Port-Royal/Appendice V/Le cardinal de Retz et les Jansénistes
LE CARDINAL DE RETZ ET LES JANSÉNISTES[1].
« Il est presque impossible, a dit La Rochefoucauld au début de ses Mémoires, d’écrire une relation bien juste des mouvements passés (de la Fronde), parce que ceux qui les ont causés ayant agi par de mauvais principes, ont pris soin d’en dérober la connoissance, de peur que la postérité ne leur imputât d’avoir dévoué à leurs intérêts la félicité de leur patrie. » Ce jugement me semble vrai surtout à l’égard du cardinal de Retz. Lorsque, sur tant de fautes et de scandales, il fait des aveux si compromettants qu’il semble impossible d’aller plus loin, Retz ne se propose qu’un but, c’est de gagner la confiance du lecteur par une apparente franchise et de l’empêcher ainsi d’aller plus avant de peur de lui découvrir le fond de certaines choses qu’il tient à voiler à tout prix. Doué des qualités les plus éminentes dans la vie privée, plein de générosité, de bonté, de désintéressement, de dévouement pour ses amis, de grandeur d’âme, Retz, lorsqu’il s’agit des affaires de l’État ou de celles de la religion, devient au fond complètement insoucieux du bien et du mal, du vice et de la vertu qui, à ces deux points de vue, ne sont pour lui que des conventions sociales au-dessus desquelles planent toujours son intérêt et son amour-propre. L’essentiel pour lui, c’est de réussir, et, s’il échoue, de ne pas être pris pour dupe. Il tient beaucoup plus à paraître homme d’esprit, homme d’un grand esprit, qu’homme de bien.
C’est, ainsi qu’avec un art inimitable, et sous une forme légère et enjouée, à l’exemple de son héros favori le comte de Fiesque, il a su couvrir les plus secrets desseins de son ambition déçue et les profondes blessures de son orgueil. En se posant comme un conspirateur sans but déterminé, qui n’aimait la faction que pour son plaisir, que pour exercer son génie inquiet et turbulent, il a si bien donné le change que les plus habiles s’y sont parfois laissé prendre, La Rochefoucauld tout le premier, lui le plus pénétrant, après Retz, des hommes de la Fronde. Qui ne serait tenté de croire aussi à sa complète sincérité, lorsqu’il dévoile avec un abandon et une sorte de complaisance qui semblent si naturels tant d’actions coupables de sa vie de prêtre, tant de spirituelles licences de langage qui frisent de si près l’incrédulité ? Il semble assurément que ce soit tout, qu’il est impossible d’aller plus loin, qu’il a fait sa confession générale. Le lecteur est cependant bien loin encore de la vérité. Retz n’ignorait pas la mauvaise opinion qu’avaient de lui la plupart de ses contemporains ; il a voulu faire la part du feu et donner à croire qu’il valait mieux que sa réputation. Il a fait l’aveu de certaines fautes, de certains vices, de certains crimes même, avec tant de sincérité apparente, de grâce et de séduction, qu’il a su, par la magie du talent, charmer la plupart de ses lecteurs, obscurcir le débat et gagner sa cause contre Mazarin, en imprimant à sa mémoire un ridicule immortel. Mais Retz, en homme d’infiniment d’esprit et de tact, s’est précisément arrêté, dans ses aveux, à cette limite où il eût cessé d’avoir pour lui les rieurs et où l’eût atteint la réprobation.
Je ne veux pas essayer aujourd’hui d’examiner quel fut, en matière politique, l’idéal secret du célèbre chef de la Fronde, quels buts divers il se proposa et par quels moyens il s’efforça de les atteindre. Je ne me propose d’étudier que les côtés du personnage qui peuvent entrer dans le cadre de ce livre, l’homme d’Église dans toute la nudité de sa pensée et de ses opinions, le politique dans ses rapports avec les solitaires de Port-Royal et avec les hommes d’action du Jansénisme. Sur ces derniers points intéressants, mais obscurs ou incomplets, les historiens, faute de preuves, n’ont guère pu se livrer qu’à des conjectures, et, lorsqu’ils affirment ou qu’ils nient l’existence de ces mystérieuses relations, de ce concert secret, ils ne peuvent rien préciser d’essentiel et ils sont obligés de s’arrêter à la surface. Il ne sera donc pas sans intérêt peut-être d’étudier cette question d’après des documents nouveaux qui permettront à la fois de porter un jugement plus approfondi sur les opinions du cardinal de Retz en matière religieuse, et sur le genre des relations qu’il eut avec les Jansénistes au point de vue doctrinal comme au point de vue politique.
Rappelons d’abord que Retz, « avec l’âme, suivant son aveu, la moins ecclésiastique qui fût dans l’univers, » avait été contraint par l’aveugle piété et les vues ambitieuses de son père, d’entrer malgré lui dans les Ordres. Jusque-là, les saintes vertus de sa mère et les austères exemples de Vincent de Paul qui, pendant ses premières années, avait été son précepteur, n’avaient eu aucune prise sur cette âme ardente et impétueuse, née pour les intrigues, l’action et la lutte, et dénuée de tout ce qu’il faut pour embrasser la vie religieuse. L’arrêt prononcé, le jeune Gondi ne négligea rien pour se soustraire au joug détesté, pour rendre impossible pour lui cette carrière ; il courut avec emportement au-devant des duels, des aventures galantes, il fit scandale, mais son père fut inflexible, et, bon gré mal gré, il lui fallut garder la soutane pour suivre sa voie au siège épiscopal de Paris, occupé déjà tour à tour par trois membres de sa famille. Telle était alors la misérable condition des cadets qui, trop souvent et sans vocation, dans les hautes familles aristocratiques, étaient voués à la vie religieuse, et telle fut la principale cause des tristes désordres qui éclatèrent plus d’une fois sous l’ancien régime dans les rangs de l’épiscopat. Au milieu de ce Clergé du dix-septième siècle, si digne de respect pour ses vertus et d’admiration pour ses talents, que de membres gangrenés ! À côté des Bérulle, des Vincent de Paul, des Fénelon, des Bossuet, des pieux solitaires de Port-Royal, que de Harlai de Champvallon, que de Gondi, que de prélats qui n’avaient aspiré à leurs sièges que par pure ambition, et qui ne les durent qu’à leur nom et à la faveur ! L’Assemblée constituante, en abolissant les vœux religieux, a frappé du même coup les vocations forcées des cadets. Un cardinal de Retz serait aujourd’hui impossible. C’est en ne perdant jamais de vue ce point essentiel qu’il convient d’étudier et de juger Paul de Gondi. C’est aux mauvaises institutions de son temps qu’il faut attribuer une grande partie de ses vices et de ses fautes, et c’est pour cela qu’il serait injuste d’en faire peser sur lui toute la responsabilité.
Né à une époque où le libre examen et l’incrédulité commençaient à pénétrer dans les hautes classes, et marchaient déjà la tête haute, le jeune abbé dut, jusqu’à un certain point, subir l’influence des libertins, des esprits forts de son temps. S’il ne se montra pas ouvertement sceptique, il est cependant permis de croire après une lecture attentive de ses Mémoires et des documents inédits qui sont entre nos mains, que pendant une grande partie de sa vie, à ses débuts, durant ses études théologiques, comme pendant sa carrière de cardinal et d’archevêque, il fut pour le moins tout à fait indifférent aux questions religieuses. Tallemant va même jusqu’à prétendre que dans le Conseil de conscience dont il fit partie dès qu’il devint coadjuteur de son oncle, l’archevêque de Paris, soutint de tous ses efforts l’abbé de Lavardin à qui Vincent de Paul voulait refuser l’épiscopat, parce qu’il avait été accusé d’être athée.
Le jeune Gondi, après avoir fait de solides études classiques au collège de Clermont, chez les Jésuites, s’appliqua avec ardeur à la théologie : il eut d’éclatants succès en Sorbonne et y conquit le bonnet de docteur. Mais il ne s’attacha qu’à étudier la lettre morte du Christianisme sans être le moins du monde pénétré de son esprit. Pendant de longues années, la religion ne fut pour lui qu’un manteau dont il couvrit la licence de ses mœurs et qu’un levier pour bouleverser l’État.
On sait de quel ton dégagé il nous raconte ses premiers pas dans la vie ecclésiastique. Il commence par y jouer de son mieux le rôle de dévot ; il fréquente les conférences de Saint-Lazare, il rompt ses liaisons un peu trop ébruitées avec mesdames de Guémené et de La Meilleraye ; il devient plus réglé, au moins en apparence vit fort retiré, paraît s’adonner tout entier à sa profession, ménage les chanoines et les curés, et témoigne beaucoup d’estime aux dévots, « ce qui à leur égard, dit-il, est un des plus grands points de la piété. » Forcé enfin de prendre les ordres, il fait une retraite à Samt-Lazare, ou il donne « à l’extérieur toutes les apparences ordinaires, » tout en se ménageant, c’est lui qui l’avoue, une secrète liaison avec une femme « jeune et coquette, » madame de Pomereu. « L’occupation de mon intérieur, dit-il en nous livrant ainsi la clef pour pénétrer plus avant dans sa vie religieuse, fut une grande et profonde reflexion sur la manière que je devois prendre pour ma conduite. Elle étoit très-difficile ; je trouvois l’archevêché de Paris dégradé à l’égard du monde par les bassesses de mon oncle et désolé à l’égard de Dieu, par sa négligence et son incapacité. Je prévoyois les oppositions infinies à son rétablissement, et je n’étois pas si aveuglé que je ne connusse que la plus grande et la plus insurmontable étoit dans moi-même. Je n’ignorois pas de quelle nécessite est la règle des mœurs à un évêque ; je sentois que le désordre scandaleux de celles de mon oncle me l’imposoit encore plus étroite et plus indispensable qu’aux autres, et je sentois, en même temps, que je n’en étois pas capable et que tous les obstacles de conscience et de gloire que j’opposerois au dérèglement ne seroient que des digues fort mal assurées. Je pris, après six jours de réflexion, le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde, et parce que, en le faisant ainsi, on y met toujours les préalables qui en couvrent une partie, et parce que l’on évite par ce moyen le plus dangereux ridicule qui se puisse rencontrer dans notre profession, qui est celui de mêler à contretemps le péché dans la dévotion. Voilà la sainte disposition avec laquelle je sortis de Saint-Lazare. Elle ne fut pourtant pas de tout point mauvaise, car je pris une ferme résolution de remplir exactement tous les devoirs de ma profession et d’être aussi homme de bien pour le salut des autres que je pouvois être méchant pour moi-même. »
Cependant, quelque soin qu’il prît de jouer avec des précautions infinies ce triste rôle, il lui arrivait parfois, devant ses plus intimes amis, de laisser percer sa complète indifférence, pour ne pas dire plus, sur le dogme et sur les sacrements. Un jour même, s’il fallait en croire son plus mortel ennemi, se trouvant dans le carrosse de mesdames de Chevreuse, et un de leurs laquais ayant été à moitié écrasé par les roues, le coadjuteur qui venait d’entendre sa confession se serait émancipé au point de la divulguer devant ces dames, en faisant des railleries fort indécentes sur les péchés de jeunesse de ce pauvre diable[2].
Devenu coadjuteur de son oncle, François de Gondi, premier archevêque de Paris (1643), et destiné à lui succéder, il donna pleine carrière à son extrême ambition et résolut de se pousser par tous les moyens possibles. Deux membres de sa famille, l’un et l’autre évêques de Paris, avaient obtenu le chapeau de cardinal. La pourpre avait alors dans l’esprit des peuples un bien plus haut prestige que de nos jours ; elle donnait le pas à ceux qui en étaient revêtus, même sur les princes du sang, et, depuis Richelieu, elle semblait en quelque sorte indispensable pour être premier ministre. Paul de Gondi ne négligea rien pour l’obtenir, non qu’elle fût le but suprême de ses désirs, mais comme un marchepied pour s’élever à la plus haute fortune.
Pour flatter la crédule piété de la Reine qui venait de lui ouvrir le conseil de conscience, il s’attacha de plus en plus à remplir avec un zèle apparent les devoirs extérieurs de son ministère, et en même temps il sut conquérir les sympathies du Clergé en défendant plus d’une fois avec autant d’habileté que de fermeté ses intérêts et ses privilèges. En un mot, il joua si bien son rôle que le pieux Vincent de Paul, l’ancien instituteur de sa jeunesse, y fut trompé lui-même et déclara que son élève « n’étoit pas trop éloigné du royaume de Dieu. »
Retz fit éclat dans Paris par ses sermons. Il prit à tâche, comme s’il eût fait une gageure, d’aborder précisément les sujets qui eussent fait le plus affligeant contraste avec sa vie relâchée, si elle eût été plus connue, mais qui devaient le mieux lui servir de déguisement. Rien ne permet de l’étudier plus au vif que la nature même de ses sermons. Incrédule ou tout au moins indifférent, il prêchait sur la sainteté et célébrait les vertus de Charles Borromée dans un langage parfois plein de grandeur, et en quelque sorte précurseur de celui de Bossuet ; dévoré d’ambition, il faisait un sermon sur le néant de l’homme : « Le temps, disait-il, couvrira notre nom d’oubli, et c’est inutilement que nous nous efforcerons de le rendre immortel par nos veilles et nos travaux…, car, après tout, c’est une ombre qui passe que notre vie. » Enfin, qui pourrait le croire ? afin de mieux se masquer, il tonnait du haut de la chaire contre les iypocrites. Nous avons ici, devant nous, osons dire le mot, un Tartufe taillé sur d’autres proportions que celui de Molière dans le génie italien du seizième siècle, qui eût tenté la plume de Shakspeare et qui, pour atteindre son but, ira, s’il le faut, jusqu’au schisme. « L’hypocrite, disait le coadjuteur, dans une langue pleine de finesse et de précision, dans une langue trouvée huit ou dix ans avant celle du Pascal des Provinciales, l’hypocrite altère la pureté de toutes les vertus ; son humilité n’est qu’une douce et honnête piperie ; il fait de la dévotion et de la piété des appâts subtils et des pièges invisibles pour attraper les plus fins, d’autant plus méchant qu’il joue le meilleur personnage, et que, se cachant dans son vice, il s’y enfonce plus avant. Est qui nequiter humiliat se, et interiora ejus plena sunt dolo : Il y en a qui s’humilient malicieusement et dont l’intérieur est plein de trahison et de perfidie… Ils méprisent les honneurs du monde, mais c’est par vanité ; ils foulent aux pieds les richesses, mais c’est pour marcher sur la tête des riches et prendre les avantages qu’ils ne pourroient se promettre ni de leur naissance, ni de leur fortune… La corruption ayant passé de leur volonté jusques à leur esprit, ils croient qu’il leur est permis de trafiquer de la piété, de faire servir à leurs intérêts celle qui devoit commander à leur raison même, etc., de vendre ce qui se doit acheter au prix de leur vie. Existimantes quœstum esse pietatem. Pour cet effet, renonçant à la véritable dévotion, ils n’en retirent que l’apparence, habentes quidem speciem pietatis, virtutem autem ejus abnegantes ; au lieu d’instruire leur entendement, ils instruisent leurs mains ; ils ne s’étudient point à régler leurs mœurs, mais leurs pas seulement et leur contenance ; ils tâchent plus à s’adoucir leurs yeux que l’esprit, et, pourvu qu’ils se fassent le visage mauvais, ils ne se soucient point que leur conscience soit bonne : Exterminant facies suas. Enfin, ils ne s’excitent point à être véritablement pénitents, mais ils font ce qu’ils peuvent pour paroître tristes, se persuadant faussement que la tristesse est la livrée de la dévotion et de la probité. Et c’est ce que Notre-Seigneur défend aujourd’hui dans notre Évangile : Cum jejunatis, nolite fieri, sicut hypocritæ, tristes, etc. Quand vous jeûnez, n’affectez point cette farouche austérité des hypocrites. »
Puis, opposant plus loin la vraie dévotion à la fausse, il ajoutait avec cet accent pénétré qui trompait si bien son monde : « Les contentements et les satisfactions d’une bonne conscience remplissent l’espnt et comblent le cœur. Il en rejaillit (quelque chose) au dehors et la parfaite tranquillité de l’âme produit cette sérénité de visage que nous admirons dans les cloîtres, parmi les haires, les cilices et les abstinences… Leur dévotion n’est point triste et chagrine, tremblante ni effrayée ; elle n’offense point la bonté divine…. À parler sainement, il n’y a rien de comparable aux inquiétudes d’un homme qui va toujours masqué et travesti, et qui est obligé d’être toujours sur ses gardes, de peur qu’on ne le découvre, et à qui sa conscience livre une guerre continuelle. Il souffre ce que la pénitence a de plus douloureux, les haires, les jeûnes, les disciplines, et ne sent pas ces douceurs célestes qui ne sont faites que pour les justes ; et, après tout cela, amen dico vobis, quia receperunt mercedem suam : je vous dis, en vérité, qu’ils ont reçu leur récompense. Ils ont voulu qu’on les regardât, on les a regardés ; ils ont souhaité qu’on parlât d’eux, on en a parlé : ils ont travaillé pour le monde, et le monde les a payés… Les imitateurs et enfants de Jésus-Christ crucifient leur chair avec leurs vices et concupiscences, c’est-à-dire qu’ils jeûnent, qu’ils se mortifient, qu’ils domptent, qu’ils surmontent leurs passions, mais que de toutes ces victoires ils n’en érigent point de trophées en leurs âmes : qui sunt Christi, carnem suam crucifixerunt cum vitiis et concupiscentiis ; ils les attachent à la croix, ils les mettent aux pieds de Jésus-Christ ; ils ne font et ne souffrent rien que pour la gloire de Celui duquel ils attendent la leur, non pas pour être vus, ut videantur ab hominibus, mais pour mériter de le voir là-haut. »
Mazarin, qui ne négligeait rien de tout ce qui pouvait le perdre dans l’esprit de la Régente, l’accusait, à tort ou à raison, non-seulement de divulguer les confessions, mais de ne jamais se confesser lui-même avant de dire la messe, « ce qu’on ne sait pas, écrit-il à la Reine, qu’il ait jamais fait. » Puis il ajoute : « Ce ne seroit jamais fait, si on vouloit conter en détail les impiétés, débauches et méchancetés qu’il a fait (sic), sues de tout le monde depuis trois ans. » (10 avril 1651.)
Quelques années avant cette époque, dans son Discours devant l’Assemblée du Clergé, le coadjuteur, malgré sa complète indifférence pour les questions de dogme, s’éleva avec force contre les Protestants et appela sur leur tête les rigueurs du pouvoir (1645), et, plus tard, en 1648, dans son Panégyrique de saint Louis, il fit contre eux un nouvel appel au bras séculier. En même temps, il réclamait contre les impies et les blasphémateurs le rétablissement des terribles Ordonnances de saint Louis. « Saint Louis, disait-il avec véhémence, a fait percer la langue aux blasphémateurs, peut-être et sans doute moins coupables que ceux de notre siècle. » — « Ce n’est pas sans sujet, ajoutait-il en se tournant vers le roi enfant, qui assistait avec la Reine sa mère à cet étrange et éloquent panégyrique, que Dieu vous a confié l’épée de sa justice, c’est pour venger sa cause et pour punir les crimes que l’on commet contre sa divine majesté ; la clémence est la vertu des rois et sans elle les princes les plus légitimes ne sont point distingués des tyrans : mais elle perd son lustre et son mérite quand elle est employée pour tirer des mains de la justice ces noirs et ces infâmes criminels qui se sont directement attaqués à leur Créateur. »
Dans ce même discours, et afin de caresser le Clergé par un endroit sensible, il réclamait en sa faveur une exemption des subsides demandés par Mazarin, avec une impétuosité et une audace de langage qui sentaient déjà la Fronde. « L’Église, s’écriait-il, n’est point tributaire ; sa seule volonté doit être la règle de ses présents, ses immunités sont aussi anciennes que le Christianisme, ses privilèges ont percé tous les siècles qui les ont respectés… Depuis le martyre de saint Thomas de Cantorbéry, mort et canonisé pour la conservation des biens temporels de l’Église, c’est une impiété qui n’a point de prétexte que de ne pas les mettre au rang des choses sacrées. » Retz transformait ainsi la chaire en tribune politique et ses sermons en pamphlets. Tout l’auditoire savait à qui s’adressait le trait final. Ce discours eut un succès éclatant.
Le lendemain (26 août 1648), Paris se couvrait de barricades. Le coadjuteur qui avait de longue main travaillé à la sédition, courut offrir ses services à la Reine pour la calmer. Reçu avec hauteur et mépris par la Régente et son favori, il saisit ce prétexte, leva le masque et s’enfonça dans la révolte. On sait comment, pendant plus de deux ans, il fut « maître du pavé de Paris. » Tout en cabalant et en conspirant, en courant la nuit les aventures, comme don Juan, sous une cape espagnole et l’épée au côté, il vaquait en apparence à ses devoirs religieux. On le voyait, le jeudi saint (1er avril 1649), présider en grande pompe à la cérémonie des saintes huiles : et comme il arrivait un peu tard ce jour-là, à la grand’chambre, le Premier Président disait plaisamment en le voyant entrer : « Il vient de faire des huiles qui ne sont pas sans salpêtre. »
Dès le début de sa carrière, il mit tout en œuvre pour se faire bien venir des pieux solitaires de Port-Royal et pour gagner leur amitié et leur estime. Ce n’était pas alors un mince mérite que d’être jugé digne d’une telle faveur, et c’était en même temps une voie sûre pour être bien vu dans le monde. Ce n’est pas que Retz eût le moindre penchant pour la manière dont Port-Royal interprétait la Grâce, car il se souciait aussi peu de la grâce efficace que de la grâce suffisante. S’il avait jamais disserté sur ces matières ardues de la théologie, ce n’avait été pour lui, à coup sûr, qu’un jeu d’esprit, et non un désir de savoir à quoi s’en tenir sur la destinée de l’homme. C’est à tort, disait une mauvaise langue du temps, qu’on accuse monsieur le coadjuteur de pencher pour le Jansénisme. « Pour être janséniste, il faut auparavant être chrétien. » « Dans le fond, dit son confident Joly, il ne fut ni janséniste ni moliniste, et il s’embarrassoit fort peu des disputes du temps. »
Le Père Rapin, dans ses curieux Mémoires que vient d’éditer avec soin un homme de mérite, M. Aubineau, prétend que ce fut en haine des Jésuites avec lesquels il aurait eu des démêlés pendant qu’il était leur élève et qui depuis auraient parlé peu révérencieusement de ses sermons, que le coadjuteur leur tourna le dos pour se ranger du côté des Jansénistes. Ce motif, qui peut avoir existé, ne nous paraît pas avoir été le seul, ni même le motif déterminant. Il est bien plus vraisemblable que Retz ne se rapprocha des Jansénistes que pour se donner un masque de vertu, que pour se faire prôner par ces austères chrétiens, et pour s’en servir comme d’auxiliaires politiques. Le Père Rapin assure de plus, ce qui pour nous n’est pas douteux, que, vers 1650, il était fort lié avec eux. Il le fait même assister, ce qui nous paraît hasardé, à des délibérations de Port-Royal, à des conférences secrètes, dans les moments qu’il pouvait dérober à ses affaires. Il prétend même que le coadjuteur était entièrement gouverné par eux, ce qui nous semble tout à fait dénué de vraisemblance. Mazarin, qui l’avait, étudié avec toute la perspicacité d’un ennemi, loin de penser qu’il se laissât diriger par les Jansénistes, disait au contraire, avec raison, qu’il essayait de devenir leur chef secret, afin d’avoir un levier de plus pour ébranler l’État. « Les plus intimes du coadjuteur (écrivait-il à la Reine du fond de sa retraite de Brülh, le 10 avril 1651), qui le connoissent dans le fond tombent d’accord qu’il n’a aucune religion, et que, s’il a affecté de paroître partial et de favoriser l’opinion de Jansénius, ç’a été parce qu’il aideroit par ce moyen à former un grand parti dans le royaume qui, lié par les liens de la religion, se tiendroit plus ferme et plus uni, et que lui, par le caractère d’archevêque, seroit considéré comme le chef et auroit tout le pouvoir. » Nous aurons bientôt la preuve que Mazarin voyait juste, et que si le coadjuteur n’eût pas obtenu le chapeau de cardinal, il n’eût point hésité à jouer le rôle que lui prêtait son rival.
Le Père Rapin ajoute que les visites que rendait alors à Port-Royal le coadjuteur, étaient un peu intéressées, « car, dit-il, dans l’abondance qui s’y trouva en ce temps-là, par les contributions des dames de qualité, qui furent prises dans les rets de la nouvelle opinion, on eut de quoi fournir à la grande dépense que le coadjuteur fut obligé de faire pour soutenir l’éclat de son entreprise, conformément à son génie qui aimoit le faste et la munificence. » Voilà une de ces assertions dont le Père Rapin est assez prodigue, mais dont il ne fournit presque jamais la preuve. Plus loin, d’ailleurs, il avoue que ce qu’il vient d’avancer ne repose que sur une vague rumeur : « Les Jansénistes, dit-il, qui le considèrent alors comme leur chef (1650), lui font fort la cour ; et le bruit étoit qu’il tiroit d’eux de grands secours dans les vastes desseins que lui inspiroit son ambition. » Puis, après avoir mis ces mots dans la bouche de Retz (en réponse à quelques observations de l’évêque de Coutances qui lui reprochait sa liaison avec Port-Royal) : « que Messieurs de Port-Royal avoient leurs raisons qu’on trouveroit bonnes quand on les examineroit : » le Père Rapin poursuit : « Il n’en étoit pas tout à fait persuadé, mais on prétend qu’il étoit payé pour parler de la sorte. » Comme on le voit, l’insinuant historien n’a rien pu préciser sur ce point, et pour cette époque où Retz n’était que coadjuteur. Retz, il est vrai, comme nous en donnerons plus loin la preuve, reçut d’importantes sommes d’argent des Jansénistes, mais non de Port-Royal (ce qu’il ne faut pas tout à fait confondre) et ce fut d’ailleurs à une époque où il était archevêque de Paris, archevêque persécuté, en prison ou fugitif. Dès lors l’accusation, pour les Jansénistes, devient plutôt une louange.
Ce fut vers 1650, que le coadjuteur entama ses premières négociations avec la Cour, par l’entremise de son amie, madame de Chevreuse, pour obtenir le chapeau de cardinal. « J’ai su, écrivait Michel Le Tellier à Mazarin au fond de sa retraite, d’une personne à laquelle le coadjuteur a la dernière confiance, que tout son travail, son chagrin et ses inquiétudes n’aboutissent qu’à être cardinal et qu’il ne fait que dire : « Quoi ! faut-il que je sois toujours carabin ! » qu’il désireroit passionnément d’être archevêque de Paris, afin de se pouvoir passer de la Cour et de confirmer son pouvoir dans le peuple, ayant par la dépouille de son oncle de quoi subsister sans le secours de la Reine (18 août 1650). » Le coadjuteur espérait que le chapeau non-seulement le mettrait à couvert du ressentiment de M. le Prince qui n’avait été emprisonné que par ses conseils, mais que par lui il arriverait à être « maître du bal, » suivant le mot de Mazarin dont il avait rendu la présence impossible dans Paris. Il s’assura d’abord secrètement des bonnes dispositions du cardinal Panzirolo, premier ministre du Pape, et de celles d’Innocent X qui ne pardonnait pas à Mazarin de s’être opposé par tous les moyens à son exaltation. Dès qu’il fut assuré de cet appui, il eut l’extrême habileté, malgré l’attitude hostile qu’il avait prise vis-à-vis de la Cour, de se réconcilier avec la Reine, dans une entrevue, et de lui ravir la promesse de sa nomination au cardinalat. Mais bientôt la princesse, effrayée par son favori d’un tel accroissement de puissance entre les mains du chef de la Fronde, retira sa parole. Le coadjuteur résolut alors de brusquer les choses et d’emporter le chapeau de vive force. Il laissa entrevoir à sa confidente madame de Chevreuse, pour qu’elle le répétât à la Cour, à quelles extrémités pourrait le pousser un tel refus. « Je lui dis familièrement, écrit-il dans ses Mémoires, et en bonne amitié, que j’étois bien fâché que l’on m’eût réduit, malgré moi, dans une condition où je ne pouvois plus être que chef de parti ou cardinal, que c’étoit à M. Mazarin à opter…. Le cardinal, ajoute-t-il, ne fut pas plus sage dans l’apparat qu’il donna au refus de ma nomination, que je ne l’avois été dans ma déclaration au Tellier. » Bientôt Mazarin, qui passait souvent de la plus confiante hauteur à la plus humble attitude, commença à être inquiet des funestes résultats que pouvait entraîner son refus ; il fit offrir au coadjuteur par madame de Chevreuse deux riches abbayes, le payement de ses dettes et la charge de grand aumônier. Mais Retz n’accueillit ces offres qu’avec mépris et se prépara à la guerre. On sait comment, pour se venger de Mazarin et pour préparer son exil, il décida le duc d’Orléans à demander la liberté des princes, enlevant ainsi au ministre le mérite de l’initiative de leur délivrance, et lui laissant tout l’odieux de leur arrestation.
