Pour la gratuité/Le continent des gratuités

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Une frontière à l’empire marchand Pour la gratuité Nouveaux espaces


Le continent des gratuités[modifier]

Le premier type de gratuité, le plus évident, c’est celui qui découle de la profusion. La lumière du soleil est gratuite parce qu’elle est universellement et généreusement répandue par la Nature, qu’elle ne s’emprisonne pas ou peu, qu’il suffit d’ouvrir les yeux pour en profiter. Sa valeur ne se calcule pas en argent -la lumière du soleil n’est pas une marchandise- mais en plaisir, en joie, en poésie, en énergie pour la croissance des plantes ou le fonctionnement d’une centrale solaire.

Bains de mer, idées et sentiments

D’autres dons de la Nature peuvent être rangés dans la même catégorie : l’air qu’on respire, les paysages, les flots de la mer, le corps humain… A les citer, on sent bien que leur gratuité n’est pas inéluctable. Les forces du marché n’aiment pas les terres vierges et chaque fois que la possibilité s’offre à elles de les rentabiliser, c’est à dire de mettre au profit de quelques uns ce qui aujourd’hui est à tous, elles le tentent, par conquête ou par destruction (conquête quand elles annexent à leur empire des biens d’usage qui jusque là lui échappaient ; destruction quand elles abîment ou anéantissent un don de la Nature -et donc son usage- pour augmenter le profit d’une activité déjà intégrée au marché capitaliste).

Bien sûr, personne n’est privé d’air, mais il y a le bon air et l’air vicié, l’air pur dont la Nature nous pourvoit gratuitement, et l’air qu’on utilise (dont on abuse) comme poubelle gratuite. Et cela revient à aliéner un bien -la pureté de l’air- qui est naturellement offert à tous. On ne s’étonnera pas que la pollution atmosphérique, ce brigandage d’un bien public, soit davantage rejetée dans les banlieues populaires que dans les cités bourgeoises.

Faute d’avoir un chalet dans les Alpes, on peut toujours en observer les panoramas du bord d’un chemin… jusqu’à ce que celui-ci devienne une voie privée. Et l’âpre combat de la paysannerie française contre la désertification des campagnes a montré à l’opinion publique combien le diktat imposé par la libéralisation du marché mondial nuirait à l’entretien des paysages.

La gratuité des bains de mer est inscrite dans la loi qui rend inaliénable une mince bande côtière. Mais le marché des loisirs a sa façon bien à lui de répartir les départs entre les plages d’Antibes et celles de Calais. Et lorsqu’un navire pétrolier hors d’âge, démesuré, battant pavillon de complaisance vient détruire la faune et la flore de côtes entières, c’est chaque fois le hold up du siècle pour diminuer de quelques milliers de dollars le débours d’un armateur richissime.

Quant au corps humain, malgré l’horreur naturelle qu’inspire son aliénation, voici longtemps que l’achat d’organes prélevés dans le tiers-monde pour des Américains malades et fortunés, les sex tours en Asie ou certaines formes de mariage ont montré qu’il pouvait être transformé en vulgaire marchandise et monnayé comme tel.

Les idées et les sentiments sont un autre domaine que la majorité des consciences trouvent spontanément inappropriés aux rapports marchands. Un mot, pour déblayer le terrain, sur la propriété artistique et littéraire. A cette curieuse expression correspondent en fait une procédure et des garanties de rémunération pour certains types de travaux intellectuels. Cette procédure et ces garanties permettent à un créateur (artiste, écrivain, savant, penseur…) d’être rémunéré en proportion de la commercialisation de ses œuvres, ou plutôt des dérivés marchands de ses œuvres. Un livre est une marchandise, mais le texte lui-même en est-il une ? Sa qualité n’influe pas sur le prix et à la caisse du libraire, Sulitzer vaut Duras. Les idées que développe un livre, les représentations qu’il fait vivre sont aptes à se propager de bouche à oreille. Leur fluidité, leur destination même, les processus par lesquels l’esprit se les approprie rendent spécieux le terme de propriété. Il est possible, sans problème et sans délit, de consommer un livre ou un film dont on n’est pas propriétaire. Tentez la même expérience avec une côte d’agneau ! Le marché de la peinture lui-même -et les milliards qu’il draine- n’échappe pas à cette réflexion. Ce que vend un peintre coté, ce n’est pas tant l’œuvre de l’esprit que l’objet de collection. L’œuvre de l’esprit, en effet, n’importe qui pourra se l’approprier pour le prix d’un billet de musée. Tandis que l’objet de collection passera de mains en mains, pour aboutir peut-être un jour dans la nuit d’un coffre fort. La législation éprouve d’ailleurs une certaine pudeur à faire entrer la propriété intellectuelle dans le droit commun de la propriété privée, et si, de génération en génération, on peut hériter de l’objet livre, les droits d’auteur ne sont transmissibles que durant quelques décennies, après quoi, ils tombent dans le domaine public (belle destinée !)

Il faut cependant s’inquiéter d’évolutions qui, à l’instar du copyright américain, durciraient l’idée de propriété artistique et littéraire en la tirant davantage encore du côté de la marchandise. Ainsi, une directive européenne met en cause le prêt gratuit dans les bibliothèques publiques, arguant de la défense des auteurs. Par delà la commercialisation du "support livre", l’appropriation par l’esprit d’une œuvre littéraire serait rangée dans la catégorie "consommation". Et sous l’argument biaisé de rémunérer les auteurs, on étoufferait peu à peu l’âme de la création artistique, un processus qui a audacieusement choisi de prendre en exemple la gratuité de l’acte divin placé par la Bible à l’origine de tout. Si l’on suit cette logique, il faudra un jour interdire aux enfants d’apprendre des poésies par cœur et de les réciter à leurs parents, taxer les correspondances amoureuses quand elles s’enrichissent des grandes confidences laissées par les écrivains, renoncer aux soirées chantantes !

