’alliée naturelle de notre politique.

Les subventions accordées pour le pèlerinage de La Mecque seront maintenues, bien qu’elles puissent raviver le fanatisme que nous voulons étouffer : c’est un devoir de loyauté, le gouvernement s’étant emparé de toutes les dotations fondées pour cet objet par la piété musulmane; c’est aussi le conseil de la politique, qui montre les pèlerins algériens déployant dans tout leur voyage un passeport français, se réclamant des autorités françaises, et donnant à notre nation le droit d’intervenir dans les affaires de l’Arabie à titre de puissance musulmane : excellente occasion de répandre en Orient l’éclat de son nom et l’autorité de sa parole.

La corporation de La Mecque et Médine n’est pas la seule dont les biens aient été engloutis dans le domaine public; toutes ont été expropriées; un contrôle bien organisé de l’emploi des revenus eût peut-être dispensé d’une dépossession qui a blessé au cœur la population indigène. Pour s’acquitter de ses nouveaux devoirs, l’état a distribué tous les ans des subsides en argent, qui se sont montés en 1857 à une centaine de mille francs, somme bien inférieure aux besoins, puisque, sur 1,985 familles participant aux aumônes, 694 ne recevaient que 2 francs par mois. Pour apporter des soulagemens plus sérieux à des maux d’une désolante gravité, un décret du 7 décembre 1857 a institué pour les musulmans un bureau spécial de bienfaisance, qui a lui-même fondé une salle d’asile, des bourses d’apprentissage pour les garçons, un ouvroir pour les jeunes filles, des fourneaux économiques, enfin une infirmerie. Toutes ces fondations n’ont pas réussi au même degré : les fourneaux économiques surtout n’ont pu triompher de la répugnance indigène. Les résultats obtenus ont d’ailleurs enlevé une si large part des crédits en frais d’administration, que la voix publique a posé cette question, maintes fois déjà rencontrée sur notre route : Pourquoi un service spécial pour les musulmans? Est-ce que leur faim, leur soif, leur misère sont d’une autre espèce que celles des Européens? Hélas! l’assimilation n’est ici que trop réelle, et les indigènes ne la repoussent pas, eux qui reçoivent avec l’attendrissement de la reconnaissance les bons soins des médecins français, des femmes du monde et des sœurs de charité. Le prosélytisme religieux de ces dernières, qui inspire quelques inquiétudes, inviterait tout au plus à les écarter de ce service charitable pour le confier à un zèle moins ardent; mais il ne saurait justifier une administration entièrement distincte. Un fait récent atteste des facilités inespérées de rapprochement. Une société de secours mutuels, qui s’est fondée à Alger sous le nom de la Famille, a compté dès la première année dix musulmans et treize Israélites indigènes.

Des médecins ont souvent visité les tribus, tantôt à la suite des colonnes, tantôt en mission spéciale. Des religieuses, même des femmes du monde, poussées par un dévouement que stimulait la curiosité, ont aussi pénétré sous les tentes et dans les maisons arabes, tantôt pour soigner les malades, tantôt pour vacciner les femmes, invisibles aux médecins. Partout l’accueil a été si empressé et si confiant que l’on a pu sérieusement élever à l’état de système la conquête des cœurs musulmans par l’art médical. Le conseil-général de Constantine, traduisant l’idée en projet, a exprimé le vœu que des médecins de colonisation fussent installés en plein territoire arabe, un par mille tentes. Si profond est le respect pour le médecin, missionnaire de Dieu et de la science, que, même sur le champ de bataille, tout docteur français était sain et sauf en faisant reconnaître sa qualité, privilège qu’il partageait avec le prêtre, protégé par son noir uniforme : trait de mœurs qui est aussi un trait de lumière jeté sur la profondeur de ces âmes plus ardentes que mauvaises.

