Portraits politiques et littéraires - Louis Ier, roi de Bavière

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Portraits politiques et littéraires - Louis Ier, roi de Bavière
Revue des Deux Mondes, période initialetome 22 (p. 817-841).


PORTRAITS


POLITIQUES ET LITTERAIRES.




LOUIS Ier, ROI DE BAVIÈRE.




I. — Poésies de Louis Ier, roi de Bavière (Gedichte Ludwigs des Ersten, Koenigs von Bayern). 3 volumes in-8°, Munich.
II - Portraits des hôtes du Walhalla, par le roi Louis Ier de Bavière, fondateur du Walhalla (Walhalla’s Genossen, geschildert durch Koenig Ludwig den Ersten von Baiern, den Gründer Walhalla’s). 1 vol. in-8°, Munich.




Quelques années avant 89, un petit prince d’Allemagne, se sentant à l’étroit dans l’héritage de ses aïeux, abandonna son château solitaire et vint chercher fortune en France. C’était moins un prince qu’un gentilhomme, bien qu’il appartînt à la famille des électeurs de Bavière. Frère cadet d’un des plus minces souverains de son pays, il eût vécu sans honneur au fond d’une principauté obscure ; il quitta son frère, le duc de Deux-Ponts, et nous offrit son épée. C’est vers la France, en effet, que le poussaient tous les instincts de son ame ; il chérissait la liberté et la philosophie. Louis XVI le mit à la tête du régiment d’Alsace, mais il est permis de croire que ce noble esprit cherchait autre chose que cela dans le pays de Montesquieu et de Rousseau. Il lui était doux de vivre au foyer des idées ; il aimait ce pays, dont Frédéric-le-Grand et Joseph II venaient de montrer au monde la bienfaisante influence ; il entretenait enfin dans sa pensée ce grave enthousiasme, cette sagesse tolérante, cet amour de la justice et du droit qui gouverna toute sa vie. La France l’a bien récompensé de ces sympathies généreuses. Si la révolution, dans ses premiers jours, a dû briser l’épée du colonel de Louis XVI, elle le retrouvera plus tard et, lui donnera un trône. C’est le hasard qui le fit duc de Deux-Ponts en 1795 et duc de Bavière en 1799 ; mais c’est le vainqueur d’Austerlitz qui, en 1805, créa pour lui un royaume. Ce jeune colonel au service de la France, ce souverain sacré par Napoléon, c’est Maximilien-Joseph, premier roi de Bavière.

Maximilien-Joseph eut un fils qui lui ressembla bien peu. Nous n’avons pas eu d’ennemi plus décidé que le roi Louis. Ce n’était pas, à vrai dire, une inimitié politique, c’était une sorte de jalousie fiévreuse, c’était une de ces haines mesquines et tenaces qui semblent une monomanie ridicule, au lieu d’être le fier sentiment d’une ame libre. Pour le fils de Maximilien-Joseph, la France était je pays maudit. Nos grands hommes, notre glorieuse histoire, tout ce qui nous marque d’un signe sacré aux yeux du monde, tout cela était supprimé d’un trait de plume par ce redoutable Teuton. Bien qu’il aimât les arts, il ne cachait pas son aversion particulière pour Corneille et Poussin, pour Lesueur et Molière, pour Delacroix et Lamartine, et il était manifeste qu’il avait des griefs personnels contre la langue de Pascal. Les monumens qu’il a fait construire, les ordonnances qu’il a signées, ses poésies même (car c’est un poète) ont proclama assez haut cette haine de tous les instans. Les condamnations dont il nous a frappés sont inscrites partout, dans les bibliothèques et dans les musées, sur les fresques des églises et dans les galeries des châteaux. La pierre et la couleur, sous les ordres de ce grand protecteur des arts, ont été employés mille fois à nous calomnier sottement, et les édifices dont il a embelli sa capitale ont tous ce singulier caractère, qu’on pourrait les prendre pour un long et prétentieux pamphlet à l’adresse de la France.

Nous voici loin de Maximilien-Joseph. D’où vient donc le contraste si frappant de ces deux hommes ? Entre le père et le fils, entre le premier et le second roi de Bavière, quelles circonstances inattendues ont changé si complètement la situation des choses ? Ces circonstances seraient fort sérieuses, en vérité, si le roi Louis n’avait pris plaisir en quelque sorte à parodier les sentimens les plus vrais. Entre Maximilien-Joseph et le roi Louis il y a les guerres de 1813, il y a la révolte si légitime de l’Allemagne contre le despotisme de Napoléon. Certes, de tels événemens suffisent bien pour justifier le soulèvement des états germaniques et la rupture des plus solides amitiés ; lorsque Maximilien-Joseph, avant la bataille de Leipsig, renonça à l’alliance de Napoléon, il reprenait sa vraie place. L’Allemagne était en péril ; avons-nous le droit de nous plaindre parce que nous avons trouvé notre allié de la veille dans les rangs de nos adversaires ? Cependant ces guerres de 1813, ces guerres nationales dont le motif était sacré, amenèrent des résultats bien funestes aux peuples allemands. Lorsqu’ils s’armèrent contre le despotisme de l’empereur, ils ne surent pas prendre toutes leurs précautions, et la victoire se tourna contre eux. En vain les peuples et les rois s’étaient-ils juré une étroite alliance dans de solennels engagemens ; en vain des droits politiques avaient-ils été promis à l’Allemagne en échange du sang versé pour l’indépendance des couronnes : le contrat devait être déchiré bientôt par ceux qui en profiteraient. La loyauté était d’un côté, la ruse de l’autre. Qu’arriva-t-il ? Le fait est si connu que c’est presque un lieu commun d’en parler : tandis que la nation se dévouait pour la patrie commune, toutes les royautés de l’Allemagne poursuivaient dans l’ombre un autre but qu’on se gardait bien d’avouer ; ce n’était pas seulement l’empereur, c’était la révolution qu’elles espéraient abattre. De 1813 à 1815, la révolution, en effet, a été vaincue ; c’est de là que datent toutes les défaites de l’esprit libéral et cette longue honte trop patiemment subie jusqu’au réveil de 1830. Eh bien ! voilà les circonstances au milieu desquelles s’est formée l’éducation politique et morale du roi Louis, voilà les influences mauvaises qui ont égaré cette capricieuse et puérile imagination. On l’a vanté comme un de ceux qui, ayant le plus souffert de l’abaissement de l’Allemagne sous Napoléon, s’associèrent le plus ardemment aussi aux généreux efforts de 1813 ; on aurait dû le signaler plutôt parmi ceux qui puisèrent dans cette fatale époque une haine irréconciliable pour les idées modernes. Chez un esprit faux, chez une intelligence frivole et entêtée, cette haine produisit bientôt des parodies bouffonnes. Le fantôme du moyen-âge évoqué avec passion pour combattre le redoutable génie des temps nouveaux, la réaction jésuitique organisée dans la science et dans l’état, l’art détourné de ses libres voies et devenu, sans le savoir, un instrument d’oppression, un dilettante, en un mot, se faisant fort d’arrêter l’esprit humain avec des tableaux romantiques et des cathédrales coquettes, tel est le spectacle donné à l’Allemagne, vingt-huit années durant, par le dernier roi de Bavière, parce bizarre et prétentieux souverain que nous avons vu, le 20 mars 1848, se détrôner lui-même par ses scandales et déposer sa couronne au milieu de la réprobation et de la risée publique.