L’ambiguïté de la notion de propriété intellectuelle est d’ailleurs plus diffuse, plus néfaste encore. L’idéologie coloniale s’en est emparée pour enfoncer dans les têtes -et pas seulement les têtes blondes- l’idée que, l’Europe ayant fait le développement technologique des trois derniers siècles, entrer dans cet aspect de la modernité, c’était s’européaniser, s’occidentaliser. Comme si on s’arabisait en étudiant l’algèbre et qu’on vivait à la grecque parce qu’on défendait l’idée démocratique !

Les idées sont volatiles. Aussitôt prouvée et prononcée, la formule d’Einstein, E = MC2, est offerte en bien commun à toute l’humanité. Il y a, c’est vrai, des connaissances moins aériennes. La répugnante course au profit qui a entouré les découvertes liées au Sida montre bien tout ce que l’humanité perd en ne sauvegardant pas une certaine gratuité du savoir (mais à l’inverse, prouvant qu’en la matière, la dérive marchande n’est pas inévitable, l’équipe française du Généthon a mis ses découvertes sur la "carte génétique" de l’homme à la libre disposition de la communauté scientifique internationale).

Les idées sont aussi des biens qui transforment la vie courante. L’exemple le plus frappant, vraiment extraordinaire par la révolution qu’il a provoquée dans la vie pratique de millions de femmes, d’hommes, de couples ou de familles, c’est le combat féministe. Celles et les quelques ceux qui l’ont mené avec un courage et une détermination magnifiques, sans grandes dates historiques, sans loi cadre, sans commémoration pompeuse, par la force des idées, des mots, des comportements, à l’encontre des puissances spirituelles les plus respectées, sous les quolibets que les pantouflards de l’inégalité jetaient à chaque bégaiement d’une aventure inédite, au prix bien souvent de leur tranquillité familiale et de leur bonheur amoureux, c’était le don de la pensée qui les rendait efficaces. Puisqu’elles ont donné, celles et ceux qui viennent ensuite n’ont pas de dette. Mais cette capacité à transformer l’existence, en regard des résultats si maigres atteints par les tenants d’un pouvoir d’État, d’ailleurs essentiellement masculin, et qui s’était engagé rien moins qu’à changer la vie, quelle leçon pour dégager, demain, de nouvelles libertés quotidiennes !

Quant aux sentiments, ces histoires de bonnes femmes qui emplissent la quasi totalité de la littérature universelle, ils sont le pivot des grandes joies et des grandes douleurs, le sel de la vie et si l’argent peut les dissoudre, il ne peut jamais les acheter.

Des gratuités socialement organisées

Les gratuités, menacées mais encore vivaces, qui nous viennent de la nature, de l’esprit ou du cœur, forment un archipel de terres émergées sur la mer montante des rapports marchands. Mais qui regrette vraiment le continent perdu, le temps de la cueillette, des chèvres sauvages et de la convivialité cavernicole, quand toute consommation humaine était gratuite ? Car parmi les moteurs de la civilisation et du progrès, on trouve aussi, bien sûr, le marché. Et voici qu’au cœur même du système marchand et de la socialisation qu’il génère, reliées à lui par de multiples fils, surgies des urgences et des affrontements sociaux, chaque fois vécues comme des progrès de l’organisation humaine, s’édifient des gratuités d’un type nouveau.

Payées, mais non payantes, ces gratuités socialement construites proposent des biens dont l’usage est rendu libre d’accès par cotisation : routes, éclairage public, ramassage des ordures, santé (dans la mesure des remboursements effectués par la sécurité sociale), école (sous réserve des évolutions négatives qui se développent aujourd’hui)… Bien qu’elles ne soient pas données par nature, ces gratuités ont la caractéristique d’apparaître peu à peu comme naturelles et les stigmates des combats parfois violents qui ont permis de les organiser s’effacent vite devant leur évidence. L’idée qu’un pauvre puisse ne pas bénéficier des mêmes médicaments qu’un riche heurte naturellement la conscience de la plupart des Français habitués aux bienfaits de la pourtant jeune sécurité sociale. "La santé, c’est sacré", "devant la maladie et la mort, nous sommes tous égaux" dira-t-on, largement au delà des frontières politiques de la gauche et de la droite. Aux États-Unis, où l’essentiel de la vie sanitaire est traitée selon les moyens financiers du patient et les lois du marché capitaliste, de telles affirmations n’ont aucun caractère d’évidence et certains y sentiraient même le soufre du communisme.

L’institution de l’école gratuite, au début du siècle, révèle également comment une gratuité établie porte plus haut la conscience même qu’on a du domaine de la vie concerné. Selon la presse catholique d’alors, qui combat le projet, la gratuité de l’école est un piège : l’instruction facilement acquise perdra son prix, et les enfants risquent de ne plus avoir la gratitude salutaire envers leurs parents si ceux-ci ne sont pas contraints de se sacrifier pour les envoyer à l’école. Avant la gratuité de l’école, l’opinion, ébranlée, avait du mal à voir l’immonde méchanceté de tels arguments. Aujourd’hui, ils paraissent si énormes qu’ils laissent incrédule. D’ailleurs, les forces hostiles se débarrasseront vite de leur propagande contre le caractère obligatoire (atteinte à la liberté) et gratuit (atteinte à la vertu) de l’enseignement public pour aller chercher plus haut leurs alliés en se concentrant sur la laïcité (atteinte au droit divin).

