Pour la gratuité/Nouveaux espaces

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le continent des gratuités Pour la gratuité Des valeurs à chérir


Nouveaux espaces[modifier]

Jamais de toute son histoire, la France n’a été aussi riche. Bon an, mal an, nonobstant de (courtes) périodes de (légère) récession, la production nationale s’est constamment accrue depuis la guerre, tant en chiffre absolu que proportionnellement au nombre d’habitants. Autrement dit, la France est beaucoup plus prospère qu’au temps du plein emploi, des grandes avancées sociales et de l’échelle mobile des salaires. D’ailleurs, les chefs politiques, économiques, moraux de ce pays au zénith de l’opulence courent le monde pour y distribuer leçons de démocratie et conférences de saine gestion.

Ça va bien, ça va mal

Pourquoi s’en priveraient-ils ? Aspiré du travail -seul vrai producteur de richesse- vers le capital, puis de la trésorerie des entreprises vers les alléchantes promesses de la finance, en dépit des gémissements de façade sur la dureté des temps, le butin de cette prospérité n’a pas disparu en fumée et les convives sont réunis. Depuis les vallées arides où s’active le menu peuple, des maigres collines où croient s’être élevé les valeureuses couches moyennes, on perçoit désormais, de plus en plus bruyante, la joyeuse bacchanale de l’argent facile. L’Olympe est un casino permanent. Les mises y sont d’autant plus énormes qu’elles bénéficient d’assurances payées par d’autres -austérité, licenciements, baisse des salaires, aides publiques- et que les joueurs ne peuvent jamais vraiment perdre. Longtemps, la spéculation monétaire fut montrée du doigt par une opinion mauvaise coucheuse qui la trouvait immorale et antipatriotique. Désormais, les banques nationalisées ou les organismes qui gèrent les fonds de retraite jouent allégrement l’argent des petites vieilles contre la monnaie de leur pays et quatre fois par jour, la télévision informe la nation de cet édifiant bras de fer. Le marché à terme des matières premières permet aux membres du club de mettre sous hypothèque l’avenir de continents entiers, leur interdisant ainsi tout plan raisonné de développement. Qu’importe, les remises de dettes sont au frais du contribuable et la mort dans les pays chauds entretient la flamme humanitaire. Il arrive, bien sûr, qu’une mouche tombe dans l’ambroisie. Les pays du Sud producteurs de pétrole ont essayé l’OPEP, et Saddam Hussein -avec, il est vrai, des méthodes de gangster- a tenté d’en empêcher le sabotage par Koweit interposé. Aujourd’hui, les Irakiens savent que c’est Jupiter, le maître de la foudre.

Les dieux, c’est bien normal, préfèrent profiter seuls des fabuleuses richesses produites par la croissance continue de l’économie. Mais le nuage d’argent qui environne la montagne sacrée est désormais bien lourd. Des coups de vent imprévus le portent à gauche, à droite, dans des mouvements brutaux que plus personne ne contrôle vraiment. Les instruments mis en place pour aspirer les richesses dans le maelström du marché financier ont enfanté des monstres avec lesquels on se fait peur pour ne pas s’avouer qu’ils sont les fictions d’un roman comptable dont le déluge pourrait bien être l’épilogue. Comment éponger la dette d’un Tiers-Monde qu’on étrangle ? Qui remboursera le pharamineux déficit américain, et par le commandement de quels huissiers ? Quand un spéculateur vend à terme un produit qu’il ne verra jamais, qu’il a acheté avec un argent qui n’existe pas en escomptant des surprises d’autant plus prometteuses que sont fortes les turbulences qui secouent la profession ou le peuple auxquels on doit cette richesse, n’y a-t-il pas de quoi s’inquiéter ? Sans parler de la drogue et du crime dont les centaines de milliards introduits dans le marché propre grâce une dérégulation sans frein commencent à donner des sueurs froides aux pouvoirs légitimes. Mais c’est bien égal : cacao d’Afrique, banques européennes, hi fi d’extrême orient, dollars, eurodollars, pétrodollars, narcodollars, charbon, blé, empires de presse, emprunt Pinay, maïs, soja, café, studios de cinéma, bons du trésor, caoutchouc, informatique, médicaments… banco ! Le monde est riche et la France itou.

