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Port-Royal/Appendice VI/Sur M. Feydeau

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Hachette (Tome sixièmep. 280-300).


SUR M. FEYDEAU.

(Se rapporte à la page 594 du tome IV, et 625 du tome V.)


M. Feydeau dont il a été parlé plus d’une fois, précédemment, et dont nous avons eu à indiquer le témoignage, peut représenter à nos yeux l’image exacte, non pas d’un ami tout à fait intime et familier de Port-Royal, mais d’un ami extérieur, fidèle au même esprit, adhérent à la même doctrine, marchant dans la même voie, sans s’écarter d’une ligne ni dévier jamais : c’est le modèle du catéchiste et du curé selon Port-Royal, et comme tel persécuté en chacune de ses résidences ; au bout de quelque temps, calomnié, expulsé, promené de lieu en lieu, ballotté sans cesse. Nul ne fut plus souvent exilé et ne supporta plus patiemment ses divers exils. Il a raconté lui-même sa vie, depuis 1644 jusqu’en 1678, de la manière la plus simple et la plus naïve[1]. Je n’aurai pour montrer l’homme et le chrétien au naturel qu’à extraire ce qu’il dit et à compléter çà et là, par quelques traits, ce que sa modestie ne dit pas.

M. Matthieu Feydeau, docteur de la maison et société de Sorbonne, issu d’une famille qui a donné à l’Église et à la Robe des personnes d’un mérite distingué, était fils d’un avocat de la branche de Feydeau de Brou, d’où sont sortis le président Feydeau, madame d’Ormesson, madame de Bagnols, M. de Brou conseiller d’État. Il vint au monde l’an 1616, à Paris. On ne sait rien de sa jeunesse. Dans le cours de ses études théologiques, il avait pour confesseur M. Charton, grand pénitencier, et pour maître et directeur M. Martineau, depuis évêque de Bazas, « qui, certainement, disaient ceux qui les avaient connus, ne lui inspirèrent, ni l’un ni l’autre, le zèle qu’il témoigna depuis pour la doctrine de saint Augustin. » Ordonné prêtre à Paris, au jour de Pâques de 1644, des mains du coadjuteur, le futur cardinal de Retz, il se résolut à ne dire sa première messe qu’au jour de la Pentecôte ; et de plus il eut la dévotion de ne la vouloir dire que dans quelque lieu plus particulièrement édifiant, dans quelque solitude hors de Paris. Il choisit à cet effet, après y avoir bien songé, la cure de M. Du Hamel à Saint-Maurice au diocèse de Sens. Il venait de lire le Livre de la Fréquente Communion, et la manière dont il était parlé, dans la Préface, de ce curé alors exemplaire, avait enflammé sa piété. Il connaissait déjà, d’ailleurs, M. Du Hamel et avait même dû à son amitié d’être son successeur dans son logement et sa chambre de Sorbonne.

On ne se ferait pas une juste idée de la foi naïve et entière de M. Feydeau, si on ne le laissait parler lui-même. Tout son soin, durant toute sa vie, fut de tâcher de discerner et de reconnaître quelle était la volonté et l’intention de Dieu sur lui, afin de la suivre uniquement et de ne pas faire un pas sans s’être assuré autant qu’il le pouvait par quelque signe qu’il était bien dans la ligne de sa vocation. Ainsi, quand l’idée lui vint d’aller dire sa première messe à Saint-Maurice, il ne se livra point tout d’abord à son désir :

« Je ne voulus néanmoins pas prendre cette résolution absolument, nous dit-il, mais seulement à cette condition que M. Charton, pénitencier, et M. Martineau, qui depuis a été évêque de Bazas, l’approuvassent, le dernier étant mon grand maître, et M. le pénitencier mon directeur. Il me sembla difficile que tous deux y consentissent, parce que ni l’un ni l’autre n’approuvoient pas autrement tout ce qui se faisoit et que la conduite de M. Du Hamel ne leur paroissoit pas assez mesurée. Je crus que, si l’un et l’autre y consentoient, ce seroit une marque de la volonté de Dieu. Je le leur proposai donc à chacun d’eux en particulier. Ils y donnèrent les mains et l’approuvèrent ; et je ne doutai point que ce ne fût la volonté de Dieu que je fisse comme Moïse qui, voulant sacrifier à Dieu, entreprit un voyage de trois jours pour le faire dans le désert. »

Tout le monde alors, dans le cercle ecclésiastique et alentour s’entretenait du livre de la Fréquente Communion ; dès qu’un prêtre ou des religieux se rencontraient, c’était le sujet inévitable du discours ; M. Feydeau s’en aperçut dans son voyage de Paris à Sens :

« Je fis une partie du chemin par eau, étant dans un des grands bateaux publics qui vont sur la Seine. Il ne se passa rien de remarquable sinon que l’on s’entretint du livre de la Fréquente Communion qui pour lors faisoit grand éclat. Chacun en dit son avis. J’en dis le mien, et quelques Récollets dirent ce qu’ils en pensoient sans que personne se prît à partie pour disputer. Mais je fus étonné qu’arrivant chez M. Du Hamel, un gentilhomme du voisinage, M. de Toury, lui dit aussitôt qu’il me vit : « Voilà l’ecclésiastique dont les Récollets m’ont parlé et dont ils m’ont dit dans Montargis qu’ils l’avoient convaincu qu’il y avoit cinq hérésies dans le livre de la Fréquente Communion. » Je fus fort étonné, n’étant pas encore accoutumé en ces temps-là, comme je l’ai été depuis, à de semblables impostures. »

M. Feydeau n’avait pas encore fait beaucoup de chemin et déjà il se heurtait à ce qui, dans sa vie honnête et droite, sera son obstacle perpétuel et sa piarre d’achoppement. L’imposture habita volontiers en face de lui.

Il fut édifié de tout ce qu’il vit durant son séjour prolongé à Saint-Maurice. Il y dit sa première messe au temps qu’il avait fixé, le jour de la Pentecôte ; il y vint, ce jour-là, des environs un grand nombre de pauvres auxquels M. Du Hamel donna à dîner ; on en compta jusqu’à trois cents. Il y avait bien, dans cette cure de Saint-Maurice, quelques pratiques extraordinaires de pénitence, surtout pour les femmes, qui étonnèrent un peu la piété réglée de M. Feydeau ; mais, somme toute, son édification fut entière. Il nous avoue qu’à cette époque il était plus touché de la vue des mœurs chrétiennes qu’instruit à fond sur certains points de doctrine. Jansénius n’était pas encore divulgué, et le livre de la Fréquente Communion faisait plus de bruit que le gros in-folio latin. On fut quelque temps avant de saisir le rapport et le lien qu’il y avait de l’un à l’autre. Plus d’un docteur de Sorbonne qui se déclarera bientôt contre Jansénius tenait bon encore, à cette date, pour saint Augustin. M. Feydeau n’avança lui-même en ces matières que pas à pas, mais il n’en fut ensuite que plus ferme et plus inébranlable :

« M. Floriot, grand disciple de saint Augustin et qui depuis a donné au public la Morale chrétienne, vint en ce temps-là à Saint-Maurice. Nous disputâmes fort de la Grâce ; et comme je n’étois pas encore persuadé de tout ce que j’ai trouvé depuis dans saint Augustin, je lui résistois fortement, et lui opposois le passage de saint Paul : Ignoras quantum benignitas Dei te ad pœnitentiam adducit ? Le fruit de cette conférence fut que je lus avec attention saint Augustin, étant persuadé qu’il valoit mieux s’en rapporter à cet organe de l’Église sur la matière de la Grâce, comme l’appelle le cardinal Du Perron, qu’à tout autre.

« Je commençai par les livres De Gratia et Libero Arbitrio et par celui De Peccatorum meritis et remissione : et à mesure que je les lisois, je trouvois que M. Floriot n’en disoit pas assez, et que saint Augustin s’exprimoit pius fortement même que Jansénius ne l’avoit représenté. »

Le livre de M. Arnauld, l’Apologie de Jansénius en réponse aux trois sermons de M. Habert, acheva de fixer et de fonder sa conviction[2].