La caractéristique principale des gratuités socialement organisées, c’est qu’à un moment ou à un autre, il faut les payer. C’est au prix du marché et selon ses lois que des biens à répartir gratuitement sont acquis. Pour assurer l’éclairage public, une commune achète sur le marché de l’électricité, des réverbères, de la force de travail, etc. Et pourtant, le destinataire du bien produit (des rues éclairées) n’apparaît pas comme un consommateur -il n’achète pas la quantité de lumière qu’il souhaite consommer-, mais comme un usager : il acquiert par cotisation -ici les impôts locaux- le droit d’utiliser à sa guise la lumière répandue dans la ville. La cotisation tient nécessairement compte de la somme globale à réunir pour produire ce bien, mais elle est versée -c’est en tout cas l’objectif d’une fiscalité juste- en fonction de critères non marchands comme le montant des revenus de chacun. Cette procédure amène d’ailleurs à se représenter le bien ainsi produit très différemment de ceux qui sont entièrement marchands. Son intérêt pour l’usager individuel est évidemment perçu par la conscience de chacun, mais aussi son intérêt pour le corps social en tant que tel et il est bien rare que les personnes qui ne sortent pas la nuit voient une injustice dans leur contribution à l’éclairage public. Le ramassage des ordures est, en France, un service public à peu près également réparti. Chacun se félicite de ne pas marcher dans les immondices, mais ce sont aussi la beauté de la ville et l’hygiène publique qui en bénéficient. A l’inverse, aux États-Unis où c’est selon les moyens de tel ou tel quartier, de tel ou tel groupe humain, les déchets de la vie urbaine peuvent s’accumuler des semaines entières là où les habitants n’ont pas directement acheté les services d’une compagnie spécialisée.

Une des caractéristiques des gratuités socialement organisées, c’est qu’elles peuvent se doser, qu’on peut mettre en œuvre des gratuités partielles. Quand La Poste maintient, contre toute rentabilité marchande, des bureaux de villages, elle inclut dans son fonctionnement une certaine dose de gratuité ; il y a en quelque sorte, dans le prix des produits qu’elle vend, une part marchande et une part de cotisation destinée à un service du public également réparti. Et lorsqu’elle veut fermer les bureaux des campagnes, en même temps qu’elle déchire le tissu de la vie rurale, elle vole à la collectivité des citoyens une part de la gratuité qu’elle avait acquise et pour laquelle elle cotisait sans rechigner (d’ailleurs, le prix du timbre baisse-t-il pour autant ?), une part de travail utile qui servait à la satisfaction de vrais besoins.

Même problématique pour le prix des titres d’accès au métro parisien, et notamment celui du forfait mensuel connu sous le nom de carte orange. La carte orange comporte en effet une dose de gratuité intrinsèque du fait des subventions qui sont accordées à la RATP par l’État et les collectivités locales concernées. Mais en outre, son caractère forfaitaire contribue à produire ce qu’on pourrait appeler un effet de gratuité : l’ouverture pour l’usager du droit à utiliser le réseau comme bon lui semble. De ce point de vue, il est utile (et préoccupant !) d’observer l’évolution négative -marchande- qui grignote cette semi-gratuité. Tout d’abord, la baisse proportionnelle du financement public tend à faire supporter par l’usager, qui peu à peu se métamorphose en client, un équipement dont, à l’instar de la voirie, l’utilité sociale dépasse très largement la réponse aux besoins de déplacements individuels (comment intégrer au financement des transports en commun la plus value qu’apporte au propriétaire d’un appartement, au commerçant ou à l’industriel le prolongement d’une ligne de métro ? Comment calculer l’économie que représentent les transports en commun en matière d’environnement ? Comment l’agglomération parisienne pourrait-elle assumer correctement sa fonction de capitale et son rayonnement sans un tel réseau ?)

En second lieu, l’établissement d’un système de zones (plus on est éloigné du centre, plus on doit payer cher) atténue l’effet de gratuité lié au forfait et aggrave directement l’injustice sociale. Ce sont en effet les habitants des banlieues les plus éloignées, ceux que la spéculation immobilière et une politique délibérée de ségrégation sociale ont contraints aux trajets interminables et aux cités sans cœur qui doivent de surcroît payer plus cher des déplacements imposés -et pour les familles aux revenus modestes, cela représente désormais une part non négligeable du budget-. Dans le même temps, ceux qui ont les moyens, ou la chance, ou les relations qu’il faut pour se maintenir dans le centre ville ajoutent à l’agrément de leur situation les bénéfices d’une semi-gratuité vraiment très intéressante par l’étendue et la qualité de la zone qu’elle couvre.

Désormais, de plus en plus souvent, quand on s’éloigne des beaux quartiers, les transports en commun sont la cible d’une agressivité qui s’adresse, de façon désordonnée, à ces déprimantes injustices. La fraude, résistance désordonnée à la déprimante violence exercée par le marché sur ceux qu’il met au rebut, crée une atmosphère de non-droit, d’insécurité, d’intimidation parfois, de flicage aussi. Rétablir, élargir, renforcer le caractère semi-gratuit des transports en commun (avancer vers la gratuité) est un des moyens dont dispose la collectivité pour enrayer la très inquiétante dégradation de la vie en ville, pour adoucir les relations sociales, pour les humaniser.

Quelle cotisation pour quelles gratuités ?