Tant que le roi Louis fut l’héritier présomptif du trône de Bavière, et même pendant les commencemens de son règne, on ne vit que la première partie de son rôle. Il était un des combattans de 1813, il avait chanté le soulèvement de l’Allemagne, et on lui savait gré d’avoir désiré une place dans ce groupe généreux où brillent les noms d’Arndt et de Rückert, de Théodore Koerner et de Max Schenkendorf. Le teutonisme se confondait alors dans les meilleurs esprits avec les idées libérales, et cette confusion explique bien des méprises qui seraient aujourd’hui sans excuse. C’était aussi le teutonisme qui mettait à ressusciter les traditions de l’Allemagne un empressement beaucoup trop passionné pour être toujours clairvoyant. Comme on avait senti durement les misères de la patrie divisée, et comme l’unité n’apparaissait encore que dans un éloignement bien obscur, c’était au passé qu’on la demandait. Cet idéal de l’Allemagne forte et puissante sous une loi commune, le présent ne pouvait le réaliser ; en attendant les miracles de l’avenir, il fallut chercher cette grande image dans le trésor des temps évanouis. Il y eut un instant où des milliers d’ames se réfugièrent, avec un entraînement aveugle, dans la foi du saint-empire. Plutôt que de ne pas jouir de cette unité imaginaire, les esprits s’en allaient à reculons dans le fond le plus ténébreux des vieux siècles, et ne s’arrêtaient qu’à Arminius. Arminius et Totila, Othon et Frédéric Barberousse, tels furent pendant quelques années les héros d’un pays qui avait signalé son action dans les temps modernes par Luther et Frédéric-le-Grand. Quelle que fût d’ailleurs la différence de leurs convictions, si éloignés qu’ils fussent les uns des autres en religion et en politique, tous ces esprits en quête de l’unité ne se sentaient pas mal à l’aise sous cette étrange bannière. Protestans et catholiques, libéraux et réactionnaires, peuples et rois, toute l’Allemagne enfin retournait au moyen-âge. Les arts se rendirent complices de cette incroyable confusion de toutes les idées, et la poésie, l’érudition, la philosophie elle-même, en portèrent l’empreinte. Ainsi ; ce mouvement national de 1813, qui aurait pu servir si énergiquement la liberté allemande, contenait tous les élémens d’une réaction illibérale et fournissait aux ennemis de la révolution des ressources inespérées. Il ne faut pas attribuer au roi de Bavière ce savant machiavélisme ; il l’a trouvé tout fait, tout préparé du moins par des circonstances extraordinaires. Ce n’est pas lui qui a ouvert cette voie où, quinze ans plus tard, son beau-frère Frédéric-Guillaume IV devait le rejoindre et le dépasser ; l’un et l’autre, ils sont les fils de ce mouvement confus, de cette révolte moitié mystique, moitié libérale qui avait éclaté contre Napoléon, et toute leur politique a été de prolonger autant que possible l’aveuglement de l’Allemagne. Quand l’héritier de Maximilien-Joseph monta sur le trône, il commença aussitôt sa tâche ; il ne le fit pas sans doute, comme son beau-frère plus tard, au nom d’un système bien arrêté : c’étaient surtout des caprices et des puérilités fantasques ; mais les conséquences n’en furent pas moins désastreuses, et si Frédéric-Guillaume IV, en 1840, plia les sciences les plus sévères, la théologie, l’histoire et la philosophie, à l’exécution de ses desseins, Louis Ier, dès 1825, faisait servir l’art de Raphaël et de Phidias à l’étouffement de la pensée.

Aujourd’hui, certes, après tant d’escapades et de tentatives insensées, nous n’avons aucun mérite à signaler cet esprit réactionnaire du roi Louis, et nous devons excuser les publicistes qui, de 1813 à 1825, se trompèrent si naïvement sur le caractère du jeune prince ; mais, il faut le dire aussi, jamais on ne vit de méprise plus complète. Quand Louis Ier remplaça sur le trône le bon et honnête prince qui était le dernier représentant de l’esprit français en Allemagne, son amour des arts, son enthousiasme d’antiquaire, ses voyages en Grèce et en Italie étaient rappelés sans cesse comme des promesses fécondes. C’étaient de nobles instincts, après tout, qui animaient sa pensée, bien qu’il se disposât à en faire un très fâcheux usage, et l’on ne vit d’abord que ces goûts studieux et délicats ; tous les esprits étaient charmés. L’illusion dura long-temps ; puis, quand l’Allemagne commençait à se désabuser, la réputation du roi Louis s’établissait chez nous et inspirait une confiance sans bornes à l’opposition la plus généreuse de la restauration. En 1829, quatre ans après l’avènement du roi Louis, le Globe saluait par des éloges sincères les premières poésies du monarque. Je les transcris ici comme un document curieux. Les éloges du Globe reproduisent exactement l’opinion qu’on se faisait alors du nouveau roi et tout ce qu’on attendait de cette éducation si brillanté.

« Au milieu des rois de l’Europe, pour la plupart vieux et peu amis des idées nouvelles, il en est un jeune et confiant aux lumières et à la philosophie de son temps. Son éducation n’a rien eu de l’éducation des cours. Il a vécu simple étudiant dans les universités, parmi les savans et les artistes, couru le continent en curieux et en poète, cherché partout de l’expérience et des inspirations généreuses. En un mot, il a étudié pour être roi, comme pour exercer un art ou une science ; parlons mieux, pour remplir un sacerdoce. Son ame religieuse et tendre s’est élevée de jour en jour à une plus haute intelligence de ses devoirs ; il s’est préparé par la méditation. Aussi, à peine monté sur le trône, il a jeté sur la Bavière un éclat nouveau. L’Allemagne a reconnu en lui le véritable prince allemand ; elle l’avait vu jadis souffrant avec elle de ses misères, frémissant de son esclavage, encourant la disgrace de Napoléon. Quand l’héroïque jeunesse des universités renouvelait le spectacle donné jadis par la France contre l’étranger, et suivait ses maîtres, philosophant et chantant des vers au feu des bivouacs ou au milieu des batteries, le prince Louis de Bavière prenait de loin, et presque captif, part à tous les dévouemens ; il enviait Koerner mourant sur le champ de bataille. Puis, dans de plus tranquilles jours, espérant la liberté comme le dernier sujet des rois dont il allait être bientôt l’égal, il soupirait, rêvait les réformes, les économies, et, toujours cultivant les arts, allait se réchauffer en Italie, quand la langueur gagnait son aine et que de tristes mécomptes l’accablaient. Livré à la dévotion, à des pratiques sévères, il en appuyait sa foi, mais sans renoncer aux libres élans, aux poétiques ardeurs d’une religion toute philosophique et toute de sympathie pour l’humanité. Ainsi s’est passée sa jeunesse, entre le patriotisme, les arts et la piété. Chaque jour, comme une prière, comme un délassement, comme un acte de bon propos pour l’avenir, quelques vers s’échappaient de son cœur. Il traçait, en courant, l’histoire de sa vie morale. Le jour venu de monter sur le trône, il s’y est montré ce qu’il était la veille. Seulement, ce qui n’était qu’un rêve, une pensée, s’est tourné en action. Une économie sévère, des réformes inespérées, ont remplacé le luxe un peu imprévoyant de l’excellent Maximilien son père ; la liberté de la pensée, l’égalité des cultes, ont reçu une sanction nouvelle ; Munich est devenu une ville d’arts et de sciences un musée riche et de jour en jour agrandi, une université qui compte Schelling à la tête de ses philosophes, des bibliothèques magnifiques, des règlemens sages et tout-à-fait propres à réformer les mœurs sauvages des étudians, ont appelé dans ses murs l’élite de la jeunesse allemande. Le roi Louis a créé au midi une rivale de Berlin, et lui-même, au milieu de ce monde savant qu’il anime, auteur libre et sans prétention, se soumet du haut de son trône à la critique ; il lui offre avec confiance son journal de bonnes pensées, car c’est ainsi que se doit nommer ce livre, et c’est ainsi qu’il faut le lire. Ce sont les pages d’étude d’un bon roi [1]. »

Il est impossible, assurément, de décerner un plus magnifique éloge, et, si le portrait est exact, le roi Louis est bien coupable d’avoir renié une vocation si belle ; mais non : si regrettables qu’elles puissent être, les fautes du roi ne sont pas tout-à-fait aussi graves qu’on pourrait le croire d’après ce brillant tableau de sa jeunesse. Rétablissons la vérité. Nous n’avons pas un intérêt de polémique, comme l’écrivain du Globe, à découvrir dans cette Europe réactionnaire de 1829 un homme sur qui fonder nos espérances ; nous n’avons pas besoin d’opposer, bon gré mal gré, une juvénile et généreuse image à l’absolutisme entêté et aux royautés caduques. Les faits sont là, les documens sont nombreux, et il nous est permis d’être vrai. Étudions le roi d’abord, étudions-le dans ce journal de bonnes pensées, beaucoup plus complet, et surtout beaucoup plus clair aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Nous nous demanderons ensuite si les qualités et les défauts du poète ne se retrouvent pas dans cette ville de Munich, qui est une de ses œuvres aussi, et qui serait certainement la meilleure, s’il n’avait eu le très grand tort de la marquer partout à son image.

Les Poésies du roi de Bavière ont été recueillies en 1839, et ne forment pas moins de trois volumes. Nous avons là l’histoire complète de la pensée du prince, depuis les premières et rapides inspirations de la jeunesse jusqu’aux sentimens rétrogrades qui dirigèrent bientôt toute sa conduite. Ce sont d’abord des chants de voyage, des impressions poétiques recueillies en Italie et en Grèce, et dans lesquelles s’exhale un noble amour de l’art. Celui qui devait un jour travailler si follement à je ne sais quelle restauration du moyen-âge ne craignit pas alors d’exprimer ses sympathies pour cette belle antiquité dont le libre et fier génie sera l’éternelle nourriture des ames fortes. J’y trouve quelques accens virils inspirés par les ruines de la Grèce. En présence des temples détruits, sur les débris d’une civilisation amoureuse de la beauté, le poète s’écrie avec une tristesse sentie :


« Ah ! la demeure du beau est détruite. Le pays des Hellènes n’est plus que ruines et décombres. Jamais nous ne le verrons plus, ce magnifique monde de l’art ; jamais le chœur des sages ne recommencera son enseignement ; les enfans de la Grèce sont depuis long-temps courbés sous le joug, et ces chants du poète, ces chants sortis des entrailles de l’homme, c’est en vain que l’oreille attentive et inquiète cherche à les saisir encore. »


Puis, après ces plaintes, exprimées souvent en de nobles vers, il fait entendre un généreux appel aux artistes, et cherche à enflammer leur courage. Pourquoi tant de soupirs ? pourquoi d’inutiles regrets ? Demandons à ces ruines le secret de la divine beauté qui les décorait jadis. C’est à la nature, c’est aux sources fécondes du sentiment que ces immortels artistes ont dû toutes leurs merveilles ; nous aussi, tâchons de sentir comme eux, ouvrons nos cœurs aux impressions fécondes de ce magnifique univers, et ce qu’ils ont fait, nous pourrons le faire à notre tour ; le prix appartiendra au plus vaillant d’entre nous. Ces pensées n’ont rien de très neuf, mais elles sont exprimées avec une émotion vraie, et, depuis que le roi Louis a manifesté tant d’opinions si différentes, ces vers, datés de 1808, ont acquis une piquante valeur dont le poète ne se doutait pas.