A ceux qui produisent cette richesse par leur travail, on explique qu’il faut abandonner le SMIC, diminuer les prestations sociales, que même une croissance doublée, triplée ne permettrait pas d’éponger le chômage et qu’en dépit de fantastiques gains de productivité, on ne saurait diminuer le temps de travail sans diminuer d’autant les salaires. Quant aux pensions de retraites, on nous invite déjà à ne pas trop y compter. Des entreprises aux bénéfices florissants, mais dont les propriétaires sont pressés de renforcer leur main au poker menteur de la Bourse, licencient à tour de bras. Tout impôt nouveau, toute augmentation des cotisations sociales touchent d’abord les revenus du travail, et souvent exclusivement. Et le dieu Capital se gonfle allégrement des sacrifices imposés à des salaires bloqués ou en diminution.

Dans le tiers-monde, la potion est plus amère encore. Des pays au bord de l’inanition sont sommés par la banque mondiale et le FMI d’engager des cures d’amaigrissement qui les contraignent à licencier jusqu’aux médecins et aux enseignants, asséchant toute vitalité propre, brisant toute velléité de développement que la finance internationale ne pourrait immédiatement ingérer. En application de théories extrémistes qu’on ne prêche plus nulle part ailleurs, des gouvernements dont l’autonomie d’action est devenue marginale reçoivent l’ordre de privatiser l’énergie, la poste ou les chemins de fer. Les crédits de coopération, cachectiques et en diminution constante, représentent une proportion toujours plus faible de l’argent aspiré dans les pays pauvres par le système financier et toutes les études montrent que, de ce point de vue, c’est le Sud qui aide le Nord.

Il n’y a pas beaucoup d’arguments pour légitimer un tel programme. A vrai dire, il n’y en que deux. Le premier est d’ordre historique. La déroute du socialisme réel, totalitaire et dictatorial a provoqué dans les consciences comme une interdiction de penser la transformation des rapports sociaux. Quand elles sont honnêtes, les forces qui, de près ou de loin, ont porté le rêve qui a mal tourné sont proprement interdites, médusées devant les gros yeux qu’on leur fait à chaque retour de pensée. Elles souffrent d’une hésitation compréhensible devant la suite à donner à cette constatation, aveuglante dans tous les sens du terme, qui sous sa forme la moins agressive et peut-être la plus profonde se traduit en une phrase : cette société est mal organisée.

Le deuxième argument est économique. En raison des contraintes du marché international, on ne pourrait rien faire contre les injustices criantes de la très prospère société française et la liberté sans frein de la finance. Sauf que, puisqu’on en est rendu à ce niveau d’évidence, on ne comprend pas très bien à quoi servirait que l’économie fleurisse et que la production fructifie si la ruine des hommes est le prix de cette prospérité. Quant aux fameuses contraintes, c’est à dire le libéralisme économique et la domination américaine, on ne peut tout de même pas oublier qu’elles sont imposées par des forces et des organismes tout à fait identifiés, dont la politique n’est pas clandestine, qui orientent de façon décisive les grandes négociations internationales, qui interviennent dans le monde entier pour punir les récalcitrants. Et cela amène à penser que d’autres forces, d’autres points de vue politiques, dès lors qu’ils l’emporteraient, peuvent eux aussi proposer leurs règles du jeu.