Autre caractéristique des gratuités socialement organisées, qualitative cette fois : pour qu’il y ait vraiment effet de gratuité, la cotisation doit être suffisamment éloignée par son montant, par sa périodicité, par son mode de perception, par son extension sociale, du bien concret qu’elle va mettre à la disposition des cotisants. Plus la cotisation est générale, abstraite, socialement étendue, plus la gratuité est ressentie et défendue comme telle par les consciences individuelles. A l’inverse, plus le groupe des cotisants est étroit et l’objet de la cotisation défini, plus le consommateur perce sous l’usager. On entend beaucoup parler aujourd’hui d’étendre le financement local de l’enseignement. Ainsi, un département, une ville prendraient en charge le recrutement et le paiement des enseignants. Il est clair que cela aggraverait les disparités déjà existantes entre zones riches et zones défavorisées. Mais une telle évolution va plus loin. Elle s’attaque à tout ce que la gratuité de l’enseignement a construit de valeurs spécifiques dans les consciences, de solidarité naturelle, de cohésion nationale, de point de vue collectif sur la formation des jeunes. De telles propositions, essentiellement destinées aux localités favorisées, créent un vrai débat dans la tête des parents/électeurs : lutte pour une amélioration d’ensemble du système éducatif contre utilisation de ses privilèges locaux pour favoriser l’éducation d’un groupe restreint. Les effets pervers de ces reculs qualitatifs de la gratuité touchent d’ailleurs aussi les classes populaires et face au délitement des solidarités nationales, le chacun pour soi fait des ravages. Quand un département bourgeois embauche des enseignants pour soutenir ses élèves, le département voisin et ouvrier demande à son conseil général si, faute de mieux, ce n’est pas en effet une bonne solution contre l’échec scolaire.

Il faut donc rechercher ou défendre l’extension optimale de la cotisation, mais sous réserve qu’elle puisse être endossée par la majorité des consciences dont on s’est fixé l’assentiment pour règle. Et c’est là un paramètre -une limite- qui fixe absolument l’allure. Extension optimale de la cotisation, c’est voir à la fois jusqu’où peut aller son abstraction, sa généralisation (impôt de l’État, cotisations salariales, impôts de la commune, etc.) sans trop s’éloigner des communautés d’intérêt consciemment ressenties par les cotisants. Le sentiment d’appartenir à une cité, à une nation, à une profession, à une classe sociale, à l’humanité entière coexistent, mais suivant les domaines de la vie concernés, il n’est pas vécu aussi intensément. On peut penser que l’humanité entière se sent concernée par la pandémie de Sida. Chacun est en mesure de comprendre que la guerre contre le virus doit nécessairement être mondiale. Il y a là une base objective pour l’organisation d’une gratuité internationale des soins et de la prévention. Par contre, il parait difficile de convaincre une majorité qu’avancer aujourd’hui vers une certaine gratuité du logement doive s’organiser sur la base de solidarités internationales.

L’abstraction à la source, celle qui caractérise la cotisation, doit aussi s’accompagner d’une abstraction de destination. La vraie gratuité ne fait pas acception des personnes. Aux États-Unis, certains services sociaux peuvent, dans des conditions très délimitées, être gratuitement rendus. Mais il s’agit alors d’une gratuité réservée aux pauvres et vécue comme une aumône sociale. D’abord, la médiocre, voire infâme qualité du service se charge de faire sentir aux bénéficiaires tout ce qui les sépare de ceux qui payent ; suite logique, les symboles de cette charité publique sont pris d’assaut par la colère des cœurs sous forme de dégradations multiples qui ne surgissent pas seulement du manque d’entretien : les déchets de la société se vengent en contaminant leurs poubelles. Des phénomènes du même ordre se produisent désormais, pour les même causes, dans certaines cités HLM des banlieues françaises devenues le symbole du bon marché (gratuité partielle) à destination de ceux qu’on appelle poliment les défavorisés, mais qu’une propagande à l’ancienne, violente ou insidieuse, présente comme des corps étrangers ou de dangereux parasites. Le développement de la solution humanitaire n’est-il pas, d’ailleurs, un aboutissement de la dégradation progressive des gratuités ? Au droit d’être logé, de manger, d’apprendre, de se soigner, elle substitue la générosité d’un groupe médiatiquement identifié envers des pauvres préalablement mis en spectacle et qui paieront de leur soumission au sort la gratuité momentanée d’une station de métro ou d’une tartine que beurrent les surplus européens. A la source, la tontine ; au bout du compte, les restaurants du cœur : dernière étape de la dégénérescence sociale, et après, la jungle.

La possibilité d’intégrer par doses progressives de la gratuité dans un domaine de la vie économique, la recherche d’une extension optimale de la cotisation, la mise en place de gratuités de hautes qualité intéressant directement tout le corps social offrent des axes d’intervention à qui veut améliorer ou étendre la part gratuite de la vie. Ce combat enracine dans la vie concrète de la société des objectifs politiques et des représentations qui, pour une fois, échappent au cinéma des discours dominants.

Liberté, égalité, responsabilité

Liberté. Ce qui est gratuit est libre d’accès. Les Anglo-Saxons disent free. Pas de policier pour contrôler la contemplation des paysages.

Égalité. Ce qui est gratuit est à égalité d’accès pour tous. Et le sentiment d’égalité que produit la gratuité est d’autant plus vif qu’à la source, comme c’est le cas pour les gratuités socialement organisées, il a fallu un combat consciemment égalitariste.

Il ne s’agit pas là de cette égalité et de cette liberté formelles si justement suspectes aux classes dominées. La liberté et l’égalité que procurent les choses gratuites réunissent le droit et l’accomplissement du droit. Tout Français a le droit d’aller et venir librement. Même purement abstrait, ce droit est capital car il dépose dans l’esprit de chacun une perspective de liberté sans laquelle on a l’impression d’être en prison. Mais enfin, le voyage est malgré tout strictement limité par le budget dont on dispose.

