Pour la gratuité/Des valeurs à chérir

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Des valeurs à chérir[modifier]

La gratuité existe-t-elle ? D’un côté, le marché fait débauche du mot "gratuit", récompense offerte aux fidèles du shampoing, du liquide vaisselle ou du sirop de grenadine (25 % de produit gratuit en plus), aux aficionados de la vente par correspondance (gratuit : un ravissant pendentif égyptien plaqué à l’or fin), aux acheteurs impécunieux (crédit gratuit) ou aux claustrophiles affamés (les pizzas sont livrées gratuitement). De l’autre -est-ce en réaction à ces bouffonneries ? -, les organisateurs de gratuité, par exemple les élus ou les responsables de collectivités locales qui développent des services libres d’accès, se récrient très généralement lorsqu’on met l’accent sur l’aspect gratuit de leurs réalisations. Comme s’ils craignaient que cette qualification minimisât le sérieux de leur engagement. Comme si elle délestait le citoyen de sa responsabilité. Alors, avec ce sérieux et cette responsabilité où perce une pointe d’amertume, ils rabrouent l’ami des choses gratuites en lui rappelant comment et combien il reste avant tout un contribuable.

Ils n’ont pas tort. Le passeport pour la gratuité est en effet payant. Et s’ils sont en charge de boucler le budget des écoles ou d’assurer les achats de la bibliothèque municipale, leur regard, c’est compréhensible, se porte sur l’amont de la gratuité, sur les liens qui l’attachent encore au marché, à l’argent, comme si cette triviale réalité les retenait de se souvenir qu’en aval, là où porte leur action, le rapport marchand est vraiment aboli. Mais peut-être cette réticence tient-elle aussi au caractère obnubilant qu’ont pris les représentations marchandes dans la dernière décennie ; peut-être est-elle aussi un effet de l’intimidation que produit dans les représentations l’hégémonie du marché et de l’argent, comme si, devant la découverte qu’une partie de l’espace lui échappe encore, ou même qu’on est parvenu à la lui arracher, l’esprit était retenu d’y croire et de s’en réjouir.

Aussi, ce qui est proposé dans ce texte, ce n’est pas seulement une réflexion sur des perspectives faisables de vraie transformation sociale, c’est l’ouverture d’un autre point de vue : se placer ailleurs et regarder ce que ça donne ; ouvrir sur la réalité la fenêtre de la gratuité et regarder ce que ça donne. Fenêtre qui n’a pas, qui ne peut pas avoir la prétention d’ouvrir sur la totalité des choses. Fenêtre d’où l’on observera, mais différemment, des réalités qui ont déjà fait l’objet de descriptions pertinentes. Éclairage qui peut-être permettra de faire la lumière sur des paysages jusque là hors de vue, ou plongés dans l’ombre. Parti-pris.

La gratuité est une notion transversale. Elle touche à l’organisation économique, à l’histoire des sociétés, mais aussi à la formation de la personnalité, mais aussi au rapport de l’homme et de la nature, ou aux grands archétypes de la vie morale et spirituelle. Faut-il se méfier de cette diffusion de sens, ou au contraire s’en emparer, en profiter pour contribuer à construire une pensée de l’action transformatrice qui ne sectionne pas l’homme, qui inclue dès le départ la dialectique permanente et sans cesse en mouvement par laquelle idées et valeurs naissent du réel, naissent au réel et interviennent sur lui ? La gratuité n’est pas seulement une mesure politique. Elle ne subsiste, ne naît et ne prospère qu’entourée des valeurs qui la font chérir et désirer.

Singularité

La gratuité ouvre dans notre rapport aux gens, aux choses, à la vie une perspective qui est à l’extrême opposé de l’interchangeabilité marchande. Tout être humain lit spontanément en soi ce message : "Je suis unique, singulier, incomparable ; on ne peut m’échanger contre aucun autre homme" ; et c’est ce qui fonde sa dignité. Alors le marché entre dans la maison, le matin, le soir, il poursuit chacun le long des rues, dans les transports en commun, dans les conversations privées, sur les vêtements, dans les lectures, dans les réunions politiques, au cinéma, partout, et chaque fois, il demande avec un grand sourire : "Pourquoi pas ? "

Parallèlement à l’argent, moyen d’échange et d’évaluation qui étend peu à peu son empire sur des aspects de la vie qu’on croyait inéchangeables -"Ça n’est pas à vendre"-, inévaluables -"Ça n’a pas de prix"-, le marché met au point et diffuse en tous lieux la monnaie d’échange, l’étalon de l’imaginaire, une félicité de référence en regard de laquelle toute autre pourra être évaluée, dévaluée et se placer sur le marché des valeurs humaines, miroir menteur suggérant sans cesse et partout que le bonheur humain n’a rien à voir avec la singularité. La publicité ne chante que ça. La même femme nue, les mêmes cocotiers sur le même sable blanc, le même soleil ou la même cuisine de soixante mètres carrés, les mêmes enfants souriants et blonds, tendres et moqueurs sont la récompense du même acte : acheter. Et tout ce qui se vend a le même bonheur en récompense.