M. Du Hamel, nommé curé à Saint-Merry sur la fin de l’été de 1644, n’y vint qu’en février 1645 : il y appela M. Feydeau que la paroisse de Saint-Maurice aurait bien voulu retenir, et avoir pour curé en remplacement de celui qu’elle perdait. Le jeune prêtre aima mieux revenir à Paris. M. Du Hamel le décida, après quelque résistance, à être son vicaire à Belleville qui était alors une dépendance et une annexe de la paroisse Saint-Merry. À peine installé, M. Feydeau y entreprit un réveil chrétien comme M. Guillebert faisait dans le même temps à Rouville. M. Bourdoise, fondateur de la Communauté de Saint-Nicolas du Chardonnet, ce grand réformateur de la cléricature au dix-septième siècle, vint passer quatre mois avec lui dans sa maison même et conçut de l’affection pour lui en voyant la vie édifiante qu’il menait et qui se répandait alentour. Il y avait souvent avec M. Feydeau à Belleville de jeunes étudiants en philosophie et en théologie que M. Du Hamel lui envoyait pour faire quelques jours de retraite. De ce nombre fut, notamment, M. Bouilli, chanoine d’Abbeville, qui se retira un ou deux ans après à Port-Royal et qui y passa le reste de sa vie dans la pénitence. Ce digne ecclésiastique, qui était assez âgé déjà et qui avait lu plus d’une fois le Nouveau-Testament, dit un jour à M. Feydeau : « Mais vous ne m’avez pas donné le Nouveau-Testament ordinaire et il faut qu’on l’ait changé, parce que celui que j’ai lu autrefois ne me parloit point si clairement ni si fortement que celui-ci. » M. Feydeau lui répondit « que ce n’étoit pas le Nouveau-Testament qui étoit changé, mais que c’étoit lui-même, que le Nouveau-Testament changeoit et régénéroit dans son cœur. » M. Feydeau envoya également à Port-Royal une fille du voisinage qui l’avait prié d’être son directeur. Il préparait ainsi des sujets pour le dehors et pour le dedans de Port-Royal. M. Singlin le vint voir une fois avec M. Du Hamel pour lui proposer la cure de Saint-Maclou à Rouen, mais cette visite n’eut pas de suite. Pour tout le bien qu’il faisait là, il était déjà calomnié, comme le lui apprit un jour un de ses pénitents les plus attachés. Ce brave homme, ancien marchand retiré, ayant du bien, frère d’une femme fort pieuse, était une des conquêtes de M. Feydeau :

« Il ne me pouvoit quitter ni jour ni nuit, et il demeuroit dans un abattement étrange quand je faisois seulement un tour à Paris sans le mener avec moi. Il fit sa résolution de quitter le siècle et de se retirer toute sa vie auprès de moi, étant toujours dans les larmes et dans les gémissements de ce qu’il ne croyoit pas tant avancer dans la piété que madame Mathon, sa sœur. Mais il étoit dans des surprises étranges quand, venant quelquefois à Paris, il avoit conversation avec des ecclésiastiques de la paroisse de Saint-Merry qui lui disoient des choses si horribles contre moi qu’il ne savoit à qui le dire ni à quoi se résoudre. Enfin il me dit un jour qu’il étoit mon espion, qu’il m’observoit depuis le matin jusqu’au soir pour voir s’il ne découvriroit point quelques-uns de ces crimes si noirs dont ces gens me calomnioient : et n’y voyant point d’apparence, il ne pouvoit assez admirer que des gens de notre profession pussent être de si grands calomniateurs. »

Ce fut bien pis quand M. Du Hamel, au bout d’une année (fin de 1646), eut appelé M. Feydeau à Paris et qu’il en eut fait son vicaire en titre. Quoique M. Feydeau ait tenu absolument, après trois ans d’exercice, à résigner le vicariat, il ne resta pas moins, pendant huit années, le collaborateur essentiel et assidu de M. Du Hamel, portant avec lui le poids des devoirs et des inimitiés. Il fut de tout temps le catéchiste de la paroisse : le catéchisme était proprement son talent, et sa modestie elle-même n’en disconvient pas :

« Cette fonction, dit-il, étoit tout à fait conforme à mon génie, et comme je m’y plaisois, j’y réussissois en quelque façon, et mes auditeurs croissant tous les jours, ma satisfaction augmentoit. J’ai toujours continué cette fonction pendant que j’ai été à Saint-Merry. Ce n’étoient pas des enfants seulement qui venoient au Catéchisme, mais les pères et mères de famille et des magistrats ; et sur la fin on y envoyoit garder des places dès la prédication qui se faisoit à une heure, le Catéchisme se faisant à quatre. Personne ne s’y ennuyoit, et on se trouvoit instruit et convaincu de beaucoup de vérités qu’on ignoroit, en sorte qu’on disoit dans la paroisse qu’il n’y avoit rien de pareil au Prône de M. Du Hamel et au Catéchisme de M. Feydeau. »

On a beau être saint, on a son petit amour-propre. Celui de M. Feydeau se contient dans son humble sphère. Il n’était pas précisément un prédicateur. Ce degré de plus dans l’effusion de la parole lui demandait un certain effort ; il eut pourtant quelques prédications remarquables. Il raconte comment et en quel lieu il prépara l’un des sermons qu’il eut à prêcher par extraordinaire à Saint-Eustache devant le Recteur de l’Université :

« Je m’y préparai l’avant-veille, dit-il, n’en ayant été averti que trois jours auparavant par M. le Recteur. Ce fut pendant la nuit dans l’église de Port-Royal des Champs. J’étois arrivé assez tard avec madame Gorge qui y menoit un médecin pour voir sa fille qui étoit fort malade. M. Singlin m'ayant dit que c'étoit manquer de sagesse et de conduite d’arriver si tard au couvent qu’il n’avoit pas le temps de donner ordre pour nous faire coucher, je nie retirai sans rien dire après le souper. J’entrai dans l’église et m’enfermai dans la loge de M. d’Andilly où je fis ma prédication sur ces paroles : Qui fecerit et docuerit, magnus vocabitur in regno Cœlorum. Je ne voulus point dire la mauvaise réception que M. Singlin m’avoit faite, de peur que cela ne fît tort à Port-Royal. Ce que j’appris avoir été fort loué de M. d’Alençon[3]. Mais je m’en plaignis à M. Du Hamel et lui dis qu’il avoit pour directeur un homme à qui je ne voudrois pas ressembler, l’esprit de Notre Seigneur étant d’être doux et humble et non pas d’être dur et rude ; ayant été condamné avant que d’avoir été ouï pour avoir fait une charité à une paroissienne que j’accompagnois avec un médecin. M. Singlin m’en fit, après, des excuses. »

On entrevoit par ce récit un des défauts de M. Singlin, le trop de roideur. Nous entreverrons ainsi, chemin faisant, quelques-uns des défauts de nos amis, mais qui ne touchent pas à l’essentiel.

On devine que M. Feydeau, fort jeune encore pendant les années de son ministère à Saint-Merry, était dans une situation fort délicate, ayant à conduire les âmes, surtout beaucoup de personnes du sexe. Il avait souvent affaire à des natures exaltées, à des visionnaires : on est tenté de sourire à plus d’un de ses récits. Lui, il ne souriait jamais. Il s’efforçait, dans la pratique, d’allier aux principes de la Fréquente Communion quelques-uns des préceptes de saint François de Sales, et il unissait sagement les deux esprits.

Il eut pour ami et compagnon en ces années, parmi les prêtres et docteurs qui formaient une petite communauté dans cette paroisse, un ecclésiastique d’une physionomie assez intéressante et assez singulière, et qu’il nous définit de la sorte :

« Nous eûmes encore la consolation d’avoir avec nous M. de La Croix-Christ. C’étoit un homme très-bien fait, très-éloquent et très-spirituel. Nous avons de lui les Soliloques de saint Augustin, traduits en françois. Il étoit sorti de chez M. le duc d’Orléans pour avoir mené mademoiselle Saujon aux Carmélites. Monsieur avoit délibéré s’il ne devoit point le faire jeter par les fenêtres, le voyant encore dans sa chambre après cette action-là. Il y demeuroit sans crainte, ne croyant pas que Monsieur sût que c’étoit lui qui avoit emmené mademoiselle Saujon[4]. Monsieur se contenta de lui faire dire qu’il se retirât. Il choisit la maison de M. Du Hamel comme la croyant la plus déclarée pour soutenir les vérités les plus contestées. Je n’ai point vu d’homme plus rempli de l’amour de Dieu. Il en faisoit une étude particulière. Il ne s’appliquoit presque à autre chose qu’à le faire croître en lui autant qu’il le pouvoit, et il avoit composé je ne sais combien de méthodes pour cela. Il avoit été contraint de quitter l’oraison, parce qu’un si grand feu lui montoit à la tête que tout le reste s’affoiblissoit ; et quand il parloit de Dieu, c’étoit d’une manière tout extraordinaire, comme on entendroit parler un amant de la personne qu’il aime. »

Ce M. de La Croix-Christ avait un nom prédestiné[5].