La Reine, qui se rendait compte de la formidable puissance qu’avait alors le coadjuteur dans Paris, disait à cette occasion : « que c’étoit un dangereux esprit, qui donnoit de pernicieux conseils à Monsieur ; qu’il avoit voulu perdre l’État, parce qu’on lui avoit refusé le chapeau ; qu’il s’étoit vanté publiquement qu’il mettroit le feu aux quatre coins du royaume, et qu’il se tiendroit auprès avec cent mille hommes, qui étoient engagés avec lui, pour casser la tête à ceux qui se présenteroient pour l’éteindre. »
C’est bien là le Retz qu’ont entrevu Mazarin, la duchesse de Nemours et Bossuet, le Retz dans tous les éclats de sa colère, le conspirateur dans toute sa fougue, qui n’eût peut-être reculé devant rien, pas même devant les assassinats, s’il eût été secondé, le Retz enfin que nous allons saisir sur le fait et en flagrant délit dans une de ses correspondances secrètes. Bon gré mal gré, Mazarin fut réduit à capituler. En attendant l’heure où il pourrait se venger du coadjuteur, il lui fit espérer de nouveau le chapeau de cardinal par madame de Chevreuse et par cette charmante princesse Palatine, Anne de Gonzague, la femme la plus remarquable de la Fronde, comme diplomate, et que Retz et Bossuet ont si justement rendue immortelle. Cette piquante et curieuse intrigue a été révélée par la correspondance chiffrée de Mazarin avec la Reine, publiée par M. Ravenel. Tous les personnages dont parle Mazarin y sont désignés ou par un signe, ou par un chiffre, ou par un surnom Anne d’Autriche s’y nomme le Séraphin, le coadjuteur le Muet (à cause du rôle de muet qu’il jouait alors en public), et la Palatine l’Ange Gabriel. On ne peut s’empêcher de sourire de ce dernier surnom, lorsqu’on sait le genre des relations qui existaient alors entre la Princesse et le coadjuteur, un peu las, à cette date, de l’insignifiante beauté de mademoiselle de Chevreuse. Grâce à l’habile manège de l’Ange Gabriel, l’ombrageux ministre fut endormi, et la Reine promit de nouveau la pourpre au coadjuteur, à condition qu’il ferait tous ses efforts pour faire rentrer en France son favori et pour rallier les Frondeurs à la Cour[3]. Après cet engagement pris, Retz reçut (le 21 septembre) l’acte authentique de sa désignation au cardinalat. La Reine et Mazarin espéraient « se servir de lui pour empêcher une révolution générale qui seroit infailliblement arrivée si ce prélat eût changé de parti[4], » Mais Retz, en possession de sa nomination, et craignant qu’elle ne fût brusquement révoquée par l’influence de Mazarin, qui n’avait consenti à la lui accorder que parce qu’elle était révocable, et pour le compromettre sans retour dans l’opinion, Retz dressa sur-le-champ ses batteries, composa un chiffre des plus compliqués pour correspondre avec l’abbé Charrier, lui donna ses instructions et l’envoya sur-le-champ à Rome pour y hâter sa promotion par tous les moyens. L’abbé, que l’on nomme encore aujourd’hui dans sa famille Charrier le Diable, justifiait bien ce nom-là : c’était un homme d’esprit, de ressource, peu scrupuleux, rompu aux intrigues, l’âme damnée du coadjuteur, comme l’abbé Fouquet était l’âme damnée de Mazarin. Cet abbé Fouquet, à l’occasion, était capable de tout. Suivant Guy Joly, ce fut précisément à cette époque qu’il offrit au ministre exilé d’assassiner le coadjuteur, de le couper en morceaux, de le saler et de le lui expédier dans une caisse. Mazarin réprima le zèle trop vif et trop compromettant de son bravo, mais il lui garda toute sa confiance et continua de correspondre avec lui de sa main.
Innocent X, qui détestait Mazarin de longue date et qui avait une extrême envie de fortifier contre lui le coadjuteur, accueillit avec une grande joie la nouvelle de sa nomination. Mais comme il préparait d’autres promotions de cardinaux (qui ne pouvaient avoir lieu que le même jour et dans un délai assez éloigné), il fut contraint, bien malgré lui, d’ajourner aussi celle du coadjuteur.
De là d’assez longs retards qui irritèrent la bouillante impatience de Retz et qui le portèrent, en paroles du moins, aux plus fâcheuses extrémités. Pendant ce temps-là, Mazarin, du fond de sa retraite, adressait lettres sur lettres à la Reine et à la princesse Palatine pour leur demander avec instance d’obtenir de Retz une entrevue avec lui sur la frontière. Il ne cessait de lui envoyer ses plus douces caresses, de le confirmer dans l’espoir « qu’il rougiroit bientôt » (qu’il obtiendrait la pourpre), et il allait jusqu’à lui promettre le partage du ministère. Mais le coadjuteur, qui connaissait le personnage, et qui craignait, non sans raison, que son adroit rival ne le fît tomber dans un piège en fournissant la preuve de leur concert secret et ne le ruinât ainsi sans retour dans l’opinion publique, ne cessa de lui promettre et d’éluder cette entrevue. Il savait qu’avec cet Italien, il fallait être Italien et demi. Il lui donnait parole sur parole de « le servir bien, » de hâter son retour, et il faisait toujours la sourde oreille. Grâce à ce jeu, et à l’extrême finesse de l’Ange Gabriel, il parvint à amuser le Mazarin pendant quelques semaines. En même temps il faisait jouer « de secrets et puissants ressorts, » pour tâcher de mettre un terme aux lenteurs de la Cour de Rome. Solidement appuyé par le duc d’Orléans, le grand duc de Toscane, et même par les Espagnols, qui, d’après le bailli de Valençay, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, dépensèrent 70.000 pistoles pour favoriser sa promotion, Retz, dans le même but, et bien qu’il ait affirmé le contraire[5], s’était procuré de son côté des sommes considérables, en puisant dans la bourse de quelques-uns de ses amis intimes, tels que MM. Daurat, Le Fèvre de Caumartin, de La Barre et Pinon du Martrai. Guy Joly, qui était alors secrétaire du coadjuteur, désigne expressément ces personnes comme lui ayant, à cette occasion, prêté plus de 300.000 livres. Il faut donc écarter et tenir pour inexacte l’insinuation du Père Rapin qui prétend, sans preuves, dans ses Mémoires, que ce fut Port-Royal qui lui avança ces importantes sommes. Muni de ces ressources, le coadjuteur envoya sur-le-champ à l’abbé Charrier courriers sur courriers extraordinaires pour lui porter, avec de nouvelles instructions, de nombreuses lettres de change, avec ordre, à un moment donné et contre de bonnes promesses étayées sur des garanties solides, de semer l’or à pleines mains. Retz connaissait à merveille le milieu dans lequel il devait agir. Il faut constater avec peine, pour rendre hommage à la vérité, que la plupart des cardinaux de cette époque, ainsi que le prouvent les histoires du temps et la correspondance de l’ambassadeur de Louis XIV à Rome, étaient pensionnaires de la France et de l’Espagne, et que, suivant leur intérêt, ils passaient tour à tour d’une faction à l’autre pour faire pencher la balance dans les consistoires et les conclaves.
Retz expédiait en même temps à l’abbé une grande quantité de bijoux, de montres, de bagues enrichies de pierres précieuses, de coffrets, de rubans, d’éventails, de gants d’Angleterre « et autres galanteries, » suivant son expression, le tout destiné à la princesse de Rossano, nièce du Pape, et à d’autres dames romaines qu’il supposait en grand crédit. Il savait d’ailleurs tout ce qu’il pouvait espérer des intrigues et de la faveur du sous-dataire Mascambruni, qui, depuis des années (depuis sept ans), en fabriquant de fausses bulles et en trafiquant des dignités ecclésiastiques, à l’instigation de la signora Olimpia Maldachini, belle-sœur d’Innocent X, avait enrichi de plusieurs millions le trésor de cette femme aussi avide qu’éhontée. Hâtons-nous de dire que ces malversations criminelles ne parvinrent que fort tard à la connaissance du Pape qui, depuis longtemps, atteint d’hydropisie, impotent et condamné à garder presque constamment le lit, ne pouvait exercer qu’une surveillance insuffisante sur les actes de son pontificat. Dès que ces turpitudes lui furent révélées, Innocent, malgré les plus fortes considérations de famille, n’hésita pas à y mettre un terme. Il écarta de sa personne la signora Olimpia, qui, jusque-là, avait joui, auprès de lui, d’une toute puissante faveur ; il fit arrêter, le 22 janvier 1652, le sous-dataire coupable et le livra sans pitié à une Cour ecclésiastique qui le condamna à avoir la tête tranchée. La sentence fut exécutée le 15 avril suivant (1652). Les détails les plus circonstanciés sur cette triste affaire sont racontés longuement dans la correspondance du bailli de Valençay, ambassadeur de Louis XIV à Rome, et le Père Rapin, dans ses Mémoires, en dit quelques mots puisés à cette source. Ces circonstances expliquent suffisamment les tentatives de corruption essayées par le coadjuteur. Disons, toutefois, que Retz, suivant le témoignage véridique de Guy Joly, alors son secrétaire et son confident, ne dépensa, sur toutes les sommes expédiées par lettres de change à l’abbé Charrier, que ce qui fut nécessaire aux voyages de cet abbé et à l’achat de quelques bijoux et présents pour la princesse de Rossano et quelques autres personnes. Dans son impatience fiévreuse de recevoir la pourpre, afin de continuer la lutte avec plus d’avantage, et dans la crainte que sa nomination ne fût révoquée par le retour de plus en plus imminent de Mazarin, le coadjuteur passait les jours et les nuits à combiner de nouveaux plans, de nouvelles ruses pour vaincre les lenteurs de Rome et pour hâter sa promotion. À l’abri du chiffre très-compliqué qu’il avait composé, il découvrait à l’abbé Charrier ses plus secrètes pensées, et il s’abandonnait sans crainte à son génie audacieux et machiavélique. « Il ne faut rien épargner, lui écrivait-il, quand ce ne seroit que pour gagner un moment… » Et ailleurs : « N’épargnez rien, quand ce ne seroit que pour gagner l’affaire d’un quart d’heure. » En même temps, par une de ces perfides insinuations qui trahissent si bien son origine italienne, il disait à son confident : « Faites donner avis adroitement, et sans qu’il paroisse que cela vient de vous, que les Jansénistes appréhendent fort que le coadjuteur ne soit cardinal parce qu’ils savent bien que cette qualité l’attachera inséparablement aux intérêts de la Cour de Rome, et qu’ils attendent avec impatience la rupture de cette affaire, croyant que le coadjuteur, étant aigri du refus et obligé par la nécessité de s’élever d’une autre manière, se jettera tout à fait dans leur cabale qui est très-puissante en France et qui seroit merveilleusement fortifiée par l’intelligence qu’ils espèrent qu’il auroit en ce cas avec eux. » (26 octobre 1651.) — Dans une autre lettre, il faisait un pas de plus et passait des insinuations à des menaces déguisées, mais en prenant les plus grandes précautions : « Ne manquez pas, s’il vous plaît, de faire représenter, s’il se peut, par des personnes affidées, sans affectation, que l’on est sur le point de tenir les États généraux pour lesquels les députés commencent à marcher à Tours ; qu’il se forme une grande cabale parmi les ecclésiastiques pour faire déclarer la chambre ecclésiastique concile national ; que, dans la chambre du tiers État, on se prépare à remuer la question qui fut combattue par le cardinal Du Perron, et qu’il est très-important que je sois cardinal en ce même temps pour soutenir les intérêts de Rome (10 novembre 1651). » — « Je crois, ajoutait-il dans une autre lettre, que sur ce point vous devez représenter les services que j’y puis rendre (dans les États), d’une manière qui marque sans menace et avec respect que j’aurois (moyen) de faire le contraire, et que l’obligation que le Pape acquerra sur moi ne sera pas perdue ni en cette occasion ni en plusieurs autres. Vous lui marquerez en même temps qu’il est difficile que, sans la dignité de cardinal, je puisse juger à propos pour moi de me brouiller, en l’état où je suis et au personnage que je joue dans les affaires de France, avec la chambre du tiers État qui, indubitablement, attaquera Rome par les propositions qui ont déjà été faites aux autres États. Je crois qu’en présence du Pape, vous ne pourrez pas aller plus loin, mais il me semble qu’il ne seroit pas mal à propos de lui faire insinuer par les intelligences que vous avez à Rome, qu’en l’état où sont les affaires de France, et dans la considération que je m’y suis acquise jusque-là, je ne puis pas demeurer indifférent et ne pas déchoir ; il est juste que je me soutienne en faisant du bien ou du mal, ce qui dépend du traitement que je recevrai. » — « Sur ces dernières lignes, ajoutait l’astucieux prélat, vous devez plutôt vous laisser entendre que vous expliquer. Comme vous avez été toujours un très-grand fourbe, disait-il à l’abbé Charrier par manière de compliment, je ne fais point de doute que vous ne démêliez fort bien cette commission. Vous vous souviendrez, sur ce même article, de montrer le Jansénisme comme une chose à laquelle le ressentiment me peut engager, quoique je n’y aie pris encore aucune part… Je ne puis m’empêcher de vous prier encore de faire sentir à Rome, si vous le jugez à propos, et fort adroitement, que je ne suis pas homme à traiter comme l’abbé de La Rivière[6] et que si les longueurs de la Cour de Rome m’empêchoient d’être cardinal par quelque changement qui pourroit arriver en celle de France, je serois obligé de me relever aux dépens du cardinalat, ce qui n’est pas difficile à un archevêque de mon humeur. »
Non content d’avoir donné à l’abbé Charrier ces insidieuses instructions, il avait trouvé moyen de faire insinuer aussi au nonce du Pape à Paris que, suivant la décision de la Cour de Rome à son égard, il serait pour ou contre le Saint-Siège, dans les États généraux (dont la convocation avait été fixée à Tours, mais qui n’eurent pas lieu). « M. le nonce, mandait-il à l’abbé, écrira par cet ordinaire sur les États généraux et sur le mal ou le bien que je puis faire pour l’intérêt de Rome, et fera voir comme il est assez difficile que je me puisse résoudre, sans être cardinal, à me brouiller avec la chambre de l’Église ni même avec celle du tiers État, les affaires de France et celles de ma fortune étant présentement à tel point qu’à moins que de vouloir déchoir, ce que je ne puis me conseiller à moi-même, il faut que je sois cardinal ou chef de parti, et vous pouvez croire que cette dernière qualité oblige ceux qui sont dans les États à ne se brouiller avec personne. Il faut traiter cela fort délicatement, parce que si cela, d’un côté, peut faire peur à Rome, de l’autre, il peut faire espérer que je soutiendrai toujours, si je n’étois pas cardinal, une faction dans le royaume qui peut-être ne déplairoit pas à beaucoup de gens au pays où vous êtes. Vous y mettrez le tempérament nécessaire, je m’en remets bien à vous. »
Ainsi, le moyen dont le coadjuteur se servait pour hâter sa promotion, ne manquait certes pas d’habileté (toute question de morale mise à part). Il se défendait d’être janséniste, mais il faisait insinuer, sans que le Pape pût savoir que cela venait de lui, que, de l’humeur dont il était, il ne serait pas prudent de lui faire essuyer un refus. On a tout le secret de son jeu.
Peu s’en fallut que cette question du Jansénisme ne lui devînt fatale à Rome. Le prince de Condé, alors implacable ennemi du coadjuteur, et qui ne pouvait lui pardonner sa prison dont il avait été la principale cause, n’eut pas de peine à faire partager ses ressentiments à deux de ses familiers, les Pères de Lingendes et Boucher de la Compagnie de Jésus. Ces Pères qui partaient pour Rome, où les appelait une affaire de leur ordre, ne trouvèrent rien de mieux pour entraver la promotion du coadjuteur que de semer le bruit qu’il était janséniste[7]. Mgr Chigi, récemment nonce du Saint-Siège à Cologne et que le Pape venait de rappeler pour lui confier le poste de secrétaire d’État, était fort ami des Jésuites[8]. Il prit feu sur ce soupçon et courut en prévenir Innocent X. Jusque-là malade et hors d’état de s’occuper d’affaires, le Pape ne s’était guère mêlé de cette querelle du Jansénisme, mais averti par son ministre il lui permit d’exprimer à l’abbé Charrier ses craintes à ce sujet, et de lui exposer les difficultés d’une promotion en un tel état de choses. L’abbé effrayé avertit sur-le-champ le coadjuteur de cette complication, mais celui-ci lui répondit sans paraître s’en émouvoir : « Pour ce qui est du Jansénisme, je doute fort que ce soit là le fond (de la pensée) de la Cour de Rome. Vous savez comme il faut parler sur ce sujet dans le public, mais, en particulier, vous pourrez témoigner que le moyen de m’engager dans cette affaire seroit le refus que l’on me fait, et que ce m’est une occasion assez avantageuse pour témoigner mes ressentiments. »
En même temps et par un nouveau subterfuge bien digne de lui, il annonçait à l’abbé Charrier qu’on lui avait donné avis que son oncle l’archevêque de Paris (avec qui il était alors au plus mal), consentirait à se dessaisir de son siège en sa faveur, en échange de sa renonciation au cardinalat, la désignation de la Reine passant du neveu à l’oncle, et il engageait l’abbé (bien qu’il ne fût pas résolu, disait-il, à accepter cette proposition), à en faire courir secrètement le bruit dans Rome. Il espérait ainsi vaincre les résistances, « dans l’appréhension, disait-il, que peut avoir le Pape qu’étant en cette dignité, mon ressentiment ne me porte à des choses qui lui seroient désavantageuses. »
Puis, par une de ces évolutions qui montrent l’extrême souplesse de cet esprit aussi délié que peu scrupuleux, il disait en terminant sa lettre : « Si on vous presse encore sur le Jansénisme, dites que vous croyez qu’il m’est si injurieux que l’on témoigne seulement le moindre doute sur mon sujet, que vous n’avez pas osé m’en écrire de peur de m’aigrir trop l’esprit, en me faisant voir que l’on joint au mépris que l’on a pour moi des doutes ridicules. »
Le coadjuteur avait donné à l’abbé Charrier, avant son départ pour Rome, des blancs-seings, afin qu’il put les remplir en cas de nécessité. Pressé par l’abbé d’écrire de sa main une lettre à Innocent X pour dissiper les soupçons de jansénisme, Retz lui répondait gaîment sans sourciller : « Je n’écris pas par cette voie au Pape, parce qu’il est trois heures du matin et que je n’écris tout-à fait si vite en italien qu’en françois, et que de plus vous êtes un rêveur de me demander des lettres, puisque vous avez des blancs signés de quoi en faire de plus éloquentes que moi, vous qui êtes frais esmolu et véritablement Fiorentino. » Ainsi piqué d’honneur et tout-à-fait mis à l’aise, l’abbé ne s’en fit faute, et, pour calmer les inquiétudes de Mgr Chigi, il présenta au prélat une lettre de sa façon, et en termes équivoques, contre le Jansénisme, sous la signature du coadjuteur, et que ce dernier pouvait désavouer au besoin, « J’ai vu dans votre dernière, lui écrivait le coadjuteur, mis en belle humeur par cette nouvelle, ce que vous aviez fait en votre dernière entrevue du Pape et tout l’entretien que vous aviez eu avec M. Chigi sur le Jansénisme, et comme quoi, pour l’amuser, vous aviez fait une fausse lettre que j’approuve fort. » Il lui déclarait en même temps qu’il n’était nullement résolu à envoyer à Rome la déclaration explicite et de sa main, que Mgr Chigi exigeait de lui contre le Jansénisme, et qu’il doutait fort que cette pensée fût celle du Pape, « qui semble, dit-il, comme vous m’en parlez, se soucier peu de ces sortes de choses. » Il ajoutait qu’au fond il était persuadé qu’on lui cherchait « une mauvaise chicane » pour retarder sa promotion, et il lui déclarait résolument qu’il ne voulait pas qu’il parût dans le monde qu’il eût « acheté cette dignité par la vente de sa liberté et de son honneur. » Cette lettre écrite d’un ton de hauteur extraordinaire et parfois avec une sombre éloquence, achève de montrer Retz dans les dernières profondeurs de son âme, comme aussi dans toute la plénitude de son talent d’écrivain et d’orateur. Cette missive, ainsi que plusieurs autres dépêches de cette même Correspondance, fut dictée et improvisée par le coadjuteur ; intéressante particularité qui donne raison à M. Sainte-Beuve, lorsqu’il a dit en parlant de Retz : « Il avait le don de la parole, et ce qui se jouait et se peignait dans son esprit ne faisait qu’un bond sur le papier. » Dans cette remarquable lettre, le coadjuteur ne donne plus de frein à sa passion. Il franchit les dernières limites. Si on lui refuse la pourpre, il se mettra résolument à la tête des Jansénistes et propagera le schisme. Il ordonne à l’abbé Charrier de faire insinuer au Pape qu’il est de son intérêt « de ne pas allumer en France un feu qui s’éteindrait difficilement et qui pourrait même à la fin embraser plus dangereusement la Cour de Rome. » Ne pouvant plus maîtriser sa colère, à la pensée que la pourpre va lui échapper, au moment où il espérait la saisir, il éclate dans son entourage avec la dernière imprudence. Ses moindres paroles, avidement recueillies par les espions de la Cour, sont aussitôt divulguées au dehors ; ses explosions ont trouvé un écho : « Ce fut alors, dit un pamphlétaire aux gages de Mazarin, qu’en présence de plusieurs personnes qui en frissonnèrent d’horreur, il prononça ces paroles détestables ; « Si je ne puis fléchir les dieux d’en haut, je me résous d’employer à mon secours les divinités de l’Enfer :
Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo. »
Il semble que Bossuet ait eu connaissance des audacieux moyens que Retz mit alors en œuvre, lorsque, dans l’Oraison funèbre de Michel Le Tellier, il trace de lui ce portrait si vigoureux, qui ne paraît forcé de ton que lorsqu’on ignore le fond des choses. Bossuet savait évidemment à quoi s’en tenir sur le côté effrayant, sur le côté satanique mais grandiose du personnage, lorsqu’il disait de lui : « Cet homme… si redoutable à l’État…, ferme génie que nous avons vu, en ébranlant l’univers, s’attirer une dignité, qu’à la fin il voulut quitter, comme trop chèrement achetée… Mais pendant qu’il vouloit acquérir ce qu’il devoit un jour mépriser, il remua tout par de secrets et puissants ressorts… » Ces ressorts, nous les voyons aujourd’hui à nu, nous les touchons du doigt. Disons vite, en manière de correctif (si correctif il y a), que toute cette Correspondance de Retz offre les qualités les plus rares d’un grand écrivain, la propriété des termes, la clarté, la rapidité, le souffle et l’ampleur, l'esprit et l’éloquence ; qu’elle fut écrite six ans avant les Provinciales, et que Retz fut ainsi l’un des premiers maîtres et précurseurs de cette belle prose du dix-septième siècle.
Dans une autre lettre (16 février 1652), d’une non moins grande hauteur, mais d’un ton plus radouci, le coadjuteur donnait à l’abbé Charrier l’ordre écrit de la main du duc d’Orléans de revenir en France. Il lui recommandait de déclarer à M. Chigi qu’une des raisons qui l’obligeait de le rappeler, c’était la déclaration qu’on lui avait demandée contre le Jansénisme, qui « l’a étrangement blessé, disait-il, non pas sur le fond de la chose à laquelle vous lui direz, comme de vous-même, que je ne suis nullement attaché, mais par la forme qui m’est injurieuse. Vous lui ferez voir la lettre que je vous écris à ce sujet (la lettre qui suit et puis vous lui direz, en confidence, que vous voyez, par la dépêche que je vous ai fait (sic), que je suis persuadé que la Cour de Rome n’a nulle intention de me faire cardinal, et que, comme elle appréhende mon ressentiment, pour lequel je me puis servir du Jansénisme, l’on me veut désarmer de ce moyen qui me peut rendre considérable, et que je suis persuadé que c’est par cette seule raison que l’on m’a demandé la déclaration. Et vous marquerez toujours à M. Chigi que, dans le fond, je n’ai nul attachement à toutes ces matières, auxquelles, en votre particulier, vous vous montrerez très-contraire, et, par conséquent, très-affligé que, par l’affront que je reçois, l’on me jette tout à fait dans la nécessité, pour ne pas tomber dans le mépris, de ne me pas brouiller avec des gens qui n’ont pas les sentiments si soumis. Mon sens est que vous parliez au Pape, en prenant congé de lui avec tout le respect possible, mais avec autant de froideur que l’on en peut avoir avec un homme de cette sorte, c’est-à-dire avec autant qu’il en faut pour lui faire connoître que l’on voit de quelle manière on est traité, sans ajouter celle qui le pourroit aigrir tout à fait, ce qui ne seroit pas politique, puisqu’il ne faut jamais ôter le retour à personne…. S’il vous parle du Jansénisme, ajoutait-il, vous lui répondrez dans les termes avec lesquels j’ai écrit la lettre que je vous envoie sur ce sujet (la suivante), dont il n’est pas bon, à mon sens, que vous donniez des copies, mais que vous pouvez pourtant faire lire à beaucoup de gens. Faites paroître surtout à M. Chigi, et faites-le entendre sous main au Pape, que vous voyez bien que je refuse cette déclaration, moins sur la matière que parce que je la considère comme un piége que l’on me veut tendre pour me désarmer…. Affectez, dit-il enfin, de faire paroître que je suis mieux que jamais dans l’esprit de Monsieur (d’Orléans), ce qui est vrai en effet et par une adresse digne du pays où vous êtes, faites voir à Chigi et autres gens comme je vous l’ai déjà dit, que le refus de la déclaration vient de ma politique, et aux autres qui n’ont pas de part aux affaires, faites-leur connoître que les raisons qui sont dans ma lettre sont les véritables causes de ma résolution. »
Par surcroît de combinaison et de manège, dans une seconde lettre pleine d’astuce et d’une souplesse d’esprit incroyable, lettre jointe à la précédente, Retz se défendait de donner la déclaration contre le Jansénisme, en jouant, du ton le plus pénété, le rôle d’un chrétien blessé dans sa dignité, dans son honneur et sa foi d’un soupçon si injurieux, d’une demande si offensante. En même temps il donnait à entendre que, s’il avait embrassé au fond la doctrine du Jansénisme, « il devrait plutôt mourir dans le martyre que de corrompre, par des considérations temporelles, le témoignage de sa conscience. » Enfin, après les plus vives et les plus éloquentes protestations de son dévouement au Saint-Siége, Il disait à mots couverts que Rome pourrait bien se repentir de ne pas lui accorder le chapeau de cardinal. Voici cette fameuse lettre que Retz considérait comme le chef-d’œuvre sorti de sa plume, qu’il a crue à jamais perdue et à propos de laquelle Il a témoigné, dans ses Mémoires, le plus sincère repentir de l’avoir écrite :
« J’ay esté surpris, Monsieur, à un point qui n’est pas imaginable de la proposition que j’ay veue dans vostre lettre et j’avoue que sy je ne l’avois apprise par une personne à qui je me fie autant qu’à moi-mesme, j’aurois doutté que l’on eust esté capable de la faire. Je suis bien aise de vous faire sçavoir sur ce sujet mes sentiments ; je vous prie de les faire connoistre avec soin aux personnes qui vous ont entretenu sur cette matière, pour le moindre desquels (sic) j’ay trop de respect pour ne pas souhaitter avec passion qu’ils soient entièrement satisfaits de ma conduitte. J’ay fait voir par touttes mes actions le respect que j’ay toujours eu pour le Saint-Siège ; je n’ay jamais manqué d’occasions de le témoigner d’une manière qui ne pût laisser aucun doute[10] dans les esprits qui ne sont point passionnez. Il y a eu mesme des rencontres, dans le peu de temps que Monsieur de Paris m’a laissé pour faire sa fonction, qui m’ont donné lieu de faire connoistre à toutte la France l’aversion que j’ay des brouilleries et des divisions que la chaleur des esprits, sur la matière de la Grâce, peut produire dans l’Église. J’ay fait des mandements publiés et imprimés sur ce sujet ; j’ai interdit des prédicateurs pour ne les avoir pas observés assez ponctuellement ; j’ay contenu les esprits dans une paix douce et chrestienne ; je me suis porté avec ardeur à tous les moyens que j’ay cru capables de conserver la tranquillité dans l’Église ; enfin, je n’ay oublié que le zèle ridicule et ignorant qui, sous prétexte de vouloir la paix, cause la guerre, qui est indigne des véritables lumières d’un véritable évesque, et qui auroit sans doutte produit un effect bien contraire à la paix des concitoyens dans une ville aussy sçavante que Paris et dans une faculté aussy esclairée que la Sorbonne. Je me reproche à moy-mesme d’écrire tant de paroles sur cette matière, après tant d’actions qui doivent rendre ce discours fort superflu. Je ne suis ni de condition ni d’humeur à me justifier, lorsque je ne suis point accusé dans les formes, et mon caractère m’apprend à mépriser touttes ces lasches impostures qui seroient capables de le déshonorer en ma personne, si elles étoient capables de m’obliger seulement d’y faire la moindre réflexion. Il n’y a rien qui doive estre si cher à un prélat et qu’il soit obligé de conserver avec plus de respect que l’obéissance qu’il doit au Saint-Siège ; mais, par cette mesme raison, il n’y a rien de si injurieux que de le soupçonner de manquer au devoir, sur des calomnies qui n’ont pas seulement des apparences pour fondement. J’ay sucé avec le lait la vénération que l’on doit avoir pour le chef de l’Église. Mes oncle et grand oncle y ont esté encore moins attachés par leur pourpre que par leurs services tous positifs et tous particuliers. J’ay marché sur leurs pas ; j’en ay fait profession ouverte, et je puis dire, sans vanité, que dans la plus docte eschole du monde[11], j’ay fait esclatter, à vingt-trois ans, si clairement mes pensées sur ce sujet, que je ne conçois pas qu’il y ait encore des esprits capables de ces sortes d’ombrages, si mal fondés et si peu apparents. C’est dans cette source où j’ay puisé ce respect pour le Saint-Siège que j’ay protesté à mon sacre et dans lequel je veux vivre et mourir. Je ne l’ay jamais, grâces à Dieu, blessé par aucun mouvement du plus intérieur de mon cœur, et il ne seroit pas juste que, par une complaisance basse et servile, je fisse voir une cicatrice où il n’y eut jamais de playe, et que je reconnusse moy-mesme avec honte que l’on a eu raison de soupçonner, en reconnoissant pour raisonnable la proposition que l’on me fait de me justifier. Je l’ay consulté en moy-mesme ; je l’ay discuté avec des personnes remplies de doctrine et de piété ; je l’ay pesé au poids du sanctuaire, et je proteste devant Dieu, qu’après un examen profond et sérieux, exempt de toutte sorte de préjugé, je trouve que je manquerois à touttes les règles du Christianisme, si je ne suivois dans ce rencontre les premiers mouvements de mon âme, qui, à l’ouverture de cette proposition, s’est sentie troublée par ces nobles impatiences que les Pères ont appellé (sic) des saintes indignations. Elles ont quelquefois porté les grands hommes à deffendre leur honneur et devant les monarques et devant les empereurs avec une hardiesse digne de leur profession, et qui passoit mesme, aux yeux du monde, pour un mouvement de fierté et d’orgueil. Mes deffauts et les imperfections de ma personne me dépendent assez de ces inconvénients, mais, par la grâce de Dieu, ils ne m’ont pas osté de la mémoire que j’ay succédé à l’honneur de leur ministère, que je suis obligé d’estre dans leurs maximes, que si j’estois dans les sentiments de ceux que l’on appelle Jansénistes, je devrois plus tost mourir dans le martyre que de corrompre par des considérations temporelles le témoignage de ma conscience ; que, si j’estois contraire à leur opinion, je ne devrois pas pour cela trahir l’honneur de mon caractère qui m’apprend à ne le pas soumettre à des soupçons frivoles qui l’avilissent, et, qu’en quelque manière que ce soit, je suis obligé par toutte sorte de devoirs de me conserver en estat de respondre à la vocation du Ciel, qui, apparemment, ne m’a constitué dans la capitalle de la France et la plus grande ville du monde que pour y assoupir un jour les divisions que cette multitude de sçavants préoccupés de tous les deux partis peut y faire appréhender avec beaucoup de fondement. Si j’avois esté dans la plénitude de la fonction, il y a longtemps que, sous l’autorité du Saint-Siège, j’aurois décidé ces questions, et ce mesme esprit, qui est celuy du repos et de la tranquillité de l’Église, qui m’y auroit porté, si j’eusse esté en estat, m’a obligé de ne point faire de pas en cette matière que ceux qui ont esté absolument nécessaires pour empescher la division, m’y a, dis-je, obligé dans ma condition présente, dans laquelle je me puis et me dois considérer, et par le poids de mon ministère et par la qualité du lieu où je dois un jour l’exercer, comme un de ceux qui doit, à l’avenir, entrer avec le plus d’autorité dans le fonds de ces questions, et qui, par cette raison, ne doit pas aisément mesler sa voix, encore foible et presque impuissante, dans ces bruits tumultuaires et confus, qui diminuent toujours, par les préjugés qui y sont naturellement attachés, de la créance que l’on doit prendre en un juge, mais qui l’estoufferoient pour jamais en l’occasion qui se présente aujourd’huy, dans laquelle il y auroit beaucoup d’apparence que les sentiments que je desclarerois me seroient plus tost dictez ou par mon ressentiment ou par mon ambition que par ma conscience.