Ce n’est pas le cas du droit aux soins. Grâce à la sécurité sociale et sous réserve des imperfections et des remises en cause du système, il a quitté les abstractions juridiques et s’est plus ou moins également répandu dans la vie concrète de tous les cotisants. Il est significatif que l’opposition entre le droit et l’accomplissement du droit ait été durant des décennies une pierre d’achoppement dans les conversations opposant les partisans du socialisme réel et ceux du monde libre :

—Qu’est-ce que le droit à la culture dans un pays où la majorité des enfants d’ouvriers sont écartés des études supérieures, où une place d’opéra coûte cinq-cent francs ?

—Qu’est-ce que l’accès aux œuvres de l’esprit quand la création artistique doit se plier aux canons officiels, quand on jette en prison les écrivains qui ne pensent pas comme le pouvoir ?

Ces oppositions se retrouvaient d’ailleurs dans les grands textes internationaux sur les droits de l’Homme parmi lesquels la Charte de l’ONU, divisée comme était divisé le monde, entre les droits civiques (liberté d’expression, droit de vote…) et les droits économiques et sociaux (droit au logement, droit au travail…).

Même interrogation en France où un pouvoir, socialiste par ses références historiques et idéologiques, s’est cru obligé de proclamer dans la loi le droit au logement, mais qui, faute de le vouloir ou de le pouvoir, a laissé le marché maître du jeu dans un domaine pourtant vital, alors que jamais les sans-abri n’avaient été si nombreux.

La question reste donc posée. Et peut-être la gratuité indique-t-elle, là aussi, une voie féconde puisqu’elle réunit toujours le droit à l’accomplissement du droit, qu’elle est susceptible d’entraîner une adhésion populaire solide et tenace, que plus elle recule, plus la liberté et l’égalité s’étiolent, deviennent des garanties abstraites, sans effet pour ceux qui ne disposent pas d’argent pour les accomplir.

Responsabilité ? La liberté et l’égalité qui sont intrinsèquement liées à la gratuité vont-elles contre la responsabilité ? C’est, on s’en souvient, la thèse qu’opposèrent les catholiques à la gratuité de l’enseignement. C’est aussi celle qui est utilisée contre les gratuités les plus fragiles : "On ne connaît pas la valeur des choses qu’on n’a pas payées".

La gratuité constitue une limite de l’action politique et sociale, un aboutissement dans l’organisation de la société. Quand, pour la satisfaction d’un besoin de la vie, on atteint la gratuité totale, les problèmes posés à l’individu et à la société changent de nature. Jusqu’à cette limite dominaient le combat politique pour la liberté et l’égalité, pour la conquête d’un droit effectif, avec sa relative simplicité idéologique, son caractère plus ou moins interchangeable quel que soit le domaine concerné (droit à la santé, droit au logement, droit à l’éducation…) Au delà, les perspectives, les choix, les débats, les conflits, les urgences, débarrassés du combat négatif contre des injustices de l’organisation sociale, se portent enfin directement, pour tous, sur la meilleure satisfaction des besoins eux mêmes. Avant la gratuité de l’école, la responsabilité des parents sans fortune était un combat : sacrifices financiers, lutte contre les habitudes, l’ignorance, les privilèges. Après, la responsabilité bondit au niveau supérieur : qualité de l’enseignement, suivi scolaire, etc. Ni avant, ni après, elle n’est donnée d’avance.

Cela dit, l’expérience quotidienne des abus de gratuité et plus généralement des abus de bien public, l’impact qu’ils ont sur les esprits -parfois disproportionné, toujours influencé par la propagande agressive du marché- représentent un réel danger et posent de vraies questions. Face aux biens dont l’usage est désormais libéré de la relation marchande, la responsabilité doit procéder à des ajustements inédits et que n’aiguillonne plus la force coercitive de l’argent. Responsabilité d’abord à la source, chez ceux qui sont en charge de l’offre : la qualité des biens gratuitement mis à disposition est essentielle ; l’espace gratuit meurt s’il est traité en parent pauvre. Mais la concurrence entre le secteur gratuit et le marché est plus vaste, plus insidieuse et dépose ses germes dans l’esprit même des usagers. Non payé, donc sans valeur ? Ce soupçon et les pratiques qui en découlent l’emportent chaque fois que le rapport de force idéologique, culturel, moral est défavorable à la gratuité. Sans un accompagnement quasi affectif des gratuités socialement construites, sans un attachement consciemment ressenti, elles connaissent une dévalorisation qui précède toujours l’étouffement. Il faut donc, si l’on veut efficacement et durablement conquérir de nouveaux espaces gratuits(et même conserver les anciens), les entourer d’une véritable culture de la gratuité qui fasse contre-feu aux valeurs du marché, sans craindre de puiser à toutes les sources de la pensée, de l’engagement militant, de la communication, de l’art ou de la vie spirituelle. La gratuité est un nouveau-né qu’il faut chérir.

Cette culture de la gratuité rejaillira sur l’élaboration même des biens gratuits ou semi-gratuits. La carte orange, qui étendait brutalement la part de gratuité des transports parisiens, et le ticket chic, partie émergée d’une politique culturelle de revalorisation et de revitalisation du métro eurent, au début des années 80, un effet saisissant et vérifié sur le rapport subjectif des usagers à leurs moyens de transport. En amenant de la vie en sous-sol -expositions, débats, rencontres, services, animations…-, les responsables d’alors tiraient les conséquences d’une statistique impressionnante : un Francilien passe en moyenne un an et quatre mois de son existence dans les transports en commun. Le métro, en effet, n’est pas simplement vital parce que les citadins en ont désormais absolument besoin pour aller au travail et en revenir. Il est vital en ce sens qu’on n’y cesse pas de vivre, qu’il transporte non des machines muettes mais des personnes humaines. Et ça devrait se sentir.