Je n’ai pas à revenir ici sur les divisions intestines de la paroisse de Saint-Merry et sur la guerre des deux curés[6]. M. Feydeau y fut mêlé forcément comme étant le prêtre de confiance de M. Du Hamel. Lorsque M. Amiot eut succédé comme curé à M. Barré, homme assez bon, mais faible et vers la fin prévenu, ils eurent affaire à un ennemi déclaré et à un méchant esprit. La meilleure réponse aux calomnies du Père Rapin, qui ne sont autre chose que les rapports et les notes provenant de M. Amiot, c’est ce passage des Mémoires de M. Feydeau, plume honnête et véridique :

« Le comble de nos peines fut qu’enfin M. Barré n’étant pas satisfait de l’arrêt qui régloit ses prétentions, voulut enfin quitter la cure. Il n’y eut pas moyen de rompre ce coup, et quand nous sûmes qu’il la vouloit donner à M. Amiot, notre déplaisir augmenta encore beaucoup, sachant que ce M. Amiot étoit un emporté, un homme de procès et qui prétendoit encore faire fortune par la persécution contre ceux qui paroissoient attachés au cardinal de Retz et à Port-Royal. M. Barré avoit un neveu qui avoit toutes les qualités pour être un bon curé. Il étoit docte et près d’être docteur, un esprit doux et modéré ; mais M. Barré dit que c’étoit par cette raison-là qu’il ne le vouloit pas donner à M. Du Hamel pour confrère et que M. Du Hamel l’auroit mangé d’un grain de sel.

« Je ne pouvois assez admirer ce que c’est que l’esprit humain. M. Barré avoit autant de zèle que nous pour la doctrine de saint Augustin, et il en étoit encore plus instruit, et il va chercher entre tous les ecclésiastiques celui qui y avoit le plus d’opposition et qui en étoit le plus ignorant, et qui disoit ordinairement qu’îl n’avoit jamais lu un livre tout entier, parce qu’il n’y avoit jamais trouvé un quart d’écu au bout. Il voyoit M. Du Hamel être l’homme du monde le plus éloigné des procès, et il lui donnoit pour confrère le plus grand chicaneur de Paris qui avoit ruiné le Chapitre d’Auxerre dont il étoit le doyen par ses procès et par ses chicaneries. Si tôt que je le vis entrer dans la paroisse, je dis à M. Du Hamel : « Cet homme n’est venu ici que pour vous en faire sortir. » Ce qu’il ne voulut point croire en ce temps-là, mais ce qu’il a éprouvé depuis. »

On ne s’étonne pas, après cela, du rôle de M. Amiot, de cet esprit de zizanie et de délation qui est encore caractérisé suffisamment en ces termes :

« Je continuois mon Catéchisme dans la paroisse, nous dit M. Feydeau, et M. Amiot et son vicaire nommé Le Blond, docteur de Navarre, étoient aux écoutes pour me surprendre, afin d’avoir de quoi m’accuser et m’ôter cette fonction s’ils pouvoient. Ils m’obligèrent d’aller deux ou trois fois à l’officialité, mais sur des vétilles si impertinentes qu’ils n’y gagnèrent jamais rien. M. l’Official qui étoit M. Du Saussay prenoit mon parti contre eux. Je me souviens qu’ils m’accusèrent une fois d’avoir dit que l’amour ou la charité étoit nécessaire pour recevoir l’absolution ; et comme je me défendois en disant avec saint Augustin qu’il y avoit Caritas inchoata et Caritas perfecta, M. Amiot s’en mettant fort en colère, M. l’Official lui dit qu’il étoit dit dans l’Écriture : Primam caritatem reliquisti ; qu’ainsi il y avoit une charité parfaite et une autre qui ne l’étoit pas[7]. »

Le moment vint où M. Du Hamel commit l’imprudence de faire son prône et d’entonner sa manière de Te Deum en l’honneur du cardinal de Retz qui s’était échappé du château de Nantes : il fut exilé, et les ecclésiastiques de son choix se trouvèrent sans point d’appui dans la paroisse après son départ. Pourtant une audience favorable du cardinal Mazarin les rassura et les raffermit quelque temps :

« Nous trouvâmes ensuite un peu plus de paix dans la paroisse ; mais M. Amiot cherchoit toujours toutes les occasions de nous traverser ; ce qui donnoit de grandes inquiétudes à M. de Morangis, qui étoit premier marguillier et qui ne vouloit ni déplaire à la Cour en nous soutenant, ni aussi nous abandonner tout à fait, faisant profession d’amitié avec M. Du Hamel et voyant de quel côté étoient la vérité et la justice. Un jour que M. Amiot sortoit de chez lui, après que M. de Morangis lui eut bien fait des honnêtetés, il me dit : « Ce coquin-là me fera sortir de la paroisse. » Ce qu’il fit incontinent après. Il faisoit tout notre appui et notre consolation. Je lui disois librement ce qu’il me sembloit de son état. Je lui dis une fois que ce qui m’en fâchoit, c’est qu’il recevoit tous les ans 12.000 liv. du roi pour aller dormir au Conseil. — « Et moi, dit-il, ce qui me fâche, c’est que je ne les reçois pas, car il y a je ne sais combien de temps qu’on ne me les paye plus. » Il étoit pour lors directeur des finances. »

M. Feydeau tenta de trouver quelque appui auprès d’un personnage plus ferme, le premier président Mole devenu ministre, qui avait été son parrain :

« Je cherchois tous les moyens de nous maintenir contre M, Amiot. Je m’avisai de me procurer l’honneur de saluer M. le garde des sceaux : c’étoit messire Matthieu Molé. Je lui dis que je lui venois rendre compte de ma foi, comme, selon les lois de l’Église, il en devoit rendre compte à Dieu ; que j’étois docteur et prêtre servant l’église de Saint-Merry, et que je lui demandois sa protection. Il me dit qu’il se souvenoit bien de m’avoir tenu sur les fonts de baptême à Saint-André avec mademoiselle Du Plessis. Il me demanda ce qu’il pouvoit faire pour moi. Je lui dis qu’il pouvoit tout, mais que je lui demandois seulement qu’il lui plût interposer son autorité à ce qu’on vécût dans la paroisse de Saint-Merry en paix et en union. Et depuis on dit que M. Amiot m’épargnoit un peu davantage. »

Enfin, après dix-huit mois de lutte, il fallut céder la place, lui et ses amis, et sortir de la paroisse où il était resté onze ans. Ce départ de Saint-Merry eut lieu le 21 mars 1656[8].

Ici commence pour M. Feydeau une vie errante et plus ou moins cachée, tantôt à la campagne chez des amis, tantôt chez des curés de village de sa connaissance, tantôt même dans des villes (comme Melun) à l’ombre des monastères. On jugea probablement qu’il y était encore trop actif. Le curé tracassier et persécuteur Amiot, ne le perdait pas de vue. Une lettre de cachet fut lancée contre lui ; elle lui enjoignait de se rendre à Cahors. Il crut devoir s’y dérober et chercha un asile à Merentais ou Mérenci, maison de campagne de M. Le Roi, abbé de Haute-Fontaine. De îà il allait quelquefois à Port-Royal ; il y assista au service funèbre de M. Le Maître (1658). Cependant M. d’Andilly, respectueux à la royauté, trouvait à redire que M. Feydeau n’eût pas obéi à l’ordre du roi :

« J’allois quelquefois à Port-Royal. Je demandai même une fois une fille que j’y avois mise, que je n’avois pas vue il y avoit plusieurs années. On me la refusa fort sèchement. Cela me fâcha. J’en fis des plaintes assez grandes sur-le-champ au Tour et aux amis. M. Taignier, qui étoit venu en ce temps-là à Port-Royal, me vint voir et m’en fit des excuses pour elles (les religieuses). Comme je reconnus que M. d’Andilly avolt de la peine de ce que j’allois à Port-Royal, n’ayant pas obéi à ma lettre de cachet, je m’abstins d’y aller et ne bougeai de la maison de M. l’abbé (Le Roi), m’occupant toujours dans la lecture. »

On voit que M. Feydeau avait plus de goût pour Port-Royal qu’il n’y trouva d’accueil. Cela tint à de purs accidents. L’union d’ailleurs était réelle. On aura remarqué aussi que M. d’Andilly poussait le royalisme jusqu’à prendre un peu sur la charité.

M. Feydeau caché et à demi solitaire n’était pas, en ces années, sans avoir bien des douceurs d’étude et de prière[9], en même temps qu’il éprouvait des ennuis et parfois des alarmes : je passe sur bien des détails et j’arrive à la plus cruelle des tribulations qu’il eut à souffrir, à une aventure vraiment funèbre et terrible. De 1659 à 1661, il vivait à Paris rue de la Chaise (faubourg Saint-Germain) chez un ami, M. de La Planche, qui y avait une vaste demeure avec jardin et chapelle ; il y était traité comme l’enfant de la maison. Il ne laissait pas d’abord de sortir avec précaution et d’entretenir quelques relations pieuses. Il allait quelquefois chez M. de Sainte-Beuve, son confesseur. Il allait à l’hôtel de Liancourt. Il allait chez madame de Sablé[10], et il prit part à la conférence qui se tint dans son salon du faubourg Saint-Jacques entre le Père Des Mares et le ministre Gache sur la demande de mademoiselle d’Aumale, une protestante qui finit par se convertir[11].