« Voilà, mon cher abbé, la raison qui m’empesche de donner la déclaration quon me demande, et, à vous parler franchement, je ne puis croire que la proposition en vienne de Sa Sainteté. Elle m’a tesmoigné jusques icy trop de bonté pour me vouloir obliger à des choses qui blessent mon honneur, et touttes ces marques de bienveillance qu’elle m’a données depuis quatre ans, en souhaittant ma nomination, me persuadent qu’elle n’a jamais doutté de la sincérité de mes sentiments. Dittes, je vous prie, à ceux qui ne me font pas la mesme justice, que j’ay beaucoup de respect pour le chapeau, mais que i’ay assez de modération pour ne le pas souhaitter par touttes voyes, pour m’en consoler avec beaucoup de facilité, et pour me résoudre aisément à vivre en archevesque de Paris, qui est au moins une condition assez douce et dans laquelle je pourray peut-estre faire connoistre, plus d’une fois l’année, le respect que j’ay pour le Saint-Siège ; et que le cardinalat, en la personne d’un archevesque de Paris, ne seroit pas contraire aux intérests de Rome. Je ne fais pas de doutte que l’on ne soit surpris, au lieu où vous estes, de la résolution que je prends dans ce rencontre. Ils s’en estonneront moins asseurément quand vous leur ferez sçavoir que j’ay une fois en ma vie, reffusé la nomination dans une occasion où je la pouvois prendre avec honneur, mais où je n’estois persuadé que je peusse tout à fait satisfaire à la bienséance, qui fut à la prison de MM. les princes ; quand vous ferez entendre que je n’ai jamais tiré aucun avantage des troubles et des mouvements de France, dans lesquels la Providence de Dieu m’a fait tenir une place assez considérable pour avoir eu besoin de modération, pour me deffendre de recevoir des biens et des grandeurs ; je m’imagine que quand l’on connoistra à Rome mes inclinations et mes maximes, l’on ne prétendra pas de m’obliger à des bassesses indignes de mes premières actions. Parlez, mon cher abbé, en ces termes, avec toutte la liberté et le désintéressement dont je suis capable[12], mais avec toutte la douceur et la modération que ma profession m’ordonne. Vous verrez que ce que je vous escris est encore plus véritable dans mon cœur que dans ceste lettre ; vous le verrez, dis-je, par l’ordre de son Altesse royalle que je vous envoye pour vostre retour, et que je n’ay obtenu qu’avec beaucoup de difficulté, et après des instances très-pressantes. Ne respondez aux indifférents qui auront de la curiosité sur ce sujet qu’en leur montrant l’ordre que vous avez de vous en revenir en diligence, et dittes à mes amis que, bien que je sois très persuadé que le cardinalat est infiniment au-dessus de mon méritte, je ne le suis pas moins qu’une prétention, traversée par des douttes injurieux, est fort au-dessous de ma conduitte et de ma dignité. »
Comme le coadjuteur fut promu au cardinalat dans le consistoire du 18 février (1652), et que la lettre sur le Jansénisme fut expédiée le 16, il est manifeste que l’abbé Charrier ne put en faire usage, et qu’il se garda bien de la divulguer après coup, ce qui eût été dangereux. Le cardinal de Retz a supposé à tort, dans ses Mémoires, que son confident la montra à Rome. Après plus de vingt ans, il ne se rendit pas compte que la date de cette lettre, écrite deux jours seulement avant sa promotion, excluait l’idée qu’elle eût pu arriver en temps opportun. Retz ajoute, ce qui est vrai, que cette lettre écrite de sa main, fut détruite à Rome par la prudence de l’abbé Charrier[13], et qu’il fît plus tard (lorsqu’il composa ses Mémoires) de vaines recherches pour en retrouver et en publier la minute. Moins prudent que l’abbé, il la montra aux Jansénistes ses amis, comme un trophée, comme une preuve de grandeur d’âme, et, bien qu’il ait affirmé le contraire à son correspondant, il en laissa prendre ou ses serviteurs plus zélés en cela qu’infidèles en prirent des copies. Nous savons qu’on en faisait part volontiers aux amis à l’hôtel de Liancourt. C’est une de ces copies du temps que nous avons trouvée dans un volumineux recueil de pièces imprimées et inédites concernant le cardinal. Guy Joly, dans ses Mémoires, composés vers 1665, dit que cette fameuse lettre était en latin et qu’elle ne fut pas envoyée à l’abbé Charrier ; mais, après ce long intervalle, il ne se souvenait pas bien de ce qui s’était passé. Nous avons vu la preuve du contraire dans un fragment de la dépêche qui précède celle-ci, et celle qui suit en fournit une nouvelle preuve : « Si vous faites voir la lettre que je vous ai envoyée sur le Jansénisme, dit le coadjuteur, ajoutez, je vous supplie, au lieu où il y a : me seroient plutôt dictés par mon ambition, par mon ressentiment et mon ambition. »
Le cardinal de Retz qui comprit plus tard toute l’énormité de sa faute vis-à-vis du Saint-Siège, a exprimé, comme nous l’avons dit, dans ses Mémoires, ses plus vifs regrets d’avoir écrit cette lettre qui était destinée au besoin à être mise sous les yeux du Pape. Ce repentir qui s’étend évidemment à toute sa Correspondance avec l’abbé Charrier, puisqu’elle tend au même but et par les mêmes moyens, ce repentir de Retz doit être d’un grand poids dans la balance. Au surplus, voici le curieux passage de ses Mémoires où il parle de cette affaire : « Je ne puis m’empêcher en cet endroit, dit-il, de rendre hommage à la vérité, et de faire justice à mon imprudence qui faillit à me faire perdre le chapeau. Je m’imaginai, et très-mal à propos, qu’il n’étoit pas de la dignité du poste où j’étois de l’attendre, et que ce petit délai de trois ou quatre mois que Rome fut obligée de prendre pour régler une promotion de seize sujets, n’étoit pas conforme aux paroles qu’elle m’avoit données, ni aux recherches qu’elle m’avoit faites. Je me fâchai et j’écrivis une lettre offensive à l’abbé Charrier, sur un ton qui n’étoit assurément ni du bon sens ni de la bienséance. C’est la pièce la plus passable pour le style de toutes celles que j’aie jamais faites (je l’ai cherchée pour l’insérer ici, et je ne l’ai pu retrouver). La sagesse de l’abbé Charrier, qui la supprima à Rome, fit qu’elle me donna de l’honneur par l’événement ; parce que tout ce qui est haut et audacieux est toujours justifié, et même consacré par le succès. Il ne m’empêcha pas d’en avoir une véritable honte ; je la conserve encore, et il me semble que je répare en quelque façon ma faute en la publiant. » Notons, en passant, que cette dernière phrase indique bien que Retz n’écrivait pas seulement ses Mémoires pour amuser madame de Caumartin, mais qu’il avait surtout en vue la postérité.
A quelques années de sa trop fameuse intrigue pour obtenir le chapeau, Retz essayait de répandre l’opinion qu’il n’avait fait aucune démarche pour y arriver. Le Père Des Mares « m’a nié, dit le docteur Des Lions dans ses Journaux, qu’il (Retz) eût jamais demandé le chapeau ; qu’au contraire il en avoit écrit une lettre de mépris à Rome, mais si adroite qu’il leur faisoit bien voir qu’en ne le faisant pas cardinal, ils n’y gagneroient pas. » Nous ne pouvions passer sous silence ces détails qui ont leur intérêt, et nous reprenons le fil de notre récit.
« J’ai vu par votre dernière lettre, dit Retz à l’abbé dans une dépêche du 23 février (1652[14]), que l’on ne me demande plus à Rome de déclaration pour le Jansénisme. Vous userez de la lettre que je vous ai envoyée sur ce sujet en la manière qui vous semblera le plus à propos ; il est bon, à mon sens, de ne la pas faire éclater tant que les remèdes forts et extraordinaires ne seront pas nécessaires. Surtout n’en donnez pas de copie. Je n’en ai donné aucune à Paris, quoique je l’aie montrée à beaucoup de gens, etc. Prenez garde que, comme on a vu ici la lettre, il n’y ait des gens qui mandent que l’on vous a envoyé une déclaration expresse en faveur du Jansénisme. Ayez, s’il vous plaît, les yeux ouverts là-dessus, et voyez ce qu’il sera à propos de faire, car plutôt que de laisser croire cela, il vaudroit mieux la montrer, etc. » Cette lettre, en effet, comme nous l’avons vu, est conçue en termes si habiles qu’elle peut être interprétée dans les deux sens, pour ou contre le Jansénisme. — « Vous pourrez dire, continue le coadjuteur, que vous appréhendez que la conjoncture des affaires ne me permette pas de prendre assez de patience en moi-même pour l’attendre (la promotion) et pour ne me pas porter à des choses qui y peuvent être contraires ; et, sur ce sujet, vous répéterez, s’il vous plaît, ce que je vous ai tant de fois mandé sur ce que je serois peut-être obligé de faire contre le cardinalat, et, en ce cas, je crois qu’il sera à propos de laisser voir ma lettre… Je laisse tout à votre disposition, et je tiendrai pour bon tout ce que vous résoudrez et tout ce que vous ferez. »
Il paraît que le pape Innocent X n’insista pas pour obtenir du coadjuteur, avant sa promotion, une déclaration en règle contre le Jansénisme. Guy Joly, témoin fort bien informé, alors secrétaire de Retz et chargé précisément de chiffrer sa Correspondance avec l’abbé Charrier, dit dans ses Mémoires que « le Pape se résolut tout d’un coup d’avancer la promotion, après avoir tiré un écrit de l’abbé Charrier, par lequel il s’engageoit d’en tirer un du coadjuteur tel qu’il le désiroit. » Il ne paraît même pas que le Pape ait depuis insisté pour obtenir cette déclaration, que Retz n’eût pas manqué d’éluder plus que jamais, puisqu’il était cardinal et qu’elle aurait pu lui nuire auprès des Jansénistes. Quoi qu’il en soit, Innocent X qui nourrissait un profond ressentiment contre Mazarin, ayant appris qu’il venait d’envoyer secrètement à l’ambassadeur de Louis XIV l’acte de révocation du coadjuteur[15], prit toutes ses précautions pour la rendre inutile. Le bailli de Valençay lui ayant demandé une audience pour le lendemain lundi, 18 février, dans le but de paralyser la promotion en lui présentant cet acte, le Pape eut soin d’assembler le consistoire de très-grand matin, et l’ayant ouvert par les promotions, il attendit tranquillement l’ambassadeur. Le bailli, ayant appris de quelle manière il avait été prévenu, ne trouva rien de mieux que de se taire et de s’envoyer excuser. On peut juger du mécontentement de Mazarin à la nouvelle de ce tour à l’italienne : il eut pourtant l’art de se contenir et il poussa même l’astuce jusqu’à engager la Reine à se contraindre et à faire paraître de la joie de cette promotion[16].
Tant que Retz eut à briguer le chapeau, il avait pu faire espérer aux Jansénistes qu’il les appuierait de tout son crédit, comme il le fit ou le tenta, plus d’une fois, notamment dans l’affaire de M. Singlin[17], et aussi, avec moins de succès, dans l’affaire du Père Des Mares, interdit par son oncle, l’archevêque de Paris. On a vu même qu’il alla jusqu’à leur faire espérer, en termes ambigus, dans sa fameuse lettre du 16 février, qu’il pourrait bien se ranger à leur opinion, et la défendre même jusqu’au martyre. Mais, après sa promotion, il changea sur-le-champ d’attitude et de langage. Désormais les Jansénistes, au point de vue de l’orthodoxie, ne pouvaient que le compromettre vis-à-vis du Pape et surtout de la Reine qui avait horreur des nouveautés. Suivant le Père Rapin, dont le récit nous paraît sur ce point très-véridique, « il leur représentoit même qu’il étoit important de dissimuler leur liaison, afin que l’indifférence et une espèce de neutralité à leur égard, dont il auroit fait profession devant le monde, donnât plus de poids et d’autorité aux choses qu’il feroit à leur avantage, aussitôt qu’il seroit archevêque, ce qui pourroit arriver bientôt. » — « Ce discours, continue le Père Rapin, qui nous montre bien au vif le personnage, parut dur à ceux qui avoient été témoins du dévouement de Port-Royal au service du coadjuteur et de ses engagements avec le parti. Quand il leur parloit de neutralité, on ne vouloit point toutefois être mécontent de lui ; on aima mieux croire qu’il avoit des raisons pour en user de la sorte, sans les examiner. » Tout cela est bien dans le tour d’esprit de ce fin diplomate qui ne voulait pas non plus se compromettre vis-à-vis d’eux en faisant une déclaration expresse contre leur doctrine, et qui, dans le traité des Frondeurs avec Mazarin, tout en promettant de faciliter le retour du ministre, se réservait le droit de courir sus au Mazarin, dans ses discours, afin de conserver tout son crédit au Parlement et parmi le peuple. Retz ne se rapprochait donc des Jansénistes que par pure politique, évitant désormais avec le plus grand soin « de s’intéresser à leur doctrine, » et de se mettre « à la tête des cérémonies de Port-Royal[18]. » — « Quoiqu’il eût été fait cardinal sans condition aucune qui dût le contraindre dans ses sentiments sur la nouvelle doctrine, il ne laissa pas de devenir plus circonspect sur cet article qu’il ne l’étoit[19]. » Un de ses anciens domestiques, Giroust, qui était devenu prêtre et qui s’était retiré depuis quelque temps à Port-Royal des Champs, prétendait que le cardinal ne parlait jamais qu’avec indifférence et froideur du Jansénisme et de cette pieuse maison[20]. Mais il ne tenait ce langage que dans l’intimité, et, sans vouloir donner des gages ostensibles aux Jansénistes, il leur laissait toujours espérer sa secrète protection. Malgré les précautions infinies qu’il prenait pour ne pas se compromettre, il en avait dit, ou il en disait assez encore pour que ses mystérieuses relations avec eux se fissent jour au dehors. « Ne savez-vous pas, disait l’auteur d’une affiche placardée (le 5 juin 1652) sur les murs de Paris, qu’il traite secrètement avec les religionnaires et qu’il fait espérer aux Jansénistes qu’il fera protéger toutes leurs opinions par l’autorité de leurs Majestés, pourvu qu’ils conspirent et de forces et d’argent au dessein qu’il a de s’élever dans le ministère d’État ? N’avez-vous point ouï dire qu’il marche accompagné d’un bon nombre de satellites armés, pour solliciter plus assurément, pendant la nuit, et qu’un de ses aumôniers, homme de bien, a dit que la passion de s’agrandir dominoit tellement sur l’esprit de ce pauvre prélat, qu’elle ne lui permet plus de lire son bréviaire ? »
Retz, en effet, songeait sérieusement alors à remplacer Mazarin, bien qu’il ait toujours soutenu le contraire. En l’absence de la Cour qui était allée combattre Condé dans le Midi et sur la Loire, le cardinal s’efforçait par tous les moyens de former avec Gaston d’Orléans, le Parlement et le peuple, un tiers parti contre M. le Prince et contre le premier Ministre. Mais il s’épuisait dans le vide ; la Fronde était usée, et les peuples las, pour se sauver de l’anarchie et de la misère, tendaient les mains à la servitude. L’homme le plus impopulaire, le plus haï, le plus méprisé qui fût jamais, le conspué de la veille, était redevenu possible à force de ruse, d’opiniâtreté et de patience. Il envoya du fond de sa retraite des instructions mystérieuses à la Reine pour qu’elle fît arrêter son ambitieux et implacable ennemi, et en même temps il la pria de brûler son Mémoire, afin de s’épargner l’odieux d’avoir, lui cardinal, fait porter la main sur un prince de l’Église.
On sait comment Retz fut arrêté au Louvre (19 décembre 1652) et conduit à Vincennes. Deux jours après, le comte de Brienne, secrétaire des commandements du roi, adressait, au nom de son maître, une longue dépêche à l’ambassadeur de Louis XIV à Rome pour qu’il fît valoir auprès du Pape les puissants motifs qui avaient déterminé le roi à faire arrêter le factieux prélat. Il est dit dans cette lettre que, le roi, sur la demande de Retz (demande à laquelle celui-ci ne voulut donner aucune suite), lui avait accordé d’aller défendre à Rome ses intérêts, en lui offrant des sommes considérables. Le roi, ajoutait Brienne, avait approuvé ce dessein a disant franchement aux personnes qu’il (Retz) avoit choisies pour en faire l’ouverture, qu’il lui importoit de beaucoup de rétablir sa réputation et que c’étoit entrer dans un bon chemin pour y réussir, servant à Rome, et qu’il éviteroit par ce moyen d’être soupçonné d’avoir part aux nouveautés desquelles on se trouve menacé et qui lui fussent imputées, quand bien il en seroit innocent, demeurant à Paris. »
Le cardinal de Retz ne montra aucun courage dans sa prison. Plein de fougue, de bravoure et d’audace, dans la chaleur de la lutte et tant qu’il comptait sur la veine et la bonne fortune, il manquait de caractère dans l’adversité. Sans foi religieuse et sans foi politique, n’ayant embrassé la défense des lois intérieures du royaume, violées par Mazarin, que dans un intérêt personnel, Retz n’avait rien en lui de ce qui fait les citoyens, les héros et les martyrs. Son amour-propre fut impuissant à lui inspirer la fermeté et la constance. Cette fausse grandeur, ces airs de stoïcien et de Romain, dont il se pique en cette circonstance dans ses Mémoires, ne sont de sa part qu’une comédie pour cacher l’humiliation de la défaite. Loin de là, assailli par la crainte d’être assassiné ou empoisonné, il tomba dans le plus complet découragement. Dans une conversation, en date du 14 août 1653, avec le nonce du Pape qui vint le visiter à Vincennes, il prenait l’air contrit d’un pénitent et lui disait que « dans sa solitude, la prière et l’étude, qui sont ses occupations ordinaires, lui apprendront à bien vivre, quand il sera sorti de prison, ou à bien mourir si sa captivité dure autant que sa vie. » Comme dans ses Mémoires il ne dit pas un mot de ces dispositions pieuses, il est permis d’en douter aussi bien que des airs de Romain qu’il se donne.
Après l’arrestation de Retz, on sait avec quel empressement les curés des diverses paroisses de Paris, qui étaient presque tous jansénistes, ordonnèrent des prières dans leurs églises pour que « Dieu fît revenir leur cher pasteur dans sa bergerie. » Port-Royal ne mit pas moins de zèle à défendre les droits légitimes et les prérogatives de l’illustre captif. Les Jansénistes publièrent plusieurs écrits en sa faveur, et ce fut probablement alors qu’ils lui donnèrent d’importantes sommes d’argent pour suppléer aux revenus de ses abbayes qui avaient été mis sous le séquestre. Suivant le Père Rapin, la Cour en fut informée et s’en fit un nouveau grief contre lui. À la nouvelle de l’arrestation, le Pape s’était montré fort ému et avait adressé à la Cour de France les plus vives protestations. L’abbé Charrier avait été envoyé auprès de lui (par Bagnols, maître des requêtes, son neveu, fort attaché à la nouvelle doctrine), pour l’entretenir dans ces sentiments et réclamer la liberté du cardinal. Mais Innocent X qui commençait alors à s’occuper des actes préliminaires de la condamnation des cinq Propositions, et à qui les Jésuites et le cardinal Chigi ne cessaient de répéter que Retz était janséniste, se montra alors de moins en moins pressant à demander sa délivrance. Il avait à ménager avec le plus grand soin le cardinal Mazarin pour que sa bulle contre l’Augustinus ne fût pas supprimée par ses ordres.
Le 3 février 1653, le bailli de Valençay, dans une dépêche adressée au comte de Brienne, constatait déjà les dispositions plus pacifiques du Pape à l’égard de la Cour de France : « Au sujet de la prison du cardinal de Retz, lui disait-il, il ne m’est jamais venu d’appréhension du côté du Pontife et de MM. les cardinaux, mais bien de la France et de trois sortes de personnes, savoir des malcontents et brouillons temporels, des spirituels, qui sont les réformés jansénistes politiques, et ceux qui se sont mis dans les nouvelles doctrines, sans néanmoins autre objet que celui d’embrasser la vérité, m’étant aperçu que telle sorte de docteurs ont parlé avec des ressentiments inexplicables de dégoût et de fâcherie de Temprisonnement de cette Éminence, que je reconnois bien qu’ils tiennent pour le grand arc-boutant des tenants de la doctrine de saint Augustin[21]. »
Lors de la condamnation des cinq Propositions[22], le cardinal de Retz qui n’était encore que simple coadjuteur n’eut point à se prononcer publiquement sur cet acte de la Cour de Rome, ce qui le sauva d’un grand embarras. Mazarin, fort irrité de la conduite des Jansénistes en faveur de son captif, reçut favorablement et sans discussion la bulle d’Innocent X ; il en fit ordonner sur-le-champ l’exécution dans tout le royaume. En même temps, pour que le Pape se montrât de moins en moins exigeant à réclamer la liberté du coadjuteur, Mazarin ne cessait de faire insinuer à Innocent X que le cardinal était janséniste et que les partisans de cette doctrine lui avaient avancé d’énormes sommes d’argent. Le docteur Hallier, qui avait été envoyé à Rome pour y faire condamner les cinq Propositions, fut en même temps chargé de formuler contre Retz l’accusation de jansénisme. Il fut conduit en présence du Pape par l’ambassadeur de France. Je le conjurai, dit le bailli de Valençay dans une dépêche à Mazarin (25 août 1653) « de dire, comme devant Dieu, si la bulle contre les cinq Propositions eût trouvé cette facilité à passer dans le Clergé, la Sorbonne et même dans l’état séculier du royaume, si le cardinal de Retz eût été en liberté et en crédit dans la Cour et dans les Conseils du roi, et que M. le cardinal Mazarin se fût trouvé hors de France et du ministère. Il faut avouer que ce bon docteur, avec sa manière de parler flegmatique, mais vigoureuse et prouvante, fit des merveilles sur ce point ; et pour l’heure j’oserois bien assurer qu’il laissa le Pape persuadé qui si ladite bulle fût allée de par delà, le cardinal de Retz étant en quelque pouvoir, le Saint-Siège et sa personne y auroient reçu un très solennel affront ; et, aimant naturellement la finance, il ploya le gantelet quand il sut que ledit cardinal de Retz avoit été assisté de plus de sept cent mille livres par des personnes enfarinées de Jansénisme et qui se faisoient les chefs de cette nouvelle doctrine. »
La mort de l’archevêque de Paris ayant eu lieu le 21 mars 1654, un fondé de pouvoir du cardinal captif, muni d’une procuration anti-datée, prit sur-le-champ possession de l’archevêché en son nom. Aussitôt, et au grand mécontentement de la Cour et de Mazarin, il fut proclamé archevêque dans toutes les églises de Paris, dont les curés étaient presque tous jansénistes. En haine de Mazarin qui avait favorisé la condamnation des cinq Propositions, les hommes remuants du Jansénisme conseillèrent à leur nouveau pasteur de jeter l’interdit dans Paris pendant la semaine sainte. Cette vigoureuse mesure eût répandu le plus grand trouble dans les paroisses ; les églises eussent été fermées pendant ce temps-là, les sacrements suspendus, et le peuple se fût porté peut-être aux dernières extrémités. Le chapitre de Paris, les curés n’attendaient que le signal ; le Pape lui-même, suivant l’abbé Charrier, pour protester d’une manière plus efficace qu’il ne l’avait fait jusqu’alors contre la captivité du cardinal et pour forcer la main à Mazarin, avait promis d’approuver l’interdit ; mais rien ne put décider Retz à cet acte de vigueur. Soit qu’il craignît d’exposer sa vie, ou d’offenser la Reine sans retour, soit qu’il espérât, en usant d’une certaine modération, pouvoir traiter de l’échange de son siège à des conditions avantageuses (déjà mises par lui en avant et favorablement accueillies), il reçut très-froidement les pressantes sollicitations qu’on lui adressa de lancer l’interdit. La nouvelle de son refus et de ses pourparlers avec la Cour pour l’échange de son siège, jeta le plus grand trouble parmi les Jansénistes. Ils craignaient, non sans raison, si Retz, dont la neutralité leur était au moins assurée, venait à donner sa démission, d’être livrés sans défense à Mazarin, qui, pour se venger d’eux, désirait vivement leur donner pour pasteur un ardent ennemi de leur doctrine, l’archevêque de Toulouse, M. de Marca. Dans cette appréhension, ils envoyèrent, suivant le Père Rapin, M. d’Andilly et quelques-uns de leurs amis auprès du Père de Gondi (père du cardinal de Retz), qui, depuis la mort de sa femme, était entré à l’Oratoire, afin de lui adresser de vives plaintes sur les projets de démission de son fils : « Ce qu’on lui représenta en termes si forts, ajoute le Père Rapin, qu’il ne pouvoit plus en parler lui-même qu’en pleurant, et disant tout haut qu’il auroit bien mieux aimé embrasser son fils mort que de le voir sans archevêché. »
Après plusieurs entrevues avec son ami le premier président de Bellièvre qui lui avait été envoyé par Mazarin, Retz consentit, mais seulement sur parole, à donner sa démission en échange de sept abbayes d’un revenu de 120.000 livres ; et, en attendant la décision du Pape sur la validité de l’acte, il fut conduit au château de Nantes, sous la garde de son parent le maréchal de La Meilleraye. Mais comme cet accord eût légitimé en quelque sorte son arrestation, le Pape déclara que la démission était forcée et comme telle nulle et non avenue. La captivité de Retz menaçait donc de ne jamais finir, lorsque (le 8 août 1654) il parvint à tromper la surveillance de ses gardes et à s’échapper du château de Nantes.