Que faire en 1808, lorsque Napoléon commandait à l’Europe et que le roi de Bavière était un de nos plus fidèles alliés ? Servir dans les armées de la France ou se réfugier dans l’étude. Le jeune prince prit bientôt ce dernier parti, et cette époque, en effet, serait son plus sérieux titre à l’estime de tous, si son amour de l’Allemagne n’avait dégénéré plus tard en une sotte haine de la liberté. L’étude de l’art et de courageux appels à l’Allemagne, voilà ce qui remplit les poésies du roi Louis de 1805 à 1813. Il faut citer au premier rang les Élégies italiennes, et je distingue surtout d’assez belles pièces sur Tivoli, sur la Via Appia, sur la campagne de Rome. Ce qu’il y a de piquant, c’est que le poète, au milieu de ses réflexions attristées par le spectacle des ruines, ne songe pas une seule fois à célébrer la seconde période de la puissance de Rome, la croix remplaçant le glaive, le catholicisme succédant à l’empire. On ne reconnaît guère dans ces franches inspirations d’un jeune cœur ce ridicule romantisme, ce faux amour du moyen âge dont le roi fera si bien son profit. S’il eût chanté le même sujet vingt ans plus tard, nul doute qu’il n’eût emprunté bien des lieux communs à l’école de Goerres et de Frédéric Schlegel. Les vers du prince doivent donc un certain intérêt à leur sincérité. La forme en est bizarre, elle est heurtée, saccadée, elle a déjà quelques-unes de ces prétentions tudesques, de ces coquetteries barbares, qui iront se grossissant chaque jour, et dont je parlerai tout à l’heure ; mais on est moins choqué de ces mensonges du langage, tant on est reconnaissant pour la franchise de la pensée. Au reste, si le poète songe peu à la Rome catholique, c’est qu’il est tout préoccupé de la chute des puissances humaines. Ce désert de Rome, ces ruines désolées, le silence de cette grande cité de la mort, tout ce qu’il voit enfin le console de l’abaissement de l’Allemagne. Il y a parfois dans ces élégies lamentables des cris furieux contre la France : « Rome a été la maîtresse du monde par la force, et c’est par la force qu’elle a péri. Toi aussi, ô Paris, tu crouleras un jour ! » - Et comme pour fortifier en soi ces sinistres espérances, il s’en va toujours de ruines en ruines, de décombres en décombres, il s’en va remuant la poussière des héros dans les tombeaux abandonnés et répétant aux échos sa psalmodie monotone : « Les plus grands empires sont morts, cette cendre que je foule aux pieds a été la souveraine du monde. » - Je ne sais, mais, en dépit du lieu commun, il y a là quelque chose de bizarre et de saisissant. Les circonstances historiques, assurément, donnent à cette poésie un je ne sais quoi qui n’appartient pas à l’auteur ; le résultat cependant n’en est pas moins dramatique, et c’est une scène originale que la mélancolique vengeance de ce jeune prince errant, comme Hamlet, parmi les fosses d’un cimetière, et récitant les litanies des morts pour injurier Napoléon.

Après la chute de l’empire, pendant les dix années qui précèdent son avènement au trône, le premier soin du prince est de mettre à profit, comme nous l’indiquions plus haut, la victoire de l’Allemagne. C’est ici que commence pour lui le romantisme, c’est-à-dire cet esprit réactionnaire dont il sera le chevalier parfois si ridicule.

Depuis le commencement du siècle, une réaction, utile à certains égards, s’était produite dans l’imagination des artistes. Les compositions enfantines de maître Stéphan de Cologne, les naïves œuvres des deux Van Eyck, de Jean Hemmling, de Lucas de Leyde, de Wohlgemuth et d’Albert Dürer, tous les vieux monumens de l’art germanique avaient été remis en honneur par une école passionnée, et de jeunes peintres renouaient avec amour cette tradition interrompue depuis trois cents ans. Le prince royal de Bavière comprit bien quel parti l’on pouvait tirer de cette renaissance du moyen âge national, et l’archaïsme fut adopté aussitôt par la contre-révolution. On voudrait trouver dans les poésies du prince quelques indications complètes sur ce romantisme qui devient tout à coup un instrument politique si bien approprié à ses desseins. Malheureusement, ce qu’il a jugé à propos d’exprimer par ses actes et ses ordonnances, il ne l’a point dit en vers. C’est grand dommage pour nous. Je lis dans son recueil, à la date de 1818, une seule pièce assez instructive qu’il adresse aux artistes allemands à Rome. Ce sont surtout les deux plus éminens, les deux maîtres, c’est Cornélius et Owerbeck, qui ont inspiré le poète ; il les compare à saint Paul et à saint Jean. Cornélius avec la fougue impétueuse de son talent, c’est le grand et hardi saint Paul ; saint Jean, ce sera Owerbeck, grâce à la sérénité affectueuse, à l’inaltérable douceur de ses mystiques pensées. Quelle que soit l’emphase de la comparaison, ces éloges feraient plaisir dans la bouche d’un prince, si l’on ne voyait trop les intentions secrètes du royal protecteur. Un peu plus loin, en effet, il les appelle des hommes d’état. Hommes d’état ! voilà un mot qui le trahit. Seulement, pourquoi ne pas achever ? Pourquoi ne pas dire qu’il espère en cette renaissance de l’art du moyen-âge, afin de détourner les âmes des préoccupations du présent, afin de leur cacher la société du XIXe siècle, afin de semer l’indifférence et de rendre l’oppression plus facile ? Encore une fois, le poète est sobre en ces matières. Vraiment, on ne le croyait pas si diplomate, et l’on est tout désappointé de ne pas rencontrer plus de renseignemens sur l’impulsion qu’il a donnée aux idées romantiques. Ni le style, ni les pensées ne semblent conformes à cette restauration du moyen-âge qui l’occupait manifestement ; les allures de son langage n’ont pas changé, et l’auteur ne s’est nullement approprié cette forme naïve que Clément de Brentano et ses amis avaient dérobée aux artistes les vieux siècles. C’était pourtant l’époque où il réunissait déjà autour de lui tous ces esprits distingués, tous ces brillans élèves de Düsseldorf, qui devaient remplir Munich des reproductions du passé. C’était le temps où il concevait l’idée d’élever un temple aux grands hommes de la patrie allemande, et où il gâtait résolûment cette belle inspiration en favorisant les plus obscurs personnages du Xe siècle aux dépens des héros du monde moderne. D’où vient donc que ses écrits, sur ce point, portent si peu l’empreinte de sa pensée ? Ne nous en plaignons pas ; ce silence, après tout, est un fait significatif. Il me paraît évident que le royal écrivain ne croit guère à ces théories mystiques dont il daigne faire l’application dans l’état. Un jour, en 1840, on verra monter sur le trône de Prusse un prince qu’une instruction spéciale aura préparé à ce rôle de restaurateur du passé, et qui le remplira, pourquoi le nier ? avec un certain enthousiasme. N’en demandez pas tant à l’héritier du trône de Bavière, au poète dilettante, au vaniteux protecteur de Cornélius et d’Owerbeck. Cette généreuse ardeur qui éclate dans ses premiers vers, qu’était-ce autre chose que le feu de la jeunesse ? A mesure que son intelligence se fait mieux connaître, nous voyons clairement ce qu’elle renferme et de quelles vanités puériles est composé ce talent dont on nous promettait des merveilles. Le prince Louis, dès la fin de son premier volume, ne nous apparaît plus que comme un bel esprit sceptique, un grand seigneur blasé et prétentieux ; dépouillée de cette franchise, qui en était le seul attrait, sa poésie n’est désormais qu’un stérile bavardage, tout-à-fait indigne d’une critique sérieuse.