Vers ce temps, les ennemis ayant fait courir le bruit que lui-même, M. Feydeau, était allé à Maëstricht se faire protestant et ministre, il dut démentir cette imposture par une lettre qui courut. Mais bientôt une nouvelle lettre de cachet vint l’avertir de se surveiller et de se resserrer davantage. Cependant la femme de son hôte, personne d’un grand mérite, mourut sur ces entrefaites, le 29 janvier 1660 (ou plutôt 1661). La fille de la maison, mademoiselle Catherine de La Planche, que dirigeait M. Feydeau, se sentait une vocation particulière pour entrer en religion :

« Après avoir prié Dieu et l’avoir beaucoup écoutée[12], je consultai M. Singlin sur sa vocation. Il étoit pour lors déguisé et ressembloit a quelque gros financier ; la persécution qu’on faisoit à Port-Royal l’avoit réduit à cet état-là. Je lui racontai comme je m’étois conduit avec la fille. Je lui dis mes pensées et ses dispositions, et nous conclûmes sa vocation à l’hôpital Sainte-Catherine, rue Saint-Denis.

« Je l’y menai moi-même le jour de la Visitation (2 juillet 1661). Nous partîmes à cinq heures du matin et nous fûmes à pied à Sainte-Catherine de la Couture où je dis la messe pour elle, la communiai, et de là la menai à l’hôpital de Sainte-Catherine où je la laissai. Je me privois d’une grande consolation et d’un grand secours en m’ôtant la fille après que Dieu m’avoit ôté la mère. Je ne sais quelle impression cela laissa dans mon esprit, mais huit jours après je tombai malade d’une maladie qui me conduisit jusqu’aux portes de la mort. »

C’est à ce moment que commence une série de scènes odieuses et funèbres, tracasseries et obsessions au chevet d’un moribond, accompagnées de circonstances presque grotesques, qui sentent le délire, qui appellent la pitié et le mépris, mais qui inspirent encore plus l’indignation :

« Je reçus tous les sacrements, continue M. Feydeau, et il y arriva des choses bien extraordinaires de la part de MM. de Saint-Sulpice qui étoient fort entêtés contre ceux qu’on appeloit Jansénistes.

« Je me confessai à un prêtre de la paroisse qui ne me reconnut point pour être prêtre, qui me tint longtemps et qui me vouloit persuader que je ne lui voulois pas dire tous mes péchés et qui ne finissait point ses questions importunes. M. de La Planche avec M. du Plessis conclurent de me faire recevoir Notre Seigneur sans dire qui j’étois. Ils concluoient à ce que je ne reçusse point l’Extrême-Onction quand je viendrois à l’extrémité : mais je témoignai que je la voulois recevoir, ce qui m’a attiré beaucoup de maux.

« MM. de Saint-Sulpice ayant appris par M. Copin, docteur (de Navarre) et curé de Vaugirard, que c’étoit moi qui étois malade chez M. de La Planche, ce qu’il leur dit sans penser à tout le mal qu’ils me feroient, M. le curé de Saint-Sulpice[13] me vint voir et me demanda si je n’étois pas soumis à l’Église. Je lui dis que oui et que je n’avois aucune pensée contraire. Il me demanda si je ne recevois pas la Bulle contre Jansénius ; je lui dis que oui. Il s’en alla en bas et dit à M. l’abbé de Lalane : « Nous avons abattu M. Feydeau, il a rendu les armes ; il renonce à Jansénius. » M. de Lalane lui dit : « Je connois bien M. Feydeau, je ne crois point qu’il vous ait dit ce que vous dites. Il n’est pas homme à se rendre comme cela. » M. le curé remonta en haut afin de me faire expliquer. Il me demanda si je ne condamnois pas Jansénius ? Je lui dis que non. « Mais vous m’avez dit que vous receviez la Bulle. » — « Je la reçois aussi, lui dis-je ; mais je reçois aussi le Mandement de MM. les Grands-Vicaires de Paris ; je garde le silence pour le fait et la créance pour le droit, comme ils l’ont expliqué. » J’avois une si grande fièvre et tant de peine à parler, et j’étois si résolu de ne dire autre chose, qu’il n’en put tirer rien davantage. Quelque temps après, je tombai dans une convulsion qui me fit perdre toute connoissance.

« MM. Guenaud et Brayer (les médecins) étoient tous deux d’accord que je ne pouvois pas vivre encore huit heures. On alla quérir l’Extrême-Onction. M. le curé vint lui-même accompagné de plusieurs ecclésiastiques, d’un notaire et de quelques laïques. Il ne voulut point me l’administrer que je ne disse que je croyois le fait et que je m’y soumettois J’avois la tête tout en feu, et comme il crioit : « Au fait ! au fait ! » je croyois qu’il criât : au feu ! Le monde qui voyoit le pitoyable état où j’étois le pressoit de me donner le sacrement ; mais lui me serroit la main afin que je serrasse la sienne en signe de ma soumission au fait. J’avois assez de connoissance pour m’en apercevoir : c’est pourquoi je n’en faisois rien. Aussi dit-il tout haut : « Serrez-moi la main comme vous demandez pardon à Dieu. » — « Quand je lui dis cela, dit-il, il me la serre, mais quand c’est pour témoigner qu’il croit le fait, il l’ouvre. » Enfin comme il me tenoit la main, il me prit un mouvement convulsif, et il dit : « Il m’a serré la main. — N’en êtes-vous pas témoin, dit-il au Frère de la charité qui m’assistoit. » — « Ce n’est qu’un mouvement convulsif, lui dit le Frère, que nous voyons tous les jours dans les malades et qui ne signifie rien. » — « Vous êtes des Jansénistes vous-mêmes, leur dit-il, je m’en plaindrai à la Cour. » Il demanda ensuite à un nommé Baumel, artisan, qui se mêloit de controverse, s’il ne m’avoit pas vu serrer la main. Il dit que oui. Mais M. de La Planche dit à ce Baumel qu’il étoit un faux témoin, parce qu’alors qu’on prétendoit que j’avois fait le signe, ils causoient ensemble et me tournoient le dos. Enfin il (le curé) prit l’acte par devant notaire comme j’avois fait le signe. Mais mes amis qui avoient amené le sieur d’Aubenton notaire firent un procès-verbal qui contenoit tout le contraire. Je n’ai jamais vu ce procès-verbal. M. Girard en étoit bien content ; il le gardoit chez lui.

« Enfin on me donna l’Extréme-Onction, et M. le curé laissa un prêtre auprès de moi avec ordre de découvrir si je n’avois point fait une feinte de perdre la connoissance ; et elle ne me revint que le lendemain. M. Girard me vint conter une partie de ce qui s’étoit passé : et ayant appris qu’ils m’avoient attribué un signe pour signifier ce qu’ils prétendoient, je lui dis : « Je ne suis pas moins près de la mort que j’étois hier, et par conséquent en état de dire la vérité : je ne sais ce que c’est de ce signe, et je vous prie de me faire venir un notaire afin que j’en fasse ma dernière déclaration. » Ce qui fut exécuté sur l’heure même… »

Le successeur du doux et pieux M. Olier s’entendait, on le voit, à tourmenter un malade à l’extrémité, sous prétexte de l’honneur de la vérité et dans l’intérêt de son âme : il eût été un bon inquisiteur. Le pauvre malade, à son tour, vrai martyr de son jansénisme, supportait toutes les tortures morales plutôt que de laisser vaincre son scrupule et de manquer à son point d’honneur de conscience. Au sortir de ces lugubres et affligeantes misères, on est tenté de s’écrier dans le pur langage de la sagesse : Heureux celui qui, à l’heure suprême, s’il ne croit qu’en l’éternité de l’univers, exhale en paix son dernier soupir dans le vaste sein de l’univers ; s’il croit en un Dieu créateur, remet en toute confiance son âme aux mains de la puissance créatrice, et demeure à jamais préservé et délivré de ces interventions funestes !