J’ai essayé dans la première partie de ce Mémoire de déterminer quelle fut la nature des relations de Port-Royal et des Jansénistes avec le coadjuteur pendant la guerre de Paris, et je crois avoir fourni la preuve que jusqu’à sa fuite il n’y eut entre eux aucun engagement secret, aucun traité politique et que le chef de la Fronde, quoiqu’on en ait dit, ne reçut d’eux à cette époque aucun secours d’argent. Les témoignages directs et inédits, qui émanent de Retz lui-même et dont j’ai cité de nombreux fragments, me semblent avoir résolu cette question d’une manière victorieuse et détruit le vieil échafaudage de l’opinion contraire. Je l’ai longtemps partagée moi-même, cette erreur, j’ai même tenté de la propager quelque part et je saisis avec empressement l’occasion qui m’est offerte de la réparer autant qu’il est en moi. M. Sainte-Beuve, se fondant, en l’absence de documents, sur des preuves morales, avait parfaitement deviné que les vénérables hôtes de Port-Royal étaient restés complètement purs de toute participation aux troubles de la Fronde et de toute complicité d’action et d’intention avec le coadjuteur. C’est le coadjuteur lui-même qui est venu lui donner raison. Les Jansénistes entre ses mains n’ont été, à cette époque, qu’une machine de guerre dont il a menacé Rome sans qu’il y eût entre eux et lui la moindre compromission politique ou même doctrinale. Retz, il est vrai, fit alors une tentative pour se faire agréer dans la société des Jansénistes, mais nous savons par l’auteur de Port-Royal de quelle manière elle fut accueillie[23]. Sans tenir compte de sa dignité, et sans le moindre ménagement ils lui imposèrent la condition, pour être admis parmi eux, de n’avoir que sa voix comme un autre, et, de l’humeur dont il était, avec son esprit de domination, il dédaigna ce rôle de simple mortel. Rien de plus impolitique de la part des Jansénistes, mais rien qui prouve mieux leur esprit de défiance et d’indépendance vis à-vis du chef des Frondeurs.
Les relations directes, les relations mystérieuses de MM. de Port-Royal et des Jansénistes avec Retz ne furent donc bien établies et nouées, ainsi que l’a dit M. Sainte-Beuve, qu’à partir de l’emprisonnement du cardinal et surtout de sa fuite du château de Nantes[24].
Il s’agit de bien préciser ici l’état de la question. Le cardinal de Retz, archevêque de Paris, une fois qu’il eut été mis en possession régulière de son siège, ne put en être privé que de fait par le roi. Louis XIV, tout-puissant qu’il était, vint se briser contre l’investiture sacerdotale. Le Pape ayant constamment refusé, sur sa demande, de traduire le cardinal devant une cour ecclésiastique comme criminel d’État, et de le faire condamner comme tel à la perte de son siège, le prélat resta régulièrement archevêque de Paris jusqu’à sa démission. Dès lors, et en n’usant pour ainsi dire que des armes spirituelles dans cette lutte, les Jansénistes, tout en y trouvant leur compte, s’étaient constitués les légitimes défenseurs d’un droit incontestable. Il est vrai que dans l’intention de Retz comme dans la pensée de Mazarin, la lutte, sous prétexte de conflit religieux, prenait une couleur politique, qu’elle entretenait l’agitation dans les esprits ; mais il s’agit, pour être juste, de ne pas prêter aux Jansénistes, à cette époque, plus de connivence frondeuse avec leur archevêque qu’il n’y en eut en réalité.
La fuite de Retz qui le rétablissait dans toute l’indépendance de ses droits, sinon dans l’administration de son diocèse, causa une joie immense dans Port-Royal et parmi les Jansénistes. Avec lui s’éloignaient les menaces de persécution que Mazarin tenait suspendues sur leur tête par un changement de pasteur. Dans toutes les paroisses de Paris, on alluma des feux de joie pour célébrer sa délivrance, et plusieurs curés chantèrent des Te Deum qui leur valurent les honneurs de l’exil. Suivant le Père Rapin (qui paraît avoir été bien renseigné sur ce fait), la présidente de Herse fit alors parmi les Jansénistes une fructueuse quête dont le produit fut envoyé à l’illustre fugitif, ainsi qu’une somme de 260.000 livres qui lui fut prêtée en même temps par M. et madame de Liancourt, M. de Luines, l’évêque de Châlons, et MM. de Caumartin, de Bagnols et de La Houssaye, ses intimes amis et la plupart jansénistes.
Plusieurs de ces noms figurent, en effet, parmi ceux des créanciers de Retz, vers 1672.
Je ne veux point essayer de raconter ici les divers épisodes de la Fronde ecclésiastique, de cette autre Guerre de sept ans d’un nouveau genre, guerre de mandements, de monitions, de lettres pastorales, de pamphlets et de brefs, qui ne s’éteignit presque qu’à la mort de Mazarin et dans laquelle les Jansénistes prêtèrent plus d’une fois à leur pasteur le secours de leur plume : je me bornerai à énumérer quelques faits et circonstances qui feront mieux connaître les diverses relations qu’eut avec eux le proscrit.
Pendant cette longue lutte qui ne laissa ni paix ni trêve à Mazarin, on voit que son invariable tactique fut de lancer constamment à la tête de son plus mortel ennemi l’accusation de jansénisme. Dans une lettre qu’il adresse de Péronne à l’abbé Fouquet (24 août 1654), peu de jours après l’évasion de Retz, et dans laquelle il se plaint amèrement et des Jansénistes et des curés de Paris, à propos des Te Deum : « On ne manquera pas, lui disait-il (en parlant de la réponse que le curé de Saint-Paul avait faite, au nom des autres curés, à la lettre que l’archevêque leur avait écrite), de faire connoître à Rome l’intention du cardinal de Retz dans le retranchement que ses prétendus grands vicaires ont fait des deux mots si essentiels : apostolique et romaine, et, au surplus, oubliant de prier pour la Reine et voulant qu’on prie pour le prince de Condé qui est de la maison royale… »
À son arrivée à Rome, le cardinal de Retz avait trouvé le plus bienveillant accueil. Son premier soin fut d’adresser au Clergé de France une lettre rédigée par MM. de Port-Royal que venait de lui apporter son secrétaire Verjus[25], et dans laquelle on le faisait protester avec force contre sa prison, les rigoureux traitements qu’il avait subis et la violation de ses droits. Dans cette apologie de sa conduite, écrite d’un style élevé, éloquent, véhément, les solitaires avaient poussé l’illusion (ce qui donne bien la mesure de leur entière et naïve bonne foi) jusqu’à faire dire à leur pasteur que sa situation était comparable à celle des Athanase, des Chrysostome, des Cyrille, des Thomas de Cantorbéry. Cette lettre produisit dans le Clergé et dans Paris une si vive sensation que Mazarin irrité fit ordonner par le Parlement qu’elle serait brûlée par la main du bourreau. Ce fut probablement aussi à cette époque qu’il obtint la radiation du cardinal de Retz comme docteur de Sorbonne. Lorsque le grand Arnauld fut expulsé à son tour de cet illustre corps, les amis de Port-Royal disaient d’un ton attendri et qui prouve leur parfaite ignorance sur les opinions secrètes du prélat : « Qu’attendre d’une société qui ne rougit point de chasser de son sein le cardinal de Retz, son propre archevêque, l’un des plus habiles théologiens[26] ? »
La mort d’Innocent X, arrivée au commencement de 1655, fut pour le cardinal une irréparable perte. Il concourut avec ardeur et succès à l’élection de son successeur Alexandre VII qui parut d’abord fort bien disposé en sa faveur. Le 1er juin (1655) le nouveau Pape lui accorda le pallium. C’était une consécration solennelle de ses droits comme archevêque de Paris. Mazarin éprouva un déplaisir extrême de cette grâce que le Pape, en toute justice, ne pouvait guère refuser à un métropolitain, mais qui donnait au prélat de nouvelles forces pour continuer la lutte. Il eut peur de rencontrer dans Alexandre les mêmes dispositions hostiles que chez Innocent X, et il se résolut à ne rien épargner pour troubler et pour rompre les bonnes relations qui commençaient à se former entre le pontife et le cardinal. Il prit un parti extrême : ce fut d’envoyer sur-le-champ à Rome (9 juillet 1655) le comte de Lyonne pour demander au Pape, au nom du roi, que Retz fût traduit devant une cour ecclésiastique comme criminel de lèse-Majesté. Lyonne était porteur d’un acte d’accusation formidable dans lequel étaient énumérés en détail les crimes vrais ou supposés et jusqu’aux moindres fautes qu’il avait commis ou pu commettre. Entre autres curieux détails, on voit dans cette longue liste que le coadjuteur, en prévision de son arrestation, avait rempli l’archevêché de Paris de munitions de guerre, de poudre, de mousquets, de grenades, pour y soutenir un siège en règle. La haine de Mazarin n’omettait pas même les péchés de jeunesse, ses duels, ses galanteries, sa vie à la Don Juan ; il rappelait ses moindres équipées de la Fronde, lorsque, par exemple « en habits séculiers et le pistolet à l’arçon, » il s’était mis « à la tête de son régiment corinthien, » et lui avait distribué force « bénédictions » en le faisant marcher contre le roi. Rien n’était oublié dans ce long réquisitoire, si ce n’est le Jansénisme que Mazarin gardait en réserve pour porter, au besoin, le coup décisif. Alexandre VII (il eût dû s’y attendre) était trop jaloux de l’honneur et de l’indépendance du sacré Collège, pour laisser traduire sur la sellette un prince de l’Église accusé de haute trahison. Il opposa la plus impassible résistance aux sollicitations de Lyonne. Cette ferme attitude fit sortir l’astucieux Mazarin de son calme habituel. Dans une lettre des plus vives et, disons-le, des plus offensantes pour le caractère du Pape, lettre adressée à Brienne et destinée à être mise entre les mains de Lyonne, pour qu’elle pénétrât jusque dans le Vatican, il accusait non-seulement le cardinal de Retz d’être le principal fauteur de l’agitation causée par les Jansénistes, mais il allait jusqu’à insinuer que le Pape lui-même poussait la longanimité envers eux jusqu’à la complaisance. « Il sera bon de dire, écrivait-il sur le ton le plus impérieux, qu’il semble que Sa Sainteté attend qu’il arrive quelque nouveauté dans Paris, faute d’avoir pourvu à l’administration de ladite église, comme M. de Lyonne l’en a sollicité (sic) plusieurs fois… On peut ajouter aussi que le roi, et toute la Cour, ne saurait s’étonner assez que le Pape ne soit pas scandalisé que le curé de la Madelaine[27] qui est un janséniste déclaré, lequel encore, depuis peu, a été caché quinze jours dans le Port-Royal, soit l’instrument des attentats du cardinal de Retz, et celui au nom de qui se publient tous ces placards, après les avoir concertés avec les plus savants et les plus opiniâtres de cette secte-là, puisqu’il n’y a personne qui ne juge que tout cela ne tende directement à relever le Jansénisme, qui n’a plus d’autres ressources que dans la confusion et le désordre. Enfin c’est un janséniste qui, soufflé par ceux de sa cabale, et avec les armes que le cardinal de Retz lui fournit, fait présentement au roi, dans Paris, la guerre, et c’est parce que, nonobstant toutes les sollicitations de M. de Lyonne, Sa Sainteté ne juge pas à propos de pourvoir à l’administration de l’Église de Paris ; de façon que l’on ne croit pas que personne puisse trouver à redire que le roi y mette ordre, pour arrêter le cours des maux que ledit curé et autres jansénistes et mal intentionnés pourroient faire à l’avenir. »
Notons en passant que le cardinal Mazarin, qui, s’il était prêtre, l’etait si peu et qui au fond se moquait de ces disputes, avait laissé dormir les Jansénistes dans une paix profonde avant l’arrestation du coadjuteur, et que ce ne fut que depuis cette époque qu’il fut pris d’un si grand zèle contre leur doctrine. Jusque-là, il s’était bien garde de les inquiéter, lorsqu’ils n’avaient été désagréables qu’aux Jésuites et à la Cour de Rome. En les poursuivant à outrance, il n’avait pour but que de frapper les amis de Retz.
Alexandre VII, comme on sait, était fort ombrageux sur cette question du Jansénisme ; aussi rien ne pouvait lui être plus sensible que les perfides insinuations du cardinal Mazarin. Les Jésuites, le voyant dans ces dispositions, le pressaient vivement, à l’instigation de la Cour de France, pour qu’il donnât un suffragant au siège de Paris. Ils ne cessaient de lui répéter que le cardinal de Retz était engagé avec les Jansénistes et que l’occasion d’étendre en France l’autorité pontificale était des plus propices[28]. Le Pape de plus en plus ému d’une situation si fausse, et dans la crainte de participer lui-même en quelque sorte à la propagation de la nouvelle doctrine, s’il continuait à soutenir l’archevêque de Paris, qui semblait lui être favorable, ne savait quel parti prendre. Il craignait, non sans raison, que si le cardinal était rétabli sur son siège, il ne devînt le protecteur des Jansénistes, sinon par des actes ostensibles, du moins par son silence et sa tolérance. Mais il craignait encore plus qu’en nommant un suffragant à l’archevêché de Paris, Retz, de l’humeur dont il était, ne fût poussé au désespoir par un acte qui l’eût empêché plus que jamais de recouvrer son autorité ou de traiter avantageusement avec la Cour, et qu’il ne se mît des lors résolûment à la tête des Jansénistes. « De son côté, le cardinal…, dit Guy Joly, n’ayant voulu prendre aucune résolution vigoureuse et s’étant contenté de se tenir sur la défensive, il ne fut pas difficile au sieur de Lyonne, aux Jésuites et à ses autres ennemis, de détacher le Pape de ses intérêts, en lui representant la foiblesse de son parti, sa liaison avec les Jansénistes, la puissance redoutable de ses parties…, et qu’en continuant de le protéger, Sa Sainteté pouvoit compter qu’elle n’auroit aucune part à la paix générale dont il étoit question, la chose du monde que le Pape appréhendoit le plus[29]. » Alexandre VII, de plus en plus effrayé du ton plein de hauteur et d’aigreur que prenait à son égard la Cour de France pour lui arracher son consentement au procès criminel qu’elle voulait intenter au cardinal de Retz, se voyait réduit à la penible nécessité d’abandonner les droits très-légitimes d’un prélat qui n’avait point été régulièrement dépossédé de son siège, et, tout en refusant le procès, de lui retirer sa protection.
Le 12 décembre (1655), le comte de Brienne, poussé par Mazarin, revenait à la charge et faisait adresser au Pontife de nouvelles plaintes. Il ordonnait à Lyonne de lui reprocher sans ménagement « qu’il avoit toléré, sans la moindre protestation, que Chassebras, un des plus considérables jansénistes, pratiquât hardiment, par ordre du cardinal de Retz, tous les moyens les plus propres pour allumer le feu d’une nouvelle sédition dans Paris… Le Pape a laissé croire, ajoutait-il, qu’il préféroit la satisfaction du cardinal de Retz à l’aversion qu’il a contre les Jansénistes, condamnés du pape Innocent par son conseil[30], et à l’affection qu’il dit avoir pour le roi et pour le repos du royaume. » Et le Pape agit ainsi, disait enfin Brienne (non sans une certaine force de logique), dans le moment même où le roi poursuit l’exécution de la bulle d’Innocent X contre les cinq Propositions de l’Augustinus.
Il faut bien le dire, le cardinal de Retz semblait, de son côté, n’avoir rien négligé pour s’aliéner les bonnes dispositions du Pape. Avec cet esprit de gloriole auquel il ne savait guère résister, il s’était plus d’une fois vanté publiquement d’avoir entraîné la majorité du conclave en faveur d’Alexandre VII), et le Pontife, très-froissé de ces propos, lui avait témoigné son mécontentement par une grande froideur. Enfin, Retz donna lui-même le signal de sa disgrâce en destituant brusquement le sieur Du Saussay, très-vif adversaire des Jansénistes, que, sur la désignation du Pape, il avait nommé son grand vicaire, et en le remplaçant du même coup par ses anciens grands vicaires jansénistes, les sieurs Chevalier, L’Avocat et les curés de la Madeleine et de Saint-Séverin. Le Pape surpris et blessé au dernier point de ce changement, sur lequel il n’avait pas été consulté, ordonna avec hauteur à l’archevêque de rétablir le sieur Du Saussay, mais Retz s’y refusa avec obstination. Un ordre si impérieux lui fit comprendre que c’en était fait de son crédit auprès du Pape ; il craignait de plus qu’Alexandre ne vînt à céder aux obsessions de Lyonne et ne le livrât à un tribunal ecclésiastique comme criminel d’État. Il prit donc le parti de quitter Rome à petit bruit.
Après avoir parcouru plusieurs pays, en gardant le plus strict incognito, et sous divers déguisements, pour se soustraire aux émissaires envoyés de tous côtés sur sa trace par Mazarin, il finit par se réfugier en Hollande.
Un libelliste du temps, aux gages de Mazarin, qui ne se faisait pas plus de scrupule de lancer des pamphlets que le cardinal de Retz, nous peint à merveille dans quelle fausse position s’était trouvé à Rome l’archevêque de Paris entre les partisans de la Grâce efficace et ceux de la Grâce suffisante. « Ce n’est pas, dit l’auteur du libelle, après l’avoir accusé d’avoir animé les esprits les uns contre les autres à propos de Jansénius, ce n’est pas qu’en cette occasion il ne se soit trouvé très-embarrassé (tout fin et malicieux qu’il est), parce que n’ayant pas vu les Jansénistes assez bien établis pour s’en appuyer, et reconnoissant que s’il les favorisoit ouvertement, il y auroit plus à perdre qu’à gagner pour lui, à cause de la puissance du parti contraire, il ne s’en est servi que secrètement pour jeter la division dans les familles, et a été même contraint de manquer de parole à ceux de cette doctrine[31], auxquels il avoit promis sa protection pour les engager dans ses intérêts ; néanmoins, pour ne rien faire qui lui puisse nuire auprès de l’un et de l’autre parti, il se tient clos et couvert sur cette matière, ne se déclare ouvertement ni pour ni contre, mais assure les deux en particulier de sa faveur et de sa protection, faisant à Rome l’anti-janséniste, et faisant dire ici (à Paris) tout le contraire par ses émissaires à ceux qu’il croit encore partisans de Jansénius[32]. »
Peu après le départ de Retz, le Pape confirma par une bulle (16 octobre 1656) le décret d’Innocent X) contre les cinq Propositions, et les poursuites contre les Jansénistes recommencèrent avec une nouvelle vivacité. On voit qu’à cette date, l’archevêque de Paris, fort mécontent de la Cour de Rome, maintenait encore dans leur poste ses grands vicaires jansénistes et qu’il leur donna ordre d’instituer M. Singlin comme supérieur officiel de la maison de Paris et de celle de Port-Royal des Champs[33]. Ce fut aussi à la même époque, et pendant son séjour en Hollande, que l’évêque de Châlons, intime ami de Retz et qui lui resta fidèle jusqu’à la fin, lui écrivit et lui fit écrire de belles lettres par MM. de Port-Royal, pour le consoler dans sa solitude. On lui proposait l’exemple de saints évêques qui s’étaient cachés « dans les déserts et dans les cavernes au temps de la persécution. Ce qui, dit son confident Joly, lui fit former le dessein frivole et chimérique de se cacher aussi, dans le dessein de se faire une grande réputation dans le monde, en suivant l’exemple de ces grands hommes ; Quoique, dans son cœur, il ne se proposât de se tenir caché que d’une manière et dans un esprit tout à fait différent. » On sait, en effet par les malignes indiscrétions de Joly, que Retz se plongeait alors dans des plaisirs aussi indignes de son caractère épiscopal qu’ils étaient peu dignes de l’ancien ami de la princesse Palatine et de mademoiselle de Chevreuse.
Suivant le Père Rapin, ce fut vers cette époque que le cardmal aurait joué une haute comédie, qui est trop dans le tour de cet esprit si amoureux de l’extraordinaire et des coups de surprise, pour ne pas être vraie. Las des exhortations et des pieux conseils que lui donnaient les solitaires et l’évêque de Châlons pour qu’il changeât de conduite, il prit une résolution aussi soudaine qu’étrange. Afin de couper court à leurs défiances sur son dévouement envers eux et sur sa manière d’interpréter la Grâce, et dans le but sans doute de rouvrir la source de leurs libéralités qui s’était tarie depuis quelque temps, il feignit de se rendre à leurs prières et de vouloir changer de vie. Il n’imagina rien de mieux, à cette fin de les éblouir, que de leur demander un asile à Port-Royal des Champs, « pour y vivre incognito parmi ses bons amis et pour y faire pénitence. » Cette proposition fut accueillie avec admiration par ceux qui connaissaient peu le nouveau saint, mais avec défiance par ceux qui l’avaient vu d’un peu près. Retz avait une trop haute opinion de son mérite et de l’effroi qu’il causait encore à Mazarin pour ne pas être persuadé que vivant dans une retraite à six heues de Paris, il ne pouvait manquer d’y être découvert ; et cette simple considération nous donne bien la portée de la tentative. De leur côté les Jansénistes jugeaient que le séjour du cardinal dans leur solitude n’était pas à souhaiter pour leur repos et qu’il eût infailliblement attiré la foudre sur le monastère. L’évêque de Châlons, l’ami de Retz et son intermédiaire auprès de Port-Royal, qui savait un peu trop à quoi s’en tenir sur la conduite du pénitent, ne se laissa pas prendre au piège, et pour bien lui faire comprendre qu’il n’était pas sa dupe, il affecta de garder pendant quelque temps le silence. Mais, pour ne pas le blesser tout à fait, « il lui manda que MM. de Port-Royal étant dans la nécessité de se cacher eux-mêmes trouveroient difficilement dans leur solitude un lieu assez obscur pour y cacher un homme aussi important que lui, mais qu’ils ne laisseroient pas de lui donner de leurs nouvelles, du moins pour le remercier de l’honneur qu’il leur faisoit de penser à se retirer avec eux[34]. »
Retz avait, à Rome, monté sa maison sur un si grand pied et mené un si grand train qu’il avait déjà dévoré les sommes immenses mises à sa disposition par les Jansénistes et ses amis, après sa fuite. Il fallait avant tout pourvoir aux nécessités les plus urgentes. Joly lui proposa, et ce fut aussi l’avis d’un ami de Retz et de Port-Royal, de M. d’Aubigny (de la Maison des Stuarts), d’établir des troncs dans les églises de Paris avec cette inscription : Pour la subsistance de M. l’archevêque. Joly disait au cardinal que si la Cour le tolérait, ils produiraient un revenu considérable ; mais il repoussa fièrement et noblement cette proposition « qu’il traita de gueuserie indigne de lui, » et il consentit plutôt à en être réduit, lui qui avait déjà dépensé des millions, à une pension de 8.000 livres que lui assura l’évêque de Châlons, fort probablement de la part des Jansénistes.
Ce fut pendant cette année (1656) que parurent les Provinciales. Retz en homme d’esprit, et qui avait plus d’une raison pour ne pas aimer beaucoup les Jésuites, dut se complaire extrêmement dans la lecture de cette piquante satire, de ce pamphlet théologique d’un style si nouveau, et comme il était grand amateur de belles éditions, il est à croire que le charmant petit volume des Provinciales, sorti des presses des Elzeviers, fut plus d’une fois son livre de chevet. Mais, en homme non moins prudent, il ne laissa jamais percer son opinion sur ce premier chef-d’œuvre de notre prose, et lorsque la malencontreuse Apologie pour les Casuistes attira sur eux un si terrible déluge de lettres pastorales et ce bref du Pape Alexandre VII qui leur fut comme un coup de tonnerre, le cardinal se garda bien d’intervenir, et, se tenant à l’écart, il laissa, sans mot dire, ses grands vicaires fulminer leurs censures[35]. Il garda également le silence lorsque trente curés de Paris et des environs demandèrent à ses grands vicaires, en 1659, la condamnation d’un livre du Père Thomas Tambourin, jésuite[36].
Cependant les amis de Retz avaient fait de vains efforts auprès de l’Assemblée du Clergé pour arranger ses affaires. Perdu dans l’esprit de la reine-mère, perdu dans l’esprit du roi, irréconciliable ennemi de Mazarin, fort compromis à Rome, il ne trouvait plus nulle part de sérieux points d’appui. Ce fut le moment que choisirent les hommes les plus remuants du Jansénisme pour lui dépêcher à Rotterdam un gentilhomme « d’un grand sens et d’une grande discrétion, » M. d’Asson de Saint-Gilles. Suivant le récit de Guy Joly, témoin oculaire, il engagea le cardinal à s’unir aux Jansénistes qui étaient vivement pressés par la Cour de Rome et par celle de France, « avec offre de tout le crédit et de la bourse de leurs amis, qui étoient en grand nombre et fort puissants ; lui conseillant fortement d’éclater et de se servir de toute son autorité qui seroit appuyée vigoureusement de tous leurs partisans. » « Cette offre (ajoute le véridique Joly, dont les paroles prouvent bien qu’il n’y avait jamais eu jusque-là entre Retz et les Jansénistes de concert politique), cette offre auroit pu être acceptée, et aurait peut-être produit son effet si elle eût pu être faite à propos ; mais ces Messieurs n’ayant rien dit dans le temps, et ne se mettant alors en mouvement que pour leurs intérêts particuliers, le cardinal, dont le courage étoit d’ailleurs extrêmement amolli et le crédit diminué, ne fit aucune attention à leurs propositions, comme s’il eût voulu rebuter ceux dont il pouvoit espérer quelque secours…, Ainsi, Saint-Gilles retourna en France, sans emporter avec lui autre chose qu’un chiffre, qui étoit la conclusion ordinaire des négociations qui se faisoient avec lui. » Le Père Rapin, qui eut connaissance de cette mission de Saint-Gilles, complète et confirme en quelque sorte le récit de Joly. D’après lui, la correspondance chiffrée entre Port-Royal et Retz aurait bientôt cessé « à cause de sa paresse naturelle…, si ceux qui le suivoient n’eussent eu soin de l’entretenir avec une ponctualité qui engageoit le cardinal à y répondre assez exactement. » Saint-Gilles se borna à le tenir au courant des affaires des Jansénistes, et Tannier[37], un des secrétaires de Port-Royal, des nouvelles du jour. « Mais, ajoute le Père Rapin (dont le témoignage est décisif sur un tel chapitre), il ne prit sur les avis qu’on lui donnoit aucune résolution, ni même aucune mesure pour en recueillir quelque fruit qui pût le tirer d’une façon ou d’autre d’une vie molle et fainéante dont il ne se lassoit pas encore. » Guy Joly en a dit assez sur certaines distractions du cardinal de Retz pour qu’on sache à quoi s’en tenir. Il s’en allait d’auberge en auberge à travers les villes de Hollande, « passant son temps à la comédie, aux danseurs de corde, aux marionnettes et à d’autres amusements de cette nature, (sans compter d’autres passetemps), et s’il lisoit, il ne lisoit que des livres de badineries et de fadaises. »
À cette date où Retz, complètement démoralisé, ne songeait plus qu’à s’oublier lui-même, les politiques du parti janséniste avaient donc bien mal choisi leur temps pour l’engager à se joindre plus étroitement à eux qu’il ne l’avait fait jusque-là. Ses amis en personne, les Bellièvre, les d’Aubigny, les de Laigues, les Bagnols, tout habiles et remuants qu’ils étaient, y eussent perdu leur crédit[38].