Payés au moins en partie par la cotisation solidaire des citoyens, les biens gratuits ou semi-gratuits n’ont pas à jouer la comédie du bonheur, ni à convaincre que chaque tranche d’une vie saucissonnée est le chemin de l’Éden pour peu qu’on ait la sagesse de choisir le shampooing X, l’auto Y ou le pyjama Z. C’est d’une autre manière qu’ils doivent se faire aimer, en considérant chaque fois l’homme dans sa totalité et non pour une de ses fonctions. Car ce qui est interdit aux simples marchandises leur est à eux permis. Le comprendre, c’est se donner le moyen d’ouvrir un vaste champ à l’humanisation de la vie sociale, c’est retrouver, mais avec des couleurs et des perspectives rajeunies, le grand et bel esprit de service public aujourd’hui dévalorisé dans ses hommes, dans ses tâches, dans ses objectifs et dans ses moyens.

La pente qui pousse à la trouver normale dès qu’elle est établie fragilise la gratuité dans sa cohabitation conflictuelle avec un marché avide et conquérant. Oublier qu’elle est aussi un combat, qu’elle a toujours, au coin du bois, des adversaires puissants et voraces, démobilise la responsabilité. Lorsque l’école gratuite était encore dans l’enfance, combattue par la principale force spirituelle du pays, tenue à bout de bras par le courage, l’héroïsme parfois des hussards de la république, entourée d’une sollicitude idéologique qui savait au besoin se montrer véhémente, elle s’imposait au respect et même à l’affection de ceux qu’elle servait. Mais cent ans après, force de l’habitude, elle est ressentie comme un droit naturel. Et au moment où elle se trouve déchirée par les choix budgétaires, les attaques du marché et l’effondrement général des idéologies de solidarité, le souvenir qu’elle fut conquise de haute lutte reste souvent bien vague. Comment faire pour maintenir la flamme, ou tout au moins la conscience que rien, jamais, n’est irréversible ? Ne faut-il pas imaginer, par exemple, qu’un acte conscient et volontaire -qui ne peut être la simple cotisation, généralement obligatoire et fixée par la loi- accompagne l’accès aux biens gratuits, réanimant le souvenir que les gratuités socialement organisées ne tombent pas du ciel et que celles qui tombent du ciel ne subsistent pas sans défense, manifestant à la fois la revendication d’un droit et le respect des devoirs qui accompagnent son exercice ? Ainsi, quand une collectivité territoriale met en place des transports gratuits (ça arrive !), ne serait-il pas judicieux de marquer le caractère social et acquis de ce droit en le soumettant à la présentation d’un titre de transport non payant, mais régulièrement et volontairement retiré à l’administration chargée de gérer la cotisation ?

Le marché sait bien l’attrait qu’exerce la gratuité. Faute de pouvoir l’anéantir, il s’efforce, en l’utilisant à ses propres fins, de le désamorcer. La confusion qui s’instaure entre les vraies gratuités et ces singeries contribue aussi à miner l’exigence de responsabilité. Assaut des placards miraculeux qui offrent tout pour rien et… pour que s’entrebâillent les porte-monnaie ! Gratuité gadget, gratuité fantaisie qui infantilise, et mitonne ses cadeaux comme le pêcheur à la ligne plante un asticot sur son hameçon. Moyennant deux-cent vingt-cinq francs par personne plus le voyage, l’hôtel et les coca-cola qu’il faut boire pour ne pas se faire remarquer, toutes les attractions d’Eurodisney sont gratuites. Gratuites également les émissions de TF1 ou M6 comme est gratuite la contemplation des images publicitaires. Sauf qu’à un moment ou à un autre, dans l’opacité la plus complète, chacun paye en même temps que son paquet de lessive une larme de reality show ou l’éclat de rire monté sous un sitcom, contribuant en prime et sans l’amorce d’un consentement, à financer la plus assourdissante, la plus unilatérale, la moins scrupuleuse et la mieux servie des propagandes : celle qui par l’invasion de la publicité directe et son poids sur la programmation proclame à longueur de journée l’évangile du salut par l’argent.

Face aux ambivalences de la gratuité, deux notions centrales peuvent aider le discernement : l’utilité et le bien publics. Les gratuités qui s’y adossent sont toujours de bon aloi. La prise de conscience, l’intériorisation qu’un bien est public ou devrait l’être, qu’une activité est utile à l’avancement de la collectivité toute entière, que tel besoin individuel doit être satisfait de droit si l’on veut conserver l’harmonie du corps social, sont le soubassement subjectif d’un usage responsable de la gratuité. D’abord, ce sentiment constitue un puissant moyen de mobilisation contre l’injustice et la confiscation des vrais pouvoirs par l’argent privé. Ensuite, il fonde l’attachement aux gratuités qui marquent une limite concrète à cette dictature. Il féconde enfin la réflexion sur une société qui développe à vive allure d’innombrables réseaux solidarisant chaque jour davantage la destinée des hommes (transports, télécommunications, télématique, internationalisation de la vie économique ou culturelle…), mais où grandit en même temps la mortelle solitude d’existences instrumentalisées par l’argent.

Temps libre, temps gratuit

La gratuité existe. On l’observe, toujours vivace, dans l’espace naturel. Elle s’est fait une place dans l’espace social. Mais son lieu de réalisation, son territoire vivant, c’est le temps humain.

Temps libre. L’expression rassemble peut-être à elle seule l’enjeu (l’utopie, l’enjeu en partie utopique) qui se cache derrière l’organisation des hommes, derrière la civilisation. Avoir du temps à soi. Temps gratuit. Temps donné. Un monde dans lequel on ait du temps à donner.