Voyez-le quand il monte, en 1825, sur le trône de Bavière ! C’est la troisième période de sa carrière poétique, et son recueil ici nous fournit tous les renseignemens désirables ; nous n’avons que l’embarras du choix. Le hardi poète ne dissimule aucune de ses antipathies contre cette royauté constitutionnelle que lui a léguée son père ; ce sont des lamentations sans fin sur l’importunité des affaires, sur la prose qui étouffe la poésie et les arts. Adieu à l’inspiration, adieu du moins à ce qu’il appelle ainsi, car, pour cette frivole intelligence, il n’y a rien de poétique dans le spectacle des choses présentes, et le travail des peuples, le progrès de l’humanité, le grand héritage enfin de la révolution, tout cela ne vaut pas les plates rimes d’un bel esprit. Adieu donc pour toujours aux pensées élevées, aux rêves généreux ; les représentans du peuple sont là qui ramènent son imagination sublime aux vulgaires soucis de la réalité. Oui, les députés viennent troubler le roi, la bête vient tuer l’esprit. C’est le roi lui-même qui emploie sans façon ces métaphores aimables ; mais citons-le tout entier, c’est bien le moins qu’on lui doive. La pièce porte ce titre : A propos de la session de la chambre en 1831.


« Le champ de la poésie est en friche, et l’Hippocrène nous est fermée. Le monde est envahi par la prose ; la poésie ne le bercera plus. Le monde est à la fois endormi et éveillé, froidement, tristement ; plus de poésie, plus de rires joyeux.

« Tout ce qu’il y a de haut, tout ce qu’il y a de magnifique ici-bas a disparu. Un rude sentier nous conduit désormais à travers un désert. Le cœur ne sentira plus comme il a senti jadis ; aucune illusion ne le nourrira plus. Le joyeux domaine des chants est devenu muet ; l’ame est opprimée par les choses vulgaires.

« Oui, désormais tout désir, toute action est basse et se traîne dans la poussière. Rien ne s’élève au-dessus de l’uniformité de la vie commune. La bête est devenue un maître insolent, et elle fait mille efforts pour tuer l’esprit. »


On sait que les poètes médiocres ont coutume de se plaindre de la barbarie du siècle : canimus surdis, c’est le lieu commun éternel ; mais il faut avouer que le roi Louis a su rajeunir d’une façon assez piquante les vieilles banalités de ses confrères. L’esprit tué par la bête est une image qu’il a su très bien placer, et ce petit mot, comme dit Molière, en dit beaucoup plus qu’il n’est gros ; D’autres pièces encore, la Vie du roi, le Voeu intime de mon ame, continuent ces révélations sincères sur les infortunes politiques du monarque. Nous ne nous plaindrons plus de sa diplomatie ; il est impossible de montrer plus de candeur et de s’exécuter plus complètement. Il ne faudrait pas cependant chercher à découvrir un système dans ces confessions publiques du roi de Bavière. Il ne faut pas chercher une pensée politique, un dessein, une théorie quelconque au fond de ces doléances perpétuelles ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il s’ennuie. Une constitution, si peu libérale qu’elle soit, ce n’est pas seulement un fardeau à porter, c’est un ennui profond qu’il faut subir. La liberté, le droit, les grands principes sociaux qui enthousiasment les cœurs, ah ! fi ! bagatelles que tout cela ! vile prose, vous dis-je ! et voilà le sublime poète qui recommence ses plaintes dans le langage de Cathos et de Madelon, de Jodelet et de Mascarille.

Il est parfois assez belliqueux, et il s’enhardit jusqu’à défier son ennemi. Son ennemi, vous le savez, c’est l’esprit du temps, der Zeitgeist ; c’est cette force morale, ce génie invisible qui est le soutien de chacun de nous, mais qui ne pardonne guère à ceux qui renient ses inspirations. Le roi de Bavière n’admet pas ce principe, et il s’écrie avec une audace toute chevaleresque : « L’esprit du temps n’est terrible que pour celui qui en a peur ; marchez droit à lui, le fantôme s’évanouira ! » Une autre fois, quand les peuples se demandent avec douleur ce qu’ils ont gagné en 1813, il leur répond durement qu’ils ont fait leur devoir, et que c’est bien assez. Une page plus loin, c’est un hymne à l’empereur Nicolas, et le poète entasse les plus grotesques hyperboles dans ce panégyrique incroyable. Nicolas est le chérubin à l’épée de feu, le noble guerrier béni du ciel, l’envoyé du Tout-Puissant, le rempart du christianisme. La terre, par toutes les voix du genre humain, et le ciel, par tous les chœurs des anges, lui crient de marcher à son but et de s’emparer de la Turquie. Ce n’est pas que l’empereur Nicolas ait aucune ambition conquérante ; loin de là, son regard est tourné vers des choses plus hautes (Auf höheres gerichtet ist dein Blick). Telle est la politique intelligente, telles sont les heureuses inspirations du roi Louis. On ne s’étonnera plus que son rôle d’homme d’état, s’il l’interprète toujours de cette façon, lui cause un incurable ennui. Pour moi, je commence à comprendre ce que signifient ces perpétuelles invocations à la fantaisie, à l’idéal, et particulièrement celle où je trouve ces mots : « Je vis dans un nuage ; aucune illumination supérieure ne vient visiter ma pensée, et, bien que je ne sois pas mort, la vie s’est retirée de moi. » N’aurais-je pas eu tort tout à l’heure de blâmer dans les plaintes du roi Louis les hyperboles bizarres et les affectations des précieuses ridicules ? C’est peut-être sa franchise qu’il fallait louer.

L’ennui donc, voilà le dernier mot du poète dans toutes les pièces qui se rapportent à sa vie politique ; ennui impitoyable, ennui mortel, si le prince n’avait des remèdes dont il usera largement. Il y a un Opéra à Munich, et l’Opéra ne manque pas de belles aventurières pour qui vont fleurir tous les sonnets du roi-poète. J’en demande sincèrement pardon à mes lecteurs, ce sont là d’étranges détails domestiques, mais je suis bien forcé d’en dire quelques mots, puisque le roi Louis en a rempli son livre. Le roi nous a conviés lui-même à l’étude de son cœur, et il en fait les honneurs avec la plus complaisante hospitalité. Condamné à la royauté constitutionnelle, ce pauvre poète invoquait sans cesse l’idéal qui devait le transporter loin de ce monde vulgaire ; l’idéal n’est pas venu, mais voici les danseuses de l’Opéra. L’une après l’autre, elles passent dans ses vers, depuis celle qu’il a rencontrée à Palerme, et dont le nom lui inspire de si sérieux calembours. Elle s’appelait Candéla, et le monarque lui adressait ce distique

« Oui, Candéla est bien ton nom ; au milieu de la nuit de la débauche qui enveloppe la scène, tu brilles, ô Candéla, de toute la lumière de l’innocence ! »

Pourquoi donc n’a-t-il pas consigné aussi fidèlement tous les noms à qui s’adressent ses élégies sensuelles ? La liste serait intéressante, et la postérité aimerait à connaître les Dubarry qui, depuis Candéla jusqu’à Lolla Montés, ont tenu une place si considérable dans la monarchie bavaroise. Les noms manquent, mais les vers ne manquent pas, et, parmi ces milliers de lettres sans suscriptions, il y a de quoi choisir pour toutes les situations amoureuses. Stances platoniques, épîtres enflammées, désirs, triomphes, regrets, le clavier possède toutes les octaves, et le virtuose s’y joue avec une singulière prestesse. S’il n’y a rien à louer dans la mélodie du maestro, on ne saurait nier du moins la dextérité de ses doigts. C’est précisément ce qui m’empêche d’en rien traduire ici ; aucune de ces pièces n’est supérieure à l’autre ; c’est par le nombre, par l’accumulation, si je puis ainsi parler, c’est par l’interminable liste de ses amours que le roi de Bavière a voulu intéresser ses admirateurs.

Voici cependant quelques strophes d’une inspiration vraiment originale. Elles sont destinées à la reine, et l’auteur les a placées (c’est cette place qui est un coup de maître) au milieu même de ces stances et de ces épîtres adressées à des créatures qu’il n’ose nommer

« Tu ne m’as point méconnu, bien que la foule me méconnaisse, ô la plus digne, ô la meilleure des femmes qui ait jamais vécu ! Aussi je porte légèrement le destin qui m’a été envoyé. Quand le soleil parait, toute autre lumière s’efface. Toutefois, si je n’avais aimé d’autres femmes, je ne t’aimerais pas autant ; je ne connaîtrais pas toute la beauté de la plus noble des ames. Tu es l’idéal de ton sexe. Pleine de cœur, tu forces les cœurs à t’honorer comme un être auguste ;… le sommet du chêne est parfois agité par les vents qui passent, mais sa racine demeure inébranlable dans le sol ; ainsi mon amour pour toi. » La cime du chêne, c’est le cœur inconstant, le cœur fragile du roi de Bavière ; les souffles qui l’agitent, ce sont les aventures de passage, ce sont ces fantaisies aussi nombreuses en effet, aussi rapides que le vent des montagnes ; mais le sol nourricier (c’est la reine) tient fortement les racines de l’arbre. Que dites-vous de ce mélange ? N’est-ce pas un chef-d’œuvre de goût, un pur modèle des convenances exquises ? Et cette apologie imprévue : « Je t’aimerais moins, si je ne les avais aimées ! » Ce n’est pas seulement une excuse pour le passé, il y a là tout un système ; nous pensions lire les confessions d’un libertin, et nous rencontrons de la poésie morale.