Le Père Rapin nous fournit lui-même la preuve du peu de portée politique qu’avaient alors les relations de Retz avec les Jansénistes, et nous fait pénétrer dans le cœur même de la question. Ils se plaignaient de ce que le cardinal ne faisait pas assez pour eux. Lui, au contraire, les pressait vivement d’abandonner « une question d’école qu’il estimoit peu importante, » et de le servir avec un dévouement absolu. Il les engageait à s’appliquer uniquement à le rétablir « dans un poste où il auroit eu lui-même soin de leurs intérêts et leur auroit donné toutes sortes d’avantages sur leurs adversaires. » Les Jansénistes comprenaient trop bien que leur liaison avec l’ancien chef de la Fronde animait de plus en plus contre eux la Cour et Mazarin. Les plus ardents lui conseillaient de faire un coup d’éclat, de lancer un mandement décisif en leur faveur qui déconcertât le favori, très-facile à intimider. D’autres l’engageaient à établir « un règlement dans son diocèse qui fût capable d’arrêter pour un temps le cours des poursuites qu’on faisoit sans relâche contre eux. » Mais le cardinal résista toujours à ces sortes de sollicitations, « C’étoit une démarche qui lui parut toujours délicate, sur laquelle il eut toujours grand soin de se ménager, et il crut n’être pas plus obligé de troubler son repos pour les intérêts de Port-Royal que pour les siens propres[39]. » — « Ce fut aussi ce qui fit dire alors à Saint-Amour que les affaires du cardinal de Retz et celles des disciples de saint Augustin étoient fort différentes les unes des autres et ne laissoient pas de se nuire beaucoup parce qu’on les croyoit unies… En effet, les chefs du parti, voyant combien leurs liaisons avec le cardinal de Retz les avoient rendus odieux à la Cour, où l’on confondoit les intérêts des uns et des autres, et reconnoissant enfin combien le commerce qu’ils entretenoient avec le cardinal leur étoit infructueux, s’en déclaroient en bien des lieux par la bouche d’un homme dont ils faisoient profession de n’être pas tout à fait responsables (Saint-Amour qu’ils faisoient parler pour faire savoir leurs sentiments à la Cour sans choquer le cardinal. Mais une conduite si intéressée ne lui plut pas quand il le sut : il vit bien qu’on ne le ménageoit à Port-Royal que dans un intérêt de cabale qui l’offensoit, ce qui lui fit prendre une étrange résolution[40]. » De plus en plus convaincu que Mazarin ne se servait contre lui du prétexte du Jansénisme que pour lui nuire auprès des Assemblées du Clergé, pour usurper les attributions les plus essentielles de sa dignité et pour le ruiner à jamais auprès de la Cour, Retz eut la singulière pensée qu’il pourrait rétablir ses affaires en sacrifiant les Jansénistes. Il ne fit pas réflexion que s’ils étaient odieux à la Reine-mère, il l’était lui-même encore plus à Mazarin et que celui-ci, au besoin, eût plutôt toléré cent fois les Jansénistes que lui. Il crut donc pouvoir rentrer en grâce en offrant à la Reine « de les exterminer, si elle vouloit agir de concert avec lui pour les persécuter. » Il lui fit promettre, si elle voulait le rétablir sur son siège, d’user de tout son pouvoir pour atteindre ce but « en les poursuivant avec toute la rigueur qu’elle pouvoit souhaiter. » Il lui fit dire par ses amis, qui n’étaient pas jansénistes (car il en avait des uns et des autres) « que personne n’avoit en main plus de moyens de les perdre que lui, ayant toute la capacité nécessaire pour les convaincre de leurs erreurs et toute l’autorité pour les en punir[41]. » Ainsi, avec aussi peu de scrupule qu’il avait fait menacer le Pape Innocent X de se mettre à la tête des Jansénistes pour propager le schisme, si on lui refusait le chapeau, Retz offrait aujourd’hui, pour remonter sur son siège, de devenir leur persécuteur. Disons, toutefois, qu’il eût réfléchi sans doute à deux fois avant de jouer un si triste rôle, et qu’il y eut toujours loin chez lui, en définitive, et sur bien des points, de la parole à l’action. Dans notre conviction profonde (et c’est là aussi une réflexion qui s’est présentée à l’esprit du Père Rapin sous forme d’hypothèse), Retz ne fit cette détestable proposition que dans l’espoir de rentrer dans son archevêché, et s’il eût réussi, il eût éludé, à coup sûr, par tous les moyens une si honteuse promesse. Son génie italien, si fertile en combinaisons machiavéliques, se fût arrêté sans doute à cette limite de l’odieux à une époque où Port-Royal, disons-le hautement, venait d’accomplir dans les esprits une véritable révolution morale. Ceux qui n’y croyaient pas étaient obligés du moins de s’incliner, et de tenir compte de l’impression produite. Je n’en veux pour preuve, en ce qui concerne le cardinal de Retz, que les précautions infinies dont il usa constamment lui-même pour sauver les apparences. Il est donc difficile d’admettre l’autre alternative mise en avant par le Père Rapin, à savoir que, si Retz se fût trouvé dans la nécessité de suivre la volonté de la Reine, il eût pu consentir à ruiner de gaieté de cœur des hommes qui avaient tant fait pour lui. Quoi qu’il en soit, la Reine, soit défiance, soit mépris, ne crut pas devoir répondre aux étranges propositions du cardinal. Il reconnut alors, mais un peu tard, qu’on se souciait fort peu à la Cour qu’il fût ou non favorable au Jansénisme « pourvu qu’il fût suspect à Rome et qu’il passât pour criminel d’État en France, et qu’on eût de quoi le perdre et le dépouiller de sa dignité[42]. » On lui avait nettement déclaré depuis longtemps que l’on n’accepterait jamais d’autre accommodement de sa part qu’une abdication dans les formes. Se voyant repoussé d’une façon si humiliante, il passa sur-le-champ d’une extrémité à l’autre avec sa mobilité ordinaire, et, pour se venger de ses ennemis, il eut recours à la plume du grand Arnauld, alors caché comme lui, pour rédiger une apologie de sa conduite. Suivant le Père Rapin, il envoya même quelques mémoires au célèbre docteur pour servir de base à cette composition ; mais Arnauld ne jugea pas à propos de s’en servir, ce qui ne l’empêcha pas de réussir « d’une manière qui attira l’admiration de tout le monde. » Nous savons, par une lettre d’Arnauld d’Andilly[43], quelle haute opinion cet aîné de l’éloquente famille avait du cardinal de Retz, et avec quelle chaleur il le remercia de je ne sais quel service que le prélat avait rendu à Port-Royal. « Les personnes que vous avez principalement obligées en cette occasion, lui écrivait-il, suppléeront à mon défaut, et en rendant grâces à Dieu de celle qu’il leur a faite par votre moyen, elles ne lui demanderont pas moins de bénédictions pour vous que pour elles-mêmes. Cette récompense, Monseigneur, ne vous sauroit être désagréable, puisque vous n’en cherchez point d’autre dans le zèle qui vous porte à employer pour le service et pour la gloire de Dieu toute l’autorité qu’il vous a commise, et cela même m’ôteroit la liberté de vous en parler, si mon ressentiment ne me contraignoit de dire l’honneur que vous méritez d’user si dignement du pouvoir que vous avez de bien faire, et si cette considération, jointe à tant d’autres qui m’attachoient déjà à votre service, ne m’obligeoit encore plus étroitement à demeurer toute ma vie, etc. » Je cite presque en entier cette lettre pour mieux montrer à quel diapason pouvait s’élever, dans ces âmes candides, l’admiration pour tant de fausses vertus. Quelle dissonance lorsqu’on pénètre dans les coulisses de ce « théâtre » où suivant son expression, Retz aimait tant « à badiner avec les violons » et à étudier des rôles si divers, passant avec la même aisance du majestueux au familier et du comique au tragique ! Et comme on serait tenté de le condamner avec sévérité, s’il ne fallait se souvenir incessamment qu’il fut prêtre malgré lui, à son corps défendant, et condamné ainsi à la situation la moins compatible avec son humeur et ses penchants ! Suivons-le donc dans ses évolutions et ses métamorphoses, en ne perdant jamais de vue ce point essentiel.
En 1659, ses grands vicaires jansénistes, qu’il avait maintenus dans leur poste depuis son départ de Rome, publièrent un Mandement dans lequel ils cherchaient à biaiser sur le Formulaire d’Alexandre VII, en introduisant la distinction du fait et du droit sur les cinq Propositions. Le cardinal, de plus en plus irrité contre Mazarin qui venait de refuser de nouvelles ouvertures d’accommodement, parut se réjouir d’abord de l’échec que lui faisaient subir ses grands vicaires ; mais, quand il apprit le terrible fracas causé par le Mandement, dont on ne manquerait pas de se servir pour lui nuire de plus en plus dans l’esprit du Pape, quand il connut les vives plaintes du nonce et les inquiétudes de ses amis, il commença à être effrayé. « Il se crut entièrement perdu, s’imaginant que le doyen n’avoit été engagé à faire ce Mandement que de concert avec les ministres, pour le noircir encore davantage à Rome, et son imagination, blessée à cette idée, ne lui montroit le Pape qu’en colère, qui nommoit des commissaires pour lui faire son procès sur les autres chefs dont on l’accusoit[44]. » Il eut peur qu’Alexandre VII, déjà fort prévenu contre lui et jaloux d’user « du droit qu’il prétendoit avoir en France et dans les autres royaumes, de faire le procès aux cardinaux par des commissaires, » ne cédât enfin aux instances de Mazarin pour le livrer comme criminel d’État, — et comme janséniste, — à un tribunal ecclésiastique. Retz, qui ne pouvait d’ailleurs se résoudre à faire un Mandement dans un sens contraire à celui de ses grands vicaires, ce qui l’eût perdu sans retour dans le parti janséniste, ne savait quel parti prendre. Sa vive imagination lui montrait sans cesse « le Pape armé du glaive de saint Paul, qui le poursuivoit d’un air menaçant, » et qui le faisait condamner comme indigne et schismatique, à une humiliante déchéance. Dans ces perplexités, il ne voyait plus d’autre parti à prendre que de donner sa démission pure et simple, sans condition, ce qu’il avait su éviter jusque-là avec tant de soin. Heureusement quelques-uns de ses amis (et il en eut toujours de fort dévoués) le sauvèrent de cette situation désespérée. Ils insistèrent avec force auprès des grands vicaires pour leur faire retirer le Mandement qui avait précipité leur archevêque dans un abîme, en l’exposant à un procès comme schismatique. Les grands vicaires, se retranchant sur la question d’honneur, hésitaient à se déjuger ; mais les amis de Retz leur montrèrent une lettre de sa main dans laquelle il blâmait si énergiquement leur conduite, le nonce remua tant et la Cour fut si menaçante, qu’ils finirent, ainsi que le Chapitre, par capituler.
A peine remis de cette alerte, le cardinal, pour en finir, fit à Mazarin de nouvelles propositions pour se démettre de son siège ; mais il eut le déboire d’essuyer un nouveau refus[45]. Ces tentatives étant parvenues à la connaissance des Jansénistes, ils ne le considérèrent plus dès lors que comme un homme qui leur devenait tout à fait inutile, et ils évitèrent toute espèce de rapports avec lui[46]. Retz, de son côté, après la terrible affaire qu’il venait d’avoir sur les bras, les considérant de plus en plus comme un sérieux obstacle à son accommodement avec la Cour, affectait de se tenir éloigné d’eux le plus possible et de ne parler de leur doctrine qu’avec un certain dédain. À ce propos, le Père Rapin raconte que le cardinal déclarait que, de toutes les sectes engendrées en Angleterre par le Protestantisme (sectes qu’il avait vues de près lorsqu’en 1660 il visita Charles II), « il n’en avoit point trouvé de moins raisonnable que celle des Jansénistes qui lui paroissoit absurde de toute manière. » — « Et l’évêque de Verdun (Armand de Mouchy d’Hocquincourt) me dit…, ajoute le Père Rapin. qu’il l’avoit ouï parler de la sorte de cette doctrine ou plutôt de cette cabale, à laquelle on l’avoit cru attaché, pour donner plus d’idée de l’éloignement et même de l’aversion qu’il en avoit et dont il vouloit persuader le public pour mieux faire sa cour. » Et précisément à la même époque, pendant qu’il affectait de tourner le dos à ses anciens amis les Jansénistes et se déclarait hautement leur adversaire pour rentrer en grâce, Mazarin donnait pour instruction principale à M. Colbert, le nouvel ambassadeur de Louis XIV auprès de la Cour de Rome, de l’accuser auprès du Pape d’être leur plus puissant protecteur. « L’on publie ici (à Rome), écrivait à l’abbé Charrier l’un des prêtres de la Daterie romaine, que Mgr le cardinal de Retz est en Angleterre, et que M. Colbert, qui n’a pas encore eu audience du Pape, comme l’on m’avoit dit, doit représenter au Pape que le cardinal est chef des Jansénistes et qu’il est parmi les hérétiques, et que, si Sa Sainteté veut députer un vicaire apostolique à Paris, la Cour le soutiendra. Je ne crois pas que Sa Sainteté donne plus dans ce panneau, ni que ledit sieur Colbert ait satisfaction de son ambassade. »
Peu après, les amis de Retz firent encore auprès de Mazarin malade de nouveaux efforts pour qu’il fût réintégré sur son siège ; mais l’ombrageux Italien, qui ne pouvait pardonner à ce seul ennemi, se montra inflexible. Retz, pour se venger, fit un nouveau retour vers ses anciens amis. Guy Joly nous apprend que, pour faire peur au ministre, ils composèrent une belle lettre adressée au Clergé de France, dont le cardinal de Retz était censé l’auteur, et dans laquelle, après avoir reproché à Mazarin son extrême dureté, il prenait un ton menaçant. Cette lettre, lui ayant été soumise, reçut son approbation ; il la fit imprimer en latin et en français, et, après quelques hésitations, ayant appris que Mazarin, quoique dangereusement malade, était de plus en plus intraitable et exigeait sa démission pure et simple, il la fit répandre à profusion.
La mort du favori (9 mars 1661) n’apporta aucun changement à la déplorable situation du cardinal de Retz. Mazarin lui avait fait dans son testament un legs de haine, si fortement motivé, que Louis XIV opposa longtemps la plus grande résistance aux pressantes sollicitations du prélat. Retz, croyant que désormais le seul obstacle à son accommodement était l’accusation de jansénisme, adressa au Pape et à plusieurs cardinaux de ses amis une nouvelle lettre dans laquelle il essayait de se laver de ce soupçon. Voici ce qu’écrivait de Rome, à cette occasion (27 juin 1661), un M. de Lavau, dont j’ignore la qualité, mais qui devait être un de ces agents diplomatiques secrets que Louis XIV entretenait dans cette ville : « Les lettres que le cardinal de Retz a écrites au Pape et aux cardinaux Barberini, Borromée, Chigi et Rospigliosi n’ont pas fait en cette Cour le bruit qu’il s’étoit figuré. Il présume fort de lui et montre croire n’être pas si mal dans l’esprit du roi que tout le monde s’imagine ; il s’excuse envers le Pape de l’union trop grande qu’on lui reproche avec les Jansénistes, alléguant pour raison que la grande assistance d’argent qu’il en recevoit étoit cause de la partialité qu’il montroit pour eux. Tout le monde généralement a loué le roi de la résolution qu’il a prise d’extirper entièrement cette hérésie, et ce qui a été fait au Port Royal par son ordre a été également approuvé. On attend ici avec impatience les résolutions du Conseil général qu’on écrit de France se devoir tenir à Fontainebleau[47]. »
Cependant les mois s’écoulaient et Retz ne voyait aucun changement à sa triste position. Dans son impatience de rentrer en France après six ans d’exil, il écrivit de nouveau au Pape pour se disculper de l’accusation de jansénisme. « Il y a quelques semaines, disait dans une dépêche adressée à Brienne le comte de Lyonne (Rome, 15 août 1661), que ledit cardinal écrivit au Pape tout de sa main, et la lettre étoit de six pages, et, depuis, il n’en est venu aucune autre, et même il en envoya, sur la même teneur, par quatre ou cinq voies, afin qu’elle fût rendue au Pape, et la dernière étoit sur la fin un peu différente des autres sur le sujet de justifier qu’il n’a jamais été et ne sera jamais janséniste et que ce ne sont que ses ennemis qui font courir ce bruit… La lettre donc qu’il a écrite au Pape est comme une justification qu’il n’a jamais été janséniste et en produit plusieurs raisons et proteste à Sa Sainteté que, s’il étoit à son église, ces désordres n’arriveroient jamais, et que, s’il plaît à Sa Sainteté de le rétablir, il veut tout aussitôt mettre la main à dissiper le Jansénisme, et que cependant il est au désespoir de quoi tout se fait en son nom sans qu’il ait connoissance de rien, étant bien fâché de voir continuellement des choses mal faites et au préjudice de l’Église et qu’il y va de la conscience du Pape à laisser son troupeau sans pasteur, et qu’il supplie Sa Sainteté d’employer son autorité pour son rétablissement, espérant qu’il ne rencontrera pas beaucoup d’obstacles dans l’esprit du roi et des reines, faisant, après, un éloge de leur piété et bonté, etc. » Ce récit d’un témoin, qui avait été envoyé à Rome pour y surveiller les manœuvres de Retz, offre tous les caractères possibles d’exactitude et de sincérité. Suivant le Père Rapin, la dépêche du cardinal renfermait la déclaration formelle « qu’il se soumettoit aux Constitutions et qu’il renonçoit au Jansénisme ; qu’il disoit anathème aux cinq Propositions condamnées par le Saint-Siège, etc. « Il ajoute que le nonce montra une copie de cette lettre aux grands vicaires du cardinal, et que ceux-ci consentirent à casser un autre Mandement suspect de Jansénisme. Le Pape, à l’occasion de cette lettre de Retz, dit à son entourage « qu’il n’avoit été janséniste que par ambition et par cabale, » ce qui est en effet le dernier mot sur la question.
Après cette éclatante démarche, le cardinal de Retz écrivit à Louis XIV et à la Reine-mère des lettres pleines de respect dans lesquelles il s’excusait du refus qu’il avait fait jusque-là de donner sa démission pure et simple, en alléguant pour motif les procédés blessants de Mazarin à son égard. « Il assuroit Leurs Majestés d’une soumission parfaite à leurs volontés, et d’être prêt à renoncer à tous ses intérêts, lorsqu’il ne s’agiroit plus de ceux de la conscience et de l’Église[48]. » Tout à fait maté et se confiant pour dernier recours dans la magnanimité du jeune roi, il se démit enfin de son archevêché sans condition. Louis XIV, touché de cet acte suprême de soumission du vieux frondeur et de son semblant de désintéressement lui offrit aussitôt l’abbaye de Saint-Denis, dont les revenus étaient considérables, deux autres abbayes, 50.000 livres comptant en attendant l’expédition des bulles de son successeur et le règlement de l’énorme arriéré des revenus de l’archevêché de Paris mis sous le séquestre. On avait désigné comme son successeur M. de Marca, archevêque de Toulouse, ardent adversaire des Jansénistes, et l’on ne voit pas que Retz ait fait la moindre objection contre un tel choix, qui menaçait d’être si préjudiciable à ses anciens alliés. Il avait hâte d’en finir, et, après une vie si agitée, d’aller chercher le repos et le bien-être, auprès de quelques amis intimes dans sa terre de Commercy, où il dut se fixer rigoureusement, sans en sortir, jusqu’à l’installation de M. de Marca.
Par une étrange circonstance, le nouvel archevêque, qui avait été nommé le 16 février 1662, mourut le 9 juin suivant, le jour même de l’arrivée de ses bulles, et les Jansénistes ne manquèrent pas de voir dans cet événement une vengeance du Ciel. Les plus remuants du parti écrivirent alors une lettre des plus pressantes au cardinal de Retz pour le dissuader de tout nouvel accommodement avec la Cour ; mais il ne prêta aucune attention à ces démarches, et, un mois après, M. de Péréfixe fut désigné comme archevêque de Paris. Une singulière fatalité semblait poursuivre le cardinal de Retz. L’expédition des bulles du nouvel archevêque fut retardée fort longtemps encore par la terrible affaire du marquis de Créquy, ambassadeur de Louis XIV, avec le Pape Alexandre VII : affaire qui se termina par l’érection d’un obélisque, pour rappeler l’injure et la réparation, et dont l’idée fut secrètement suggérée au roi, qui le croirait ? par le cardinal de Retz lui-même. Mais, en attendant les bulles, comme Retz ne pouvait toucher les revenus de son abbaye de Saint-Denis non plus que les arriérés de l’archevêché de Paris ; qu’il ne pouvait apaiser les clameurs de ses créanciers, ni sortir de Commercy (fût-ce même pour se rendre à Paris auprès de son père dangereusement malade, qu’il n’avait pas vu depuis sa prison et qui mourut à l’Oratoire le même jour que M. de Marca, sans qu’il pût lui fermer les yeux), exaspéré d’une telle situation, il passa des impatiences les plus vives à des éclats de colère sans nom. Guy Joly, qui s’attache à expliquer tous ces longs retards afin de jeter un blâme sur le cardinal, a fait un curieux récit de son état moral à cette époque : « Si le cardinal de Retz eût bien voulu faire attention à tout cela, il auroit pris patience de meilleure grâce, et ne se seroit pas laissé transporter, comme il faisoit à tous moments, à un dépit outré, qui lui faisoit dire et faire mille extravagances, jusqu’à jurer grossièrement que, pour se venger de la Cour, il quitteroit son chapeau et se feroit moine à Breuil, petit monastère de Bénédictins à la porte de Commercy. Il se fâchoit sérieusement contre ceux qui rioient de ses boutades, et cela me fait souvenir encore d’une saillie plus ridicule et plus indigne de son Éminence, saillie qu’il ne manquoit jamais d’avoir quand il recevoit quelque mécontentement du Pape. Il disoit donc que, pour le faire enrager, il se feroit huguenot et qu’il écriroit ensuite contre Rome d’une terrible manière. Par là il est aisé de juger que la bile et la colère régnoient avecune violence extraordinaire dans le tempérament du cardinal… Des murmures on passa aux imprécations quand on apporta la nouvelle de la nomination de M. de Rhodez (Hardouin de Péréfixe) à l’archevêché de Paris ; mais les vacarmes, les emportements et les malédictions allèrent dans les derniers excès, quand on sut l’insulte qui avoit été faite à Rome au duc de Créquy, dont le cardinal jugea bien que le contre-coup tomberoit nécessairement sur lui, en arrêtant les bulles du nouvel archevêque. » On reconnaît bien ici le Retz de la Correspondance avec l’abbé Charrier qui menaçait le Pape de se faire janséniste, comme il menace maintenant de se faire huguenot. Il est vrai que cette dernière menace, comme le disait fort bien Joly, n’était qu’une boutade, mais une boutade pour le moins assez singulière dans la bouche d’un cardinal.
III
Le cardinal de Retz, de retour à Commercy, seigneurie dont il était damoiseau et qui lui venait du chef de sa mère, Marguerite de Silly, ainsi que la principauté d’Euville, ne négligea rien pour embellir cette retraite et pour s’y créer toutes les distractions et les douceurs d’une vie épicurienne. Il choisit pour sa résidence le château haut de la ville, en fit raser les tours, y fit construire une belle galerie et des bâtiments à la moderne qui lui coûtèrent plus de cent mille livres. L’appartement qu’il s’était fait préparer fut orné de meubles dans le goût de ceux de son amie intime, madame de Sévigné, qui lui en fournit les modèles, et des portraits de ses aïeux, les Gondi, qu’il fit venir de sa terre de Villepreux. Il s’amusait à dessiner ses jardins, à y planter des arbustes rares que lui fournissait La Quintinie, le célèbre agronome, à faire grimper autour de ses croisées des plants de vigne de Virginie. Sa maison fut montée sur un grand pied ; il eut une table recherchée et somptueuse, moins pour lui qui n’attachait pas grand prix à la bonne chère, que pour ses visiteurs, et, bien qu’il fût assailli de tous côtés par une nuée de créanciers, il dépensa plus de cent mille livres en vaisselle plate. En réminiscence des usages de quelques grands seigneurs romains, il eut un maître de musique, un maître-violon, d’autres musiciens, des chanteurs et jusqu’à une « cantatrice. »
Il organisa une faisanderie, qui fut peuplée par les soins de madame de Lameth, et une vaste ménagerie où il aimait à voir s’ébattre des cerfs, des sangliers, des chevreuils, qui lui avaient été envoyés par le grand Condé. Il fit creuser un vivier, et l’un des plus agréables passetemps de cet homme qui avait troublé si longtemps le monde, c’était d’y jeter du pain à ses truites. Parfois, enfermé dans sa bibliothèque, au milieu de ses nombreux manuscrits, de ses livres rares d’un choix exquis et ornés de riches reliures à ses armes, il faisait ses délices des chefs-d’œuvre des anciens et des modernes. Comme sa vue était fort basse, il portait constamment des lunettes et se servait d’un pupitre pour ses lectures. Entre autres curiosités, il possédait un corps de Bibles en plusieurs sortes de langues qu’il pouvait lire presque aussi facilement en hébreu et en grec qu’en latin et en italien. Un de ses plaisirs les plus vifs était de parcourir à la dérobée les Gazettes de Hollande qui le tenaient au courant des nouvelles vraies ou fausses, prohibées à la frontière.
De nombreux visiteurs et du plus haut monde venaient animer cette solitude, dont la conversation de Retz, si étincelante de verve et d’esprit, était le charme suprême. C’était un passage continuel de princes, de grands seigneurs, de cardinaux, de prélats : le duc de Navailles, le cardinal de Bouillon, les évêques de Meaux, de Verdun, de Châlons, de La Rochelle ; d’intimes amis, tels que MM. de Caumartin, de La Houssaye, de Corbinelli, les abbés Charrier, de Hacqueville, de Pontcarré, qui lui formaient comme une petite cour pendant une bonne partie de l’année.
Parfois ces distractions lui paraissaient insuffisantes, et, lorsque, après la nomination de M. de Péréfixe, il eut enfin la permission de s’absenter de Commercy, il fit plus d’une fois des fugues à Paris, mais dans le plus grand secret, afin d’échapper à la curiosité des importuns. Causeur comme on en vit peu au dix-septieme siècle, il y recherchait avidement la société de spirituelles et charmantes femmes, ses amies dévouées à divers titres, de sa nièce, madame de Lesdiguières de madame de Caumartin, de madame de La Fayette, surtout de madame de Sévigné qui lui donnait le rare plaisir d’entendre Corneille, Molière et Boileau, débiter leurs nouveaux chefs-d’œuvre. Je le surprends aussi en grande et mystérieuse relation, malgré les injures du temps, avec son ancienne et coquette amie (du temps de la fameuse retraite de Saint-Lazare) madame de Pomereu, avec laquelle, dès son retour à Commercy, il se reprit à entamer une secrète et active correspondance. Malgré le soin qu’il prenait de se cacher, son arrivée dans la grande ville était bien vite ébruitée et faisait événement. « Je m’étonne, écrit-il à un de ses amis (4 janvier 1672), de ce que l’on parle encore de mon voyage à Paris, car personne du monde n’en savoit rien ici, et je n’en ai même écrit à personne ; mais vous savez que l’on n’est jamais trois mois sans renouveler ce bruit duquel, ce me semble, on devroit pourtant être las. »
Dès qu’il fut entré en possession ée son abbaye de Saint-Denis, il s’occupa du fond de sa retraite à l’administrer avec vigilance au spirituel et au temporel ; et, à défaut de la gestion des affaires publiques qui lui avait toujours échappé, il se complaisait, deux fois la semaine, à rendre justice à ses vassaux dans un certain appareil.
Depuis son retour à Commercy, ses créanciers, à qui il devait plus de trois millions, ne lui laissaient ni paix ni trêve. Les lettres et billets souscrits pleuvaient sur le château, et il était sans cesse menacé de nombreuses saisies. Une fois il craignit, ce qui eût fait un terrible scandale, que les revenus de son abbaye de Saint-Denis ne fussent atteints par un jugement, et, vers 1666, il fut même sur le point de voir éclater sa banqueroute. Pendant près de dix ans, il en fut réduit, malgré ses grands revenus et par suite de ses folles dépenses, à vivre d’expédients, pour faire face aux pressantes réclamations de gens dont plusieurs, depuis vingt ans, n’avaient pas touché une obole. Il donnait des à-comptes à ses créanciers, leur payait des pensions, mais il ne pouvait se résoudre à s’imposer les derniers sacrifices pour se libérer. Plus d’une fois, un de ses amis, homme riche, habile en matière de finances, et qui s’était chargé du soin d’éteindre peu à peu ses dettes criardes, le sauva d’une catastrophe en lui faisant des avances considérables.