M. Feydeau n’était pas au bout des persécutions. MM. de Saint-Sulpice, l’estimant un homme mort, firent solliciter à la Cour qui était pour lors à Fontainebleau, afin de se saisir de ses papiers :

« Le Roi, nous dit M. Feydeau avec une ingénuité fine, eut la bonté de repondre que, supposé que je fusse mort, on les saisît. M. le lieutenant civil le supposa, et comme il passoit de ma chambre dans le cabinet, on le pria de voir comme je prenois un bouillon : mais, voulant que je fusse mort afin de pouvoir faire sa saisie, il s’empêcha de me regarder quoique le cabinet fût à la ruelle du lit. Il enleva donc je ne sais combien de manuscrits après les avoir paraphés. Ils ne m’ont point été rendus depuis. Ceux que j’ai regrettés le plus furent les Méditations sur la Concorde qui étoient à moitié, et une réponse à la réfutation du Catéchisme de la Grâce. On les donna à examiner à des docteurs, comme j’ai appris depuis. Il y a bien de l’apparence que, s’ils y eussent pu trouver quelque doctrine contre la foi, on n’eût pas recherché d’autres raisons pour me mettre en prison[14]. »

Le malade non encore remis dut être transporté à grand’peine dans un autre quartier ; il changea ainsi plusieurs fois de maison avant d’être guéri. M. Amiot n’était pas moins à craindre pour lui que tous les Sulpiciens : il était comme traqué entre deux curés. Il ne trouva un peu de repos que lorsqu’il eut quitté Paris pour le séjour des champs :

« Je demandai à M. l’abbé Le Roi, qu’il me fît la grâce de me recevoir chez lui à Mérentais ; il me l’accorda. Madame Gorge[15] m’y mena ; mais je ne sais ce qui lui vint dans l’esprit, il vouloit que je m’en retournasse avec elle. Je dis à M. Vuillart[16] qu’il ne me falloit pas faire venir pour me renvoyer et que je ne m’en retournerois pas. J’y demeurai donc. C’étoit sur la fin du mois de novembre (1661). »

M. Feydeau, je l’ai dit, nous ouvre un jour sur les défauts de quelques-uns de nos amis ; nous avons surpris un léger tort, à son égard, de M. Singlin, de M. d’Andilly ; ici c’est le tour de M. Le Roi. M. Feydeau l’exhorta fort à aller demeurer à son abbaye de Haute-Fontaine dont il était commendataire. M. Le Roi s’y rendit sur son conseil et travailla à y établir une règle sévère. M. Feydeau l’y accompagna ; mais là, comme à Mérentais, l’abbé paraît avoir conçu quelque crainte de garder auprès de lui un homme qui avait deux lettres de cachet sur le corps ; c’est, du moins, ce qui semble ressortir du récit de M. Feydeau ; celui-ci n’était pas entièrement remis des suites de sa maladie ;

« Cet état entre la santé et la maladie est fort mélancolique, nous dit-il, et ne rend pas les personnes fort agréables. Aussi M. l’abbé se lassa de moi : il me parla d’aller demeurer à son abbaye de Verdun. Je lui dis qu’après Pâques, je le déchargerois de ma personne, et que jusque là je lui vouloit payer ma pension. Je mandai à madame Gorge qu’elle m’envoyât 100 francs, qu’elle m’envoya à cet effet : ce qu’elle fit avec grande répugnance, ne pouvant comprendre la conduite de M. l’abbé.

« Il me fit voir une lettre de M. de Préfontaine son frère qui lui faisoit entendre que mon séjour à Haute-Fontaine pourroit lui rendre quelque mauvais office. Je m’aperçus bien que cette lettre étoit mendiée, et je demeurai ferme à ne m’en vouloir aller qu’après Pâques.

« Pendant ce temps je m’occupois à traduire le prophète Jérémie. J’en conférai avec M. l’abbé, et je le suppliai de me vouloir marquer mes fautes. Cela lui gagna tellement le cœur qu’il me fit des excuses de tout ce qui s’étoit passé : il me pria de ne point penser à m’en aller. Cette prière que je lui avois faite dans la simplicité sans aucune vue m’attira cette douceur qui m’étoit assez nécessaire dans l’amertume de cœur que je ressentois du traitement que l’on me faisoit. »

Son humilité avait désarmé M. Le Roi, dont l’amour-propre se trouva très-flatté de voir un homme plus savant que lui se soumettre à lui.

Dans les années qui suivirent, de 1662 jusqu’en 1665, M. Feydeau vécut dans une assez grande irrésolution, caché tantôt à Paris où il craignait toujours de s’établir entre MM. de Saint-Sulpice d’un côté et M. Amiot de l’autre[17], tantôt chez des amis, en province, à la ville ou aux champs. En 1665, il lui fut proposé de se rendre dans le diocèse d’Aleth pour remplir la théologale de Saint-Paul de Fenouillèdes, et, sur le conseil de M. Arnauld, il crut que-Dieu l’y appelait. Il se mit en route en compagnie de M. Du Vaucel, alors jeune avocat de 25 ans et bien connu depuis comme ecclésiastique de négociation ou de conseil, dans l’affaire de la Régale et par la Correspondance de M. Arnauld. Ils firent le voyage par Lyon et Avignon sur le Rhône. On voit, à un endroit du récit, combien il était vrai qu’à cette date être un homme de mérite en matière ecclésiastique et passer pour un des Messieurs de Port-Royal, c’était presque la même chose. Les deux idées s’associaient et se confondaient volontiers :

« Nous trouvâmes à Carcassonne MM. les Évêques de Comminges et de Rieux. S’étant un peu entretenus avec M. Du Vaucel, ils me tirèrent à part, et M. de Comminges (M. de Choiseul) me dit qu’il ne falloit point lui dissimuler que ce monsieur qu’ils venoient d’entretenir ne fût quelqu’un de ces Messieurs de Port-Royal, ce qu’ils disoient à cause de l’idée qu’ils avoient conçue en un moment de son mérite ; et, quelque chose que je leur disse, ils eurent bien de la peine à croire qu’il n’en fût pas[18]. »

A leur arrivée à Aleth, ils furent reçus par l’évêque, M. Pavillon, avec beaucoup de bonté, et M. Feydeau put tout d’abord apprécier une des originalités chrétiennes du saint prélat :

« Après le souper, comme on parla de M. Talon, avocat général, qui avoit déclamé publiquement contre M. d’Aleth (je ne me souviens pas maintenant en quelle occasion), je blâmai en cela M. Talon. Je fus bien étonné de voir que M. d’Aleth prît fort le parti de M. Talon, ne pouvant souffrir qu’on lui donnât le moindre blâme. Mais j’ai appris depuis que c’étoit sa coutume, et qu’il soutenoit toujours le parti de l’absent et de ceux même qui lui étoient les plus opposés. »

Après quatre années de séjour à Saint-Paul, M. Feydeau fut demandé à M. d’Aleth par son confrère, l’évêque de Châlons (M. Vialart), pour être curé à Vitry. La Paix de l’Église était faite : les exilés pouvaient reparaître et se montrer. Les amis de M. Feydeau étaient dans le sentiment qu’il rendrait là plus de services à l’Église et que c’était proprement son talent. Il se décida à obéir, sur le conseil de M. d’Aleth lui-même, et d’autant plus qu’il était dans un pays où presque personne n’entend le français ; il s’en revint à Paris en plein hiver par Toulouse et Bordeaux. Faisant le voyage par eau sur la Garonne, il rencontra dans le bateau l’abbé de Cambiac, un sulpicien qui s’était retiré de la Communauté :

« Il m’étoit venu voir autrefois à Saint-Merry dans la pensée de se retirer de Saint-Sulpice et de faire une très-grande et très-longue retraite. Je ne l’avois pas vu depuis la proposition qu’il m’en fit, ne sachant quel parti il auroit pris depuis. Nous eûmes tout le loisir de nous entretenir parce qu’on passe cette seconde nuit dans le bateau même qui va toujours, cette rivière n’étant point périlleuse. Il me raconta comme M. Olier, curé de Saint-Sulpice, étoit persuadé d’avoir des lumières extraordinaires et des espèces de révélations, et qu’on n’étoit guère bons catholiques et bien superbes à Saint Sulpice, quand on n’y croyoit pas. Je lui parlai de M. de La Haye qui avoit tant de mérite et qui néanmoins avoit quitté cette Communauté. Il me dit que c’étoit pour cette raison-là, parce que c’étoit un de ceux qui avoient moins de foi aux révélations de M. Olier, qui s’y fortifioit par l’appui d’une veuve dévote qui se regardoit en quelque façon comme la Vierge, M. Olier comme Notre Seigneur, et ses ecclésiastiques comme les Apôtres ; que c’est pourquoi M. Olier prononçoit souverainement sur les matières de la Grâce sans avoir jamais lu ni saint Augustin ni Molina. »

L’abbé Faillon, un sulpicien respectable, a écrit la Vie de M. Olier : il y pallie et y couvre de son mieux ces travers du fondateur de Saint-Sulpice. Reportons-nous aux inimitiés du temps : il y avait eu rivalité ardente, émulation de zèle en sens contraire entre Saint-Sulpice et Saint-Merry ; aussi, d’une part, on calomniait M. Du Hamel, de l’autre on ridiculisait M. Olier. Il est juste d’entendre les deux sons[19].