Il ne faut donc pas renoncer à changer les choses. Le combat de la gratuité est un axe possible pour l’intervention politique et sociale transformatrice. Il correspond à un rêve profondément ancré dans l’esprit humain, une utopie qui depuis des millénaires dégage un horizon à l’aventure collective des hommes. Il donne de l’oxygène aux perspectives ouvertes par la révolution scientifique et technique, et la socialisation accélérée qu’elle entraîne. En permettant de circonscrire le champ de bataille à des besoins humains chaque fois délimités, il rend possible le regroupement de forces suffisantes pour emporter des victoires partielles mais solides.

La gratuité s’appuie sur une expérience et des résultats indéniables. Elle peut avancer grâce à la prise du pouvoir politique, mais elle peut également être défendue à partir des multiples positions sociales, économiques, idéologiques, culturelles, spirituelles tenues l’armée de ceux qui en profitent et qui l’aiment. Une fois acquise, la gratuité possède une épaisseur, une viscosité qui rend difficile son anéantissement. Depuis la dernière guerre, la droite et la gauche se sont succédé au pouvoir ; on a vu passer tour à tour sur la société française les ombres de la Révolution culturelle puis de l’extrémisme reaganien, mais la sécurité sociale, même mise à mal, a finalement bien résisté. Ce phénomène suggère une issue originale à la vieille et maléfique question de "l’irréversibilité du socialisme". Posée dans le cadre d’une représentation totalitaire de la transformation sociale, elle mettait les esprits devant une impasse : comment revenir à l’exploitation capitaliste après qu’on l’ait vaincue, comment laisser faire un tel retour en arrière, si scientifiquement contraire au bonheur de l’humanité, et finalement, comment supporter la démocratie ? La gratuité -sa relative irréversibilité- tient non pas grâce au pouvoir, mais à côté du pouvoir, souvent en dépit du pouvoir, parce qu’elle est endossée par la société qui ne s’imagine plus vivre sans elle. C’est un indice très riche des limites que connaît tout pouvoir politique quel qu’il soit, qui tient à des rapports de force ancrés dans les profondeurs de la vie sociale, peut-être même dans les profondeurs de la vie tout court, et sur lesquels les joutes et les succès électoraux interviennent beaucoup moins que ne le croient ceux qui s’y adonnent. C’est un indice qu’il existe de vastes territoires encore vierges à conquérir pour l’action civique.

Comment agir ? Quelles directions prendre ? La gratuité découpe-t-elle dans le vaste panorama de la vie collective des représentations suffisamment fécondes pour mobiliser des énergies, fédérer des forces, remporter des victoires ? Où coïncide-t-elle le mieux avec les besoins concrètement ressentis ? Et quelles urgences nous impose l’évolution de la société ?

Protéger les gratuités menacées

De nombreuses forces politiques et sociales mènent ce combat. La dégradation qualitative et quantitative des gratuités dans les domaines de la santé ou de l’école, les atteintes à l’environnement, l’invasion de l’argent dans la pratique sportive, les choix libéraux en matière de transport et d’infrastructure routière, la frénésie marchande qui entoure les biotechnologies et les possibilités qu’elle ouvre de monnayer des morceaux du corps humain, l’empiétement des rapports marchands sur des aspects de la vie qu’on croyait à jamais préservés provoquent déjà une résistance organisée. Mais cette résistance se déroule dans un éclatement qui favorise les manœuvres de l’adversaire. La cohérence de luttes dispersées n’apparaît que par défaut et sous des rubriques à l’image conservatrice : défense des acquis sociaux, corporatisme (les fameuses rigidités de la société française). Faute d’une cohérence politique et idéologique minimum chez ceux qui défendent des positions de gratuité, l’adversaire a beau jeu de s’appuyer sur les uns pour attaquer les autres, d’utiliser tantôt les ardents amis de la Nature contre les poussiéreux défenseurs de Jules Ferry, tantôt de saluer le courageux combat des infirmières tout en moquant les ayatollah de l’écologie. Dans l’éclatement des références et l’écroulement des hégémonies politiques, la protection déclarée et vigilante de toute gratuité existante -dans ses aspects quantitatifs mais aussi qualitatifs- peut constituer une vraie boussole. Elle incite à répertorier tous les espaces de gratuité qui subsistent et que la nomenclature habituelle de nos représentations éparpille sous des rubriques différentes. Et cela permettrait très certainement de faire apparaître un territoire beaucoup plus imposant qu’on ne l’imagine au premier abord, un rapport de force beaucoup plus disputé entre le gratuit et le marchand, prise de conscience qui constitue en elle-même un puissant encouragement à combattre le règne de l’argent. Affirmer la pertinence de la notion de gratuité, contribuer à mettre en évidence le découpage et la forme qu’elle imprime à la réalité, c’est déjà un acte politique de rassemblement contre les puissances du marché.