Il y a neuf ans que ce recueil a été publié ; les vers les plus intéressans ne s’y trouvent donc pas. Il faut espérer que le roi Louis profitera des loisirs qu’il s’est faits pour nous donner ses plus récentes, ses plus curieuses impressions. L’étrange épisode qui a terminé son règne ne peut être oublié dans un journal qui reproduit assez exactement les principales phases de sa destinée. Qui sait ? ce que la postérité cherchera tout d’abord dans les poésies du monarque, ce seront peut-être les aventures du roi Louis et de Lolla Montès. N’est-ce pas, en effet, un des événemens les plus inattendus de ce règne ? N’est-ce pas alors que le pouvoir des jésuites, si redoutable jusque-là, a été tout à coup renversé ? On sera empressé de connaître tous les secrets de cette péripétie ; on voudra savoir comment ce prince, l’un des restaurateurs du moyen-âge, nous a fait subitement assister aux scènes édifiantes du XVIIIe siècle. Quoi donc ! nous vivions au milieu des moines blancs et noirs, nous n’apercevions autour de nous que de jolies petites églises gothiques, de mignonnes églises byzantines et des statues à la mode du XIIe siècle, de prétentieuses études d’archaïsme sur des fonds d’or ; nous étions transportés au sein d’un moyen-âge musqué, paré, enluminé, et tout à coup, sans la moindre transition, voici venir Mme la marquise de Pompadour, qui chasse les jésuites et protège les libres penseurs. Certes, du moyen-âge au XVIIIe siècle, du règne des moines au règne des courtisanes de Louis XV, le saut est brusque, et jamais, sur aucun théâtre, la brillante danseuse n’avait obligé son partner à de si rapides évolutions. Par malheur, si le moyen-âge est un anachronisme, le XVIIIe siècle, sur ce point-là surtout, appartient aussi à un passé qui ne doit plus renaître. Les patriotes allemands refusèrent cette insolente protection, et les patriotes firent bien. Il leur parut que la liberté serait souillée par une donation impure, et que ce péché originel la marquerait long-temps d’un signe funeste. J’ai sous les yeux une brochure de M. Venedey, qui exprime avec vivacité la plus honnête, la plus énergique répulsion pour cette indigne victoire. Mieux vaut une déroute en effet, mieux vaut tomber sous son drapeau que d’obtenir ainsi un triomphe de hasard, grace aux caprices d’une courtisane. Cette réclamation si légitime est très fièrement et très noblement présentée par M. Venedey dans son loyal pamphlet, la Danseuse espagnole et la Liberté allemande (Die spanische Tanzerin und die deutsche Freiheit. Paris, 1847). L’écrit de M. Venedey contient même d’assez curieux détails sur la conduite de certains journaux en cette délicate occurrence. Sa protestation ne trouva pas en tout lieu le plus favorable accueil ; on ne voulut pas comprendre ses scrupules : il y eut à ce sujet des conversations intimes que M. Venedey rapporte tout au long, et qui méritaient vraiment de nous être conservées : qu’importent les moyens, disait-on, si la liberté en profite ? Et d’ailleurs les moyens sont-ils si condamnables ? Pourquoi ne pas accepter les réformes des blanches mains d’une femme plutôt que des mains sanglantes du peuple ? Et si le loyal publiciste insistait : — Nous ne pourrions jamais nous entendre, lui était-il répondu ; vous appartenez à l’ancienne morale. « O roi Louis, qu’en dis-tu ? s’écrie M. Venedey. Ce sont les disciples de Fourier qui te prennent sous leur protection, toi, le fondateur du Walhalla, toi qui as passé ta vie à bâtir des églises et à suivre des processions ! — Et au nom de quels principes, le sais-tu bien ? Au nom de la nouvelle morale ! » Mais ce n’est pas de nos socialistes que je voulais parler ; retournons en Allemagne, où l’ancienne morale prévalut encore, Dieu merci ! chez les défenseurs de la liberté. Les émeutes qui ont expulsé Lolla Montès parlent assez haut. Cependant les écrits des publicistes et les événemens de la rue n’éclairent qu’une partie de la question ; le roi Louis, je le répète, nous doit de nouvelles confidences, et le quatrième volume de son recueil nous donnera sans doute tous les documens désirés sur les orageux scandales au milieu desquels s’est évanouie sa gloire.

Après cette fidèle analyse des poésies du roi Louis, est-il bien nécessaire d’en apprécier la valeur ? Cette analyse elle-même est un jugement qu’on a compris. Je parlerai seulement du style, dont l’originalité mérite une attention particulière. C’est un idiome tout nouveau, brisé, coupé, haché. La concision y est poussée à un tel point, que les élémens les plus essentiels de la construction grammaticale y sont intrépidement supprimés ; il y a des milliers de phrases où vous cherchez vainement un verbe. Faut-il reconnaître à ce signe le grand homme d’état, le laborieux politique forcé de ménager un temps précieux ? ou bien serait-ce d’aventure une affectation de germanisme, serait-ce une imitation savante de la raideur gothique ? On sait qu’il y a une coquetterie tudesque fort à la mode depuis la découverte des Niebelungen et les guerres de 1813 ; barbarie et subtilité, raideur et affectation, tout cela s’y trouve en des proportions habilement combinées et compose un bizarre mélange très cher aux teutomanes. Or, le roi Louis est de cette école ; c’est un Allemand du temps d’Arminius, sans préjudice du moyen-âge et des ballets de l’Opéra. Il dit Teutsch et non pas Deutsch, et il y attache la plus haute importance. Pourquoi n’y aurait-il pas une signification profonde dans ces barbaries étudiées ? Question grave que je ne déciderai pas ; mais, tudesque ou non, rien ne ressemble moins à cette franchise du langage, à cette souplesse naturelle qui, chez les vrais poètes, est de tous les temps et de tous les pays. Il y a un siècle, l’empereur de la Chine faisait des vers : s’ils étaient meilleurs ou pires que ceux du roi Louis, je l’ignore ; ce que je sais bien, c’est que Voltaire lui donnait des conseils qui, aujourd’hui encore, ne manquent nullement d’à-propos :

Reçois mes complimens, charmant roi de la Chine.
Ton trône est donc placé sur la double colline !
On sait dans l’Occident que, malgré mes travers,
J’ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.
David même me plut, quoiqu’à parler sans feinte
Il prône trop souvent sa triste cité sainte,
Et que d’un même ton sa muse, à tout propos,
Fasse danser les monts et reculer les flots.
Frédéric a plus d’art et connaît mieux son monde ;
Il est plus varié, sa veine est plus féconde ;
Il a lu son Horace, il l’imite, et vraiment
Ta majesté chinoise en devrait faire autant.


C’est un peu de cette variété et de cette souplesse qu’on désirerait dans les vers du roi Louis. On n’ose lui recommander de lire Horace ; la race tudesque ne doit plus s’humilier ainsi devant la race romane. Qu’il lise simplement les Niebelungen, ou Goethe, ou Schiller, ou bien encore Uhland, modèles bien allemands, à coup sûr ; il y apprendra que la poésie véritable est le jet spontané, la vivante création d’une intelligence émue, et non la froide et barbare contrefaçon d’une littérature morte.

Ces prétentieuses barbaries de style sont plus frappantes encore dans le second ouvrage du roi Louis, dans le livre consacré aux glorieux hôtes du Walhalla. Le royal fondateur de ce magnifique Panthéon ne s’est pas contenté de l’honneur sérieux que lui valait cette bonne pensée ; il a prétendu rivaliser lui-même avec les artistes chargés de reproduire l’attitude et les traits des héros ; il a voulu leur donner des exemples de l’art primitif, des leçons de style tudesque, et corriger ce qu’il pouvait y avoir de trop vivant dans leur inspiration. Prenez garde, ce n’est pas le livret d’un musée, c’est toute une collection de portraits. Nous avons là maintes statues taillées dans un idiome aussi dur que la pierre, aussi anguleux que les vieilleries gothiques. C’est gris, c’est raide, c’est taillé à angles droits, c’est de l’archaïsme le plus affecté qui se puisse voir, Le premier portrait est celui d’Arminius ou d’Hermann. J’essaierai d’en traduire une partie. « Il savait vaincre, non en profiter (aujourd’hui encore les Allemands ne le savent pas). C’est vainement que les tribus germaniques, sur la rive gauche du Rhin, attendirent leur délivrance. Elles s’abandonnèrent à l’ennemi. Les Allemands étaient déjà divisés (leur péché originel, comme aux Grecs). Hermann fut trahi par son beau-père. Ségeste livra sa fille, femme d’Hermann, aux chaînes des Romains. Ce que n’avaient pu les armes, les Romains l’essayèrent par la ruse ; ils armèrent Allemands contre Allemands (ce qui arriva tant de fois). Le combat fut mêlé d’alternatives diverses. Hermann sauva sa patrie contre l’Allemand Marbod comme contre Rome. Il est mort par les Allemands. Son nom immortel. » Telle est la gothique statue qui ouvre cette galerie bizarre. Je ne sais si l’on devinera, sous une traduction, toutes les singularités de la forme, c’est le texte même qu’il faudrait lire ; la langue française ne peut rendre ces étranges coups de ciseaux, ces brisures, ces échancrures, tout ce qu’il y a de saccadé, d’abrupt et de puérilement informe dans cet idiome.