Arrivé à Paris sur la fin de janvier 1669, M. Feydeau reçut l’hospitalité chez madame de Bélisi, une de ses pénitentes, une personne de charité, de bonté, et qui lui montra un constant attachement. Il crut devoir consulter encore sur la cure de Vitry M. de Sainte-Beuve, son ancien confesseur, lequel n’était pas tout à fait d’avis qu’il acceptât. Il paraît que Vitry était une cure difficile ; les cœurs y étaient durs, et il y avait d’ailleurs bon nombre de Protestants. Bref, malgré le partage des avis, M. Feydeau crut voir le doigt de Dieu dans la désignation de cette cure. Il y alla donc, non sans avoir fait visite auparavant à l’archevêque de Paris, M. de Péréfixe :

« M. Du Hamel, qui étoit pour lors chanoine de Notre-Dame, voulut que j’eusse l’honneur de saluer M. l’archevêque de Paris. Ce prélat me demanda d’abord ce que valoit mon bénéfice. Je lui dis que pour le spirituel il me faisoit peur, que pour le temporel je n’en savois rien. Je lui fis ensuite quelques honnêtetés de la part de M. d’Aleth, à qui ce prélat avoit eu autrefois quelque confiance pour son intérieur, et il me parla de M. d’Aleth assez froidement. Si j’eusse eu le termps, je l’eusse fait souvenir qu’en 1643 il m’avoit dit à Richelieu qu’il aimoit tellement le livre de la Fréquente Communion que, si M. Arnauld lui eût demandé son approbation, il la lui auroit donnée, et que si M. le cardinal de Richelieu eut été dans un sentiment contraire, il lui eût demandé permission de le soutenir contre lui : mais le temps n’étoit plus pour lui d’être dans ces sentiments-là. Madame de Saint-Loup l’ayant fait souvenir de ce qu’il m’avoit dit, il ne fit que dire en gémissant : « Ah ! j’étois homme de bien en ce temps ! »

Est-ce bien sérieusement que M. de Péréfixe a laissé échapper cette exclamation, ou n’était-ce qu’une légère plaisanterie à l’adresse de madame de Saint-Loup ? — Je n’ai pas à entrer dans le détail de cette cure difficultueuse et orageuse dont M. Feydeau eut la charge durant six années. C’était assurément un curé apostolique ; mais eut-il tous les ménagements désirables ? Peu soutenu de son évêque, il souleva d’une part des oppositions vives, et de l’autre excita des enthousiasmes non moins violents. Vers la fin la division était au comble. Il avait contre lui les moines du lieu : il avait pis, il avait pour ennemie une femme, madame Nolin, une dévote qui prétendait que Dieu lui parlait, et qui prophétisait en mentant à pleine gorge. D’un autre côté, il avait pour lui le peuple, le menu peuple : c’est au point qu’il faillit y avoir une émeute lorsqu’on sut sa démission. Il fallut user de stratagème pour le faire sortir. Le récit, sous la plume de M. Feydeau, est d’une naïveté incomparable ; l’amour-propre y est absent, on ne sent que la peine d’un pasteur qu’on arrache à ses ouailles, d’un chrétien qui se voit contraint de faire retraite devant l’ennemi :

« Le 3e juin (1676) j’écrivis à M. de Châlons que j’étois bien empêché sur la manière dont je sortirois, car on m’avoit dit que le peuple ne me laisseroit pas sortir et qu’il pourroit y avoir quelque émotion à la porte par où je sortirois ; qu’il ne me sembloit guère honnête de m’en aller en plein minuit, de peur de donner occasion de dire que je m’en étois fui[20]. M. de Châlons envoya dès le lendemain M. l’Évêque d’Aulone avec une commission pour moi d’aller faire la visite de quelques paroisses du côté de Sainte-Menehould.

« M. d’Aulone fut attendri de voir les larmes de tant de monde qui le venoit conjurer de s’employer à me retenir dans la cure. Il demanda à tous les religieux s’ils se plaignoient de moi, et ils lui dirent que non ; et tous les officiers qui le vinrent voir le prioient de me retenir.

« Je partis le lendemain qui étoit le 5e juin à 3 heures du matin, et je pris un chemin détourné pour gagner la porte de Vaux, étant à pied avec un bâton à la main. M. d’Aulone partit sur les six heures ; son carrosse alloit devant, et un grand monde l’accompagnoit. On croyoit que je fusse dans le carrosse, et on vouloit l’empêcher de sortir de la porte. Comme il fut au faubourg de Vaux, il rencontra un bon vigneron qui s’en alloit à sa vigne avec sa bêche sur son épaule, qui lui dit : « Que faites-vous, Monseigneur ? Vous êtes comme l’Ange qui tirez Loth de Sodome. Que pouvons-nous attendre sinon de périr et de voir l’embrasement de la ville ? » M. d’Aulone étoit encore attendri de cette parole quand il me la dit à Vitry-le-Brûlé où je l’attendois. Il ne me la put dire sans larmes et ne pouvoit assez admirer une parole si bien dite. Sur ce que je lui disois qu’il n’étoit pas croyable que ce vigneron l’eût dite si bien, il me protesta qu’il n’y ajoutoit rien et qu’il la rapportoit de la même manière. »

A partir de ce jour de sa sortie de Vitry, M. Feydeau redevient un persécuté. Il en a la marque au front. On avait dès lors l’idée en haut lieu de poursuivre de nouveau le Jansénisme, et il était un janséniste avéré et noté. La froideur et l’isolement vont se faire autour de lui. Il le sentira et en aura le cœur serré. Seul, M. d’Aulone, un honnête homme[21], témoin des faits et qui les avait vus de près, aura le courage d’écrire en sa faveur :

« M. d’Aulone se donna la peine d’écrire à M. de Paris (M. de Harlai) ; il lui représenta comme j’avois été opprimé et calomnié, la doulenr des gens de bien, les larmes du pauvre peuple. Il le conjuroit de se rendre mon protecteur contre tant d’ennemis. Mais je n’ai point été trompé dans mon attente que ce prélat n’en feroit rien pour des raisons que je ne puis dire. Il en écrivit une autre à M. de Pomponne. »

Lettre également vaine ! M. de Pomponne, cet aimable homme, n’était pas de ceux qui osent se commettre en Cour pour le prochain. Le sentiment de la justice est faible dans la plupart des âmes ; il en est peu de généreuses. M. Vialart, évêque de Châlons, dont je lis partout, et chez les nôtres en particulier, tant d’éloges, se conduisit à l’égard de M. Feydeau, dans cette disgrâce, de manière à le navrer. Quoi ! pas un mot de consolation pour le juste sacrifié qui n’avait d’autre tort que d’être trop strictement chrétien :

« Je demeurai dans le séminaire de Châlons jusqu’au 12e juillet où je m’aperçus qu’on ne me donnoit pas le moindre petit emploi. On ne m’offroit plus de dire la grand’messe comme auparavant ; on ne me prioit plus de me trouver dans les conférences, et on me prioit plus de me faire enseigner comme M. de Châlons me l’avoit fait promettre et m’y avoit engagé ; et ce prélat me laissoit sans me rien dire ! Enfin je fus prendre congé de lui un dimanche 11e juillet. Il me reçut assez froidement, et il m’offrit du même ton la demeure dans son séminaire tant que je voudrois. Je ne lui pus rien dire : j’avois le cœur trop serré. Il s’étonna de mon silence. Cela ne me fit rien dire davantage… »

C’est dans cette disposition humiliée et contrite que M. Feydeau partit de Châlons. Après quelques visites de famille ou d’amitié dans les contrées environnantes, il s’en revint à Paris accompagné d’un vicaire fidèle qui s’était donné à lui, M. Flambart :

« Nous y arrivâmes le 12e août. Nous descendîmes chez la charitable hôtesse, madame de Bélisi. Le même jour, nous fûmes voir M. de Sainte-Beuve qui nous reçut assez froidement, sans nous prier de nous asseoir. »

Quoi ! vous aussi, Monsieur de Sainte-Beuve, vous avez peur de vous compromettre, et vous battez froid à l’un de vos humbles pénitents et qui a toujours eu tant de déférence pour vos avis !

M. Feydeau se trompa alors en croyant pouvoir accepter impunément la place de théologal que s’empressa de lui offrir l’évêque de Beauvais, M. de Buzanval, ancien paroissien de Saint-Merry. Le conseil de M. Arnauld et une lettre de M. Hermant le déterminèrent. Mais, en arrivant à Beauvais, il rencontra de l’opposition dans le Chapitre, une résistance absolue de la part du doyen, et il y était depuis un mois à peine qu’une lettre de cachet vint le surprendre, qui l’envoya en exil à Bourges (février 1677).