Récupérer les positions fraîchement perdues

Les évidences marchandes et le bon sens produit par les zones de gratuité coexistent et s’affrontent sur un champ de bataille singulier : les consciences individuelles. Suivant la situation des uns et des autres, l’implication dans le mouvement social ou civique, l’histoire personnelle, les influences ou les lectures, rapports de force et dispositifs de défense sont chaque fois différents. Mais c’est un fait : aucune conscience n’échappe à ce débat. Chaque fois qu’une gratuité est écornée ou supprimée, l’affrontement prend un tour plus vif. Certains se rendent sans combattre, et c’est souvent quand les solutions payantes de remplacement sont directement à leur portée ou même les favorisent. D’autres vivent cette régression avec la rage au cœur, parce qu’une atteinte à la gratuité, c’est toujours la privation d’un bien qui était vécu comme un droit.

—Laissez-moi passer, j’ai le droit. —Non Monsieur, plage privée ! —Le bord de mer est à tout le monde. —Tentez l’expérience et je lâche les chiens.

Parce que la suppression d’une gratuité est généralement ressentie comme une atteinte à l’autonomie et à la dignité de l’individu, toute part de gratuité abolie, mais à mémoire humaine, laisse dans les esprits des nostalgies qui peuvent être transformées en motivations et servir de propédeutique au combat pour des gratuités nouvelles.

Imaginer et privilégier les solutions gratuites aux problèmes nouveaux posés par la modernité.

La démocratie par oui et par non n’est pas apte à dégager des solutions gratuites. L’élaboration de ce qui n’est pas déjà donné, de ce que le laminoir du marché n’a pas rendu naturel à l’esprit, engendre nécessairement des formes nouvelles, pleines, riches d’intervention civique parce qu’elles demandent chaque fois de penser l’évolution de la vie sociale. Les solutions payantes peuvent être techniquement différentes, mais le type de société qu’elles dessinent est toujours le même (le maximum de droit pour qui a le maximum d’argent) et s’il n’y a qu’une façon marchande de limiter le stationnement automobile dans les villes - payer ! -, les solutions gratuites sont diverses avec des effets qui peuvent être contradictoires ; elles impliquent un vrai travail de réflexion collective, et de vrais choix puisqu’il peut y avoir plusieurs solutions efficaces.

La régulation par l’argent est la plus paresseuse des issues. Ceux qui l’imposent s’appuient sur la lassitude globale d’une société qui, en dépit de résistances partielles et momentanées, a fini par se soumettre au dressage du marché, par y voir la nature des choses. Au contraire, chaque fois qu’on envisage d’aller vers la gratuité, il faut d’abord engager la bataille contre les forces puissantes et voraces qui règnent sur l’argent, sur la puissance publique et sur les idées reçues. Mais ce combat négatif est tout juste destiné à déblayer la route. Ensuite, il faut que les esprits se mettent à travailler, à communiquer, à s’entendre. Et à s’entendre pour la chose la plus difficile qui soit : faire du nouveau.

Imaginer des solutions gratuites n’est pas seulement un objectif transformateur par le type de vie sociale qui en découle ; c’est aussi transformer radicalement les formes et le contenu de l’intervention civique, c’est élever au niveau supérieur la pratique de la démocratie.