Et ne croyez pas que le roi Louis réserve ce procédé aux héros de la Germanie primitive ; cette couleur locale, malgré sa puérilité et sa laideur, aurait du moins l’apparence d’une excuse ; ce serait une galerie tudesque à laquelle on serait bien libre de préférer l’admirable tableau de Tacite, mais qui pourrait offrir un sens et une intention quelconque. Non, c’est le vrai style, c’est la grande langue germanique, la seule qui convienne pour célébrer dignement et les rudes barbares qui coupaient la framée dans les forêts vierges, et les plus profonds penseurs, les plus ingénieux poètes du XVIIIe siècle. Après Hermann, voici Velléda, cette belle et mystérieuse Velléda, dont Tacite a dit : Vidimus sub divo Vespasiano Veledam diu apud plerosque numinis loco habitam. Voici Hermanrick, voici l’évêque des Goths Ulphila, voici Alaric et Ataulf, voici Odoacre et le grand Théodorik, voici Totila, Alboin, Witikind, enfin les voici tous grotesquement affublés de la prose barbare du roi Louis. Jusque-là, on peut bien accepter la mise en scène. Sous les Othon passe encore, et même, si l’auguste poète y tient beaucoup, jusqu’à la fin du moyen-âge ; mais quand le monde moderne commence, en vérité la parodie est trop forte, et ce n’est plus qu’une galerie de caricatures. Figurez-vous Goethe et Schiller, figurez-vous Jean de Müller et Lessing sous ce déguisement gothique !

Il y a une chose plus curieuse et plus extravagante encore que le livre lui-même, c’est l’admiration qu’il a inspirée à certaines gens. En vain la risée publique avait-elle fait justice de tant de puérilités, il s’est trouvé un critique, un savant, un archéologue enthousiaste qui a composé un ouvrage tout exprès pour mettre en lumière les secrètes beautés de ce nouvel idiome. Est-ce la complaisance d’un savant trop naïf ? est-ce la servilité d’un courtisan ? Décide qui pourra, voici le fait M. Charles Zell, autrefois conseiller ministériel du grand-duc de Bade, aujourd’hui professeur d’archéologie à l’université de Heidelberg, vient de publier une étude complète sur les inscriptions latines, comparées aux éloges historiques que contient le livre du roi de Bavière. M. Zell se demande quel est le vrai style des inscriptions, quelle est la forme la plus belle, la forme classique des éloges, et, parcourant l’histoire littéraire depuis les monumens antiques jusqu’aux portraits des hôtes du Walhalla, il conclut que le roi Louis a retrouvé un art qui s’était perdu. Tout cela est accompagné de notes, de citations, de dissertations, et, pour couronner ce laborieux panégyrique, l’auteur traduit en latin quelques-uns de ces incomparables éloges. Voilà le barbare sous la toge romaine, et chacun peut admirer la conformité parfaite des éloges du roi Louis avec les plus belles œuvres de l’épigraphie antique. Ce livre a paru l’année dernière, et la critique érudite l’a apprécié avec toute la gravité convenable. En vérité, si M. Charles Zell n’était pas un homme si bien en cour et un si sérieux archéologue, on serait tenté de croire que c’est là une des meilleures satires dirigées contre les ridicules du roi de Bavière ; mais qu’importe l’intention, si le résultat est le même ? Pour moi, je sais un poète qui partage l’avis de M. Zell. On a lu, ici même, les aventures d’Atta-Troll [2], racontées par M. Henri Heine avec une gaieté si fantasque et une si étincelante poésie. Lorsque l’ours d’Henri Heine est tué par les balles enchantées de Lascaro, le poète lui doit une sépulture, et il convient de placer sur la tombe du héros une de ces inscriptions qui résument toute une vie. Or, c’est au roi de Bavière que M. Henri Heine s’adresse tout naturellement :

« Un jour, le roi de Bavière lui élèvera une statue dans le panthéon Walhalla, avec cette inscription en style de sa façon wittelsbachienne :

« Atta-Troll, ours sans-culotte, égalitaire sauvage, époux estimable, esprit sérieux, ame religieuse, haïssant la frivolité.

« Dansant mal, cependant ! portant la patrie dans sa velue poitrine. Quelquefois aussi ayant pué. Pas de talent, mais un caractère. »

On voit que M. Henri Heine est de l’avis de M. Charles Zell. Pourquoi donc M. Zell a-t-il oublié l’inscription funéraire d’Atta-Troll dans ses savantes études ?

Ces Portraits du Walhalla ne sont pas seulement le spécimen très curieux d’un art nouveau, ils contiennent les vues de l’auteur sur les plus grands siècles et les glorieux enfans de l’Allemagne. C’est une histoire des races germaniques, non pas en madrigaux comme cette histoire romaine dont parle Mascarille, mais en statues, en statuettes, en bustes, et dans la forme que je viens d’indiquer. Cela vaut bien la peine qu’on l’examine de près. J’ai déjà dit avec quelle complaisance l’auteur s’occupe des Germains primitifs ; s’il y en a pour qui l’éloge soit mêlé de paroles amères, soyez sûr que ce sont les Francs de la première race, les Francs neustriens, ceux qui s’allièrent aux populations gallo-romaines et jetèrent les premiers fondemens de la France. Dans une belle scène de son Attila, Corneille célèbre en termes magnifiques ces origines de la patrie :

Un grand destin commence, un grand destin s’achève ;
L’empire est prêt à choir, et la France s’élève.


C’est sans doute ce grand destin qui irrite l’auteur, et les glorieux chefs du Ve siècle paient au roi Louis les dettes de Napoléon. Le fait est que Clovis est fort maltraité. En revanche, les rois francs de la seconde race sont loués franchement et sans parcimonie. On voit que l’auteur connaît les beaux travaux de la critique historique du XIXe siècle ; il sait que la seconde race fut une seconde invasion germanique, et que de Pépin-le-Bref à Hugues Capet c’est la conquête qui triomphe. Quand il arrive au moyen-âge, empereurs et poètes sont glorifiés avec amour. Othon-le-Grand et Frédéric Barberousse occupent dans leurs niches toute la place qui leur est due ; Frédéric II lui-même, ce terrible mécréant, Frédéric II, est amnistié, et nulle parole fâcheuse ne vient amoindrir l’éloge. Il est visible que le grand-juge est disposé à l’indulgence. N’a-t-il pas autour de lui tous les poètes et tous les artistes, tous les cœurs naïfs et toutes les ames fortes qui ont brillé, pour l’honneur du genre humain, dans cette dure et inique société du moyen-âge ? N’a-t-il pas Wolfram d’Eschembach, Walther de Vogelweide, et le chantre inconnu des Niebelungen, et l’architecte de la cathédrale de Cologne, et le vainqueur de la Wartbourg, Henri d’Ofterdingen, et la chère sainte Élisabeth ? Il sera peut-être plus embarrassé, avec les héros du monde moderne. Voici d’abord Gutemberg. « Depuis son invention, s’écrie l’auteur, il n’est pas plus facile d’arrêter la pensée qu’il ne le serait d’arrêter la lumière. » Belles paroles et pleines de promesses, si l’on ne tirait immédiatement cette conclusion bien maigre : « Aucun empereur de la Chine ne pourra plus détruire les fruits de l’esprit et empêcher la prédication de la vérité. » Cela dit, l’auteur s’arrête. Quoi donc ! serait-ce là l’unique conséquence de la découverte de l’imprimerie, et la liberté de la presse serait-elle réservée par privilège aux missionnaires du fleuve Jaune ? Rendons justice au roi Louis : quelques-uns des hommes éminens du XVIe siècle ont une digne place dans sa galerie. Je ne parle pas seulement d’Albert Durer et de Pierre Vischer, d’Érasme et de Copernic ; mais Jean Reuchlin, Franz de Sikkingen, Ulric de Hutten lui-même, Ulric, ce joyeux et redoutable railleur, sont loyalement installés dans l’attitude qui leur convient. Le sentiment de la patrie a triomphé ici des mesquines et ténébreuses rancunes. Il y en a une pourtant, il y a une de ces haines que ni la patrie ni la vérité n’ont pu vaincre ; dans cette galerie si longue où tant de noms obscurs sont admis, on cherche en vain le nom de Luther. Sa place n’est pas vide, comme celle de Marino Faliero dans la grande salle du palais des doges ; sa place n’y est pas. L’histoire d’Allemagne n’est pas toujours très claire ; retranchez le moine de Wittemberg, cette histoire sera inintelligible. C’est ce qu’a fait le roi Louis dans un monument qui doit dessiner à tous les yeux, qui doit éclaircir pour tous les esprits la tradition confuse de la patrie allemande. Je ne lui demanderai pas pourquoi, supprimant le chef de la réforme, il fait grace à Sikkingen et à Ulric de Hutten, pourquoi il admet les disciples sans le maître, les soldats sans le général. Ce n’est pas la raison qui a conseillé cet ostracisme, ce n’est pas la raison qui le justifierait ; on ne discute pas avec les passions d’une secte. Mais continuons, traversons rapidement les nombreux inconnus du XVIIe siècle ; j’ai hâte de saluer les grands poètes et les grands philosophes qui, depuis l’ardent Lessing, ont si vigoureusement associé l’Allemagne aux glorieux progrès du monde moderne. Hélas ! l’assemblée est triste, cette assemblée qui eût pu être si nombreuse et qui sera en définitive la vraie gloire de l’Allemagne. Goethe et Schiller sont présens, mais Schiller regrette son courageux ami Fichte, et Goethe s’étonne de ne pas voir auprès de lui le grand et puissant Hegel. Comment expliquer aussi l’absence de Jean-Paul ? Cette compagnie n’eût-elle pas mieux valu pour eux que celle de M. de Scharrnhorst, ou du prince Barclay de Tolly, ou du comte Diebitsch Sabalkanski, illustrations de remplissage, fausses fenêtres, si je puis ainsi parler, dans les symétriques compartimens de cette galerie ?