La gratuité, au contraire, ouvre un espace où peut être vécue la singularité des gens et des choses. Elle laisse à l’esprit le loisir de se rendre compte qu’un arbre ne vaut pas un autre arbre, qu’une heure du jour ne vaut pas celle qui lui succédera ; chaque promenade dans un jardin public, chaque haie de mures ou chaque rond de girolles, chaque fleur des champs cueillie au hasard du chemin, chaque chapitre d’un livre (en tout cas ce qui dans un livre ne s’achète pas) vaut pour soi-même. A l’âge de l’enfance, avant qu’on soit contraint de travailler pour vivre, avant que notre esprit ait été (dé)formé à connaître le prix des choses, quand tout nous est encore gratuit (gratuitement dispensé par les parents), on sait bien qu’une pomme n’en vaut pas une autre -et nos caprices se chargent de le rappeler aux grandes personnes-, qu’un bon après-midi n’est pas fonction de l’argent qu’on y consacre, que la peluche décatie qu’on traîne avec soi, au grand dam de l’hygiène adulte, ou cette mère dont nous discernons avec un tel sentiment d’urgence, pour le meilleur et pour le pire, l’inaltérable singularité, on ne les échangerait contre rien. La nostalgie, heureusement, nous en reste (et, heureusement, elle reste efficace). Ce qu’on est libre de prendre ou de laisser, il faut bien l’aimer pour ce que c’est, et non en échange d’autre chose, serait-ce le chiffon rouge du bonheur, ni pour la rassurante étiquette qui, en nous indiquant le prix des choses, encadre notre jugement et oriente notre goût.

C’est pourquoi la gratuité ne joue pas la comédie du bonheur. Elle rend l’homme à son autonomie, (et donc aussi à sa faiblesse, à sa bêtise, à ses incapacités, ses incultures, sa possible haine de soi, à sa possible légèreté…) Ce qu’elle donne est donné pour construire, pour se construire. Il faut apprendre à en jouir. Elle met du sérieux dans la vie en nous rappelant que chaque instant, chaque chose, chaque lieu, chaque sentiment, chaque personne peut échapper au kitsch du marché, être rendu à son absolue singularité et nous engager à prendre le risque d’en tirer de la joie.

Dans sa quête de singularité, l’homme se heurte à la standardisation. Elle est consubstantielle à la forme industrielle de la production. Ce qui veut dire aussi qu’elle contribue de façon décisive au bien-être et à la civilisation. Une fois de plus, l’espace gratuit rencontre une frontière. Une fois de plus, il s’agit non pas d’éliminer une réalité dont on ne peut pas se passer (la production par l’industrie de produits standards en grande quantité), mais de l’empêcher de prendre toute la place, de prendre le dessus. On ne peut pas aimer une machine à laver comme on aime un meuble de style. Aussi faut-il établir une vigilante hiérarchisation entre ce qui ne se distingue pas (ce qu’une interchangeabilité, une reproductibilité intrinsèques semble disposer naturellement aux rapports marchands), et ce qui porte de la singularité. La culture de gratuité peut s’appuyer là sur des sentiments spontanés, souvent forts, qui plongent dans le désir qu’a chacun d’exprimer son irremplaçable identité et qui, s’ils sont cultivés, relèguent les produits standards, les conduites standards, les expressions ou les sentiments standards, même utiles, à un niveau subalterne.

Unité

La société contemporaine, c’est une banalité de le dire, vit dans la déchirure : déchirure d’avec la Nature, que la vie en ville a éloignée de nous et que la banalisation marchande tend à instrumentaliser, à transformer, comme toute chose, en une immense mine à billets de banque ; déchirures de la société humaine : pays riches / pays pauvres, prospérité / exclusion, beaux quartiers / cités en déshérence…

Lieux ou temps de gratuité, lieux et temps réparateurs. La façon la plus évidente, la plus sociale à travers laquelle la gratuité contribue à l’unité, c’est son effet solidarisateur. L’école, la sécurité sociale ou la voirie solidarisent la société en atténuant les différences de fortunes et avec elles les conflits latents, l’amertume des injustices, la violence nécessaire à leur sauvegarde, en créant un espace de la vie ou les membres de la société règlent ensemble et pour tous la satisfaction d’un besoin.