Ce ne fut qu’en 1670, que Retz prit enfin un parti aussi honorable que décisif pour sortir de cette déplorable situation. Le 21 juillet, il écrivait à cet ami pour lequel il paraît avoir éprouvé la plus vive et la plus durable reconnaissance : « Après avoir fait toutes les réflexions nécessaires à l’état des choses, j’ai pris ma résolution dernière qui est de laisser tout mon bien à mes créanciers, à la réserve de la terre de Commercy, et dix mille livres sur le surplus, bien entendu que mes créanciers payent l’usufruit de la terre à M. de Lillebonne. Je suis persuadé qu’ainsi il se pourra trouver quelque jour à mes affaires et qu’au moins mes créanciers reconnoîtront que je n’oublie rien pour les satisfaire. Je prétends commencer cette manière de vie le premier jour (d’octobre) et vous pouvez faire état sur cela, ma résolution étant prise et tellement formée que rien sur la terre ne la peut faire changer… Examinez, s’il vous plaît, avec M. de Hacqueville le détail de ce que je dois faire dans ce moment pour assurer au moins mon repos dans cette manière de vie. » Il ajoutait plus loin qu’il ne voulait se réserver en tout que 24.000 livres de revenus. L’année précédente, pour éviter des saisies, il avait été sur le point de vendre sa vaisselle d’argent. Outre les revenus de ses abbayes de Saint-Denis, de Buzay, de Quimperlé, de La Chaume et d’autres bénéfices, sans compter ceux de plusieurs de ses terres, telles que sa seigneurie de Villepreux, sa principauté d’Euville, Retz s’était réservé la jouissance de sa terre de Commercy, qu’il avait vendue, dès 1660, au duc de Lorraine, Charles IV, au prix de 360.000 livres. Il avait de plus touché l’arriéré des riches revenus de son archevêché de Paris, mis en régale et séquestrés pendant sept ans, par suite de l’impossibilité où il s’était trouvé de prêter serment en personne à Louis XIV. Mais le total de toutes ces sommes réunies ne saurait nous expliquer comment il a pu, de 1670 à 1679, époque de sa mort, s’acquitter de plus de trois millions de dettes[49]. On est donc conduit à supposer ou que Louis XIV ne se contenta pas de lui donner 50.000 livres dès son arrivée à Commercy, ou que le roi d’Angleterre, d’après le témoignage de Guy Joly, lui fit remettre dans le plus grand mystère d’énormes sommes d’argent pour qu’il facilitât la promotion de M. d’Aubigny, son parent, au cardinalat. Lorsqu’on se rappelle que la plupart des grands seigneurs de cette époque traitaient leurs créanciers de la même façon que Don Juan M. Dimanche, et combien était vive et prononcée la passion de Retz pour le faste et la dépense, devenus en quelque sorte pour lui un besoin, on ne peut s’empêcher, avec madame de Sévigné, d’admirer et de louer une action si rare. Mais quel fut le point de départ, la cause secrète d’une si ferme et si honorable résolution ? À quelle inspiration faut-il la rattacher ? Retz céda-t-il à un mouvement de délicatesse et d’honnêteté purement humain ? Après un examen attentif de plusieurs documents inédits, de certains rapprochements de faits et de circonstances qu’il serait trop long d’examiner ici, je crois pouvoir dire que ce premier retour marqué vers le bien, vers la pratique des idées morales, lui fut suggéré à cette époque par un respectable religieux, qui, depuis longtemps, avait su gagner sa confiance. Ce fut comme un premier pas, comme un acheminement à un acte d’une plus grande importance dans la vie du cardinal : je veux parler de son dessein déclaré de conversion. Depuis son arrivée à Commercy, Retz avait introduit dans son intimité un parent de son écuyer Malclerc, Dom Hennezon, qui figure dans les Mémoires de Guy Joly sous le nom d’abbé de Saint-Avaux, et qui était depuis peu abbé de Saint-Mihiel, monastère situé à une petite distance de Commercy. C’était un pieux et savant bénédictin, en même temps qu’un homme d’esprit, un personnage important, fort estimé, et grand ami des Jansénistes dont il avait embrassé la doctrine. En 1667, le cardinal l’avait emmené à Rome pour un conclave et l’y avait fait son auditeur et son théologien ; puis, l’année suivante, il avait obtenu pour lui l’abbaye de Saint-Mihiel que le digne abbé accepta après avoir résigné celle de Saint-Avaux. « Dom Hennezon, dit le docte Dom Calmet, avoit le talent de manier les affaires avec beaucoup de dextérité et de discernement, mais jamais aux dépens de l’équité et de la droiture ; sa candeur, jointe à une éloquence qui lui étoit naturelle, lui concilioit les cœurs ; c’étoit assez, pour persuader, qu’il parlât. Les rois, les princes, les cardinaux, les évêques l’honoroient de leur bienveillance et de leur estime. Il avoit surtout la confiance de la princesse Marie de Lorraine, duchesse de Guise. Elle se régloit sur ses avis et lui communiquoit ses plus secrètes et importantes affaires : … elle voulut qu’il fût le chef de son Conseil de conscience… Le cardinal de Retz, ajoute Dom Calmet, n’avoit pas moins de considération pour Dom Hennezon que la princesse de Guise… Il le préféroit à tous ceux qui lui étoient attachés ; il trouvoit en lui toutes les qualités auxquelles il étoit le plus sensible ; s’étant relire dans sa terre de Commercy, il profitoit du voisinage de Saint-Mihiel pour lui rendre de fréquentes visites. Une de ses plus grandes satisfactions étoit de s’entretenir avec lui, comme un ami avec son ami, le consultant dans toutes ses affaires. L’expérience lui fit connoître qu’il ne pouvoit suivre un meilleur conseil ; aussi eut-il soin d’y déférer pendant le reste de ses jours ; son attachement pour Dom Hennezon alla si loin qu’il voulut se faire religieux de Saint-Mihiel, etc. » Madame de Sévigné, qui avait vu quelquefois cet abbé auprès du cardinal, en parle comme d’un homme tout à fait recommandable. Quant au Père Rapin, cela va sans dire, il lui donne en passant un petit coup de griffe, et pour cause. « Dans son séjour à Commercy, dit-il en parlant de Retz, il ne laissa pas de souffrir le commerce d’un abbé bénédictin de Saint-Avold (lisez Saint-Avaux), ennemi déclaré des Jésuites, qui se mit bien dans son esprit par ses discours aux dépens de ces Pères, mais sans autre dessein que de décharger par ces entretiens sa mauvaise humeur, et de se désennuyer, par ce commerce, dune vie trop sombre et trop oisive. »
Heureusement nous avons de meilleurs témoins et d’une autorité plus directe pour apprécier le digne religieux à qui le cardinal de Retz donna toute sa confiance, qu’il initia à ses plus secrètes affaires et a qui il en confia plus d’une fois l’administration, en attendant qu’il remît entre ses mains la direction de sa conscience. Plusieurs lettres inédites de Retz et de Dom Hennezon me montrent toute l’intimité qui existait entre eux, et l’espèce de direction morale qu’exerçait l’abbé sur l’âme du cardinal, à l’époque critique où nous sommes et à dater de laquelle une notable partie de lui-même s’améliora.
Voici ce que Retz écrivait de Châlons, le 17 mars 1671, à l’ami chargé du règlement de ses dettes : « J’ai donné samedi rendez-vous à Commercy à M. l’abbé de Saint-Miel (Mihiel) pour y régler sur le nouveau plan la conduite de ma subsistance ; assurez-vous qu’elle ne dépassera jamais d’un sol sa destination, et je vous écrirai sur cela le détail que je me propose, après que j’en aurai conféré avec M. l’abbe de Saint-Miel. » Deux jours après, ainsi que le constate lui-même dans une lettre Dom Hennezon, le cardinal avait fait « de grands retranchements sur sa table, » et adopté le plan concerté entre eux.
De nombreux documents inédits me découvrent tout un ordre de faits qui prouvent qu’un profond changement s’était opéré dans les idées et la conduite du cardinal. Ainsi je constate par des preuves irrécusables, non équivoques, qui certainement n’étaient pas destinées à voir le jour, qu’il eut dans la vie privée bien des côtés nobles et élevés. S’il n’eût pas été prêtre, et prêtre malgré lui, sa conduite n’eût assurément pas présenté, sous un jour si odieux, ce caractère presque constant et invétéré de duplicité qui fut comme la conséquence inévitable et fatale de sa vocation forcée. Nous aurions eu, il est vrai, un diplomate peu scrupuleux sur les moyens comme la plupart des grands seigneurs de son temps, qui se mettaient si facilement au-dessus des lois de la morale ordinaire, mais on lui eût pardonné plus facilement en considération de son beau génie et de quelques généreux instincts. « Cet homme si fidèle aux particuliers, » comme le disait si justement Bossuet, cet homme double et triple d’aspect eut des amis à toute épreuve, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, des amis qui l’aimèrent jusqu’à la fin avec tendresse. Il suffit de lire les lettres de madame de Sévigné pour n’avoir aucun doute sur ce point. « Jamais ami n’a été plus chaud, écrivait Saint-Évremond ; il exposa pour les siens sa fortune et sa vie. Personne n’a plus aimé la magnificence, et il donnoit si noblement qu’il paroissoit être obligé à ceux qui recevoient ses profusions. » Ce ne sont pas les témoignages et les assertions intéressées de Guy Joly et de quelques autres domestiques dont Retz ne put satisfaire les convoitises, qui doivent seuls peser dans la balance, c’est aussi l’affection qu’eurent pour lui la divine marquise, M. Vialart, évêque de Châlons, MM. de Caumartin, Corbinelli, les abbés Charrier, de Pontcarré et de Hacqueville, sans parler de plusieurs hommes considérables.
Dès son arrivée à Commercy, le cardinal avait fondé, parmi les gens riches, une association charitable pour le soulagement des pauvres dans leurs maladies, et tous les ans il donnait sept cents francs sur sa cassette au chirurgien attaché à cette œuvre. Non-seulement il soutenait ses parents dans la gêne, tel, par exemple, qu’un certain baron de Gondi, fort mauvais sujet, à qui il avait donné un refuge dans son abbaye de Buzay, mais il payait fort secrètement et fort généreusement des pensions à ses amis dans le besoin, à Corbinelli et à d’autres encore. Il faisait tous ses efforts, il usait de toute son influence pour leur faire obtenir des emplois à eux et à leurs enfants. Pour récompenser l’abbé Charrier, qui avait conduit si habilement son affaire du chapeau, il se dessaisissait en sa faveur de son abbaye de Quimperlé d’un assez beau revenu, et il renonçait à je ne sais quel autre de ses bénéfices en faveur d’un autre abbé. « Quand il pouvoit découvrir que des personnes qu’il considéroit manquoient des choses nécessaires, dit Saint-Evremond, il trouvoit mille moyens ingénieux pour soulager leur besoin et pour ménager leur amour-propre. Les dernières années de sa vie, il leur distribuoit, le premier jour de chaque mois, une somme assez considérable qu’il prenoit sur son entretien. » Voici un trait, inconnu jusqu’à ce jour, qui touche à la magnanimité, et qui console un peu après tant de faiblesses et de misères. Un jour, un de ses domestiques, nommé de Beauchêne, à qui il avait assuré une pension viagère, l’insulta grièvement. Il ne tenait qu’à Retz de lui retirer cette pension, mais il eut la grandeur d’âme de la lui laisser, se contentant, malgré ses supplications et ses excuses, de lui fermer à jamais la porte du château. « Il étoit agréable et complaisant. Il découvroit le fond de son âme à ses amis, sans penser qu’aucun d’eux pût ou osât abuser de sa confiance. Personne n’étoit plus honnête avec ses égaux et ses inférieurs ; mais, quand il se croyoit blessé par les procédés de gens plus élevés que lui, aucune considération ne pouvoit arrêter ses hauteurs et ses ressentiments[50]. »
M. Sainte-Beuve a parlé de l’hospitalité qu’il offrit à Nicole dans son abbaye de Saint-Denis[51]. Un passage d’une lettre inédite qu’il écrivit à cette occasion à l’un de ses religieux nous apprend avec quelle générosité il lui ordonna d’y préparer un logement pour le vertueux solitaire : « Je sais bien, lui dit-il, que ce seroit une affaire de mettre cette maison en état, mais je crois que ce n’en est pas une d’y mettre un appartement, et quand même il y auroit en cela quelque dépense, je la ferois de très-bon cœur pour un si bon sujet et qui m’est recommandé par M. de La Houssaye. »
La brouille de Retz avec les Jansénistes n’existait plus alors ; il s’était même tout à fait rapproché d’eux. Lorsque, en 1668, eurent lieu les préliminaires de la Paix de l’Église sous le pontificat de Clément IX, qui devait assoupir pour quelques années la querelle du Jansénisme, le cardinal, afin sans doute d’expier autant qu’il était en lui tant de graves torts envers des amis si chauds et si dévoués, s’entrerait avec empressement pour donner une heureuse issue à cette affaire ; « et l’on peut dire, ajoute le Père Rapin à qui l’on doit ce détail, qu’il fut l’un de ceux qui contribuèrent le plus à raccommodement qui auroit eu sans lui bien des difficultés. » C’est là un de ces dénoûments auxquels on ne se serait guère attendu après l’offre si odieuse faite à la Reine et au Pape « d’exterminer » les Jansénistes, si on le rétablissait sur son siège. Mais, avec Retz, il ne faut s’étonner de rien.
Dans sa retraite de Commercy, il était bien apaisé, bien revenu de ses erreurs de la Fronde ; le fier Catilina de 1648 était devenu le plus humble, le plus empressé, et, disons-le, le plus embarrassé des courtisans. Il était à l’affût de tous les passages du roi aux alentours de Commercy, et courait à Nancy ou à Verdun recueillir avidement quelques bonnes et affectueuses paroles du jeune monarque qui lui avait rendu toute sa confiance et qui, plus d’une fois, sut utiliser dans les conclaves ses rares talents de diplomate. Une fois même, suivant Dom Calmet qui doit être bien renseigné sur un fait de cette importance, le vieux conspirateur, qui portait alors le titre fastueux de damoiseau souverain de Commercy et de prince d’Euville, reçut Louis XIV dans son château. Après la vie si peu sage qu’il avait menée pendant la Fronde et durant son exil, il se voyait envahi peu à peu par de cruelles infirmités : « J’ai eu ces jours passés, écrivait-il à un ami en 1669, un mal assez bizarre qui est une manière de migraine qui a eu ses accès depuis neuf jours, aussi réglés qu’une fièvre. Celui d’hier n’a fait que marquer, en sorte que m’en voilà quitte, mais je ne le suis pas de la goutte qui me tient au lit par le pied. » La goutte, en effet, ne cessa de le tourmenter pendant plusieurs années. En 1671, il en était réduit à se réjouir de l’avoir à la main, parce que cela, disait-il, lui faisait du bien aux yeux. Dans plusieurs lettres inédites, écrites de sa main, je vois que ces maux d’yeux qui, parfois, étaient « terribles, » ne le quittaient presque jamais et le forçaient à porter presque constamment des « bésicles. » L’éclat éblouissant de la neige lui causait surtout d’insupportables douleurs ; pour s’en garantir, il portait des « bésicles vertes. » — « Envoyez-m’en deux paires si vertes, écrivait-il à un ami, qu’elles fassent paroitre de la même couleur tout ce qu’on voit à travers. » Ajoutez, par surcroît, des fluxions, des douleurs de rhumatisme, et, pour complément, une sciatique qui lui survenait en 1672 et en compagnie de laquelle il ne pouvait faire un pas sans être soutenu. Vers les dernières années de sa vie, il allait toujours s’affaiblissant, et madame de Sévigné pouvait dire sur la fin que son existence était comme « une langueur. » Une seule chose survivait en lui, cette vive imagination de la jeunesse, cette flamme étincelante de l’esprit qui semblait s’être ranimée comme pour lui dicter, sur les derniers confins de la vie, ses immortels Mémoires.
Telle était la situation de l’illustre malade, lorsqu’il songea ou parut songer assez sérieusement pour la première fois à faire pénitence. Depuis longtemps il avait dit adieu à ses rêves d’ambition ; il était dépouillé de son titre et de ses fonctions d’archevêque ; il se consumait d’ennui dans l’oisiveté ; après cette vie de luttes et d’orages, où il s’était joué comme dans son élément, le repos ne pouvait être pour lui qu’un supplice, le plus cruel de tous les supplices, et la solitude un cercueil. Il n’est donc point surprenant que Retz, en ces heures de détresse où tout lui échappait, ait tourné sincèrement les yeux vers le Ciel. Les maux dont il était accablé, les regrets et les dégoûts qui remplissaient son âme furent de solennels avertissements auxquels il ne put se soustraire. Son activité dévorante, n’ayant plus où s’épandre, reflua vers les choses d’en haut. Ce retour de conscience qu’il fit sur lui-même avait été préparé peu à peu par Dom Hennezon, le respectable abbé de Saint-Mihiel qui, depuis dix ans, vivait dans son intimité et qui, vers la fin, était devenu son confesseur. Retz avait à revenir de loin, et il ne s’achemina qu’à pas lents et par degrés vers cet acte suprême.
Ici doit trouver place un épisode ou, mieux encore, tout un ordre de relations, qui nous semble avoir laissé une impression profonde dans son esprit et qui n’est peut-être pas étranger à sa résolution dernière de conversion : je veux parler de ses rapports continués ou repris avec l’abbé de Rancé devenu pénitent.
Dans un de ses voyages de Rome, pendant l’été de 1665, on sait qu’il donna l’hospitalité dans son palais à Rancé, qui s’y trouvait alors, député pour la seconde fois auprès du Saint-Siège par les Pères et supérieurs de l’étroite Observance, pour y solliciter la réformation de tout l’Ordre de Cîteaux, et, sur la recommandation de la Reine-mère, fort désireuse du succès, il fit tous ses efforts, bien que vainement, pour la faire agréer par le Pape. L’intimité et la confiance la plus grande régnaient entre le cardinal et l’abbé, depuis longtemps amis, et qui avaient été peut-être compagnons des mêmes plaisirs au temps de la Fronde. Le cardinal, effrayé des austérités de Rancé et craignant qu’il n’en fût victime, lui fit toutes les instances possibles pour le détourner de ce genre de vie et pour l’attirer à sa table : mais l’abbé tint ferme et voulut vivre dans le palais de la même manière qu’au fond de sa cellule. Ce dut être un spectacle des plus touchants pour l’âme jusque-là si profane de Retz, mais si accessible à toutes les choses grandes et extraordinaires, que celui de cet ancien ami, de ce brillant mondain d’autrefois, qui expiait sous ses yeux mêmes, et dans toutes les rigueurs de la pénitence, les fautes et les incrédulités de sa jeunesse. Il dut être profondément frappé du contraste, et par une de ces émulations soudaines dont il était capable, il put bien être tenté de l’imiter[52].
À partir de 1672, nous voyons le noble malade en correspondance suivie avec plusieurs évêques qui devaient l’entretenir des choses de la foi, et nous trouvons entre ses mains l’Esprit du Bienheureux François de Sales, par Camus, évêque de Belley. En 1673, il se rend à Saint-Mihiel pour y assister aux fêtes de Pâques, et, l’année suivante, il fait une visite à ses vieux amis de Port-Royal, pendant l’octave du Saint-Sacrement, fort probablement dans des dispositions plus pieuses ou plus graves que ne l’a cru l’ingénieux auteur qui a traité ce sujet.
Enfin, se trouvant à Paris avec Dom Hennezon, au commencement de 1675, comme s’il eût voulu en quelque sorte se proposer pour modèle l’abbé de Rancé, il conçut le dessein extraordinaire de se dépouiller de la pourpre, de quitter entièrement le monde et de se faire religieux dans l’abbaye de Saint-Mihiel. « Il fit, dit Dom Calmet, l’ouverture de son dessein à Dom Hennezon, abbé de ce monastère et son confident, et lui déclara qu’il vouloit renvoyer son chapeau de cardinal au Pape. Dom Hennezon ne s’opposa pas à sa résolution (de religion), mais il lui dit qu’il n’étoit pas nécessaire pour cela de renoncer au cardinalat : que cette dignité n’avoit rien d’incompatible avec la profession religieuse. Le cardinal persista et lui dit qu’il ne vouloit pas faire la chose à demi, ni devenir l’ermite de la foire. Sur quoi il faisoit ce petit conte : Un homme, ayant pris la résolution de se faire ermite, se retira d’abord dans une profonde solitude ; mais n’y trouvant aucune des choses nécessaires à la vie, ni même aucuns des secours de personne pour se guider dans les voies du salut, il se rapprocha de son village et trouva encore quelque chose qui n’étoit pas de son goût ; enfin, après avoir souvent changé de demeure, il alla dans une bonne ville où l’on tenoit une foire. Il s’y plaça, comme en l’endroit qui lui parut le plus propre à son dessein. » Tel était l’ermite de la foire, que ne voulait pas imiter le cardinal de Retz. Il garda toutefois ses abbayes pour en consacrer tous les revenus au payement de ses dettes qui, d’après ses calculs, devaient être éteintes en peu d’années, et il destina aux pauvres, lorsqu’il aurait réalisé ce plan, ceux de son abbaye de Saint-Denis[53].
Il écrivit aux cardinaux et au Pape pour leur annoncer son projet de quitter en même temps et le monde et la pourpre, afin de se réfugier dans une solitude, et pour les supplier d’approuver sa résolution. Un historien de nos jours s’est demandé si Retz qui était parfois le plus fin des hommes, et qui n’ignorait pas que le titre de cardinal, inhérent à la personne, ne peut jamais être déposé, n’avait pas joué une comédie pour sonder les vraies dispositions de Louis XIV à son égard. Si tel fut son motif secret, ce qui n’est pas invraisemblable, il ne dut pas être satisfait du résultat, car il ne paraît pas, bien qu’on ait dit le contraire, que le roi ait fait la moindre démarche pour s’opposer à son projet. Ce dessein de renoncer au cardinalat, qui était peut-être sans exemple, fut jugé fort diversement par les contemporains. Les uns le louèrent avec admiration ; « ils regardèrent, dit malicieusement un chroniqueur de la Compagnie de Jésus, le Père d’Avrigny, comme un grand triomphe de la Grâce, ce qui, dans un autre, ou dans un autre temps, auroit pu être regardé comme un raffinement de vanité. » Bossuet, à dix ans de distance, croyait fortement à la sincérité de l’acte[54] : « Ferme génie, disait-il en parlant de Retz (et je me plais à m’armer encore une fois de cette haute parole), que nous avons vu, en ébranlant l’univers, s’attirer une dignité qu’à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée…, et enfin comme peu capable de contenter ses désirs, tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines ! » Saint-Évremond, tout sceptique qu’il était sur bien des choses, ne paraît pas non plus avoir douté de la droiture de l’intention[55]. D’autres, au contraire, ne virent dans cette solennelle abdication qu’un extrême désir de faire du bruit à tout prix. La Rochefoucauld, qui jugeait le Retz d’alors par le Retz d’autrefois, et qui lui croyait « peu de piété » sous « quelque apparence de religion », écrivait à madame de Sévigné : « La retraite qu’il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c’est un sacrifice qu’il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion ; il quitte la Cour où il ne peut s’attacher, et il s’éloigne du monde qui s’éloigne de lui. » — « Si le cardinal de Retz, écrivait de son côté Bussy-Rabutin à madame de Scudéry (27 mai 1675), ne l’ayant jamais été, en refusoit le chapeau, je trouverois l’action bien plus exemplaire ; mais il ne sent plus le plaisir d’avoir cette dignité, qu’on a même avilie par les gens qu’on lui a associés, et il est accoutumé à être cardinal comme un autre à être comte. Si le cardinal de Retz encore, étant premier ministre et tout-puissant, comme nous avons vu le cardinal Mazarin, se déposoit lui-même pour se donner à Dieu, cela feroit un grand effet sur nos esprits ; mais c’est un particulier qui n’est point heureux : il a soixante-dix ans, et il n’est pas sain. Je vous assure, Madame, que ce qu’il fait n’est pas un grand sacrifice, quoiqu’il ne puisse mieux faire et même qu’il soit capable de faire mieux. »
Quelques jours après, il disait, mais avec plus de ménagements, dans une lettre à l’évêque de Verdun (8 juin) : « … Sans vouloir diminuer le mérite, je vous dirai que, s’il y a un homme de grande qualité qui doive faire un pas comme celui-là, c’est lui. Il a soixante-dix ans ; après le grand bruit et la grande figure qu’il a faits dans le monde, il se trouve sans emploi et abandonné, hors d’un petit nombre d’amis ; il se sent peut-être assez incommodé pour ne croire pas vivre encore longtemps… Que peut-il faire de mieux que la retraite qu’il fait ? Elle est si belle, en méprisant comme il fait les honneurs, que s’il n’avoit les bonnes intentions qu’il a assurément, il en pourroit tirer vanité. Enfin, Monsieur, je suis bien éloigné de changer ma manière de vie ; mais si j’étois en la place de M. le cardinal de Retz, je ferois ce qu’il fait. »
Madame de Scudéry, qui ne croyait guère à la conversion, écrivait à Bussy à quelque temps de là : « Notre ami le cardinal de Retz quitte son chapeau, mais il ne quitte point, dit-on, madame de Grignan ni madame de Coulanges ; il passe les jours avec ces dames. Que dites-vous de cette retraite ? » Et Bussy, dont l’esprit impitoyable n’épargnait rien, lui répliquait : « Le cardinal de Retz a fait comme font la plupart des capucins en quittant le monde : ils se soûlent de plaisirs sept ou huit jours avant que de prendre l’habit. »
Mais nous avons des témoignages[56] plus sérieux, plus directs, d’un plus grand poids. Madame de Sévigné, qui n’était pas facile à duper et qui voyait fréquemment le cardinal, son allié et son ami intime, ne cessa jamais de croire à l’entière bonne foi du vieux pécheur repentant, et elle le défendit toujours avec une extrême vivacité contre les propos sceptiques et railleurs de plusieurs contemporains : « On ne parle aujourd’hui que de sa retraite, écrivait-elle à sa fille (29 mai 1675), mais chacun selon son humeur, quoique l’admiration soit la seule manière de l’envisager… » Et le 5 juin : « Son âme est d’un ordre si supérieur qu’il ne falloit pas attendre une fin de lui toute commune comme des autres hommes. Quand on a pour règle de faire toujours ce qu’il y a de plus grand et de plus héroïque, on place sa retraite en son temps, et l’on laisse pleurer ses amis. » Retz, en effet, et quelque sincères que pussent être ses nouvelles dispositions intérieures, ne pouvait échapper, malgré lui, tout en faisant pénitence, à sa passion pour le merveilleux et le grandiose ; on n’était pas impunément de la génération qui avait applaudi aux héros du grand Corneille. C’était le faible de certains demi-dieux de l’époque, avides par-dessus tout de gloire et de renommée, et qui la poursuivaient encore jusque sous le cilice et les pratiques de l’humilité chrétienne. Le retour de Retz pouvait donc être parfaitement sincère, même avec tout ce luxe d’ostentation.
Un témoignage fort considérable et qui doit, ce me semble, dominer toutes les rumeurs malveillantes des contemporains, c’est celui de Turenne. Avant de partir pour cette dernière campagne à jamais glorieuse, où il devait trouver la seule fin qui fût digne de lui, le grand homme vint dire adieu à son ami le cardinal de Retz, et voici les paroles que madame de Sévigné met dans sa bouche : « Monsieur, lui dit-il, je ne suis point un diseur, mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces affaires-ci où peut-être on a besoin de moi, je me retirerois comme vous ; et je vous donne ma parole que, si j’en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre, et je mettrai, à votre exemple, quelque temps entre la vie et la mort[57]. »
Peu de jours avant que le cardinal quittât Paris, madame de Sévigné trouva chez lui Dom Hennezon, confesseur du prélat. « Nous lui donnons comme en dépôt, écrit-elle à sa fille, la personne de son Éminence. Il me parut un fort honnête homme, un esprit droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui, qui le gouvernera même sur sa santé et l’empêchera bien de prendre le feu trop chaud sur la pénitence. Ils partiront mardi, et ce sera encore un jour douloureux pour moi, quoiqu’il ne puisse être comparé à celui de Fontainebleau[58]. » — « Ce départ achève de m’accabler, » disait-elle dans une autre lettre.
Le cardinal partit en effet, le 18 juin, de Boissy-Saint-Léger, près du château de Gros-Bois, appartenant à son ami M. de Caumartin. Il était accompagné des abbés de Hacqueville et de Pontcarré, et aussi de son cuisinier et d’un chef d’office qui devaient s’enfermer avec lui dans le couvent de Saint-Mihiel, afin d’y pouvoir donner tous leurs soins à sa santé délabrée. « Il nous paroît, ajoutait madame de Sévigné, que son courage est infini : nous voudrions bien qu’il fût soutenu d’une Grâce victorieuse. »
À son arrivée à Saint-Mihiel, les habitants l’accueillirent avec de grands témoignages de respect et se mirent à genoux sur son passage, comme s’il se fût agi de l’arrivée d’un saint. Le cardinal fut si touché de cette démonstration, dont il devait se juger pourtant bien peu digne, qu’il sollicita auprès des ministres le départ d’une garnison qui foulait depuis quelque temps les habitants de Saint-Mihiel, et comme il fut assez heureux pour réussir, un historien de cette ville prétend malicieusement qu’ils attribuèrent au nouveau converti le don des miracles.
Son premier soin, lorsqu’il fut installé dans l’abbaye, fut d’en suivre rigoureusement les exercices ; il se rendait même au réfectoire, les jours maigres, pour y prendre ses repas au milieu des religieux. Mais à peine commençait-il à embrasser une vie si nouvelle pour lui qu’il reçut un bref de Clément X. Le Pape, qui ne pouvait s’imaginer que Retz eût eu la sérieuse pensée de renoncer à une dignité qui imprime comme un caractère ineffaçable et dont il n’est pas permis de se démettre pour que le Sacré Collège soit à l’abri de toutes les intrigues et de toutes les surprises, le Pape lui exprima, sous une forme bienveillante et flatteuse, à quel point il avait été étonné de l’étrangeté de son dessein (novitate rei) ; et tout en lui disant qu’il avait la plus grande confiance en sa piété, et la certitude qu’il avait pris cette résolution, « non dans le désir d’une vaine gloire, » mais par un pur motif de religion, il lui déclarait qu’il ne pouvait se passer de ses services qui, jusque-là, avaient été fort utiles à l’Église. Il lui rappelait que la principale mission des cardinaux est de remplir auprès du Souverain Pontife l’ancien ministère des Apôtres auprès de Jésus-Christ, et de l’aider de leurs conseils et de leurs œuvres dans la direction de l’Église universelle. Puis, après un éloge quelque peu hyperbolique des mérites et des vertus du prélat, où l’on sent percer cette fine ironie dont les Italiens ont si bien le secret, le Pape lui ordonnait de quitter le cloître et de reprendre son ministère, ce qui ne l’empêcherait pas de se livrer à la vie contemplative. « Si vous avez des ailes qui vous entraînent vers la solitude, lui disait en finissant l’aimable et spirituel Pontife, n’oubliez pas cependant que ces ailes sont liées par les préceptes, de telle sorte que vous ne pouvez les déployer sans permission. »
Madame de Sévigné à qui Retz avait fait la promesse de laisser tous ses biens à la fille de madame de Grignan, et qui d’ailleurs l’aimait avec tendresse, n’avait garde de désirer qu’il restât à jamais confiné dans un monastère. Elle s’entendait avec tous leurs amis communs pour le presser de quitter son désert et d’obéir aux ordres de Rome. Le cardinal, dans la dernière confidence, lui avouait qu’il n’était pas éloigné de céder aux instances du Pape ; mais, pour ne pas avoir l’air de se rendre trop tôt, il se faisait tirer l’oreille. « Si Sa Sainteté, disait la marquise à sa fille (10 juillet 1675), persiste à lui commander de le garder (le chapeau), il est tout disposé à obéir. Ainsi toutes les apparences sont qu’il sera toujours notre très-bon cardinal. Il se porte bien dans sa solitude ; il le faut croire quand il le dit. Il ne m’a point dit adieu pour jamais ; au contraire, il m’a donné toute l’espérance du monde de le revoir, et m’a paru même avoir quelque joie non-seulement de m’en donner, mais de conserver pour lui cette petite espérance. Il conservera son équipage de chevaux et de carrosses, car il ne peut plus avoir la modestie d’un pénitent à cet égard-là, comme dit la princesse d’Harcourt. Il m’écrit souvent de petits billets qui me sont bien chers. » Et peu de jours après, le 13 du même mois, Retz adressait au Pape une nouvelle lettre, fort pressante, datée de son couvent de Saint-Mihiel (ex fano sancti Michaelis), pour le supplier de revenir sur sa décision.