Chômage et pauvreté

Le chômage et la pauvreté, ces deux maux que la fatalité marchande impose avec une brutale cruauté à des millions de familles, sont le signe le plus durement vécu de la déchirure qui traverse les sociétés d’abondance. L’abandon déclaré d’une perspective de plein emploi, l’aveu cynique que l’économie roule pour son propre compte, que l’utilité sociale n’en est ni le moteur, ni l’objectif, tout au plus une conséquence et en tout cas sans engagement ni garantie, ont fini par s’imposer à la majorité des esprits comme une lugubre mais incontournable fatalité. L’extension mondiale du capitalisme marchand et de ses règles est invoquée pour briser toute tentation d’imaginer que l’organisation de la production des biens et des services puisse un jour permettre à chacun d’y participer par son travail et d’en profiter grâce à ses revenus. Chômage massif et revenus bloqués seraient l’inévitable rançon de la concurrence mondiale, compétition hissée par les principales forces politiques et financières de la planète au rang d’impératif catégorique. Seulement, ces inaltérables lois du marché sont devenus si agressives pour la société qu’un peu partout (à droite comme à gauche), des propositions naissent pour en tempérer l’effet.

Parmi celles-ci germe l’idée de tracer une frontière entre les activités, notamment industrielles, qui seraient par nature vouées à la concurrence internationale et celles qui, en particulier dans les services, pourraient en être retirées sans dommage. Ainsi, la compétition entre firmes automobiles serait le moteur du progrès technique et la condition d’une offre au juste prix. Par contre, les nombreux services imaginables pour améliorer les conditions d’existence et l’intégration du grand âge pourraient être le résultat de politiques conduites à un niveau national. Cette sage remarque ne met pas en cause l’appétit marchand, même s’il s’en trouve limité dans les frontières nationales, et le capital guigne la décrépitude de nos corps comme tout autre phénomène de la vie humaine, en cherchant comment il pourra s’emparer des besoins qu’elle provoque pour faire de l’argent. Cependant, elle ouvre un champ on pourrait dire naturel aux activités de service public et dessine du même coup un critère de faisabilité pour des gratuités nouvelles. Pourquoi, en même temps qu’on imagine d’ouvrir à l’emploi des chantiers nouveaux, utiles, et que ne menace pas structurellement la concurrence internationale, n’envisagerait-on pas la possibilité de les emmener le plus loin possible des contraintes marchandes en en ouvrant le bénéfice solidairement pour tous par la gratuité totale ou partielle, contribuant du même coup à réparer les fractures de la société, à réduire les injustices qu’engendre le marché capitaliste ?

On en a déjà l’expérience. Les collectivités territoriales, principales organisatrices de gratuités, sont aussi le premier investisseur de proximité. La décentralisation leur donne de réelles prérogatives qui peuvent encore être étendues. Leurs administrations propres, les commandes qu’elles passent aux entreprises privées représentent des millions d’emplois. Et lorsque les services qu’elles proposent sont gratuits ou semi-gratuits, elles jouent un rôle décisif de répartition des richesses, libérant d’autant le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes, ceux dont l’imposition directe reste faible. Le transfert aux collectivités de moyens supplémentaires, pris par exemple sur les milliards d’aides aux entreprises dont on n’a pas vu qu’ils aient réellement incité à l’embauche, serait susceptible de libérer du revenu disponible grâce à l’extension des gratuités (transports en commun, services culturels ou de loisirs, logement…), tout en ayant un effet direct et immédiat sur l’emploi.