Plus largement, les gratuités socialement organisées contribuent au sentiment que l’humanité est une, que cette unité ouvre la possibilité de la rencontre et de la générosité. Depuis la dernière guerre mondiale, par une prise de conscience en grande partie issue des combats de la Résistance, le sang humain nécessaire aux soins hospitaliers n’est plus acheté par le système de santé, mais récolté sur la base du don gratuit. Et bien que les affaires liées à la contamination par le sida en ait récemment terni l’image, le vaste mouvement populaire que représente, en France, la collecte du sang, contribue indubitablement à créer en acte un esprit de solidarité. La symbolique du sang donné y est à l’évidence pour quelque chose (et d’ailleurs nous renseigne sur l’importance des facteurs symboliques, culturels, dans la réussite d’une gratuité). Mais les effets civilisateurs sont là. Et très souvent, alors que le lait maternel peut, lui, être monnayé, les femmes qui se trouvent dans la situation d’en fournir se font un point d’honneur de l’offrir gratuitement.

Il y a là le sentiment très fort que le sang humain, le lait humain sont trop intimement liés à notre être pour en être séparés au point de devenir des avoirs, des marchandises, sentiment que beaucoup ressentiront a contrario en lisant le point de vue d’un juriste favorable, comme tout un courant de pensée, à la vénalisation de ces pratiques, opinion dont l’arrogante vulgarité glace le sang : "Que signifie l’idéal de gratuité du sang, explique Thierry Cornavin, quand la vente de ce sang permet à une famille pauvre de survivre ? " ("Théorie des droits de l’homme et progrès de la biologie" dans Droits, 1985, n°2).

La gratuité unifie de façon plus profonde encore que la simple mise en place de liens sociaux. Toutes choses, notre temps lui-même, peuvent se désolidariser de notre existence, être lancés dans la danse sauvage de l’échangisme universel dont les rythmes brutaux nous sont présentés comme échappant à la maîtrise concertée des hommes.

L’argent met une distance formidable entre les choses et nous. Quand on n’en a pas, ou peu, il met une distance infranchissable entre certaines choses et nous. Cette distance imprègne profondément notre imaginaire. Les jeux d’argent, et notamment les jeux télévisés mettent en scène cette distance en proposant à l’imaginaire de l’abolir et d’ainsi tutoyer le bonheur. Mais comme on ne gagne jamais, qu’on ne sait jamais vraiment ce que les gagnants ont bien pu faire de ce bonheur là, pour la part de nous-mêmes qui s’est laissé convaincre par cette image là du bonheur, nous restons déchirés d’avec l’univers qui nous entoure et ses trésors pleins de richesses inaccessibles. Même les sentiments, même les délices de l’amour et du sexe n’échappent pas à cette imprégnation marchande de notre imaginaire. Même les relations humaines en sont salies.

La gratuité brise l’indépendance usurpée par les choses ; elle confond les calculs qui empêchent la rencontre entre les êtres humains ; elle nous rend à notre jugement, à notre bon plaisir, à nos incapacités. Elle nous rend à nous-même. Le marché nous sépare. La gratuité nous prolonge.

Bien sûr, l’appropriation marchande peut aussi donner l’illusion de l’unité, de la ré-union : si j’achète le p’tit bois d’derrière chez moi, je le réunis à mon domaine. Mais il subsiste toujours une profonde différence de qualité entre cette forme d’appropriation et celle que permet la gratuité. L’achat me rend maître de ce qui, en une chose ou, à l’extrême, en une personne, est échangeable. Quand l’esclavagiste achète un homme, une femme ou un enfant, cet acte ne le rend maître que de ce qui, en eux, peut être échangé, rentabilisé : temps de travail, abus sexuels, etc. Si, par extraordinaire, il veut en gagner l’amour sincère, ou l’amitié sincère, ou la sincère estime, ou la simple reconnaissance, son titre de propriété ne lui sert de rien. Au contraire, il devra se comporter comme si ce titre n’existait pas, et sans doute l’abolir.