Dans le domaine de la justice, la réforme se heurte aux abus les plus graves peut-être de la société musulmane, — la partialité et la vénalité des magistrats. Trop souvent chez eux comme chez les fonctionnaires indigènes de l’ordre administratif, la conscience est déviée, le sens moral oblitéré. Sans parler des scandales qui de temps à autre conduisent les coupables devant les tribunaux français, il est de notoriété publique que tout plaideur musulman doit, sauf de rares exceptions, payer son juge. Aussi peut-on s’étonner que, parmi tant d’écrivains qui se sont faits les romanciers plutôt que les historiens de la société arabe, des prévarications de ce genre n’aient jamais été révélées et dénoncées. Le ministre de la guerre était certainement seul à les ignorer, lorsqu’au grand étonnement de l’Algérie, il provoquait le décret du 1er octobre 1854, qui retirait aux magistrats civils la surveillance des tribunaux musulmans, enlevait à la cour impériale la juridiction d’appel sur les jugemens des kadis, et organisait un vaste réseau de médjelès, tribunaux supérieurs soumis à la surveillance exclusive de l’autorité politique: nouvelle et bien significative révélation du système qui tendait à perpétuer un peuple arabe en face et en dehors du peuple français! D’éloquentes protestations se sont produites contre cette atteinte aux privilèges de la magistrature et aux intérêts de la fusion ; elles méritent d’être entendues. La réaction serait exagérée, si elle allait jusqu’au remplacement des kadis eux-mêmes, suivant le vœu de quelques esprits. Les justes désirs des indigènes sont assez difficiles à satisfaire sans qu’il soit besoin de les dépasser. La justice des kadis a si intimement pénétré dans la vie des Arabes comme émanation du Koran, elle va si bien à leurs goûts par sa promptitude, sa simplicité, son apparente économie, qu’ils verraient dans la suppression de cette magistrature indigène une atteinte à leurs droits, sinon à leur religion. Les subsides qu’ils donnent à leurs juges ne sont probablement pas plus lourds que les épices de la magistrature chrétienne en d’autres temps, pas plus que les taxes qu’ils auraient à payer aux avocats, avoués, huissiers, greffiers, et ils perdraient la consolation, inappréciable pour tous les plaideurs, d’expliquer eux-mêmes leur cause à leurs juges dans leur propre langue. Laissons donc aux Arabes leurs kadis jusqu’à ce qu’ils s’en plaignent eux-mêmes : alors, d’un commun accord, ils porteront leurs conflits devant la justice française, comme ils ont droit de le faire. Quand cette pratique sera devenue générale, la justice musulmane aura fait son temps. En attendant, réduisons la compétence en dernier ressort, et accordons aux indigènes qui auront obtenu la naturalisation le privilège, reconnu dès aujourd’hui aux Européens et aux Israélites, d’entraîner leurs adversaires devant les tribunaux français. Attribuons encore aux tribunaux de droit commun le jugement des délits et des crimes déférés aux conseils de guerre, quand ils sont commis en territoire militaire; enlevons surtout à ces conseils toute juridiction sur les Arabes qui habitent en territoire civil. Pour les faits qui, sans rentrer dans les prévisions du code pénal, troubleraient ou menaceraient la paix publique, le commandant supérieur de l’armée, seul ou assisté d’une commission disciplinaire, est nanti envers les indigènes de tous les pouvoirs nécessaires pour préserver l’ordre : la politique consent, et la justice ne proteste pas.