Il y a peut-être là le moyen d’engager une politique originale des revenus. Certes, elle ne dispense pas de mettre en évidence l’anomalie du blocage des salaires quand la productivité du travail, le produit national brut ou les profits capitalistes connaissent une croissance continue, ni de se battre pour être mieux payé. Mais l’argument de la concurrence internationale ne peut être balayé d’un revers de main, ni les contraintes qui pèsent sur bien des entreprises, aussi injustes soient-elles pour les salariés. Le détour par des dispensateurs de gratuités comme les collectivités locales, pourrait ainsi permettre que les milliards consacrés par l’État à la lutte contre le chômage n’aillent pas gonfler les profits financiers, et c’est souvent la destination de l’aide aux entreprises. Investis dans des équipements et des services d’accès gratuit ou semi-gratuit, ils se traduiraient par une augmentation du revenu disponible, et ceci de la manière la plus égalitaire qu’on puisse imaginer. Enfin, une telle démarche engagerait une société aujourd’hui déchirée par la misère et l’exclusion dans la voie de sa resolidarisation.

Engager le combat pour conquérir à la gratuité des positions nouvelles

On peut dire, parce que l’expérience l’a montré, que sont particulièrement propices à la gratuité les biens dont l’usage est ressenti ou peut être ressenti comme un droit (la santé, l’éducation). Au départ et à l’origine de ce sentiment, il y a un besoin reconnu comme vital. Cette reconnaissance n’est pas spontanée, elle naît dans les affrontements de l’Histoire. Le besoin de savoir lire, écrire et compter est apparu comme vital à un certain stade du développement historique. Des conditions objectives rendaient souhaitable sa satisfaction ; il prenait forme aussi grâce à la volonté politique d’hommes et de forces qui proposaient comme objectif une société plus instruite. Dès lors, ce besoin était mûr pour la gratuité. Et c’est dans la lutte pour obtenir cette gratuité que l’éducation également proposée à tous les enfants a été désignée comme un droit (belle arme idéologique !) Ceci donne à penser que des besoins qui apparaissent aujourd’hui périphériques -ou qui n’ont pas encore surgi- peuvent un jour être désignés et considérés comme vitaux, puis porter des luttes qui les transformeront en droits. On peut très bien imaginer, par exemple, et à perspective humaine, que l’accès aux réseaux de communication connaisse une telle évolution, ce qui devrait faire réfléchir à l’enjeu d’une éventuelle privatisation de France Télécom. Et déjà, devant la multiplication des coupures pour impayés que provoquent la misère et le chômage, certains syndicats d’Électricité de France proposent que le service public de distribution d’énergie assure un droit minimum, gratuit, au courant électrique. De façon générale, peut être considéré comme vital tout bien dont, en fonction de l’évolution de la société, on ne peut se passer sans être d’une manière ou d’une autre exclu de la vie normale.

A l’opposé de ces besoins vitaux, il existe une multitude de biens dont on peut se passer, ou plutôt de biens auxquels on attache d’autant plus d’importance qu’on peut y renoncer pour en préférer d’autres, tout ce qui, peu ou prou, sera désigné comme étant du luxe ("les belles fringues, je m’en fiche, mais pour rien au monde je ne me priverais de voyager"). Ce luxe là est très subjectif : il n’est pas le même à vingt ans qu’à cinquante ; ce qui est du luxe à une certaine époque historique peut devenir vital à une autre. On peut aussi, par amertume ou renoncement, dire "c’est du luxe" à propos d’un bien qu’on n’a pas les moyens d’acquérir et qui pourrait être néanmoins considéré comme vital. Mais sur le fond, et pour une immense part des richesses produites par le travail humain, il existe bien des choix non contraints, un rapport de plaisir à la consommation et qui intervient largement dans l’art de vivre. Certains biens sont du luxe par leur raffinement, leur rareté, leur prix, et la taille malgré tout limitée des ovaires de l’esturgeonne est un grave obstacle à la libre distribution du caviar. S’offrir un petit luxe, c’est également introduire dans la consommation une fantaisie, une particularité, se différencier, choisir. Une belle automobile, un papier peint délicat, une cravate originale, une bonne bouteille, un livre rare, une nuit dans un grand hôtel ne méritent peut-être pas qu’on les vénèrent religieusement, mais il faudra longtemps avant de trouver plus efficace que le marché, même capitaliste, pour alimenter cet univers de la variété. Dans ces domaines, la gratuité peut attendre.

