Portraits — Octave Mirbeau

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Les Cahiers d’aujourd’hui,
octobre 1912 (Numéro 1, pages 10-11)

Marguerite Audoux

Octave Mirbeau


PORTRAITS


OCTAVE MIRBEAU


Devant sa maison de Triel, à l’ombre des arbres dominant le beau jardin qui descend et s’étale en larges pelouses jusqu’au petit chemin pierreux, Mirbeau se tient souvent assis dans un fauteuil d’osier. Son buste, qui ne fléchit pas, s’appuie à peine au dossier, et son coude est seulement posé sur le bras du fauteuil pour permettre à son poing de toucher sa joue sans soutenir la tête.

Il reste ainsi de longs moments, et on ne sait si son regard se perd dans les nuages lointains, ou sur la Seine qui luit et s’efface au tournant du coteau. Et si quelqu’un vient à passer devant lui à ce moment, ses paupières ne s’abaissent pas. Ce qu’il voit doit être si large et si haut que rien ne peut le lui cacher ; cependant il reste attentif à tout et aucun des bruits qui viennent jusqu’à lui ne le laisse indifférent.

Quand il marche, son corps se tient droit, et ses pieds touchent légèrement la terre. Il fait penser à un grand oiseau qui saurait mieux voler que marcher. Parfois ses épaules se haussent et il porte la tête en avant d’un air assuré, comme s’il s’apprêtait à vaincre un ennemi. Mais s’il se promène dans les allées pleines de fleurs de son jardin, ou le long des pelouses unies, sa haute taille se courbe à tout instant pour redresser avec le même soin la tige d’une petite herbe ou celle d’une fleur rare.

Un jour quelqu’un m’a dit : “ Je n’ai jamais vu Mirbeau, mais je le connais aussi bien que vous ; c’est un monsieur qui crie et qui fait de grands gestes. ”

Mais non : sa voix est bien posée, et ses bras ne s’agitent pas quand il parle. Seuls ses yeux clairs vous fixent et semblent vous parler encore plus que sa voix. S’il vous interroge, son visage prend un air de naïveté, et on dirait qu’il est prêt à croire tout ce que vous allez lui dire, mais s’il veut vous convaincre d’une idée qu’il croit juste et bonne, ses yeux s’élargissent et tout son corps se tend vers vous comme s’il voulait peser fortement sur votre pensée.

Son sourire est amer et doux, et son rire est bas et plein, d’une seule note, avec des vibrations graves.

Il vient au devant de vous les deux mains bien ouvertes, et pendant qu’il garde les vôtres dans une pression pleine et chaude, on sent qu’il donne toujours plus qu’il ne prend.


Marguerite Audoux