Dans le système des impôts, les réformes sont moins difficiles : tout peuple dont on allège les charges se tient pour content; sur ce chapitre, aucune habitude ne triomphe d’un intérêt immédiat et bien palpable. C’est une satisfaction que nous pouvons nous donner envers les tribus de l’Algérie, tout en élevant le revenu net du trésor public par de sérieuses modifications dans l’assiette et la perception des impôts, les plus vicieuses qui se puissent imaginer. Le principal, connu sous le nom d’achour (littéralement la dîme), se règle sur le nombre des charrues, ce qui invite à prolonger les labours avec un seul instrument au-delà de la saison favorable, au lieu d’en employer plusieurs simultanément en temps opportun; il se rectifie ensuite d’après le rendement moyen des surfaces et sur le prix moyen des céréales, élémens d’une appréciation tout à fait arbitraire. L’impôt est perçu par les chefs indigènes, lesquels en gardent le dixième pour leur salaire, proportion exorbitante, qui est, de notoriété publique, plus que doublée par les exactions de toute nature auxquelles ils se livrent sans craindre le contrôle plus nominal que réel des bureaux arabes. Les exemptions de faveur aggravent encore le fardeau de ceux qui paient, et des corvées s’y joignent, nombreuses et onéreuses. On couperait court à toutes ces iniquités en y substituant l’impôt proportionnel aux surfaces, comme en tout pays honnêtement administré, en adjoignant, pour l’établissement des rôles, aux chefs indigènes et aux bureaux arabes des employés des contributions familiers avec ce genre de travail, en prescrivant en outre le paiement individuel et direct dans les caisses des receveurs publics. L’intervention des chefs, ainsi dégagée de tout prélèvement personnel que remplacerait un traitement fixe, ne contrarierait plus un des grands principes dont la politique française doit toujours s’inspirer en Algérie, l’abaissement de l’aristocratie musulmane au profit des masses populaires et de notre autorité. L’impôt arabe produit aujourd’hui environ quinze millions au trésor, sans compter les centimes additionnels, dont l’emploi est réservé à des travaux publics utiles aux tribus. Avec les changemens proposés au nom de la justice et de l’économie, ce chiffre monterait probablement à une vingtaine de millions, tout en abaissant la quote-part contributive de chacun au-dessous de ses charges actuelles. Pour une population de deux millions trois cent mille âmes, on aurait à prélever moins de 10 fr. par tête, et environ 12 ou 15 fr. en y joignant la part des indigènes sur les autres sources de revenus publics. De tels chiffres attestent la modération de ce qu’on appelle le joug de la France et en même temps la faible valeur de l’Arabe comme contribuable et consommateur aussi bien que comme producteur sous le régime de la propriété collective des tribus. Dans les oasis du Sahara, rien ne serait à changer dans le régime de l’impôt, qui est unique et assis sur le nombre de palmiers cultivés, c’est-à-dire sur l’entier capital et l’entier revenu : beau idéal de l’économie politique, qui est un rêve en Europe et depuis des siècles une réalité dans cette partie de l’Afrique.

Notre plan de conduite atteindrait, après les institutions, les mœurs publiques. La première condition en doit être recherchée dans l’introduction des femmes arabes au sein de la société française. La résistance des maris n’est pas aussi absolue qu’on l’imagine. Dans tous les bals des hauts fonctionnaires, ils laissent leurs femmes se glisser dans les galeries et assister immobiles au spectacle. Un pas de plus, et elles s’y mêleront, voilées d’abord, en attendant que le voile tombe à demi, puis tout à fait. A Oran, dans une fête publique pour la distribution des récompenses gagnées dans les expositions agricoles, nous avons vu une honnête musulmane à demi voilée venir, à travers la foule, appuyée sur le bras de son mari, recevoir sa médaille des mains du préfet, aux applaudissemens sympathiques de toute l’assemblée. L’influence d’un muphti tolérant et d’un propriétaire intelligent avait obtenu ce succès, qui se répétera aussi souvent que l’on voudra.

En outre, l’administration devrait encourager un peu moins les parades, les fêtes équestres, qui, en faisant briller le cavalier arabe, entretiennent ses goûts militaires et oisifs; elle ferait sagement de réserver la meilleure part de ses faveurs aux concours de charrues, de déclarer aux chefs que leurs succès dans les expositions agricoles, dont ils s’abstiennent tous, ont autant de prix à ses yeux que les prouesses de leurs chevaux dans les courses annuelles. Des rapports complaisans ont fait beaucoup de bruit de l’éducation agricole et industrielle des tribus par l’action gouvernementale ; on a célébré un troupeau-modèle établi à Laghouat aux frais de l’état, quelques distributions çà et là de faux, même de cisailles pour tondre les moutons. On a vanté encore la docilité des indigènes pour les plantations, pour l’horticulture. Malheureusement le don et la leçon d’un jour sont oubliés le lendemain dans un milieu qui les repousse par une résistance instinctive à toute nouveauté : c’est le milieu lui-même qui doit être modifié par la libre pénétration de l’émigration européenne, dont les procédés, pratiqués avec persistance sous les yeux de tous, seront le seul enseignement efficace.