Entre le luxe déclaré et les biens indispensables à la survie, il existe des domaines plus mélangés. Certains produits de consommation sont tout à fait vitaux, mais avec cette particularité que le développement qualitatif et quantitatif de la production ainsi que l’évolution des mœurs y ont intégré dans la quotidienneté même de leur utilisation une certaine dose de variété, de luxe, même s’il est souvent rendu illusoire par la faiblesse des revenus. C’est le cas par exemple de la nourriture ou de l’habillement. Le socialisme réel a montré combien il était délicat et périlleux d’y manipuler le marché. Même si elle permet la survie biologique, la relative uniformisation des produits alimentaires ou vestimentaires entraîne une pénible frustration. Il faut donc réfléchir à la manière de faire respecter le droit de manger à sa faim ou d’être chaudement habillé l’hiver sans rompre le lien subtil que les mécanismes du marché ont établi entre le producteur et le consommateur.

Certains biens, enfin, sont rares, chaque fois originaux, leur besoin n’est aujourd’hui consciemment ressenti que par une minorité et pourtant, on leur consent presque spontanément une part de gratuité. C’est par exemple le cas du spectacle vivant, théâtre, opéra, ballet, concerts de musique savante, qui bénéficie souvent de larges subventions publiques. Disons tout d’abord que profitant, par la force des injustices de la vie, à une élite intellectuelle et financière, ces biens avaient davantage de chance d’attirer les fonds publics. Pas suffisamment néanmoins pour que, la part faite aux subventions, le prix des places les rende vraiment accessibles à tous. Cependant, l’intervention publique et la part de gratuité qui en découle restent indispensables à la survie même de ces arts. Et il est très intéressant de constater que l’entretien et le développement du patrimoine contiennent déjà, avec l’assentiment public, de sérieuses amorces de gratuité. On touche là, en effet, au domaine socialement vital -mais dans l’univers de l’esprit- de l’identité collective sans laquelle s’installe l’inconfort mental, la dérive des points de repères, l’incapacité de juger, d’agir, de donner. Étendre qualitativement et quantitativement l’offre des biens qui étayent cette identité (conservation et développement du patrimoine culturel, mais aussi naturel) est sans doute un autre territoire, très vaste, ouvert aux chantiers de la gratuité.

Ces réflexions circonscrivent des familles de biens dont on peut raisonnablement souhaiter qu’ils deviennent totalement ou partiellement gratuits. Elles invitent à penser un vrai rééquilibrage qui ouvrirait une dialectique nouvelle entre efficacité économique et justice sociale, entre un marché aux coudées franches mais recentré sur les domaines où il reste irremplaçable et un vaste secteur d’intérêt public vraiment dégagé, dans ses objectifs, de la course au profit, ses lois, ses contraintes. Les entreprises du marché peuvent d’ailleurs y trouver elles aussi de puissants avantages comme c’est déjà le cas avec la fluidité que permettent le libre accès à la voirie ou des transports en commun subventionnés. Grâce à ce rééquilibrage, bien des aspirations que le marché avoue n’être plus en mesure de satisfaire ou ne pas avoir l’intention de traiter peuvent retrouver un commencement de perspective : retour à des tâches utiles de la main d’œuvre inemployée, mise en valeur de l’environnement naturel, humanisation des villes, revitalisation de l’espace rural, aménagements et services susceptibles de rétablir la convivialité perdue, tout ce que la gestion capitaliste laisse sur le bord de la route pour courir après les taux de profit. Or peu à peu, ces rebus de l’efficacité libérale représentent les aspects humainement les plus prometteurs de la modernité.