La conclusion naturelle de notre étude, chacun l’a formulée déjà, c’est que de bons instincts, de nobles et généreuses dispositions, ont été pervertis chez le dernier roi de Bavière par sa haine de la société moderne. Sa place est parmi les païens du monde nouveau, parmi les hommes qui ont refusé d’ouvrir tes yeux à la lumière de 89, comme les païens de l’antiquité s’obstinèrent, pendant plus de cinq siècles, à ne point voir l’immense révolution introduite dans le monde par l’enseignement du Christ. Le bien détourné de sa voie, le bien mis au service du mal, voilà aussi, j’en ai peur, voilà le principal caractère de Munich, c’est-à-dire de l’œuvre la plus sérieuse et la plus considérable du roi Louis.

Quand on parcourt cette curieuse ville de Munich dont le roi Louis a fait le sanctuaire de l’art allemand, quand on voit de près tant de zèle, tant d’efforts, des richesses si généreusement employées, une protection si délicate accordée aux artistes, on voudrait glorifier le prince qui a consacré cette noble cité aux plus beaux travaux de l’imagination humaine. Eh bien ! non. Le premier sentiment qu’on éprouve, après un étonnement légitime, c’est un profond sentiment de tristesse. Là, en effet, aucun de ces grands spectacles, aucune de ces leçons fécondes que l’art doit donner à la pensée. Si l’on excepte deux ou trois hommes supérieurs, les peintres de Munich peuvent être de fort habiles érudits, ce ne sont nullement des artistes. Occupés à reproduire les types des anciennes écoles, oubliant que ces écoles ont été jadis l’expression spontanée d’un temps qui n’est plus, ils se passent volontairement des ressources les plus essentielles de l’art, ils renoncent au sentiment de la vie, Comment cette activité stérile et cette agitation dans le néant ne produiraient-elles pas sur les ames sincères l’impression la plus pénible ? Il y a à Munich des artistes éminens. Cornélius, qui y a laissé tant de vigoureux travaux, et Owerbeck, qui y règne par la pensée, sont deux réputations européennes ; M. Schnorr est une imagination forte, servie par un talent exercé, et l’on ne peut oublier, quand on les a vues, ces hardies peintures des Niebelungen qui décorent les appartemens de la reine ; M. Schwanthaler est un dessinateur plein de fierté et un statuaire de premier ordre ; on vante avec raison chez M. de Klenze un des plus habiles architectes de ce temps-ci. Quelques noms encore peuvent être cités avec honneur ; mais que dire de ces ateliers où des praticiens sans nombre se condamnent à un éternel plagiat ? Que dire de ces prétendus artistes qui font mille efforts ingénieux pour éteindre en eux-mêmes la moindre étincelle de la vie, et s’enferment obstinément dans une atmosphère de mort ? Quel jugement porter sur des hommes, les plus indépendans qui soient au monde, sur des hommes à qui appartient le libre domaine de l’invention, et qui se soumettent, comme ceux-là, à une servitude qui les anéantit ? Non, je ne puis croire que le roi Louis ne soit pas responsable de cette direction désastreuse, de ce dilettantisme monacal. Il y a trop de rapports entre la conduite du souverain et cette déviation systématique de l’art. Les peintres de Munich s’imaginent obéir à un système ; ils obéissent, sans le savoir, à un mot d’ordre. Le système qu’ils invoquent est parfaitement trouvé ; il est ingénieux, il est subtil, il a donc mille attraits pour ces intelligences allemandes à qui l’inspiration, quand elle est franche, ne paraît jamais assez profonde ; seulement, dans les fausses profondeurs, dans les voiles confus de ces théories menteuses, ils ne voient pas l’esprit caché, ils ne voient pas l’influence mauvaise qui plie à son gré l’imagination des artistes et conduit leur main sur la toile. Je ne parle pas ici de cette influence trop manifeste qui dicte aux peintres certaines proscriptions injurieuses pour la France, je ne fais pas allusion à M. Schmidt (un exemple entre vingt) qui, chargé de peindre le Parnasse dans une des salles du palais royal de Munich, n’a pas jugé qu’un seul poète français fut digne de s’asseoir à côté des écrivains secondaires de l’Italie, de l’Angleterre et de l’Allemagne. Ce sont là des rancunes vraiment trop vulgaires, et la complaisance avec laquelle certains artistes y prêtent servilement la main ne vaut pas l’honneur d’une protestation sérieuse. De telles inepties sont parfaitement à leur place dans la capitale du souverain qui fait des ordonnances pour défendre aux élèves des lycées la langue de Descartes et de Pascal. Encore une fois, ces mesquines vengeances ne valent pas qu’on y réponde ; non, je parle de cette subtile et mortelle influence qui détourne les artistes de leur mission virile, qui les empêche de créer librement, et, sans avouer tout haut ses projets, accoutume l’esprit aux énervantes séductions du moyen-âge. Le dilettantisme du roi de Bavière a beau réunir dans ses musées de magnifiques monumens de l’art grec, ses peintres ont beau interpréter Homère et Sophocle, comme ils reproduisent Giotto et Albert Dürer ; dans ce bizarre syncrétisme, c’est toujours le moyen-âge qui domine, ce sont les fonds d’or byzantins, ce sont les personnages du XIIe siècle avec leur maigreur systématique, avec leur prétentieux archaïsme. Certes, quand on étudie à Florence ou à Pise les premières écoles italiennes, il est impossible de ne pas en être ému ; il y a dans les Vierges de Siméon Memmi, dans les scènes religieuses de Gozzoli, il y a surtout dans les paradis de Fra Angelico da Fiesole une naïveté vraie qui nous enchante. Quand on voit dans les églises de Bruges ou à la Pinacothèque de Munich les monumens du vieil art germanique, les juges les plus sévères sont charmés ; quelle grace incomparable dans les compositions d’Hemmling et de Wohlgemuth ! Ces œuvres sont pleines de l’émotion sincère qui les a dictées, et c’est cette sincérité qui en fait la vie. Au contraire, lorsque vous visitez à Munich l’Église de tous les Saints, ces froides reproductions d’un type qui n’a de valeur que par le sentiment et d’où le sentiment a disparu, cette naïveté hypocrite, ces beaux mensonges dorés, tout cela vous afflige et vous blesse. Si vous regardez, en effet, tous ces saints, tous ces anachorètes, sous leurs fausses auréoles, ne croyez-vous pas entendre leur voix glacée qui murmure : « Arrêtez les battemens de vos cœurs, déposez le fardeau trop lourd de la pensée moderne, et venez avec nous recommencer le moyen-âge ! »

Ces conseils du découragement ont été trop bien entendus, et si l’art à Munich, avec de si brillantes renommées et des ressources si considérables, a produit des résultats attristans, la science aussi, malgré les nobles esprits qui la représentaient, a peu à peu abdiqué sa mission. Chacune des universités allemandes a une physionomie particulière ; l’université de Munich, depuis ses premiers débuts, a toujours été le refuge des lutteurs fatigués, ou la demeure de ces intelligences paisibles qui s’efforçaient d’échapper par le mysticisme aux rudes labeurs du temps présent. C’est là que Jacobi et Baader ont rêvé ; c’est là que s’est retiré Schelling quand Hegel eut pris sa place sur le trône de la philosophie ; c’est là enfin que le vieux Goerres, après une vie de passions impétueuses et de luttes gigantesques, est venu mollement s’endormir du sommeil des mystiques. Baader et Jacobi, Schelling et Goerres, ces nobles penseurs, qui sont les seules gloires de l’université de Munich, ne sont, après tout, que ses hôtes, et, dans ce riche domaine de la philosophie, Munich n’a rien produit qui lui appartienne en propre. Chose étrange ! si paisible que fût leur mysticisme, si grande que fût leur aspiration vers le repos, ces belles intelligences ont effrayé plus d’une fois le pouvoir qui les avait accueillies ou appelées. Baader avait été installé à Munich pour être le chef d’une croisade religieuse contre la philosophie du Nord ; personne, en effet, n’avait plus nettement dénoncé certaines tendances funestes des grandes écoles d’Iéna et de Berlin. Il finit cependant par devenir suspect à un pouvoir qui lui demandait moins le vivant esprit du christianisme que les formalités mortes et les étroites puérilités du moyen-âge. Jacobi était trop audacieux aussi ; Schelling, dès qu’il a pu le faire, dès qu’il a senti la flamme s’agiter une dernière fois sous son front blanchi, Schelling est parti pour Berlin. Et Goerres n’a-t-il pas été obligé de redoubler de violence, en mainte occasion, pour faire oublier les grandes polémiques de sa libérale jeunesse ? Toujours le bien détourné de son but, toujours cette fatale influence que j’ai signalée !