D’une certaine manière, la remarque vaut pour toute chose. Si j’achète une pomme, rien ne garantit que je sois mieux apte que l’enfant qui l’aura ramassée sur le bord du chemin à en goûter la saveur, à l’aimer. Ce que j’acquiers lorsque j’achète un bibelot ancien, c’est le droit d’en faire un signe extérieur de richesse et nullement la capacité de l’aimer. Si, peu à peu, je m’y attache, si, de cette façon, je le réunis à mon histoire, et qu’à ma mort, ma fille ou mon fils en hérite gratuitement, l’objet perd peu à peu toute perspective vénale ; il acquiert ce que le langage populaire appelle une valeur sentimentale ("Cette boîte à musique, je ne la vendrais pour rien au monde, elle me rappelle trop de choses"). Et lorsque, malgré tout, les avatars de l’existence amènent à mettre en vente cet objet qui est devenu comme un prolongement de soi-même, qui a pour une part quitté la sphère de l’avoir pour entrer dans celle de l’être, on dira de façon significative : j’ai dû m’en séparer. Pour aimer une chose ou une personne dans sa singularité, on est toujours dans la nécessité d’oublier, d’abolir mentalement sa valeur d’échange, et de se consacrer à sa valeur d’usage. Alors, au lieu d’apprécier cette personne ou cette chose pour une tranche de ce qu’elles représentent -leur prix, ce qu’elles peuvent nous rapporter-, on est dans la position de les estimer pour ce qu’elle sont dans leur unité. La gratuité, qui abolit en pratique l’appropriation marchande d’un bien, d’un service ou d’une personne, invite à un rapport aux choses et aux gens qui est, sinon du domaine de l’amour, du moins de celui de "l’aimer". Elle nous propose, sans pouvoir nous y contraindre, de prendre parce qu’on aime, d’apprendre à recevoir, à goûter (ce qui est peut-être le bon chemin pour acquérir la capacité de donner).

Ce chemin là ne peut éviter l’acte contemplatif. Aimer une pomme, un paysage, ou la beauté d’une passante, aimer se promener librement le long d’une route gratuitement accessible, aimer d’amour, aimer ce qui est irrémédiablement gratuit dans un poème, ou dans une photographie, ou dans le timbre d’une voix, leur beauté, leur singularité, cela comporte toujours, de façon centrale, un mode d’appropriation qui est l’acte contemplatif : la femme aimée (ou l’homme), vous regardez son corps avec ce sentiment de fusion si intense qu’en lisant dans votre regard cette intensité, elle demande : "A quoi penses-tu ? " ; alors vous répondez : je ne pense à rien ; et pour une fois, cette réponse imbécile est vraie ; vous ne pensez pas ; vous contemplez. Car, pour marcher sur les eaux, il faut être en position de gratuité.

A cause de cette proximité entre appropriation gratuite et contemplation, l’importance morale, l’importance civilisatrice de l’art est immense. Non pas que l’art doive illustrer d’une quelconque façon les a priori moraux de telle ou telle église, ni même qu’il doive faire la propagande de la gratuité, mais par sa nature même, parce qu’il est par nature une provocation à contempler, qu’il n’existe que dans la singularité, qu’il signale a contrario toute la laideur et l’immoralité des images sans singularité, par exemple les images publicitaires. Un vrai artiste, vraiment de droite, engagé dans la politique qui ouvre la voie au marché, est, dans son art, à cause des processus mêmes de l’art, des processus par lesquels on s’approprie une œuvre d’art, du côté de la gratuité, de ses responsabilités, de ses joies.

Encore faut-il que le marché ne soit pas en mesure de s’offrir l’artiste, et ses œuvres, et l’histoire des œuvres d’art, et les effets moralisants de ces œuvres, ce qui en elles marque la frontière infranchissable entre le sérieux de la singularité et la légèreté du kitsch, entre ce qui a suffisamment peu de caractère pour être échangé contre quelque chose d’autre, et ce qui est absolument unique et important. Quand on constate que le marché de l’art s’apparente de plus en plus à celui de la philatélie, jouant de circonstances comme la rareté pour réaliser des placements mirifiques, circonstances rentières qui n’ont rien à voir avec la provocation à contempler, on se prend à espérer une réaction des artistes, l’émergence d’une pensée nouvelle sur la pratique artistique, qu’eux aussi prennent au sérieux la manière dont le marché ampute tant de gens de leur capacité à contempler (leur capacité à rétablir ainsi de façon non-marchande, gratuite, l’unité avec ce qui les entoure).