Il demeura dans cette ville durant six années, inspirant à tous le respect et l’estime. Il y vivait en paix sous des archevêques modérés, M. Poncet et son successeur M. Phélippeaux. C’est là qu’il écrivit ses Mémoires ; c’est de là qu’il adressa aux religieuses de Port-Royal une longue, une éloquente lettre de consolation et d’encouragement, datée de la veille de la Toussaint 1680. Il était allé prêcher l’Avent à Port-Royal en 1676, après son retour de Vitry et avant son départ pour Beauvais ; il y avait renouvelé l’alliance spirituelle qu’il n’avait cessé d’entretenir. C’était un ami, un frère en affliction et qui souffrait pour la même cause[22]

On ne laissa point M. Feydeau dans cet exil de Bourges devenu trop doux. Comme on vit que l’archevêque l’y traitait trop bien, les ennemis obtinrent contre lui une nouvelle lettre de cachet qui l’exilait à Annonay dans le Vivarais (1682). Il y passa ses dernières années et y mourut le 24 juillet 1694, à l’âge de 78 ans. On a une lettre de M. Flambart, son fidèle disciple, sur cette mort. Il finit comme un saint, en outrant les mortifications et en exerçant sur lui-même les plus rudes pratiques de la pénitence. Il fut enterré aux Célestins de Colombier, ces bons religieux ayant voulu posséder son corps. On lui fit une belle épitaphe latine : il y était dit par allusion aux trois ou quatre lettres de cachet qui l’avaient promené d’exil en exil et à l’esprit chrétien dans lequel il avait supporté ces épreuves : « Nusquam exul, factus civis Sanctorum et domesticus Dei : ubique exul, nondum assumptus in Civitatem sanctam Jerusalem ; » c’est-à-dire : « Nulle part il ne se regardoit comme un exilé, puisqu’il appartenoit à la Cité des saints et à la maison de Dieu : partout il se considéroit comme en exil, parce qu’il n’étoit pas encore enlevé et ravi dans la sainte Cité, dans la Jérusalem céleste. » — On pourrait lui appliquer ce mot d’éloge qui a été dit d’un autre de nos honnêtes gens persécutés, mais que nul ne mérite mieux que lui : « C’était un bon esprit et un grand juste. »

Tel est l’abrégé de la Vie de ce constant et invariable arui de Port-Royal, figure remarquable dans sa ligne secondaire ; un des fidèles de la génération religieuse qui appartenait au mouvement produit par le livre de la Fréquente Communion : car ce livre fut une date.