« Il se porte très-bien, je vous en assure, disait coup sur coup madame de Sévigné à sa fille ; ce n’est plus comme cet hiver : le régime et les viandes simples l’ont entièrement remis… Dieu merci, je ne vois que des gens qui voient son action dans toute sa beauté, et qui l’aiment comme nous. D’Hacqueville veut qu’il ne se cloue point à Saint-Mihiel ; il lui conseille d’aller à Commercy, et quelquefois à Saint-Denis. Il garde son équipage en faveur de sa pourpre ; je suis persuadée avec joie que sa vie n’est point finie… » (24 juillet.) — Et encore : « Il se porte très-bien, et fait une vie très-religieuse : il va à tous les offices, il mange au réfectoire les jours maigres. Nous lui conseillons d’aller à Commercy. Il sera très-affligé de la mort de M. de Turenne. » (31 juillet.) — « Je vous conseille d’écrire à notre bon cardinal sur cette grande mort ; il en sera touché. L’on disoit l’autre jour en bon lieu que l’on ne connoissoit point d’homme au-dessus des autres hommes que lui et M. de Turenne : le voilà donc seul dans ce point d’élévation. »
Le cardinal par son attitude, par ses airs de Romain, par sa fierté et sa dignité tout extérieure, et par ses maximes politiques tout empreintes d’une grande indépendance, était parvenu à tromper si adroitement certains de ses contemporains sur le fond de son caractère, qu’ils avaient pu le mettre sur le même rang que ce héros et ce grand homme de bien. Retz, depuis son retour en Lorraine, ne négligeait rien pour entretenir cette illusion et pour se donner autant que possible le beau rôle. Ses Mémoires ne sont que le développement, sur bien des points, de ce secret désir ; et, après avoir grandi plus que de raison certains des acteurs de la Fronde, encore vivants, il essayait de ne pas trop se rapetisser et de se placer autant que possible sur le premier plan. Même lorsque l’on serait disposé à n’avoir aucun doute sur la conversion de Retz, on ne pourrait s’empêcher, de surprendre en lui cet ardent désir de faire du bruit, de se singulariser par tous les moyens imprévus, par tous les côtés étranges. « M. le cardinal, écrit à sa fille madame de Sévigné, se lève à six heures ; il dit son bréviaire en hébreu : vous savez pourquoi ; il va à la grand’messe, etc. » Notons que madame de Sévigné n’est qu’un écho du solitaire. Il n’est pas fâché qu’on puisse dire de lui : Il sait le grec, ma sœur !
Madame de Sévigné est inépuisable à son ordinaire et elle multiplie les variations à n’en pas finir sur ce thème de la sincérité des sentiments du noble ermite : « Il dîne sobrement, il lit le Nouveau Testament, ou il écrit jusqu’à Vêpres[59] ; il se promène, il soupe à sept, il se couche à dix ; il dit de bonnes choses ; en un mot, il paroit content. » — « Je vois des gens, qui disent qu’il devroit venir à Saint-Denis, et ce sont ceux-là même qui trouveroient le plus à redire s’il y venoit. On voudroit, à quelque prix que ce soit, ternir la beauté de son action ; mais j’en défie la plus fine jalousie. » — et « Il s’est mis dans la solitude, disait-elle à son cousin Bussy : que dites-vous de la beauté de cette retraite ? Le monde, par rage de ne pouvoir mordre sur un si beau dessein, dit qu’il en sortira. Eh bien ! envieux, attendez donc qu’il en sorte ; car, de quelque côté qu’on puisse regarder cette action, elle est belle ; et si on savoit comme moi qu’elle vient purement du désir de faire son salut et de l’horreur de sa vie passée, on ne cesseroit point de l’admirer. »
Le Pape, nous l’avons dit, n’avait garde de consacrer cette abdication du cardinalat qui, jusque-là, était sans précédent, et qui aurait pu entraîner de graves inconvénients à l’avenir, en créant un dangereux exemple. Tout en louant Retz de la pureté de ses intentions, il lui représentait que la dignité dont il était revêtu, loin de nuire à ceux qui veulent faire pénitence, leur donne au contraire de nouvelles forces, et il lui ordonnait de nouveau de la garder. Enfin, après plusieurs mois de silence, comme si l’on eût voulu lui faire sentir que sa renonciation ne devait pas être prise fort au sérieux, le secrétaire du Sacré-Collége, Guido Passionei, eut ordre de lui faire une réponse qu’il rédigea dans un latin des plus pompeux au nom de leurs Éminences : à travers les éloges les plus surprenants, on dirait qu’un malin génie a glissé comme une intention ironique[60]. Il lui rappelait qu’un grand nombre d’hommes éminents, bien que revêtus de la pourpre, avaient su mériter non-seulement les louanges des hommes, mais, qui plus est, conquérir les récompenses éternelles. « Vous avez toujours montré l’exemple des bonnes œuvres, lui disait le prélat secrétaire ; vous avez lui comme un phare au sommet d’une montagne : ce serait mettre la lumière sous le boisseau que de vous dépouiller de la pourpre… Que votre lueur resplendisse non dans le désert, dans un lieu d’horreur, mais devant les hommes pour éclairer vos bonnes actions, etc. »
Madame de Sévigné, en apprenant le second refus du Pape d’accepter la démission du chapeau, laissait éclater toute sa joie : « Notre cardinal non-seulement est recardinalisé, écrivait-elle à madame de Grignan, mais vous savez bien qu’en même temps il a eu ordre du Pape de sortir de Saint-Mihiel (il y avait séjourné trois mois) ; de sorte qu’il est à Commercy. Je crois qu’il y sera fort en retraite et qu’il n’aura plus de ménagerie. Le voilà revenu à ce que nous souhaitions tous. Sa Sainteté a parfaitement bien fait, ce me semble ; la lettre du Consistoire est un panégyrique ; je serois fâchée de mourir sans avoir encore une fois embrassé cette chère Éminence. » (23 octobre 1675.)
Le cardinal, rentré dans son château et craignant d’être en butte aux mauvaises langues, comme ayant joué le rôle de l’ermite de la foire, priait son amie de ne plus parler de ses allées et venues : « Monsieur le cardinal de Retz me confie, écrivait la marquise à sa fille, le jour de Noël, qu’il est à Saint-Mihiel pour passer les fêtes, mais que je n’en dise rien de peur du scandale. »
« Le cardinal, dit le grave Dom Calmet, se rendit aux désirs et aux ordres du Pape et aux prières du Collège des cardinaux, On dit même que Louis XIV y joignit ses recommandations[61] ; mais si le cardinal n’obtint pas la permission de renoncer aux dignités et aux grandeurs du monde, en embrassant la vie religieuse, il vécut, le reste de sa vie, d’une manière réglée, retirée et édifiante. »
« Il n’en fut pas moins religieux de cœur et d’affection, » dit de son côté Dom de L’Isle, abbé de Saint-Mihiel en 1757, et qui a laissé une histoire de cette abbaye dans laquelle il consacre un intéressant chapitre au cardinal de Retz.
Voilà deux importants témoignages, émanant de deux Lorrains, de deux hommes recommandables, qui vivaient à peu de distance des événements et qui savaient bien des choses par la tradition conservée dans l’abbaye de Saint-Mibiel.
L’année suivante (4 juillet 1676), le cardinal dota Commercy d’un établissement nouveau : les Dames religieuses de l’Institut du Saint-Sacrement. Ce fut à cette époque qu’il reçut une lettre de la main du roi, dans laquelle ce prince lui donnait l’ordre de se rendre à Rome pour assister au conclave où devait être élu Innocent XI : « J’espère, lui disait Louis XIV, que le changement d’air et la diversité des objets vous feront plus de bien que la résidence et l’application dans votre solitude. »
Le cardinal, malgré la goutte et de grands maux de tête que madame de Sévigné appelle des « rhumatismes de membranes, » s’empressa d’obéir. Il partit pour Rome, le 2 août. « Nous sommes en peine de sa santé, écrivait madame de Sévigné, et nous nous fions à sa prudence pour accommoder le langage du Saint-Esprit avec le service du roi. » Et plus loin : « Pour moi, j’ai dans la tête que notre cardinal fera quelque chose d’extraordinaire à quoi l’on ne s’attend point, ou de rendre son chapeau dans cette conjoncture, ou de prendre un style tout particulier, ou qu’il sera Pape : ce dernier est un peu difficile, » observait toutefois la marquise, qui devait en savoir bien long sur la vie du vieux pécheur. Ce qui dut assez l’égayer, c’est qu’il eut huit voix pour la papauté. « M. le cardinal m’écrit, du lendemain qu’il a fait un Pape, dit-elle à sa fille (7 octobre 1676) : il m’assure qu’il n’a aucun scrupule…, et que pour le Pape il est encore plus saint d’effet que de nom… Ce voyage lui a fait bien de l’honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon exemple qu’il a donné. On croit même que, par le bon choix du souverain pontife, il a remis dans le conclave le Saint-Esprit, qui en étoit exilé depuis tant d’années[62]. Après cet exemple, il n’y a point d’exilé qui ne doive espérer. »
A son retour de Rome, le cardinal de Retz passa par Grenoble et y vit M. Le Camus, évêque de ce diocèse, homme de beaucoup d’esprit, dont la jeunesse avait été plus que dissipée, mais qui était devenu alors fort pénitent et resté l’ami de quelques Jansénistes. Cette entrevue fut des plus favorables à Retz ; le pieux évêque conçut de lui l’opinion la plus haute : « Je suis venu à temps pour voir ici (à Grenoble) M. le cardinal de Retz, dont je suis content au delà de ce que je vous puis écrire, disait-il à l’abbé de Pontchâteau (14 décembre 1676). Il a une grandeur d’âme extraordinaire, mais elle est accompagnée d’une humilité profonde à la vue de sa vie passée, d’une sincérité merveilleuse et d’un grand désir de faire pénitence et de se séparer du monde. Je ne parle point de son désintéressement : il l’a eu très-grand avant la foi. Je vous avoue, mon très-cher frère, que cet exemple me servira beaucoup pour me redresser. »
Et plus loin dans la même lettre : « M. le cardinal de Retz a fait encore instance pour quitter son chapeau[63]. Le Pape a rejeté cela comme une tentation et vouloit l’engager à demeurer à Rome pour servir l’Église. Il n’a pas cru se pouvoir sauver en se mêlant d’affaires, et il retourne à Commercy avec dessein de ne plus paroître dans le monde. Il est bien heureux d’être libre. Nous avons fort philosophé, lui et moi. Je voulois qu’il me conseillât de me retirer. Il faut qu’il me croie encore attaché au monde ou trop foible, puisqu’il n’a pas cru me devoir conseiller un état qui me convient si bien. » Mais, dans la lettre suivante, du 18 janvier 1677, au même M. de Pontchâteau, on lit : « M. le cardinal de Retz a besoin de quelqu’un qui le pousse et qui l’empêche de s’éparpiller dans le monde et dans les conversations séculières. Les voyages de Rome lui sont très-nuisibles. C’est un grand homme, et à qui Dieu demande de grandes choses. »
Retz, par la puissance de son esprit et de son imagination, exerçait autour de lui un grand prestige ; on ne pouvait l’entendre impunément. C’est une grande cervelle, disait de lui, à peu près à la même époque, un cardinal romain.
De retour dans sa solitude, malgré ses infirmités qui allaient toujours en empirant, malgré la goutte qui lui donnait de sérieuses alertes, il consacrait son temps à remplir les devoirs nouveaux qu’il s’était imposés, et à deviser avec quelques amis sur des questions de métaphysique, « aussi bien que sur la prédestination et sur la liberté. Corbinelli tranche plus hardiment que personne, disait madame de Sévigné ; mais les plus sages se tirent d’affaire par un altitudo, ou par imposer silence, comme notre cardinal. » Il assistait aussi, pour se distraire, à des disputes sur le Cartésianisme qui avaient lieu à Saint-Mihiel entre les Bénédictins et Dom Robert Desgabets prieur de l’abbaye de Breuil, située dans un des faubourgs de Commercy[64]. Le cardinal était toujours choisi pour arbitre, et avec un grand sens naturel, bien que novice sur ces matières, il prenait le plus souvent parti pour Descartes contre Dom Robert, qui tirait de fausses déductions de son système. Mais sa conclusion finale était, « tout bien examiné, qu’on ne savoit ce qui en est. » Sur ces questions de haute métaphysique, de même que sur celle du libre arbitre, il jugeait à propos de rester en suspens, comme Montaigne.
Je continue de donner le bulletin d’après notre grande gazetière, madame de Sévigné : « Je ne suis point du tout contente de ce que j’ai appris de la santé du cardinal ; je suis assurée qu’il n’ira pas loin s’il demeure là ; il se casse la tête d’application. Cela me touche sensiblement… » (12 octobre 1677). — Et du 15 du même mois : « Et Pauline ?… Je suis en peine, comme vous, de son parrain : cette pensée me tient au cœur et à l’esprit. Vous ignorez la grandeur de cette perte ; il faut espérer que Dieu nous le conservera[65]. Il se tue, il s’épuise, il se casse la tête ; il a toujours une petite fièvre. Je ne trouve point que les autres en soient aussi en peine que moi ; enfin, hormis le quart d’heure qu’il donne du pain à ses truites, il passe le reste dans des distillations et des distinctions de métaphysique avec Dom Robert, qui le font mourir. On dira : Pourquoi se tue-t-il ? Et que diantre voulez-vous ? car quoiqu’il donne beaucoup de temps à l’Église, il lui en reste encore trop. »
C’est ici le lieu de se demander à quelle époque précise le cardinal de Retz rédigea ses Mémoires : on comprend facilement que de la solution de ce problème dépend surtout l’opinion définitive que l’on doit se former sur le plus ou moins de portée de sa conversion. S’il les a écrits avant 1675, c’est-à-dire avant d’entrer dans sa voie nouvelle, comme on le suppose assez généralement, pourquoi, devenu repentant, n’en a-t-il pas au moins biffé certains passages qui, pour un homme d’Église, dépassent toute mesure[66] ? Si, au contraire, comme je serais presque tenté de le croire, leur rédaction est postérieure à cette date, il faut avouer que la conversion perd singulièrement de son importance. Sans vouloir entrer ici dans une dissertation sur un sujet qui n’est pas sans intérêt, je me bornerai à rappeler qu’il existe une lettre de madame de Sévigné, trop peu remarquée, et qui fait naître un doute assez sérieux. Au moment même où Retz partait pour l’abbaye de Saint-Mihiel, la marquise écrivait à madame de Grignan, le 24 juillet 1675 : « Quand je vous ai proposé de lui conseiller de s’amuser à écrire son histoire, c’est qu’on m’avoit dit de le faire aussi et que tous ses amis ont voulu être soutenus, afin qu’il parût que tous ceux qui l’aimoient étoient dans le même sentiment. » Madame de Sévigné, intime amie et confidente du cardinal au degré où elle l’était, fort liée aussi avec madame de Caumartin, à qui sont dédiés, dit-on, les Mémoires, aurait-elle pu ignorer leur existence avant 1675 ? Ce qui semblerait prouver le contraire, n’est-ce pas précisément ce petit complot qu’elle forme avec sa fille et les amis de Retz pour le presser de toutes parts et d’un commun accord d’écrire l’histoire de sa vie dans sa solitude ? Si la question était résolue en ce sens, nous saurions un peu mieux à quoi nous en tenir sur le fond des sentiments religieux du cardinal, vers la fin de sa vie. Sa pénitence se réduirait alors, ce me semble, à bien peu de chose : elle ne serait plus guère qu’une concession ostensible faite aux idées du temps, qu’une précaution pour mourir avec décence et pour éviter un dernier scandale. De quelque point de vue, d’ailleurs, qu’on envisage les Mémoires, ils sont bien plutôt une apologie, à la façon des Confessions de J.-J. Rousseau, que l’expression d’un repentir, et ils n’ont rien de commun avec l’humilité toute chrétienne qui a dicté les Confessions de saint Augustin. Mais, quoi qu’il en soit et quelque sévères que nous puissions être pour le conspirateur égoïste, pour l’homme d’Église dévoyé, n’oublions pas que Retz a enrichi notre littérature d’un chef-d’œuvre ; que nous lui devons d’admirables portraits ; que, plus d’une fois avant Bossuet, il a parlé le grand langage de l’histoire. Tout en condamnant ses sentences révolutionnaires, sachons-lui gré de tant de maximes politiques si justes, si profondes, si praticables ; sachons-lui gré d’avoir infligé un blâme sévère au despotisme de Richelieu et de Mazarin ; sachons-lui gré surtout d’avoir eu, l’un des premiers, « la sérieuse pensée » d’une digue, « d’une constitution, d’une charte en germe ; » d’avoir compris, bien avant Sieyès[67], la force du Tiers État et la nécessité de son intervention dans les affaires publiques ; d’avoir fait entendre, au milieu du silence de ses contemporains, les fiers accents de la liberté, et d’avoir été, en quelque sorte, un précurseur (par ses vues) de la Révolution de 89. Ses Mémoires étaient tout à fait redevenus une œuvre de circonstance pour les témoins et les acteurs éclairés de ces temps. Benjamin Constant, sous le Directoire, leur a rendu ce témoignage qu’ils étaient le seul livre qu’il pût lire et qui redoublât d’intérêt en présence des événements[68].
Que si du talent nous revenons à juger le caractère, nous dirons : Il n’y a pas de doute sur la conversion morale de Retz ; vieux, il s’était rangé à être le parfait honnête homme du dix-septième siècle : quant à sa conversion chrétienne, elle reste environnée de mystère.
Nous touchons aux dernières années de la vie de Retz. Il demeura à Commercy jusqu’au commencement de 1678, où il se rendit à Paris pour y suivre un procès dont le gain ou la perte devait lui permettre ou non d’acquitter toutes ses dettes. Il habitait tantôt l’hôtel de sa nièce madame de Lesdiguières, ou son abbaye de Saint-Denis où il célébrait l’office divin, les jours de grande solennité[69].
À la nouvelle qu’il avait quitté sa retraite pour vivre dans un hôtel où se rendait tous les soirs la plus haute société de Paris, Bussy, qui ne voulait pas se rendre compte que ce séjour était fort naturel, puisque le cardinal était chez sa nièce, donnait un libre cours à son humeur railleuse : « Le cardinal de Retz a donc jeté le froc aux orties ? écrivait-il à madame de Scudéry (5 mai 1678). À qui se fiera-t-on après cela ? Je n’ai jamais vu une vocation qui eût non-seulement tant d’apparence de sincérité, mais encore de durer jusqu’au tombeau. On m’a dit que le roi lui avoit fait mille amitiés. Je vois bien qu’on n’est dévot que jusqu’aux caresses d’un grand prince. »
Madame de Sévigné, qui n’avait jamais eu aucun doute sur les sentiments du cardinal, allait au devant des propos malins, et le vengeait de son mieux : « M. le cardinal de Retz, écrivait-elle au comte de Guitaut (28 avril 1678), est arrivé tout tel qu’il est parti. Il loge à l’hôtel Lesdiguières. Il est allé ce matin à Saint-Germain : il a un procès à faire juger qui achève de payer ses dettes ; cela vaut bien la peine qu’il le sollicite lui-même. Je crois qu’il sera à Saint-Denis pendant le voyage du roi qui s’en va le 10e de mai. Tout le monde meurt d’envie de trouver à reprendre quelque chose à cette Éminence, et il semble même que l’on soit en colère contre lui et qu’on veuille rompre à feu et à sang. Je ne comprends point cette conduite, et pour moi, j’ai été extrêmement aise de le voir ; je ne suis point payée ni députée de la part de la forêt de Saint-Mihiel pour la venger de ce qu’il n’y passe point le reste de sa vie : je trouve que le Pape en a mieux disposé qu’il n’auroit fait lui-même : le monde tout entier ne vaut point la peine d’une telle contrainte ; il n’y a que Dieu qui mérite qu’on soutienne ces sortes de retraites. Je lui fais crédit pour sa conduite ; tous ses amis se sont si bien trouvés de s’être fiés à lui, que je veux m’y fier encore ; il saura très-bien soutenir la gageure par la règle de sa vie. Vous ne le verrez point de ruelle en ruelle soutenir les conversations et juger des beaux ouvrages ; il sera retiré de bonne heure, fera et recevra peu de visites, ne verra que ses amis et des gens qui lui conviennent et qui ne seront point de contrebande à la régularité de sa vie. Voilà de quoi je trouve qu’on doit s’accommoder ; pour moi, j’en suis contente, et j’aime et honore cette Éminence plus que jamais. »
Bussy, qui cédait toujours à la démangeaison de dire un bon mot, écrivait à la marquise (20 juin) : « Mais je vous supplie de me mander ce que c’est que le retour du cardinal de Retz dans le monde : cet homme que nous croyions ne revoir qu’au jour du jugement est dans l’hôtel de Lesdiguières, avec tout ce qu’il y a d’honnêtes gens en France. Expliquez-moi cela, Madame, car il me semble que ce retour n’est autre chose que ce que disoient ceux qui se moquoient de sa retraite. »
Et la marquise, pour couper court à ces rabutinades, comme elle disait plaisamment, lui répondait aussitôt (27 juin) : « Pour le cardinal de Retz, vous savez qu’il a voulu se démettre de son chapeau de cardinal. Le Pape ne l’a pas voulu, et non-seulement s’est trouvé offensé qu’on veuille se défaire de cette dignité quand on veut aller en Paradis, mais il lui a défendu de faire aucun séjour à Saint-Mihiel…, qui est le lieu qu’il avoit choisi pour demeurer, disant qu’il n’est pas permis aux cardinaux de faire aucune résidence dans d’autres abbayes que les leurs. C’est la mode de Rome, et l’on ne se fait point ermite al dispetto del Papa. Ainsi, Commercy étant le lieu du monde le plus passant, il est venu demeurer à Saint-Denis, où il passe sa vie très-conformément à la retraite qu’il s’est imposée. Il a été quelque temps à l’hôtel Lesdiguières, mais cette maison étoit devenue la sienne. Ce n’étoit plus les amis du duc qui y dînoient, c’étoit ceux du cardinal. Il a vu très peu de monde, et il est, il y a plus de deux mois, à Saint-Denis. Il a un procès qu’il fera juger, parce que, selon qu’il se tournera, ses dettes seront achevées d’être payées ou non. Vous savez qu’il s’est acquitté de onze cent mille écus. Il n’a reçu cet exemple de personne, et personne ne le suivra. Enfin, il faut se fier à lui de soutenir sa gageure. Il est bien plus solitaire qu’en Lorraine, et il est toujours très-digne d’être honoré. Ceux qui veulent s’en dispenser l’auroient aussi bien fait quand il seroit demeuré à Commercy qu’étant revenu à Saint-Denis. »
— « Je suis bien aise, lui répondait Bussy, qui feignait de croire à ses paroles et faisait vis-à-vis d’elle le bon apôtre, je suis bien aise que vous m’ayez éclairci de la conduite du cardinal de Retz, qui de loin me paroissoit changée ; car j’aime à l’estimer, et cela me fait croire qu’il soutiendra jusqu’au bout la beauté de sa retraite. » Mais par derrière, auprès de quelques intimes, il s’abandonnait sans contrainte à sa verve gauloise : « On me mande, écrivait-il le 24 novembre (1678) au marquis de Trichâteau, que M. le cardinal de Retz achève de faire sa pénitence chez madame de Bracciano, qui, comme vous savez, étoit madame de Chalais, fille de Noirmoutier. Si cela est, je ne désespère pas de voir l’abbé de La Trappe revenir soupirer pour quelques dames de la Cour. » Et le 26, il écrivait à madame de Scudéry pour qu’elle fît courir son mot dans les ruelles : « Si le cardinal de Retz va en Paradis par chez madame de Bracciano[70], l’abbé de La Trappe est bien sot de tenir le chemin qu’il tient pour y aller. »
On sait à quoi s’en tenir sur le peu de portée des malins propos de Bussy, et nous devons croire, sans hésiter, madame de Sévigné et d’autres témoins non suspects, lorsqu’ils nous affirment la parfaite régularité de conduite du cardinal de Retz pendant les dernières années de sa vie.
Voici comment Dom de l’Isle, cet abbé de Saint-Mihiel, du milieu du dix-huitième siècle, et qui paraît avoir été bien renseigné par la tradition du monastère et par des parents de Dom Hennezon, raconte la fin du cardinal :
« L’année 1679, qui fut celle de sa mort, il officia à Pâques, à la Pentecôte, au Saint-Sacrement, et vint, la veille de l’Assomption de la Vierge, pour passer la fête dans son abbaye. Mais ayant eu, la nuit suivante, un accès de fièvre très-violent, à peine put-il entendre une messe basse ; s’étant trouvé mieux l’après-midi, il retourna à Paris. Le lendemain, la fièvre qui le reprit redoubla aussitôt et lui causa quelques transports qui faisoient craindre. Dans un intervalle que la maladie lui laissa, il fit une confession générale à Dom Hennezon, abbé de Saint-Mihiel[71], et il se disposa à la mort avec de grands sentiments de religion. Les nouveaux transports qui lui survinrent lui ôtèrent la liberté de donner les derniers ordres à ses affaires, et il mourut sans avoir fait aucun testament. Il étoit pour lors dans la 66e année de son âge. Sa mort arriva le 24 août 1679[72]. »
Écoutons maintenant madame de Sévigné, dont le récit se rapproche beaucoup de celui de Dom de L’Isle, excepté pourtant sur le point qui nous intéresse le plus : « Hélas ! mon pauvre Monsieur, écrit-elle au comte de Guitaut, le 25 août 1679, quelle nouvelle vous allez apprendre, et quelle douleur j’ai à supporter ! M. le cardinal de Retz mourut hier, après sept jours de fièvre continue. Dieu n’a pas voulu qu’on lui donnât du remède de l’Anglois[73], quoiqu’il le demandât, et que l’expérience de notre bon abbé de Coulanges fût tout chaud, et que ce fût même cette Éminence qui iious décida pour nous tirer de la cruelle Faculté, en protestantque s’il avûit un seul accès de fièvre, il enverroit quérir ce médecin anglois. Sur cela, il tombe malade, il demande ce remède ; il a la fièvre, il est accablé d’humeurs qui lui causent des foiblesses, il a un hoquet qui marque la bile dans l’estomac. Tout cela est précisément ce qui est propre pour être guéri et consommé par le remède chaud et vineux de cet Anglois. Madame de La Fayette, ma fille et moi, nous crions miséricorde, et nous présentons notre abbé ressuscité, et Dieu ne veut pas que personne décide, et chacun en disant : « Je ne veux me charger de rien, » se charge de tout : et enfin M. Petit, soutenu de M. Belay, l’ont premièrement fait saigner quatre fois en trois jours, et puis deux petits verres de casse qui l’ont fait mourir dans l’opération, car la casse n’est pas un remède indifférent quand la fièvre est maligne. Quand ce pauvre cardinal fut à l’agonie, ils consentirent qu’on envoyât quérir l’Anglois : il vint et dit qu’il ne savoit point ressusciter les morts. Ainsi est péri devant nos yeux cet homme si aimable et si illustre que l’on ne pouvoit connoître sans l’aimer. Je vous mande tout ceci dans la douleur de mon cœur, par cette confiance qui me fait vous dire plus qu’aux autres ; car il ne faut point, s’il vous plaît, que cela retourne. Le funeste succès n’a que trop justifié nos discours, et l’on ne peut retourner sur cette conduite, sans faire beaucoup de bruit : voilà ce qui me tient uniquement à l’esprit, etc. »
« Plaignez moi, écrivait-elle aussi à Bussy-Rabutin, d’avoir perdu le cardinal de Retz. Vous savez combien il étoit aimable et digne de l’estime de tous ceux qui le connoissoient. J’étois son amie depuis trente ans, et je n’avois jamais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m’étoit également honorable et délicieuse. Il étoit d’un commerce aisé plus que personne du monde. Huit jours de fièvre continue m’ont ôté cet illustre ami. J’en suis touchée jusqu’au fond du cœur… Admirez en passant le malheur de Corbinelli : M. le cardinal de Retz l’aimoit chèrement ; il avoit commencé à lui donner une pension de deux mille francs ; son étoile a fait mourir cette Éminence… Notre bon abbé de Coulanges a pensé mourir. Le remède du médecin anglois l’a ressuscité. Dieu n’a pas voulu que M. le cardinal de Retz s’en servît quoiqu’il le demandât sans cesse. L’heure de sa mort étoit marquée, et cela ne se dérange point. »
N’est-il pas étrange que la marquise, qui souvent avait pris la défense de Retz auprès du comte de Guitaut et de Bussy-Rabutin, sur le chapitre de la conversion, ne leur dise pas un mot des dispositions dans lesquelles il mourut ? Eût-elle omis de parler de la confession générale faite à Dom Hennezon, si elle eût eu en main un pareil argument pour triompher de leurs derniers doutes ? D’un autre côté, ne serait-il pas surprenant que le cardinal (qui ne perdit guère connaissance, puisqu’il demandait sans cesse le remède de l’Anglais), n’eût pas jugé à propos de se mettre en règle une dernière fois, ne fût-ce que pour sauver les apparences ? Dom Calmet, un peu plus rapproché de l’époque où vivait Retz que Dom de L’Isle, ne dit pas un mot non plus de cette confession générale. Mais comme Dom de L’Isle paraît avoir été fort bien renseigné sur la fin de Retz par les bénédictins de son abbaye et par des parents de Dom Hennezon, son témoignage doit être d’un assez grand poids. A défaut du témoignage direct de madame de Sévigné, nous avons, il est vrai, celui d’un contemporain, de Corbinelli, l’intime ami du cardinal ; mais il ne faut pas perdre de vue qu’il était son pensionnaire, qu’il a eu plus d’une complaisance dans la Généalogie de la Maison de Gondi, et qu’il est toujours sur le ton du panégyrique : « Comme le cardinal de Retz, dit-il dans ce recueil, fit toujours consister la véritable grandeur dans une solide piété, Dieu récompensa tant de saintes actions par une fin véritablement chrétienne, et il mourut d’une aussi belle mort que sa vie avoit été exemplaire et glorieuse. »
Malgré ces témoignages, il restera toujours un dernier doute que fait naître l’inexplicable silence de madame de Sévigné. On dirait que le sphinx, après avoir semé tant d’énigmes pendant sa vie, a voulu emporter avec lui son dernier mot.