L’urgence de l’unité est aussi posée d’une autre façon. Le XXe siècle qui s’achève aura connu une gigantesque entreprise de démystification des idéologies et des croyances unificatrices. Le sujet, la nature humaine, les téléologies politiques ou religieuses, rien n’a sérieusement résisté au démontage. Nous avons irrémédiablement croqué le fruit de la connaissance et les illusions du paradis originel comme les songes de lendemains enchantés se sont évanouis. Pourtant, même s’il a été, d’une certaine manière "remis à sa place", le sujet -ses sensations, ses sentiments, le sentiment de sa centralité, son instinct de conservation- est toujours là, réuni sur lui-même, avec au fond de lui ce désir vital, ce profond désir d’unité.

Élargir l’espace gratuit, n’est-ce pas aussi un moyen de recréer, dans la vie sociale, une place publique où chacun puisse se rendre muni de ce qu’il est et non de ce qu’il a, où l’on ait le loisir de se retrouver ensemble sans faux semblant, dans une unité qui ne soit ni un artifice de piété, ni l’impératif d’une métaphysique totalitaire ? Parce que les conquêtes de gratuité sont à la fois ambitieuses et modestes, qu’elles sont un objectif pratique, réalisable, dont chacun peut éprouver dès aujourd’hui les vertus, qu’elles solidarisent vraiment, jusqu’à la limite où peut aller l’organisation sociale en matière de solidarisation, ne sont elles pas un bon socle pour penser des représentations dans lesquelles l’unité ne serait pas métaphysiquement reçue, mais à construire en pratique ?

Autonomie

Le monde sans argent dont l’utopie de gratuité nous ouvre l’horizon est un monde aux horizons débarrassés du pouvoir. En maintenant ou en établissant un rapport aux choses et aux gens qui ramène chacun à sa responsabilité autonome, la gratuité contribue toujours au bornage des pouvoirs. Elle crée une zone dans laquelle les pouvoirs ne s’exercent plus, ou s’exercent moins, un domaine où leur utilité sociale dépérit. Elle constitue, à chaque instant de l’existence, et pour chacun, un sémaphore d’où apparaît dans toute sa clarté que l’esprit humain est mieux dans son rôle lorsqu’il est invité par la vie à choisir librement que dans l’exécution des ordres ou des peines.

Bien sûr, il reste dans la société une part de sauvagerie, d’incapacité à la civilisation, d’abandon à la contrainte extérieure, puisque les moyens lui manquent pour maîtriser consciemment, efficacement la totalité de son histoire. Le pouvoir, le marché, leurs lois inhumaines remplissent le vide et assurent, d’une certaine manière, la tenue de la société -le pain quotidien et la protection du boulanger-, un peu de la même manière que les représentations religieuses ont longtemps permis aux hommes de se figurer l’univers, comblant les vides de connaissance à l’aide de leurs effarantes images. Pour échapper au vertige que provoque cette part non maîtrisée (la part non maîtrisable ?) de notre histoire, l’esprit et les comportements s’en remettent, se résignent aux pouvoirs de tous ordres : parental, culturel, religieux, économique, et en tête de la procession, le pouvoir du roi.

Même si ses capacités d’intervention sur la réalité sont largement inférieures à l’idée qu’il s’en fait, le pouvoir d’État, bardé des hochets qui lui donnent si fière allure et tant de mâle assurance, est en charge de l’ordre public. C’est lui qui, symboliquement, gère la soumission des individus. C’est lui qui s’arroge mission de faire respecter leur acte d’abdication et qui assure les fonctions délaissées par l’esprit, décrétant le bien et le mal, punissant le récalcitrant, félicitant le bon. Jusqu’à présent, à cause peut-être d’une fascination très masculine pour le sceptre, l’aspiration à la démocratie a été essentiellement pensée par les partis et les hommes politiques comme une procédure démocratique (majoritairement admise) de conquête du pouvoir.

La problématique ouverte par la gratuité permet d’envisager l’action politique comme un moyen non plus de prendre le pouvoir, mais de le rendre progressivement inutile, d’élargir la part autonome de la vie, la part de la vie libre de pouvoirs. Profonde aspiration : vivre en adulte, sur d’autres motivations que la crainte d’être puni, vivre responsable et libre de ses actes, de leurs intentions, de leurs visées, de leurs conséquences. Paradoxalement, pour se faire aimer des consciences, le "moins d’État" libéral s’est appuyé avec un succès certain sur cette aspiration profonde. A ceci près que ce soi disant recul de la surveillance étatique consiste à transférer directement au despotisme du capital et à la tyrannie des inhumaines lois du marché, des secteurs d’activité sur lesquels, par l’intermédiaire des institutions représentatives, les citoyens avaient malgré tout leur mot à dire.