De ce mélange intime et quotidien des populations naîtrait, espérons-nous, un progrès final qui serait la consécration de tous les autres, qui avancerait immensément la fusion, ou plutôt qui serait la fusion même. Nous voulons parler, on le devine, des alliances de sang entre les deux races. Dans tous les pays conquis, les mariages mixtes ont été le sceau de la conquête et la vraie source de l’unité nationale, et sans cette conclusion on y prétendrait vainement en Algérie. Il y en a déjà quelques exemples, et ils eussent été plus nombreux, si l’esprit français, prompt à saisir le côté plaisant plutôt que le côté utile des situations neuves, n’eût lancé contre les mariages de ce genre des railleries auxquelles les représentans de l’autorité n’ont opposé aucun signe de désapprobation. La politique ne saurait pourtant rien imaginer de plus conforme à ses vues, et elle ne se heurterait pas contre d’invincibles obstacles. La femme européenne séduit le musulman par le charme de ses grâces et de son esprit, et facilement elle acquiert sur lui un grand empire, ce qui la dispense de toute apostasie et même du voile en public, lequel n’est au surplus qu’une coutume locale, et non une prescription légale ou religieuse. Le mariage devant l’officier de l’état civil suffirait pour garantir l’épouse contre la polygamie et le divorce. Aux maris européens, les filles mauresques se recommandent par ces qualités souples et dociles où M. Michelet reconnaît les aptitudes à l’incubation morale ;) elles se convertiraient facilement au christianisme, étant à peine musulmanes de nom, tant la femme compte peu dans le culte et la société fondés par Mahomet : les musulmans trouvent d’ailleurs tout simple que les femmes adoptent librement la religion de leurs maris.

Les préjugés arabes sont loin d’être aussi contraires à ces unions qu’on pourrait le croire. Sans remonter jusqu’à l’empereur du Maroc, qui fit, au XVIIe siècle, demander en mariage Mlle de Blois, fille naturelle de Louis XIV, l’histoire contemporaine nous fournit un curieux précédent, qui se rapporte à l’émir Abd-el-Kader. Le général Desmichels, dans le récit qu’il a laissé de son commandement dans la province d’Oran, raconte que le jeune chef, voulant lui prouver la sincérité de ses dispositions ta la paix et à la civilisation, lui communiqua son dessein d’épouser une Française, et afin qu’elle pût suivre sa religion en liberté, une chapelle aurait été construite à la kasba de Mascara, et desservie par un aumônier. «Cette église, ajoutait-il, servira aux chrétiens que des missions politiques ou des affaires particulières appelleront dans cette résidence. » Que l’habile émir voulût surtout capter la confiance du général, la suite le prouva bien; mais aurait-il pu recourir à un tel moyen, lui dont le pouvoir naissant reposait en entier sur le prestige religieux de son père et sa propre qualité de marabout, si le Koran lui en avait interdit la pensée et l’exécution? On est autorisé à croire à la sincérité d’une telle proposition, en retrouvant le même libéralisme d’esprit, vingt-cinq ans plus tard, dans le livre que l’ancien émir a écrit à Brousse et adressé à la Société orientale de Paris. Une courte citation de ce livre ne sera pas sans intérêt pour la question générale de l’harmonie à établir entre les races et les religions de l’Algérie. « Sur les fondemens et les principes de la religion, dit Abd-el-Kader, il n’y a pas de dissentiment entre les prophètes, depuis Adam jusqu’à Mahomet; tous appellent les créatures à célébrer l’unité de Dieu, à le glorifier, à croire que toute chose dans le monde est son œuvre, qu’il est la cause de tous les êtres, que son existence n’a pas de cause, et qu’il est le maître de retenir en lui l’âme, la raison, la procréation et tous les biens. Il n’y a pas de controverse parmi les prophètes, et toutes les lois divines sont unanimes sur ces cinq principes; celui qui les adopte aboutit nécessairement à glorifier Dieu et à aimer ses créatures... Les lois des prophètes ne diffèrent que par des prescriptions de détail, ce qui vient de la différence des temps et des choses qui sont utiles dans chaque époque... Si les musulmans et les chrêtiens me prêtaient l’oreille, je ferais cesser leur divergence, et ils deviendrait frères à l’extérieur et à l’intérieur. »