A l’origine du marché capitaliste, il y a la mise en vente du temps humain, notre vie. Le marché capitaliste n’existe pas s’il ne parvient à sectionner notre temps de vie, à en transformer au moins une partie en marchandise. Il faut que nous procédions à cette mise en vente pour pouvoir obtenir en échange ce qui est présenté sur le marché. Et comme le marché étend son empire sur des biens qui nous sont absolument nécessaires, il nous est absolument nécessaire, pour survivre, de vendre une part de notre vie et d’en perdre ainsi le contrôle.

Cette partie de nous-même passe alors sous l’empire des fameuses lois du marché, lois qui échappent à l’organisation consciente et concertée des hommes (c’est à dire la part civilisée des relations humaines, la part démocratique de la vie sociale), lois auxquelles, sous peine, nous dit-on, de catastrophes infernales, nous sommes invités à nous remettre. Pour cette part de nous même que nous sommes contraints de vendre -quand un homme s’évalue essentiellement par rapport à la section de sa vie qu’il met en vente sur le marché-, il n’est pas faux d’affirmer : je vaux cent, ou cent cinquante, ou trois cents mille francs par an, c’est à dire un certain tonnage de pommes de terres, un certain cubage de pétrole, un certain nombre d’allées et venues dans un hôtel de passes, ou une seconde d’espace publicitaire en prime time.

Cette aliénation du temps humain qui est au cœur de tous les processus d’exploitation économique, cette punition originelle (tu travailleras à la sueur de ton front !) qui nous empêche de nous appartenir et de disposer de notre existence comme d’un bien gratuitement reçu et gratuitement dispensé, fondent par réaction la profonde nostalgie du paradis perdu, le profond désir de gratuité. La diminution du temps de travail, le droit à la jouissance, à l’activité gratuite et délibérée, à l’amour des siens, à l’autonomie, au temps donné, le droit à prendre du bon temps sont le seul critère intéressant du progrès. Sans eux, le progrès n’est qu’une vue de l’esprit, un mot pieux, un mot creux posé sur l’enchaînement des choses. Sans eux, l’homme moderne constate avec désarroi que son espérance de vie triple celle de ses ancêtres, mais que son temps ne lui appartenant pas, il n’en tire aucune douceur supplémentaire.

Or, en un siècle, des conquêtes sociales décisives et répétées ont permis que le temps de travail diminue dans des proportions considérables (interdiction du travail des enfants, école obligatoire, semaine de quarante ou trente-neuf heures, congés payés, droit à la retraite, puis abaissement de l’âge y donnant accès…) Obtenues pas à pas, dans des luttes sociales et politiques acharnées, rendues possible par le développement phénoménal de la productivité du travail (et restant d’ailleurs bien en deçà de ce qu’elle autorise), soutenues par les progrès de la médecine et l’allongement du temps de la vie, élargies dans leurs perspectives par les occasions de divertissement, de culture, de communication, de voyage, d’activités autonomes et utiles qu’ouvre la modernité, elles apparaissent aujourd’hui comme bien autre chose que de simples avancées quantitatives. Naguère entièrement englouti dans les espérances professionnelles pour les hommes, et chez la plupart des femmes par les joies de l’abnégation domestique, le temps humain inaugure son grand retour sur le continent de la gratuité. C’est le projet même de la vie qui en est bouleversé.

Le temps libre provoque dans les consciences les mêmes effets que les autres gratuités. On s’y attache avec force. On le considère rapidement comme naturel. C’est un acquis sur lequel il est fort difficile de revenir. Mais comme les autres gratuités, il est encombré par les vieilles pratiques, les vieilles représentations, les remugles de la culpabilité venues d’un monde où l’agréable est dénoncé par l’utile pour mieux asservir la force de travail. Comme les autres gratuités, le temps libre doit donc être soutenu, entouré des valeurs et d’une culture qui lui permettent de donner tous ses fruits.

Ce qui est en germe dans ces premières et importantes avancées est d’une autre nature que le nécessaire repos accordé aux salariés en ré-création de leur capacité à produire et une fois encore, la réalité est plus contradictoire que ne l’imagine une visée totalitaire de la lutte de classes contre la domination du marché. Car passé le seuil des heures nécessaires à effacer la fatigue du travail, le temps humain redevient en effet libre et gratuit, comme la lumière du soleil ou l’usage de la voirie publique. Il change de nature. Et la majorité des gens seraient affreusement vexés si, offrant une part de ce temps en service à un ami ou à des voisins, ceux-ci leur proposaient d’en payer le salaire.

Tout ce qui rapproche les hommes, tout ce qui les réunit à eux même, la vie de famille, l’amour, l’amitié, la rencontre, la générosité, la culture, la vie spirituelle trouvent dans le temps libre leur espace naturel. Et désormais, de nombreuses activités qui peuvent ressembler au travail, mais qui s’en différencient absolument par l’absence de contrainte, de nécessité et de paiement, activités individuelles ou associatives qui prêtent de réels services et fournissent de véritables biens, élargissent leur territoire en marge du monde marchand.

Évidemment, les forces du marché ne l’entendent pas de cette oreille. Dès l’enfance, on agite le martinet du chômage pour tenter d’imposer aux écoliers et à leurs parents un type d’enseignement et des filières scolaires étroitement adaptés aux besoins des employeurs. Malgré la résistance d’un corps enseignant dans l’ensemble imprégné par l’esprit de service public, la culture générale, celle qui peut illuminer le temps libre et libérer la compréhension du temps vendu, est dévalorisée par rapport aux connaissances utilitaires, censées ouvrir le marché du travail. Ainsi, cette extraordinaire conquête qui donne à chacun l’occasion de dix ou quinze ans consacrés à l’étude est comme menacée de réannexion par le système marchand, son enjeu réduit au minimum, et son intérêt aussi.