Et ce "moins d’État" signifiant en réalité une contrainte plus grande pour l’immense majorité de la population, il entraîne tout naturellement l’aggravation de la fonction la plus contraignante dont la puissance publique soit en charge : la répression. Aussi, partout, le triomphe du libéralisme se traduit par l’engorgement des prisons, la renaissance de l’ordre moral, la banalisation des partis d’inspiration fasciste, voire leur association au pouvoir, le harcèlement policier de la jeunesse, des exclus, des marginaux, des étrangers, la multiplication des fichages et des filmages en tous genres, parfois le rétablissement de la peine de mort et son application répétée, c’est à dire l’expression la plus crue et l’impétueuse croissance de ce qu’il y a d’inhumain dans le pouvoir.

A l’inverse, c’est en vérité, en profondeur, par rapport à tous les pouvoirs que la gratuité rétablit l’autonomie de l’individu. De la même manière que le mouvement féministe a fait reculer le pouvoir masculin, créant ainsi une nouvelle zone libre dans la société et l’existence humaines, la gratuité affaiblit structurellement le pouvoir économique du marché et le contrôle de l’État son gendarme dans le domaine où elle s’établit. Quand une société conquiert l’usage gratuit ou semi-gratuit des instruments de la santé, elle abolit la révoltante coercition qui contraint les indigents à mourir aux portes des pharmacies et des cliniques privées (et il faut bien un État, en effet, pour mettre à l’amende, en prison ou dans des mouroirs idoines ceux qui ne se soumettent pas à cette règle infâme). Elle pose en même temps des questions nouvelles, des questions de choix, de comportement, pour lesquelles la peur du gendarme ne peut plus servir de raison.

De ce point de vue, il faut sans doute réfléchir sur les formes dans lesquelles sont administrées les gratuités socialement organisées. Le plus souvent, elles sont en effet largement contaminées par les habitudes d’un appareil d’État qui reste avant tout une machine de coercition. Les choix qui déterminent l’évolution de l’Éducation nationale viennent d’en haut et sont administrativement mis en œuvre. Les soubresauts qu’ils provoquent dans l’opinion lorsqu’elle a le sentiment qu’on la dépossède de cette responsabilité sont souvent brutaux, puissants, efficaces aussi. Ils révèlent combien la gratuité est chère au cœur des bénéficiaires, mais aussi qu’ils ont des choses à dire sur sa mise en œuvre, qu’ils se sentent partie-prenante, on pourrait dire propriétaires d’un service qui en effet, théoriquement, leur appartient. Et l’État libéral se trouve presque toujours contraint au recul, avouant le plus souvent, mais sous la contrainte et parce qu’il n’a pas d’autre issue, qu’il aurait été bien inspiré de consulter les intéressés. La propagande du marché dénonce chaque fois ces mouvements comme étant la manifestation des rigidités de la société française. En réalité, ce qu’ils mettent en évidence, c’est l’incapacité de l’État à sortir d’une gestion autoritaire et administrative, la réticence atavique du pouvoir à s’engager dans les pratiques nouvelles de gestion dont la gratuité porte en elle-même la possibilité, pratiques communautaires, responsabilité citoyenne, démocratie directe.

De façon plus générale, la lutte pour les gratuités induit une extension nouvelle de la citoyenneté. Elle tend à assouplir, voire à effacer la coupure si souvent invoquée, décriée, sollicitée entre vie politique et société civile. La construction des rapports de forces nécessaires à la sauvegarde des gratuités existantes, et même certaines avancées significatives peuvent prendre corps sans l’intervention du pouvoir d’État, ou en dehors de lui et du personnel qui en brigue la chefferie. D’autres nécessitent la sanction et la mobilisation de la puissance publique, mais d’une manière bien insolite, puisque l’État protecteur des gratuités n’y garantit plus la volonté populaire en s’en décrétant le représentant, mais en devenant le garde frontière des zones de non pouvoir. Version nouvelle, étendue de l’inspiration contenue dans la déclaration des Droits de l’Homme lorsqu’elle déclare : "Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché".