De tels sentimens dans l’âme d’un représentant si éclairé de l’islamisme ne sont pas de nature, on en conviendra, à faire désespérer des mariages mixtes entre musulmans et chrétiennes. Nous croyons pourtant qu’à cause de la religion, les mariages de chrétiens avec musulmanes seront plus faciles, et ils seraient en réalité les plus favorables à l’unité nationale, les enfans qui en naîtraient appartenant de droit au christianisme et à la France. En vue d’un tel résultat, les écoles destinées à donner aux jeunes Mauresques une éducation qui les rapproche de nos propres familles appellent une persévérante sollicitude. Ainsi se formerait, en prenant telle période de temps qu’imposerait la distance morale qui sépare aujourd’hui les deux populations, une race croisée, acclimatée dès sa naissance, héritière des qualités des deux races alliées, douée de l’esprit vif, entreprenant et progressif de l’une, du caractère grave, religieux et poétique de l’autre, absorbant dans la liberté tolérante de notre âge les antipathies séculaires de la double postérité de Sem et de Japhet, et disposée à tendre une main fraternelle à celle de Cham : consolant retour à l’antique harmonie de la famille humaine que racontent les traditions!

De tels succès seraient le couronnement de la politique française. Combinés avec les réformes dont nous avons établi la nécessité dans l’administration des Européens, ils feraient véritablement de l’Algérie une France plus jeune, plus confiante en l’avenir, plus amoureuse de mouvement, plus féconde et plus originale dans ses créations. L’émigration retrouverait, sous le ciel splendide de l’Afrique, les droits civils et politiques, les libertés et les garanties dont les climats tempérés semblent avoir eu jusqu’à ce jour le privilège. De nouveaux spectacles auraient enrichi l’esprit d’idées et d’impressions nouvelles, sans imposer de sacrifices à la dignité du caractère et aux habitudes d’indépendance personnelle. Dans la famille chrétienne élargie par ses alliances avec la famille arabe, dans la commune agrandie et affranchie, dans la province admise à s’administrer elle-même, dans la représentation nationale ouverte à la colonie, tout noble cœur donnerait essor à ses sentimens, toute noble ambition trouverait une vaste carrière. L’Algérie deviendrait vraiment pour les Français une seconde patrie.


JULES DUVAL.

  1. Le budget de 1860 porte les dépenses militaires de l’Algérie à 58,388,625 fr. C’est déjà loin des 100 millions mentionnés dans la plupart des écrits politiques.
  2. Arrêté du chef du pouvoir exécutif en date du 8 décembre 1848.
  3. Le préfet d’Oran a établi, dans son rapport au conseil-général, que la province compte 1 élève sur 6,66 habitans, tandis que l’académie de Douai n’en a que 1 sur 8,57, et l’académie de Rennes 1 sur 14.
  4. En voici le détail :
    Budget de l’état.
    Contributions directes (patentes) 600,000 fr.
    Enregistrement, timbres, domaine 3,800,000
    Forêts 200,000
    Contributions indirectes 1,750,000
    Postes 900,000
    Impôts arabes 7,500
    Produits divers (redevances des mines, télégraphie, etc.) 850,000
    Recettes d’origines diverses (prises sur l’ennemi, etc.). 350,000
    Douanes 5,000,000
    Total 20,950,000 fr. 20,950,000 fr.

    Budgets provinciaux.

    ¬¬¬

    Province d’Alger 2,999,020 fr.
    — d’Oran 2,353,925
    — de Constantine 3,160,475
    Total 8,513,420 fr.
    Fonds commun à répartir 241,375
    Total 8,754,795 fr. 8,754,795 fr.
    Total général 29,704,795 fr.

    Il est admis en Algérie que, pour toutes les consommations et contributions indirectes, un Européen vaut dix indigènes. C’est d’après ce rapport qu’est établie la répartition de l’octroi de mer.

  5. En 1859 le collège arabe-français compte 58 musulmans et 70 chrétiens.