"Je suis vidée", dit à son compagnon la caissière, retour de l’hyper-marché où elle travaille. Temps vendu. Temps vide. Épuisement du temps. Faire en sorte que le temps hors travail soit strictement utilisé à reposer de la fatigue et de la vacuité du temps vendu est un enjeu majeur pour le marché capitaliste, car ainsi, il reste partout le maître du temps, et maîtriser le temps d’autrui est la source du profit. Aussi le système marchand se bat-il bec et ongles pour le contrôle des divertissements destinés à occuper le temps vide (temps où l’on est encore enchaîné par la fatigue du travail) de manière exclusivement reposante -délasser sans instruire-, afin que le lendemain matin, la caissière soit suffisamment en forme -mais aussi suffisamment idiote, ou dressée, ou soumise au dressage, ou contrainte par la nécessité de se soumettre au dressage- pour ne pas être incorrecte avec le client.

Le temps libre, le temps gratuit, celui qui civilise, qui permet d’élever son esprit et de se cultiver, qui donne le temps d’aimer et les moyens de se faire respecter ne commence vraiment qu’après épuisement de la fatigue. Et là, le contrôle du marché devient sérieusement plus compliqué. On peut rétorquer qu’il s’exerce encore, mais par d’autres canaux : sa maîtrise sur les revenus, son empire sur les moyens de se cultiver ou de prendre du bon temps. C’est vrai. Ce qu’il perd d’une main, le marché cherche toujours à le reprendre de l’autre, et lorsque le citoyen est momentanément libéré du pacte salarial à travers lequel il vend son temps de vie, il est puissamment sollicité, en tant que consommateur, à se maintenir dans le cycle de la marchandise, ses tentations, ses frustrations, sa mise en scène du bonheur. Néanmoins, dès que le temps est libre, le marché n’est plus en mesure d’empêcher les amants de s’aimer, les promeneurs de se promener, l’ami des livres d’investir la bibliothèque municipale, ni les enfants de regarder voler les oiseaux. Et l’évolution qui arrache au marché, à force de luttes, une part grandissante du temps humain entretient un étroit cousinage avec la conquête de nouveaux espaces de gratuité.

C’est pourquoi les mouvements sociaux et politiques qui se battent pour cette avancée civilisatrice n’ont pas besoin de se creuser la cervelle à chercher d’autres motifs. Plaider pour la diminution du temps de travail sous prétexte que le travailleur a droit au repos réparateur, c’est encore se placer dans la logique du marché, celle qui axe le projet des individus autour de leur rentabilité marchande. On entend souvent justifier l’appel à réduire les horaires travaillés par la nécessaire lutte contre le chômage. Si l’on peut s’arranger pour qu’une telle relation s’établisse, tant mieux. Si, de façon conjoncturelle, parce que la menace d’explosion sociale rend momentanément le chômage dangereux pour le système, un tel argumentaire aide à faire pencher le rapport de forces dans le bon sens, tant mieux. Mais en filigrane d’un tel plaidoyer, on s’en remet encore aux puissants arguments du marché, la contrainte qui pousse le chômeur à désirer ardemment être enfin dans la situation de vendre son temps de vie, la culpabilisation des salariés s’ils rechignent à partager cet immense privilège avec les exclus du travail.

Il faut lutter pour la diminution du temps de travail parce que c’est un objectif civilisateur, parce que les formidables gains de productivité que permet et va permettre la révolution technologique en ouvrent la possibilité, parce que pour la première fois peut-être depuis les débuts de la division du travail, puis son exploitation systématique, une part significative du temps de vie et des projets qu’il porte peuvent échapper à la mise en vente, être rendus à leur originelle gratuité. De ce point de vue aussi, le temps libre s’attache aux autres gratuités. Comme elles, il borne l’empire du marché et présente une vraie perspective de le réduire encore, de le remettre à sa place.

Déjà, la retraite à soixante ans place des hommes et des femmes souvent en pleine santé devant la pleine responsabilité de leur temps (il est d’ailleurs bien significatif que le marché tire argument de leur bonne forme pour mettre en cause cette conquête, comme si hors de lui, ils étaient inutiles, que leur temps de vie ne valait plus rien, et en effet, il est devenu sans valeur marchande). On les appelle retraités, un mot plein de morgue marchande et qui donne à penser qu’en sortant du salariat, on bat en retraite, on fait retraite, on se retire de l’existence. En fait, ils sont des pionniers. Ils se trouvent, avec une réelle liberté, c’est à dire sans qu’on sache comment ils s’en sortiront, devant un réel enjeu de civilisation. Pour eux. Pour tous.

Liberté, égalité, responsabilité, temps libre. A tâtons, les uns et les autres cherchent ailleurs que dans la loi de l’argent des raisons d’imaginer l’avenir individuel et celui de la société. De puissantes et lumineuses flambées d’humanité ont jalonné les années du libéralisme triomphant : concerts monstres contre le racisme, générosité spontanée et souvent impressionnante en faveur des affamés, des sans logis, des malades, des peuples brisés par la guerre ou les calamités naturelles, formidable retentissement de messages simples mais radicaux comme les points de vue de l’abbé Pierre sur le droit au logement, mouvements de fond contre la destruction de la Nature. Souvent récupérés et parfois pour les objectifs les plus sordides, ces grands moments de respiration populaire rappelaient néanmoins la frustration de citoyens qui, dans la contradiction et le débat, persistaient à croire que la civilisation humaine signifie la socialisation libre et solidaire de ses membres. Une question aujourd’hui se pose : existe-t-il une perspective d’avancée politique à cette aspiration millénaire ?