Bons esclaves, mauvais maîtres. Le pouvoir, comme l’argent, doit être remis à sa place. Il n’est supportable (supporté) que faute de mieux, dans la mesure où l’on ne peut s’en passer, du fait des malfaçons de la société humaine, et parce qu’il s’impose, en dépit qu’on en ait, par une coercition brutale. Il est l’enjeu de joutes acharnées où s’exprime souvent ce qu’il y a de plus vil (et de plus ridicule !) dans l’être humain. Il abolit fréquemment l’esprit critique de ceux qui en boivent l’alcool et en récoltent l’ivresse. Dans la mesure où il prétend assujettir notre esprit et nous imposer le respect, il est méprisable. En nous faisant goûter combien il est doux de s’en passer, l’expérience de la gratuité nous avertit sur le pouvoir -jamais vraiment légitime, utile sous condition et par défaut- et nous rappelle que l’objectif est son dépérissement. Partout. Plus la gratuité étend son domaine, plus l’autonomie de l’individu a de champ pour s’exprimer, plus la majesté du pouvoir apparaît relative, plus les abus de pouvoirs sont ressentis comme abusifs, plus les hommes de pouvoir sont amenés à se contrôler et moins le régime puéril de la récompense et de la punition a d’effet sur les esprits.

"L’argent ne fait pas le bonheur". Il faut revenir à l’adage cité au début de ce texte et qui dit si simplement combien la gratuité nous est salutaire. C’est vrai, l’argent ne fait pas le bonheur, et c’est d’abord, chacun le sait bien, à cause de l’amour. L’amour, obsession de tant de causeries, thème inoxydable de la littérature et de l’art, pôle aimanté de nos rêveries, moteur d’actions chaque fois inédites, est le puissant génie qui nous pousse, quelle que soient la pression que le marché exerce sur nous, à rappeler sans cesse : "L’argent ne fait pas le bonheur". Le pouvoir, comme l’argent, en abolissant la gratuité de l’amour, tue la possibilité qu’il advienne, et tuer la possibilité de l’amour, c’est ôter toute profondeur de champ à l’existence humaine.

Quand un homme et une femme se donnent l’un à l’autre, dans ce moment là au moins, même contredit par les actes qui suivront immédiatement, ou ceux qui ont introduit cette situation, le pouvoir n’est plus possible et la gratuité l’emporte absolument. Pour se donner, il faut s’appartenir. Il faut se dépouiller. Se mettre nu. Se mettre à nu. Absolument vulnérable. Dans l’espoir fou d’être reçu. Avec le risque fou d’être rejeté.

Dans le moment où l’on se donne, on se perd, on se prend, on se possède.

Il y a, aujourd’hui encore, des civilisations entières où la rencontre conjugale entre l’homme et la femme est soumise aux tractations du pouvoir et de l’argent. Mais lorsqu’ils tournent le bouton de leur radio-cassette, ce qu’écoutent ces jeunes filles et ces jeunes gens en attente d’épousailles, ces femmes et ces hommes mariés, ces mères et ces pères marieurs, avec au fond de l’âme une indicible nostalgie, ce sont les chansons de l’amour fou, de l’amour gratuit. Et leurs sentiments mutilés s’y désaltèrent.

Don

Il existe une dialectique permanente entre d’un côté les grands mouvements de la société, de l’autre le comportement des individus. Dans une vie humaine largement rongée par les rapports marchands, conseils, rencontres, échanges d’idées, honneurs deviennent des marchandises tarifées. On peut, si l’on est riche et snob, inviter à prix fixe certaines personnalités de l’art ou de la politique qui font commerce de leur simple présence. Confrontée à la sarabande de la communication publicitaire, la vérité des choses parait vraiment trop nue, obscène. Et souvent, même dans les conversations privées, la parole qui paye l’emporte sur celle qui dit.


Des phénomènes inverses manifestent malgré tout la résistance des esprits à l’étouffante domination de l’argent. Il est par exemple très frappant de voir la disproportion entre le poids économique ou politique de l’Afrique -nul-, et l’influence de plus en plus sensible de ses expressions culturelles ou morales. Même dans l’horripilant fatras des clichés positifs et des fantasmes valorisants dont l’occidental bien intentionné accable l’homme noir, il y a ce regard irrépressiblement attiré vers l’horizon de rapports humains où les joies et les peines, les rencontres et les déchirures se vivraient sans billet d’entrée, l’hospitalité, l’échange gratuit, la fête.

Aussi, à un moment de hasard, par des chemins de traverse et des allers-retours imprévus, sans rang de priorité, sans cohérence automatique du bulletin de vote et des choix privés, à travers les mystérieuses généalogies de toute existence, le comportement individuel trouve lui-même sa propre traduction de ce qu’exprime la gratuité au niveau collectif. De même que la gratuité a sa source dans les dons de la Nature, de l’esprit, du cœur, ou ceux de la solidarité sociale, le don personnel -don d’argent, don de temps, don d’attention, don par courage, don de plaisir, confiance, abandon- ouvre une perspective libératrice aux rapports entre les individus.