Tout jusqu’à la fin devait être extraordinaire dans cette étrange destinée. Comme si les ministres de Louis XIV eussent craint que l’illustre mort, du fond de son cercueil, pût causer une dernière émotion populaire, ou pour un autre motif inconnu, on fit partir le convoi funèbre de l’hôtel de Lesdiguières sur les onze heures du soir (26 août). Le corps fut placé dans un carrosse drapé, à huit chevaux caparaçonnés de deuil, qui le conduisirent à Saint-Denis. Il était accompagné du duc de Lesdiguières, des autres membres de la famille, dans des carrosses drapés, et de cent valets de pied qui portaient des cierges de cire blanche. Le grand prieur et les religieux de l’abbaye, accompagnés du clergé de Saint-Denis, du bailli et des officiers de justice, allèrent au-devant du convoi à la porte de la ville, où le curé de Saint-Paul de Paris présenta le corps en prononçant une harangue, et le grand prieur lui ayant répondu « d’une manière convenable au sujet et aux cérémonies ordinaires[74], » le cortège se dirigea vers l’église. « Il étoit fort tard ; on se contenta de faire les prières de l’inhumation, et le corps fut porté aussitôt au lieu de sa sépulture, au dehors du chœur, proche la grande grille de fer de la croisée du côté du midi. Le feu cardinal avoit témoigné en plusieurs occasions qu’il désiroit être enterré en cet endroit sous une colonne pareille à celle du cardinal de Bourbon qui est vis-à-vis[75]. »
Le cardinal défunt ne fut ni embaumé ni exposé sur un lit de parade, ainsi qu’il était d’usage, même pour les évêques de Paris qui s’étaient volontairement démis de leur siège ; on se contenta de le placer dans un cercueil de plomb ; la fosse fut simplement recouverte de briques, et, chose étrange, pendant de longues années, on n’y plaça aucune inscription, comme si l’on eût espéré effacer jusqu’au nom de cet homme qui avait été « si redoutable à l’État. » On se borna à dresser un lit mortuaire, « entouré d’un balustre tendu de deuil, » jusqu’au 4 novembre, jour où l’on fit un service solennel. Le 7 octobre précédent, le duc de Lesdiguières avait fait célébrer un autre service solennel à Paris, dans l’église des Religieuses du Calvaire du Marais, où le cœur du prélat avait été déposé à la prière de sa nièce, Marie-Catherine de Gondi, qui était Générale de cet Ordre. L’église fut tendue superbement, aux armes du défunt ; toute la famille et un grand nombre de personnes de première qualité assistèrent à la cérémonie, mais aucune oraison funèbre n’y fut prononcée, non plus qu’à Saint-Denis ; il n’y eut même pas de discours funéraire chrétien, tant la Cour craignait que l’on remuât cette cendre brûlante[76].
Quelques passages énigmatiques d’une lettre de madame de Sévigné, où elle parle de la mort du cardinal de Retz, ont donné lieu à deux auteurs ou éditeurs du commencement de ce siècle de supposer, entre autres hypothèses, qu’il s’était peut-être suicidé ou qu’il voulut mourir sans confession.
« Je ne puis jamais passer au pied d’une certaine tour[77], écrivait de Nantes à sa fille la marquise, dix mois après cet événement (le 13 mai 1680), que je ne me souvienne de ce pauvre cardinal et de sa funeste mort, encore plus funeste que vous ne le sauriez penser. Je passe entièrement cet article sur quoi il y auroit trop à dire ; il vaut mieux se taire mille fois : peut-être que la Providence voudra quelque jour que nous en parlions à fond. »
« Ce passage, dit Musset-Pathay[78], fait naître sur le genre de mort du cardinal beaucoup de soupçons sur lesquels on n’a aucun éclaircissement. » Et il allègue à ce propos l’opinion de Grouvelle qu’il qualifie de judicieuse : « Madame de Sévigné a dit précédemment[79] qu’il était mort après huit jours de fièvre continue. Mais il est vrai pourtant qu’elle laisse entendre ici que sa mort fut violente, ou peut-être seulement qu’elle fut peu chrétienne. » C’est ainsi que s’exprimait dans une note l’éditeur de madame de Sévigné, Grouvelle.
« Quant au genre de mort du cardinal, reprend et ajoute Musset-Pathay, on ne peut disconvenir que la manière dont en parle madame de Sévigné ne soit énigmatique. S’est-il détruit ? Ce serait plus croyable, si sa mort fût arrivée quelques années plus tôt ; mais il achevait de payer ses dettes, et touchait au moment de jouir de toute sa fortune. L’expression de madame de Sévigné n’a-t-elle de rapport qu’aux sentiments chrétiens du cardinal ? Mais l’aimable mère de madame de Grignan n’était pas dévote. Quoi qu’il en soit, il est étonnant qu’on n’ait aucun détail sur la mort du cardinal. Suicide ou impiété, l’un ou l’autre ou tous les deux méritaient une mention. — Du reste, il est possible, dit en terminant Musset-Pathay qui veut bien ne pas s’arrêter en définitive à cette étrange supposition de suicide, que l’expression de madame de Sévigné répondît à son idée. La mort de M. le cardinal de Retz était funeste à Corbinelli qu’elle aimait beaucoup, à madame de Grignan, à qui le cardinal voulait faire du bien ; et, en y réfléchissant, je pense que c’est le sens que l’on doit donner à la phrase de madame de Sévigné, dont la fille héritait pour une portion considérable du cardinal de Retz : mais il fallait que celui-ci vécût encore plusieurs années et jouît de toute sa fortune pour en laisser à sa parente. »
Lorsque Grouvelle et après lui Musset-Pathay ont mis en avant ce soupçon de suicide, ils ne connaissaient, ni l’un ni l’autre[80], la lettre de madame de Sévigné au comte de Guitaut, écrite à la date du 25 août 1679, le lendemain de la mort du cardinal, dans laquelle elle lui donne tant de détails sur ses derniers moments auxquels elle assista.
Ce qui prouve qu’il n’y eut point suicide, c’est que le malade réclama sans cesse le remède de l’Anglais, que madame de Sévigné nous apprend d’ailleurs qu’il était atteint d’une fièvre continue et que la mort, suivant son opinion, fut hâtée par quatre saignées, pratiquées coup sur coup en trois jours et par deux petits verres de casse[81]. « D’ailleurs, dit fort justement M. Paul Mesnard[82] sur un premier point, madame de Grignan était présente aux derniers moments du cardinal, et madame de Sévigné ne peut lui apprendre aucun détail qui lui soit inconnu… Il est plus probable, ajoute-t-il, que cette mort inopinée aura été funeste à la fortune de madame de Grignan et qu’elle aura empêché le cardinal de faire des dispositions testamentaires qu’il semblait avoir depuis longtemps projetées. » Le malade, en effet, n’eut pas le temps ou la possibilité de faire un testament.
Cette dernière interprétation, qui semble de prime abord assez vraisemblable, devient insuffisante lorsqu’on relit avec attention les phrases de madame de Sévigné qui donnent tant à penser. Si elle eût voulu simplement annoncer à sa fille que le cardinal n’avait pu faire de dispositions testamentaires en leur faveur, y eût-elle donc mis tant de mystère ? aurait-elle d’ailleurs attendu si longtemps pour lui parler de la ruine de leurs espérances, puisque, selon toute vraisemblance, elle dut savoir à quoi s’en tenir sur ce point presque aussitôt après la mort ?
En disant à sa fille que « cette mort fut encore plus funeste qu’elle ne pouvoit le penser, » voulait-elle faire allusion à une mort peu chrétienne ? Mais madame de Grignan, qui avait assisté aux derniers moments du cardinal, ne pouvait rien ignorer sur ce point[83].
Quelle est donc la dernière supposition probable ? Quel sens faut-il donner aux paroles mystérieuses de madame de Sévigné ?
La plus proche parente de Retz, du côté paternel, était sa nièce, Paule de Gondi, fille de son frère aîné, Pierre de Gondi, et femme de François-Emmanuel de Blanchefort, de Créquy, duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, dont elle avait un fils, en qui s’éteignit plus tard ce nom illustre de Lesdiguières. Parente au troisième degré du cardinal et descendant comme lui en ligne directe de leur auteur commun Emmanuel de Gondi, si le cardinal mourait ab intestat, tous les membres de la famille de Sévigné, qui n’étaient ses parents qu’à des degrés plus éloignés[84], se trouvaient exclus de la succession, et elle seule et sa sœur Catherine de Gondi, Générale de l’Ordre du Calvaire, s’y trouvaient appelées.
Or, voici, ce me semble, quelle serait la signification probable, le sens caché des paroles de madame de Sévigné. Lorsqu’elle dit à sa fille que « cette mort est encore plus funeste qu’elle ne saurait le penser, » je crois qu’il faut prendre ces mots dans le sens direct et non dans un sens détourné. Qu’on se rappelle avec quelle insistance le malade, qui se trouvait chez sa nièce à l’hôtel de Lesdiguières, demandait sans cesse le remède de l’Anglais ; les vains efforts de madame de Sévigné, de sa fille et de madame de La Fayette pour que les parents se rendissent à ce désir ; l’obstination qu’ils mirent à s’y refuser ; enfin, les quatre saignées en trois jours et la casse qui, suivant la marquise et ce qui parait de toute vraisemblance, précipitèrent le dénoûment. Le jour même de la mort, madame de Sévigné fut tellement frappée de ce qu’il y eut d’extraordinaire et d’inexplicable dans la conduite des membres de la famille de Lesdiguières, qu’elle conçut dès lors quelques doutes terribles. Remarquez avec quel mystère elle parle déjà de cette fin : « Je vous mande tout ceci, dans la douleur de mon cœur, dit-elle en terminant sa lettre au comte de Guitaut, par cette confiance qui me fait vous dire plus qu’aux autres, car il ne faut point, s’il vous plaît, que cela retourne. Le funeste succès n’a que trop justifié nos discours, et l’on ne peut retourner sur cette conduite (la conduite des parents, des Lesdiguières), sans faire beaucoup de bruit. Voilà ce qui me tient uniquement à l’esprit, etc. » Il est évident que tout cela s’applique au genre de mort. Et maintenant rapprochez de ces paroles les expressions de la lettre datée de Nantes et adressée dix mois après à madame de Grignan (13 mai 1680) : « … Cette funeste mort, encore plus funeste que vous ne sauriez le penser. Je passe entièrement cet article sur quoi il y aurait trop à dire ; il vaut mieux se taire mille fois : peut-être que la Providence voudra quelque jour que nous en parlions à fond. » En prenant ces mots dans leur sens direct, comme ce qui précède, la marquise veut dire à sa fille, cela est fort probable, qu’elle en sait bien plus long qu’elle n’ose l’écrire sur les circonstances de la mort du cardinal, et qu’elle ne pourra lui confier cet horrible secret que de vive voix. Comme le cardinal avait témoigné peut-être ou laissé percer son intention de léguer une grande partie de sa fortune à sa filleule Pauline de Grignan, la marquise eut peut-être la preuve ou tout au moins le soupçon, qu’une main intéressée dirigea la lancette du chirurgien, ou administra assez à contre-temps les remèdes. Tel est peut-être le dernier mot de l’énigme.
Mais il était dit que Retz serait un sujet d’énigme, depuis le premier jour jusqu’au dernier. Nous avons épuisé les textes, les témoignages humains et les probabilités, les conjectures. Le jugement final appartient à Celui seul qui « scrute les cœurs » et qui « sonde les reins. »
- ↑ La reproduction de ce Mémoire de M. de Chantelauze est interdite en dehors du Port-Royal de M. Sainte-Beuve.
- ↑ Lettres du cardinal Mazarin à la Reine, etc., publiées par M. Ravenel : page 4, lettre du 10 avril 1651.
- ↑ Traité des Frondeurs. — Août 1651.
- ↑ Mémoires de Guy Joly.
- ↑ Mémoires du cardinal de Retz, publiés par M. A. Champollion, chapitre xxxiv, tome III, p. 336, de l’édition Charpentier.
- ↑ L’ancien favori de Gaston duc d’Orléans, à qui la reine avait accordé une nomination au cardinalat, presque aussitôt révoquée.
- ↑ Lettre du bailli de Valençay, ambassadeur de Louis XIV à Rome, du 29 janvier 1652.
- ↑ Mgr Chigi, promu cardinal en même temps que Retz, devint Pape après la mort d’Innocent X, sous le nom d’Alexandre VII.
- ↑ D’après une copie du temps, insérée dans un Recueil de nombreuses pièces imprimées et manuscrites, relatives au cardinal de Retz, qui est en la possession de l’auteur du présent mémoire.
- ↑ On lit dans une autre copie qui n’offre que des différences insignifiantes de texte : « aucun lieu de douter. »
- ↑ Au collège de la Sapience à Rome.
- ↑ On lit dans l’autre copie : « avec toute la force toute la liberté et le désintéressement dont vous savez que je suis capable… »
- ↑ Elle ne figure pas, en effet, dans la Correspondance du coadjuteur avec l’abbé Charrier, dont je suis possesseur.
- ↑ Retz n’avait pas encore appris la nouvelle de sa promotion.
- ↑ Retz prétend, dans ses Mémoires, que l’abbé Charrier lui dépêcha deux courriers pour lui donner le même avis, ce qui justifierait suffisamment l’attitude hostile qu’il prit après la réception du chapeau.
- ↑ Mémoires du cardinal de Retz.
- ↑ Port-Royal, tome I, page 472.
- ↑ Mémoires du Père Rapin sur le Jansénisme, etc.
- ↑ Ibidem.
- ↑ Ibidem.
- ↑ Le Père Rapin, dans ses Mémoires (tome Ier, page 513), a donné un texte altéré de ce passage, bien qu’il ait eu sous les yeux la Correspondance autographe du bailli de Valençay, ambassadeur de Louis XIV à Rome, aujourd’hui déposée aux Archives du ministère des Affaires étrangères.
- ↑ 18 août 1653.
- ↑ Port-Royal, tome III, p. 190.
- ↑ Port-Royal, tome III, page 190.
- ↑ Mémoires de Guy Joly.
- ↑ Port-Royal, tome III, pages 183 et suivantes.
- ↑ M. Chassebras.
- ↑ Mémoires du Père Rapin et Mémoires de Guy Joly.
- ↑ Mémoires de Guy Joly.
- ↑ Ce fut en effet le cardinal Fabio Chigi (depuis, Alexandre VII), qui entraîna Innocent X à condamner les cinq Propositions.
- ↑ Lors, probablement, de la nomination du sieur Du Saussay qui était fort hostile à Port-Royal.
- ↑ Lettre écrite à M. le cardinal de Retz par un de ses confidents, de Paris, dont la copie a été envoyée à Rome. 1655.
- ↑ Port-Royal, tome III, pages 188 et suivantes.
- ↑ Mémoires du Père Rapin.
- ↑ Censure d’un livre intitulé : Apologie pour les Casuistes, etc., faite par MM. les vicaires généraux de Mgr l’éminentissime cardinal de Retz, archevêque de Paris. Paris, 1658, in-4°, avec les armes du cardinal sur le titre. — Il y eut d’innombrables censures d’archevêques et d’évêques contre ce livre, et le Pape, le 21 août 1659, le condamna et en défendit la lecture sous les peines portées par le concile de Trente. (Décret de N. S. P. le Pape Alexandre VII), portant condemnation et censure d’un livre intitulé : Apologie pour les Casuistes, etc., sur l’imprimé à Rome par la R. Chambre apostolique.)
- ↑ Dixième Écrit des Curés de Paris, etc.
- ↑ Le docteur Taignier.
- ↑ Port-Royal, tome III, p. 585.
- ↑ Mémoires du Père Rapin.
- ↑ Ibidem.
- ↑ Mémoires du Père Rapin.
- ↑ Ibidem.
- ↑ Lettres de M. Arnauld d’Andilly ; Paris, Nicolas Le Gras (1680). Lettre II à M. le cardinal de Retz.
- ↑ Mémoires du Père Rapin.
- ↑ Mémoires du Père Rapin.
- ↑ Mémoires du Père Rapin.
- ↑ Je dois communication d’une copie de cette dépêche à M. Aimé Champollion, le très-obligeant érudit, qui a donné la meilleure édition des Mémoires du cardinal de Retz. — Je ne serais pas étonne que ce M. de Lavau qui écrivait ainsi de Rome, et qui avait un pied dans les Affaires étrangères, ne fût autre que celui qui devint bientôt l’abbé de Lavau et plus tard (grâce à Colbert) membre de l’Académie française. On voit dans sa Notice par d’Olivet, qu’il put être à Rome vers ce temps-là et qu’il essayait de faire son chemin dans la diplomatie.
- ↑ Mémoires de Guy Joly.
- ↑ « Il a payé plus de trois millions de dettes contractées à une époque qu’il appeloit le temps de sa jeunesse et de ses égarements. » (Portrait attribué à Saint-Évremond.) — Voir aussi la lettre adressée au comte de Bussy-Rabutin, le 24 juin 1678, par madame de Sévigné.
- ↑ Œuvres de Saint-Évremond, édition d’Amsterdam, 1701. — Nous devons dire que ce portrait de Retz, attribué à Saint-Évremond dans cette édition de ses Œuvres et accueilli par Musset-Pathay dans son travail sur Retz, pourrait bien ne pas être du spirituel exilé auquel on le prête, mais dont il ne porte pas le cachet ; il est du moins d’un contemporain bien informé. Nous citerons plus loin Saint-Évremond avec plus de certitude.
- ↑ Port-Royal, tome IV, p. 477.
- ↑ Dans un savant ouvrage qui vient de paraître, l’Histoire de l’abbé de Rancé et de sa Réforme par M. l’abbé Dubois (1866), nous trouvons une piquante confirmation de notre conjecture, et même quelque chose de bien au delà. Retz fut tellement touché de l’exemple de Rancé qu’il eut, à un certain moment, la pensée, le croirait-on ? de se faire trappiste : ou du moins cette saillie rapide traversa un jour sa vive imagination qui allait aisément aux extrêmes. La sage fermeté de l’abbé de Rancé ne s’y trompa point un seul instant, il résista à ce désir excessif qui se serait bientôt dissipé de lui-même ; et en continuant de correspondre de temps en temps avec le demi-solitaire de Commercy, il sentit que le danger n’était pas dans le trop d’ardeur, et qu’il avait bien plutôt, avec les années, à réveiller en lui l’idée de pénitence, qu’à en modérer les élans. Voici un passage significatif d’une de ses lettres au cardinal de Retz, que cite M. l’abbé Dubois (tome I, page 363) : « Au nom de Dieu, je vous conjure, Monseigneur, de rappeler dans votre mémoire ce que vous eûtes la bonté de me dire la dernière fois que j’eus l’honneur de vous voir à Commercy. Il s’est passé plusieurs années, et l’affaire pour laquelle il me parut que vous aviez tant de passion, tout importante qu’elle est, n’est pas plus avancée qu’elle étoit pour lors. Cependant tout fuit avec une vitesse effroyable, et l’éternité de Dieu s’approche, dans laquelle, comme dans une mer d’une étendue et d’une profondeur infinie, il faut que les vies des hommes les plus illustres et les plus éclatantes se perdent et se confondent. Je m’assure que Votre Éminence ne condamnera point la liberté que je prends, elle sait quel en est le principe, et elle connoît trop le fond de mon cœur ; je la supplie très humblement de croire que rien n’y peut être plus avant, ni d’une manière plus vive et plus inviolable, que le respect et la fidélité que j’ai pour elle. »
- ↑ Lettre de madame de Scudéry à Bussy-Rabutin (25 mai 1675).
- ↑ Oraison funèbre de Michel Le Tellier.
- ↑ C’est dans ses Réflexions sur la Religion que Saint-Évremond ne trouve rien de mieux, pour appuyer ses remarques, que l’exemple du cardinal de Retz. En le citant, il ne blâme ni n’approuve ; il semble admettre la sincérité du cas ; mais il se plaît à montrer la contrariété des jugements du monde ; voici le passage : « Quand il s’est fait cardinal par des intrigues, des factions, des tumultes, on a crié contre un ambitieux qui sacrifioit, disoit-on, le public, la conscience, la religion à sa fortune. Quand il quitte les soins de la terre pour ceux du Ciel, quand la persuasion d’une autre vie lui fait envisager les grandeurs de celle-ci comme des chimères, on dit que la tête lui a tourné, et on lui fait une foiblesse honteuse de ce qui est proposé dans le Christianisme pour la plus grande vertu. »
- ↑ L’évêque de Grenoble M. Le Camus, que nous aurons à citer encore tout à l’heure, était moins en garde et en défiance que Bussy ; il écrivait à l’abbé de Pontchâteau, de Chambéry où il était alors, le 12 juin 1675 : « J’ai été ravi d’apprendre de toutes parts ce qu’a fait M. le cardinal de Retz. Voilà ce qu’on appelle des coups de grâce. Qu’avons-nous fait et que pouvons-nous quitter qui approche de cela ? »
- ↑ Lettre de madame de Sévigné à madame de Grignan (2 août 1675).
- ↑ Le jour où madame de Grignan quitta sa mère. (Lettre de madame de Sévigné à sa fille, 7 juin 1675.)
- ↑ Peut-être écrivait-il alors ses Mémoires, ce qui diminuerait singulièrement la portée de sa conversion.
- ↑ Cette lettre, encore inédite, est datée du 9 octobre 1675. — Sans doute il ne faut s’en prendre qu’au latin cicéronien de la pompe et de la qualité des éloges qui nous font l’effet, à nous, de contre-vérités. Quand on veut écrire en beau latin, on arrondit presque forcément sa phrase, même aux dépens de la vérité. Ce Guido Passionei, qui exerçait avec beaucoup de distinction les fonctions de secrétaire du chiffre, de secrétaire du Sacré Collège et aussi de secrétaire de la Congrégation consistoriale, était oncle du célèbre cardinal Passionei, qu’il forma de bonne heure pour sa haute fortune ecclésiastique.
- ↑ Dom Calmet ne paraît pas bien renseigné sur ce point. Nous n’avons trouvé aucun document qui prouve que le roi ait fait une démarche de ce genre. S’il fallait même en croire madame de Sévigné, le cardinal d’Estrées aurait demandé au Pape, au nom de Louis XIV, d’accepter la démission du cardinal pour donner son chapeau à un autre.
- ↑ Madame de Sévigné veut faire évidemment allusion aux pontificats d’Innocent X et d’Alexandre VII, qui furent si sévères pour ses amis les Jansénistes.
- ↑ C’est à cette dernière tentative de Retz pour rendre son chapeau que Bossuet fait allusion dans son Oraison funèbre de Michel Le Tellier.
- ↑ M. Cousin, Fragments de Philosophie cartésienne.
- ↑ Le cardinal de Retz avait promis, ses dettes payées, de laisser sa fortune à la fille de madame de Grignan.
- ↑ Il n’est pas impossible d’admettre, puisque rien ne prouve le contraire, que c’est par l’ordre même du cardinal qu’ont eu lieu les suppressions des passages les plus risqués. Si l’on arrivait à cette preuve, ce serait l’indice d’un repentir.
- ↑ Causeries du lundi, tome V.
- ↑ Un autre écrivain de beaucoup d’esprit et d’un rare coup d’œil politique, Senac de Meilhan, publiant en 1790 une traduction des deux premiers livres des Annales de Tacite, y mettait une préface, toute d’à-propos, où il disait : « J’ai souvent cherche quel était l’écrivain de nos jours qui avait le plus de rapport avec Tacite, et il me semble que le cardinal de Retz est le seul qu’on puisse lui comparer. Tous deux sont doués éminemment du génie politique, tous deux portent d’un trait rapide la lumière dans les profondeurs du cœur humain, rassemblent, démêlent et séparent les principes des actions ; tous deux ont eu de grands hommes à peindre et les ont peints des plus fortes couleurs ; tous deux ont eu part aux plus grandes affaires et se sont trouvés à portée de connaître ceux dont ils ont tracé les portraits et rapporté les actions. L’amour de la vertu, l’horreur du vice, n’éclatent point dans le cardinal de Retz comme dans Tacite ; et si je trouve du rapport dans leurs pensées, il n’en est point entre un citoyen vertueux et un prélat factieux et déréglé… » Il ne se peut rien de plus vrai que ce jugement, auquel il y aurait cependant à ajouter ceci encore, que ces Mémoires merveilleux de Retz, il les a écrits ou dictés presque en se jouant.
- ↑ Histoire de l’Abbaye de Saint-Mihiel par Dom de L’Isle, abbé de ce monastère, et Généalogie de la Maison de Gondi, publiée par Corbinelli.
- ↑ C’est elle qui a joué un si grand rôle à la Cour d’Espagne, pendant le règne de Philippe V, sous le nom de princesse des Ursins. Elle dut apprendre de la bouche de Retz bien des maximes de haute politique. Elle eût été digne qu’il lui adressât ses Mémoires.
- ↑ J’ai pu constater par plusieurs documents inédits que Dom Hennezon, confesseur du cardinal, l’accompagnait souvent à Paris. Sa présence à l’hôtel de Lesdiguières, aux derniers moments de Retz, me paraît donc tout à fait probable.
- ↑ Dans la Vie de Dom Hennezon, Dom de L’Isle confirme la partie essentielle de ce récit : « Le cardinal, dit-il, attaqué de la maladie dont il mourut, profita du séjour que Dom Hennezon faisait à Paris, et lui fit sa confession générale, continuant jusqu’au dernier soupir la confiance qu’il avoit toujours eue en lui. »
- ↑ Tabor, médecin anglais, fit, un des premiers en France, usage du quinquina, infusé dans du vin, pour couper la fièvre. Louis XIV lui acheta sa recette et la rendit publique.
- ↑ Histoire généalogique de la Maison de Gondi, par Corbinelli, tome II, pages 192 et suiv. ; et Histoire de l’Abbaye de Saint Mihiel, par Dom Léopold de L’Isle, page 332.
- ↑ Histoire de l’Abbaye de Saint-Mihiel. — « Son corps gît à Saint-Denis en France, hors le chœur, proche la grille de fer qui le ferme et près le grand pilier de la croisée, vis-à-vis du tombeau de François Ier, et son cœur dans l’église du Calvaire du Marais. » (Histoire généalogique de la Maison de Gondi, par Corbinelli.)
- ↑ Corbinelli qui ne manque jamais, à propos des cérémonies mortuaires des prélats de la famille de Gondi, de faire mention des discours funèbres prononcés en leur honneur, est complètement muet sur ce point, en ce qui concerne le cardinal de Retz, comme aussi de son côté Dom de L’Isle.
- ↑ Une des tours du château de Nantes, du sommet de laquelle le cardinal s’évada au moyen d’une corde.
- ↑ Recherches historiques sur le Cardinal de Retz, p. 162.
- ↑ Dans sa lettre du 25 août 1679 au comte de Bussy-Rabutin, que nous avons citée ci-dessus.
- ↑ L’édition des Lettres de madame de Sévigné par Grouvelle fut donnée en 1806, et les Recherches sur le Cardinal de Retz parurent en 1807. Or la lettre au comte de Guitaut fut publiée pour la première fois dans le volume de Lettres inédites de madame de Sévigné en 1814 (Paris, Klostermann, 1 vol. in-8°, p. 31).
- ↑ M. Adolphe Régnier, et M. Paul Mesnard, dans leur excellente édition des Lettres de madame de Sévigné, disent que le cardinal succomba vraisemblablement à une fièvre pernicieuse et à l’emploi immodéré des saignées.
- ↑ Dans ses notes sur les Lettres de madame de Sévigné, tome VI, p. 394.
- ↑ La supposition que le cardinal n’aurait pas voulu recevoir les sacrements nous semble tout à fait invraisemblable, après le soin extrême qu’il s’était donné jusque-là de vivre chrétiennement, — ou tout au moins de sauver les apparences. On peut admettre seulement, d’après le silence complet de madame de Sévigné sur ce point, qu’il n’eut pas plus le temps ou la possibilité de se confesser que de tester.
- ↑ Le cardinal, pendant qu’il était coadjuteur, avait marié son parent, Henri de Sévigné, avec Marie de Chantal, le 8 août 1644. Le marquis de Sévigné, ayant eu pour mère Marguerite de Vassé, fille de Lancelot de Vassé et de Françoise de Gondi, sœur de Philippe-Emmanuel de Gondi, père du coadjuteur, était par conséquent cousin issu de germain du cardinal, c’est à dire son parent au cinquième degré seulement, tandis que la duchesse de Lesdiguières et sa sœur Catherine de Gondi, Générale de l’Ordre des religieuses du Calvaire, étaient ses parentes au troisième degré.