  1. Mémoires manuscrits de M. Feydeau : Bibliothèque Mazarine, H. 3012 ; et Bibliothèque du Roi, résidu Saint Germain, 302.
  2. Vers la fin de sa vie, il exprimait bien vivement cette inébranlable croyance au Christianisme selon saint Augustin et saint Paul et la résumait en ces termes : « Il ne faut leur opposer à tous que saint Augustin : c’est une face de Méduse qui arrête tous leurs mouvements. Ils ne peuvent rien alléguer où il n’ait répondu par avance, ni porter de coup qu’il n’ait déjà paré. Mais saint Augustin ne défend pas saint Augustin, il ne fait que défendre saint Paul, ou plutôt c’est saint Paul qui défend saint Augustin et qui le couvre de la vérité comme d’un bouclier impénétrable à tous les traits que peut tirer la raison humaine. »
  3. L’un des confesseurs des religieuses, un humble et digne serviteur de la maison.
  4. M. Olier, curé de Saint Sulpice, se trouva dans cette affaire en contradiction directe avec M. de La Croix-Christ : il fut d’avis que madame de Saujon restat a la Cour. (Voir la Vie de M. Olier, par l’abbé Falilon, tome II, pages 158, 159, 180.)
  5. Son vrai nom était M. Anillet de La Croix-Christ. Il était d’Alençon, du diocèse de Seez en Normandie. On ne connaît la suite de sa vie que par M. Feydeau. Il eut sa part dans la même persécution, s’étant retiré de Saint-Merry en même temps que lui. Il eut aussi une lettre de cachet de par le curé M. Amiot. Il s’en retourna alors, sans mot dire, à Alençon qui était son pays, puis alla à Buzanval près Rueil, et, la mélancolie le saisissant, il revint quelque temps après se loger à Paris dans la même rue où était alors caché M. Feydeau. C’est là qu’il mourut. Il reçut les derniers sacrements de M. Joli, depuis évéque d’Agen. Le chirurgien, M. Guillard, qui le traitait et qui voyait également M. Feydeau, dit à ce dernier que « son malade étoit plus enflammé du feu de l’amour de Dieu que de celui de sa fièvre ; qu’il n’avoit jamais vu une attention à Dieu si fervente ni si appliquée. » Le Père Gerberon, dans son Histoire générale du Jansénisme, le fait mourir le 11 octobre 1660. D’après les Mémoires de M. Feydeau, il faudrait reporter cette mort en 1661. C’est un ami de Port-Royal qui manque, d’ailleurs, dans les Nécrologes : plusieurs de ceux qui moururent en ces années de la dispersion ont pu être ainsi oubliés. »
  6. Voir à l’Appendice du tome II, p 545.
  7. C’est le cas ici, à l’occasion de M. Du Saussay, d’adoucir un mot qui me paraît un peu fort dans le Mémoire sur le cardinal de Retz (Tome V, page 562). Cet Official et Grand-Vicaire, qui était au gré de la Cour plus que du choix du cardinal, n’était pas favorable aux Jansénistes, mais il ne semble pas non plus qu’il ait été « un très-vif adversaire. » Sa manière d’agir envers M. Feydeau montre qu’il y mettait de la modération.
  8. Ce départ produisit une grande émotion et presque un schisme dans la paroisse ; je recueille les propos du temps, là où je les trouve. M. Des Lions écrivait dans son Journal, à la date du 8 juin 1656 : « Mademoiselle de Tournon, de la paroisse de Saint-Merry, m’a dit que depuis l’expulsion des prêtres de M. Du Hamel, les dames de leur parti au nombre de trente ou quarante avoient quitté les assemblées de la charité, qu’elles s’emportoient à d’étranges mépris de M. Amiot ; qu’un jour, comme il prêchoit, elle étoit auprès d’une qui disoit : Tu as dit vrai ! et autres paroles d’injures ; qu’elles et leurs filles sont toutes savantes en ces matières ; qu’un M. de La Planche, contrôleur (trésorier) des bâtiments du Roi, avoit, dès le lendemain de la sentence, mis un écriteau sur sa porte pour quitter la paroisse ; qu’il étoit allé loger au faubourg Saint-Germain (en une maison appelée la Cour des Flamands), où M. Feydeau s’est retiré ; qu’il a deux filles qui savent le latin et qui font les doctes…, etc., etc. » Nous avons le commérage ecclésiastique.
  9. Il y a une lettre de consolation de lui à M. Taignier, datée de Paris du 3 mai 1661, qui se peut lire dans l’Histoire du Jansénisme de M. Hermant, page 1337. M. Taignier venait d’être frappé, ainsi que son ami M. de Bernières, par une lettre de cachet. En rassemblant les nombreuses marques d’affection qui furent données en cette occasion à ces deux messieurs et après avoir transcrit la lettre de M. Feydeau, toute pleine d’onction et de tendresse, M. Hermant fait cette observation fort juste : « On n’a pas cru inutile de rapporter toutes ces lettres, parce que l’on y remarque des traces de piété qui ne se trouveraient pas dans des personnes réunies par un esprit d’intrigue et de cabale ; et ceux qui en jugeront sans passion verront que la charité régnoit dans le cœur de MM. de Bernières et Taignier au milieu de leurs disgrâces, et que leurs amis leur eussent été fort incommodes si les consolations qu’ils tâchoient de leur donner en cet état n’eussent été que des civilités humaines. » Cette remarque est vraie pour tous ces chrétiens sincères, pour tous ces fidèles de Port-Royal qu’on persécutait. La preuve morale est évidente.
  10. Madame de Sablé paraît avoir eu du goût pour M. Feydeau ; elle désira, à un moment, qu’il vînt se loger auprès d’elle, et M. Feydeau s’en excusa sur la proximité de Port-Royal d’où l’on avait déjà fait sortir les pensionnaires : elle reconnut elle-même par un billet qu’elle lui écrivit la justesse de ses raisons, et qu’en effet cette situation ne serait pas crue innocente. Mais c’est pour M. Feydeau une bonne marque que madame de Sablé ait voulu l’avoir pour voisin.
  11. Ne pas confondre cette mademoiselle d’Aumale de Ventadour avec mademoiselle Suzanne d’Aumale d’Haucourt, qui épousa M, de Schomberg.
  12. Après avoir écouté mademoiselle de La Planche, ou peut-être écouté Dieu dans la prière. Les deux sens sont possibles.
  13. Il est juste de faire observer (ce qu’a tout à fait perdu de vue Besoigne dans son article de M. Feydeau) que le curé de Saint-Sulpice, à cette date, n’était plus M. Olier ; c’était M. de Poussé. M. Hermant a soin de l’indiquer dans le narré très-circonstancié de ces scènes qui ne furent pas, dit-il, un des moindres événements du mois de juillet 1661 (Histoire du Jansénisme, pages 1554-1562). Si le Jansénisme avait laissé une postérité comme les Jésuites en ont une, ils feraient imprimer aujourd’hui cette Relation de M. Hermant comme la meilleure réfutation de celle du Père Rapin ; mais de telles questions n’intéresseraient plus personne, et nous, mondains respectueux et amis des honnêtes gens, nous ne pouvons que montrer du doigt en passant de quel côté il y a le plus de vérité et de droiture.
  14. Le Père Rapin, dans ses Mémoires (tome III, page 155), s’est étendu avec complaisance sur cette aventure de M. Feydeau. Ceux qui croient faire tort aux Jansénistes en racontant ces odieux procédés dont ils furent l’objet, et qui ne voient à y dénoncer que l’esprit de la cabale, ne s’aperçoivent pas qu’ils portent témoignage contre eux-mêmes.
  15. Une riche bourgeoise de la rue Quincampois.
  16. Le secrétaire de M. Le Roi et qui nous est maintenant si connu, celui qui sera le voisin et l’ami de Racine.
  17. M. Amiot mourut en juin 1663. Persécuteur et mauvais homme comme il était, il mérite bien un dernier souvenir qui achèvera de donner idée de lui. Il finit d’une manière assez étrange et qu’on a dissimulée le plus qu’on a pu ; mais nous allons écouter dans le tête-à-tête des contemporains bien informés. Le docteur Des Lions, qui tient registre dans ses Journaux des principales conversations qu’il a eues, rapporte, entre autres, celle-ci : « Le 18 décembre (1667), j’ai vu M. de Sainte-Beuve de qui j’ai appris que… que (suivent plusieurs nouvelles)… ; qui a fait cette remarque que tous ceux qui ont choqué la vérité pour faire fortune ont perdu l’esprit, le bon sens et l’honneur : témoin M. Hallier qui est devenu imbécile de sens, sitôt qu’il est devenu évêque ; témoin M. Le Moine qui… etc. ; qui a été, après sa mort, déclaré confidentiaire par un arrêt du Grand Conseil… ; témoin M. Amiot, à qui il a entendu dire à la table de Sorbonne qu’il aimoit mieux un quart d’écu dans sa poche que de lire Jansénius qu’il ne laissoit pas pourtant de proscrire, et il est mort dans l’opprobre de la pédérastie, la reine-mère ayant, à la sollicitation de son neveu Amiot, fait enlever un jeune homme d’auprès de lui dont il étoit comme fol et possédé, et il est mort d’une maladie qui l’avoit rendu muet et paralytique. » (Journaux de Des Lions, Bibliothèque du Roi, 1258, page 592.) C’est ainsi que s’exprimait le grave docteur de Sainte-Beuve dans le tête-à-tête avec une liberté de Suétone chrétien. Je laisse de côté sa théorie vengeresse, et ne prends que le fait qui est avéré. On sait d’autres détails : le neveu jaloux non-seulement obtint qu’on enfermât le beau jeune homme à Saint-Lazare, mais encore, comme il le savait idolâtre de sa chevelure, à la manière de ces sortes de jeunes gens (καλὸν ἐθειράζοντες), il fit tondre et raser le mignon. L’oncle fut quelque temps sans savoir ce qu’était devenu son ami ; mais, ayant appris la manière dont on l’avait enlevé, il entra dans une si étrange colère contre son neveu qu’il le chassa de sa maison et jura de ne lui jamais donner sa cure. Comme la famille pourtant ne voulait pas laisser perdre une si belle place, on lui conseilla de prendre chez lui un autre neveu, à qui l’on fit même quitter pour cela l’état militaire. Le Père Rapin, qui a calomnié M. Du Hamel à l’article des femmes et comme étant l’idole de ses paroissiennes, se tait complètement sur ce vice de M. Amiot, — un péché, il est vrai, auquel les Jésuites n’ont jamais été, dit-on, bien sévères. Quant à M. Feydeau, il se tait par esprit de charité.
  18. Si, à cette date, les personnes du monde et les prélats avisés soupçonnaient et flairaient un des Messieurs de Port-Royal dans tout homme de mérite et de doctrine ecclésiastique qui ne se donnait pas à connaître, les gens du commun et qui ne jugeaient que sur l’apparence avaient une manière à eux, et tout à fait grossière, de définir le janséniste et de le signaler : « Le Prieur des Bénédictins reformés de Saint-Martin de Pontoise disoit à mon frère, écrit M. Des Lions dans son Journal (9 juin 1661) qu’étant ces jours passés à une de leurs abbayes à Caen et voulant se promener dans le jardin d’une ferme, il aperçut un ecclésiastique qui s’y promenoit, et ayant demandé au fermier qui il étoit, celui-ci repartit : « Mon Père, c’est le plus grand janséniste que je connoisse ; j’ai défendu à mes enfants et à mes gens de le hanter. » Lors, le religieux pensant en apprendre quelque chose davantage, et lui ayant demande comment il savoit que ce prêtre étoit janséniste, il lui dit : « Mon Père, je l’ai prié, je ne sais combien de fois, de collationner et de boire avec moi ; jamais je n’ai pu lui persuader. Voyez-vous pas comme il tient son bréviaire sous son bras ? Il ne vient jamais ici qu’il ne l’ait. » Le bénédictin se mit à rire et en a fait rire les autres. M. Poncet m’a dit, à ce propos, que quatre petites pensionnaires de Port-Royal étant entrées aux Ursulines du faubourg Saint-Jacques, les enfants et quelques religieuses les ont appelées jansénistes, parce qu’elles ne vouloient pas être braves comme les autres et qu’elles alloient les yeux baissés. »
  19. Dans la même conversation M. de Cambiac rapporta à M. Feydeau la parole célèbre qu’avait dite feu M. de Solminihac, évêque de Cahors. Ce prélat, un saint homme, avait expressément chargé M. du Ferrier, frère de M. de Cambiac, de dire à quelques autres évêques ses voisins « qu’étant au lit de mort, il leur mandoit et déclaroit son sentiment, à savoir que les Jésuites étoient les plus grands ennemis de l’Église et qu’il n’avoit jamais pu les réduire. » Le mot circula et fut imprimé. On fit tout au monde, on usa tour à tour de menaces et de promesses pour obliger M. du Ferrier à le démentir : il tint bon. Il était pour lors grand vicaire de Narbonne, administrant parfaitement bien le diocèse pendant l’exil de l’archevêque, M. Fouquet. Compromis dans l’affaire de la Régale, il mourut des années après à la Bastille. L’inimitié des Jésuites n’y nuisit pas.
  20. Je m’en étois fui ; pour dire, je m’étois enfui. M. Feydeau, dans son langage un peu suranné, sépare encore les mots que l’usage avait joints et soudés depuis longtemps à cette date de 1676. Le Père Bouhours, ce grammairien à la mode, qui épilogue les locutions de Port-Royal, aurait eu là de quoi s’égayer.
  21. M. Berthier, un des approbateurs des Pensées de Pascal (tome III, page 458).
  22. On peut lire la lettre de M. Feydeau au tome I, pages 125 et suiv.) des Vies intéressantes des Religieuses de Port Royal ; elle est admirablement appropriée au sujet et aux circonstances ; il avait qualité pour parler de la sorte, et ses accents sortaient d’un cœur pénétré : « Il est vrai, dit-il aux religieuses, il est vrai, il n’y avoit rien de plus beau que votre sainte Communauté, si florissante, si fructifiante et si féconde ; mais elle ne donnoit que des exemples de régularité et d’esprit de piété que nous voyons pratiquer à d’autres. Il est vrai qu’elle éclatoit particulièrement par le désintéressement ; mais la perfection c’est la souffrance : Patientia opus perfectum habet. C’est elle qui tire les fruits cachés dans le fonds de la vertu chrétienne ; une grappe de raisin, quoique très-belle, n’est point utile au vigneron, et il n’en sauroit tirer du vin, s’il ne la serre, ne la presse et n’en écrase tous les grains. Il fait plus, il la foule et la met sous le pressoir. Voilà sa fin et sa destinée. C’est la nôtre. Ç’a été celle de Notre Seigneur même, qui a été sous le pressoir toute sa vie et qui l’a finie sur une croix. » M. Feydeau rappelle que la première fois qu’il eut le bonheur de parler à la mère Angélique, elle lui dit cette parole : « Quærite ergo primum regnum Cœlorum : Cherchez premièrement le royaume des Cieux. » Il commente avec onction cette pensée dans le passage suivant qui exprime le sentiment du chrétien brisé sous l’injustice : « Quand nous voyons qu’on ne pense à nous que pour nous faire quelque nouveau mal, pendant qu’on ne fait que du bien aux autres qui n’en paroissent pas plus dignes que nous, disons en nous-mêmes : Notre royaume n’est pas du ce monde. — Quand nous ne voyons pas de fin à nos maux et qu’on tourne en mal le bien que nous voulions faire, pensons que notre royaume n’est pas de ce monde. — Quand nous nous voyons abandonnés de nos amis, que nous nous voyons entre les mains et sous la puissance de ceux qui nous haïssent, qui nous refusent ne qu’on ne refuseroit pas à des scélérats et à des criminels, consolons-nous dans cette pensée que notre royaume n’est pas de ce monde. » il y a encore d’autres choses fort belles et fort touchantes dans cette lettre.