Bien sûr, installer dans sa vie personnelle la pratique du don est une affaire privée. Elle n’est pas une condition pour agir collectivement en faveur de la gratuité. Elle est d’une autre nature et demande un autre type d’engagement. Elle est aussi soumise à un fort soupçon : le don comme alibi ; le don comme monnaie d’échange, pour se racheter ; le don comme moyen de pallier les injustices sociales ; le don pour oublier le refus de penser les choses et de les changer ; l’aumône de charité contre la cotisation solidaire. Mais il faut noter que le soupçon naît chaque fois qu’il y a confusion entre l’élan individuel et la solution sociale, chaque fois qu’on mobilise la générosité pour éviter les mesures de justice, vieille soupe réactionnaire maintes fois resservie. Non, la pratique individuelle du don ne dissout pas la brutalité des relations sociales.

Il y a néanmoins une sorte d’harmonie, une parenté de valeurs entre la gratuité et le don. Il faut que le temps ou l’objet donnés aient été d’une certaine manière démonétisés pour que le don soit véridique et qu’il fasse plaisir. On enlève le prix sur les cadeaux qu’on fait. L’heure perdue à rendre service n’est pas évaluée en fonction de ce vaut, sur le marché du travail, le temps de celui qui l’offre et quand elle est donnée, la journée du notaire vaut celle du manœuvre ; elles sont l’une et l’autre du temps libre, temps gratuit, temps dont la valeur tient à l’égale dignité de chaque être humain. Offrir avec cœur un disque, un livre, un bouquet de tulipes ou un vase de porcelaine inonde ces marchandises d’une signification, d’une humanité qu’elles n’avaient évidemment pas dans la transaction commerciale. Et ce sens leur vient justement de ce qu’elles ont momentanément quitté l’univers marchand, de ce que, dans l’acte de donner, elles sont momentanément rendues à leur incommercialisable singularité, qu’elles prolongent momentanément la personne qui donne et celle qui reçoit. Même un objet standard se gonfle d’histoire humaine -"l’aspirateur que ma sœur m’a donné"- quand il transite par le geste où c’est l’intention qui compte. Même une somme d’argent, quand elle est donnée de bon cœur, change en quelque sorte de nature et le signe monétaire se fait témoignage d’humanité. Mais il est vrai, et c’est très significatif, qu’on répugne le plus souvent à faire des cadeaux d’argent, sentant bien qu’il est plus difficile d’y mettre de soi, craignant que ce ne soit mal pris. Car dans le don véridique, c’est toujours un peu de soi qu’on offre, un peu de l’autre qu’on reçoit.

Le don comporte en perspective le risque du don de soi, aventure ultime dont les représentations se réfléchissent au cœur de la vie spirituelle, et qui trouve sur l’espace occidental une expression tenace et toujours féconde dans le grand archétype chrétien de la mort et de la résurrection, la vraie vie derrière la perte de soi. Réintégrer en totalité sa gratuité originelle, totale disponibilité de soi, se refuser à tout marchandage de soi : le don de soi, utopie morale du comportement individuel, présuppose la reconnaissance que la vie humaine ne s’achète ni ne se vend, qu’elle est sans prix. Le don de soi est sans prix.

Par un glissement de sens très suggestif, lorsqu’on dit : "il ou elle m’a tout donné", l’expression signifie souvent : "tout ce que j’ai, je l’ai reçu d’elle, ou de lui", et non pas : "la totalité de ses biens m’ont été offerts". Comme si ce type de don, le don salvateur, savait combler celui qui le reçoit sans dépouiller celui qui donne. Ces mouvements du langage et l’expérience des relations humaines dont ils sont le signe, les figures les plus vénérées de l’expression spirituelle s’en font en quelque sorte l’écho. La meilleure théologie chrétienne, celle par exemple que développe saint Paul, associe le don que le crucifié fait de sa vie à l’absolue gratuité du salut, salut donné par amour, sans contrepartie, et qui rendrait définitivement vain tout marchandage sacrificiel. Le crucifié en ressuscite. Qu’on lise dans cette annonce une histoire de chair et d’os, ou la mise en image d’une pensée sur la destinée humaine, ou les deux -que l’on soit ou non croyant-, on ne peut en considérer le mouvement de fond comme anodin. Il fait vivre.

Singularité, unité, autonomie, don. Valeurs non marchandes. Valeurs de gratuité. Et comme elles nous sont vitales, même écartées du devant de la scène, même mutilées, elles résistent. Tout simplement parce que l’humanité et son histoire sont plus vastes que le marché capitaliste. Et que peut-être, elles n’y bivouaqueront pas éternellement.

J.-L. S.-D.