Je ne voudrais pas être injuste, je serais désolé qu’on vît la moindre amertume dans mes paroles. Cette ville, je l’ai dit, contient des ressources considérables, et c’est précisément le mauvais emploi de ces ressources qui appelle un blâme énergique. Serait-on exigeant avec une cité vulgaire ? C’est le vrai mérite du roi Louis d’avoir fait de Munich un centre à qui l’on peut demander beaucoup ; c’est la faute immense de son règne d’avoir si mal dirigé les ressources qu’il créait, d’avoir, en quelque sorte, défiguré et perverti son œuvre. Songez à ce que pouvait faire un prince qui n’eût pas voué une haine absurde à la société moderne ! Je ne sais pourquoi, en voyant tant de promesses perdues, je me rappelle les beaux vers que M. de Lamartine adressait, en 1833, au prince royal de Bavière, à celui-là même qui, depuis le 20 mars dernier, a remplacé sur le trône le dilettante dont nous venons de juger les œuvres. Le prince Maximilien voyageait en Grèce, comme son père trente années auparavant, et M. de Lamartine lui disait :

Pèlerin inconnu des vieux sentiers du monde,
Quitter l’ombre et la paix des foyers paternels,
Se laisser dériver aux caprices de l’onde,
Vers tous les bords lointains qu’un nom fit éternels ;

Saluer d’une larme à travers sa ruine
Le temple de Minerve au lumineux fronton ;

Sentir battre un cœur d’homme au roc de Salamine,
Rêver des songes d’or sur le cap de Platon ;

Écouter le destin, sur l’airain de ses pages,
Des peuples et des dieux sonner le jour fatal,
Ou remuer du pied, dans la poudre des âges,
Ce que l’aile du temps jette du piédestal ;

Toucher du doigt le vide et l’étroit de la vie,
Confesser sa misère et goûter son néant,
Et dire à chaque pas, sans regret, sans envie
Ce monde est comme nous, petit ! Dieu seul est grand !

Du voyageur obscur voilà chaque journée
De poussière en poussière il s’égare à pas lents ;
Le flot porte sans bruit son humble destinée,
Et le reporte au gîte avec des cheveux blancs !

Mais vous, enfans des rois que l’avenir regarde,
Quand vous voguez devant ces bords aux grands échos,
La gloire du passé se rallume et vous darde
Quelqu’un de ces rayons qui brûlent les héros.

Voilà ce que leurs pas ont laissé sur la route !
Tous ces rivages morts vivent de leur vertu ;
Toi qui passes comme eux devant leur cendre, écoute
La terre qui te dit : Que me laisseras-tu ?

Quand l’homme obscur finit son court pèlerinage,
Sous l’herbe du cercueil il dort impunément ;
Mais la terre de vous demande un témoignage,
Et la tombe d’un roi doit être un monument.

Voilà de nobles conseils. Il y a trente ans, quand Louis Ier, alors prince royal, parcourait l’Italie et la Grèce, en ouvrant son âme aux impressions des grandes choses, il méritait de pareils encouragemens, et il semblait digne de ce langage. Aujourd’hui, c’est ce langage même qui le condamnerait, car sa vie répond mal à ce grand programme ; il a commencé sa tâche et il l’a reniée ; il a posé la première pierre de son monument et il l’a mutilé lui-même. Puisse son héritier profiter au moins de cette leçon !

Ces réflexions sont aujourd’hui plus opportunes que jamais. Les avertissemens n’ont pas manqué aux rois depuis le 24 février ; Berlin et Vienne ont accompli leurs révolutions, et l’Allemagne tout entière tend à se réorganiser sur un plan nouveau. Sans doute il est difficile de prévoir ce qui résultera un jour de ces mouvemens extraordinaires ; l’Allemagne elle-même hésite, et à des secousses profondes on voit succéder subitement une sorte de tranquillité. C’est qu’il est impossible de rien précipiter en face des questions sans nombre qui se dressent tout à coup à chaque victoire nouvelle. Que peut devenir l’Allemagne ? Elle poursuit deux grandes choses, la liberté et l’unité ; mais c’est l’unité qui semble la préoccuper avant tout. Elle sait bien que l’unité est la condition de la liberté véritable, ex unitate libertas, et que la fondation de la patrie commune est la première, la plus urgente conquête dont elle ait besoin. Or, quelle que soit la forme possible de cette unité tant désirée, de quelque manière qu’elle se constitue, que ce soit par des luttes intérieures, ou à la suite d’une guerre européenne, ou par la conciliation si difficile des intérêts contraires, il y aura toujours un immense avantage pour chaque royaume à ne pas demeurer en arrière dans les voies de la liberté et de la justice. Si ce n’est pas l’empire, en ce moment du moins, qui est mis au concours, c’est bien certainement le salut de chaque état et son degré d’influence dans la constitution de l’avenir. Il y a quinze ans, un ingénieux publiciste, M. Saint-Marc Girardin, s’exprimait ainsi à propos de la Bavière : « Condamnée à l’inaction et à l’impuissance par le voisinage de l’Autriche, la Bavière s’adonne aux beaux-arts, qui consolent et qui embellissent la vie, qui ne donnent pas la puissance, mais qui donnent la gloire, et qui, de cette manière, commandent le respect. Munich devient une nouvelle Athènes, et, quelle que soit la chance des destinées politiques, Munich ne peut être rayé de la carte des états indépendans, sans que, grâce à sa nouvelle splendeur, l’attentat ne paraisse plus injuste. Le roi de Bavière a mis son royaume sous la protection des arts ; cette protection vaut celle de la force. Grâce aux beaux-arts, Munich ne peut plus devenir une ville de province ; elle a les proportions et l’éclat d’une capitale. » Cette conclusion serait très légitime, si le jugement qui la prépare n’exagérait avec une excessive indulgence la valeur donnée à Munich par le roi Louis. Le spirituel voyageur avait vu Munich en 1833, au moment où de brillans édifices s’élevaient de tous côtés, où les basiliques et les musées sortaient du sol par enchantement, où les ateliers des peintres et des sculpteurs étaient remplis par une jeunesse enthousiaste, et cette ferveur universelle l’avait ravi ; mieux informés aujourd’hui, nous savons tout ce qui manque à Munich pour être protégé par les œuvres de l’esprit contre les périls de l’avenir.

La meilleure protection de Munich, ce sont les travaux de sa chambre des députés. Si défectueuse que fût l’organisation constitutionnelle dans les états méridionaux, l’Allemagne n’oubliera pas que l’opposition y a souvent lutté avec bonheur contre mille obstacles, et qu’elle a maintenu, comme un exemple fécond, le droit de la parole libre. Les chambres de Bade et de Wurtemberg peuvent citer de glorieuses campagnes ; la chambre des députés de la Bavière a aussi de nobles souvenirs à invoquer. Des chambres, cet esprit libéral est descendu dans les hautes écoles, et l’université de Munich, si endormie naguère, a prouvé, dans les derniers événemens, qu’elle possédait, comme Vienne et Berlin, une ardente jeunesse. Voilà les élémens vivaces d’où sortira la fortune de ce pays. Il faut, en un mot, que le nouveau roi ose adopter résolûment une politique tout opposée à celle de son père. Cette étude nous a montré des erreurs bien funestes dans la pensée du roi Louis, et, à côté de cela, de bons instincts malheureusement tournés à mal, d’utiles créations peu à peu dénaturées par un déplorable système ; c’est là, j’en suis sûr, le portrait exact du roi de Bavière. Eh bien ! qu’on rejette ses erreurs, et aussitôt tout le bien qu’on lui doit pourra porter des fruits. Certes, une diplomatie timide ne peut plus alléguer le périlleux voisinage de Vienne ; voilà l’Autriche engagée dans les grandes voies de la société moderne. Appuyez-vous donc franchement sur la vérité ; au lieu de dénaturer la science et l’art, laissez-leur le libre développement qui les fera rentrer dans la vie ; loin de vous condamner en toutes choses à ce stérile plagiat du passé, faites une alliance hardie avec les forces du présent, avec les immortels principes de 89 ; brûlez enfin ce qu’adorait l’ancien règne, et adorez ce qu’il avait brûlé : c’est à ce prix-là seulement que Maximilien II réparera toutes les fautes et fera prospérer toutes les créations utiles de Louis Ier.


SAINT-RENÉ TAILLANDIER.

  1. Le Globe, 22 août 1829.
  2. Voyez la livraison du 15 mars 1847.