Traduction économique de l’exercice d’un droit, la gratuité s’appuie sur des outils profondément ancrés dans la culture républicaine de la France. Pouvoir ou non les mobiliser constitue même un critère de faisabilité pour le passage à la gratuité totale ou partielle de tel ou tel domaine aujourd’hui tenu par le marché. Bien public, parce que le simple fait pour un bien d’être sous contrôle ou propriété de la collectivité qui en a l’usage crée la base d’un accès de droit pour ses membres ; utilité publique, pour établir la hiérarchie entre les avantages individuels et l’intérêt général, pour marquer la légitimité supérieure de la solidarité et, quand c’est nécessaire, faire appel à la cotisation ; service public, comme type d’organisation du travail où, dans le cadre des ressources mises à disposition, la satisfaction des besoins peut l’emporter sur le critère du plus fort profit financier.

L’hypothèse du logement

Choisir à froid l’exemple d’une possible nouvelle gratuité peut paraître contradictoire avec ce qui a été dit précédemment. L’émergence d’un désir social de gratuité n’est sans doute pas du ressort des programmes politiques, même s’ils peuvent contribuer à le susciter, à l’entretenir, et qu’il sont nécessaire pour le mettre en œuvre. En la matière, l’inconscient de l’histoire, le hasard des conjonctures, l’inattendu des opinions qui se forment et se défont, la puissance ou la mollesse des mouvements qui se manifestent concrètement jouent un rôle prépondérant, et si ce sont en effet, dans la profondeur de leurs remuements internes, les masses qui font l’histoire, cela se passe pour une large part à l’insu des prétendues avant-gardes. Le choix d’explorer l’exemple du logement ne doit donc en aucune façon être pris pour un programme. Il n’a pourtant pas été choisi au hasard. Il correspond à une inquiétude exprimée de mille façons par la société. Il connaît déjà des instillations de gratuité, grâce à un système de subventions personnalisées, et surtout à travers l’immense parc de logements sociaux. Mais il constitue un des domaines où les logiques du marché capitaliste font un retour en force : explosion de la spéculation foncière, baisse drastique des subventions de l’État, dévalorisation du logement social par la concentration programmée des familles en difficultés, etc.

Le logement est un besoin vital, déjà reconnu par la loi comme un droit, mais de façon si formelle que des millions de familles vivent dans l’angoisse des loyers à payer, voire de l’expulsion, quand elles ne sont pas purement et simplement à la rue ou, ce qui revient presque au même, entassées dans des logis d’infortune qui excluent les parents de la vie sociale et condamne les enfants à l’échec et à la marginalité. Problème beaucoup plus vaste d’ailleurs puisqu’il ne suffit pas d’être au chômage, ou au SMIC, ou basané pour souffrir d’un urbanisme aux ordres de la spéculation foncière et immobilière. A Paris, capitale de la France, à moins de disposer de revenus supérieurs à 20 000 F par mois ou de bénéficier de solides amitiés politiques, comment fait une famille de trois enfants pour trouver un logement à sa taille ?

Alors, de la gratuité dans le logement ? Enfantillage ou scandale ? (Tous les enfants gratuitement à l’école, tous les grands malades gratuitement soignés : scandale ou conquête sociale désormais concrétisée ?) Avant de s’imposer dans un domaine jusque là dominé par le marché, l’idée de la gratuité apparaît toujours comme utopique, merveilleuse et donc hors du réel. Elle apparaît aussi comme un scandale parce qu’elle s’attaque à cette idée si profondément enracinée -si adroitement utilisée- que les bonnes choses se méritent et de préférence par la souffrance (la masse des efforts, des renoncements, des frustrations, des fiertés dérisoires que cristallise la porte blindée du petit pavillon de banlieue !) Scandale enfin pour les formidables puissances financières et leurs porte-parole politiques qui seraient inévitablement lésés par ce recul du marché. Mais lorsque la conscience d’un droit arrive à maturité, qu’elle se répand dans la société, que toute atteinte à ce droit provoque un sentiment de révolte, quand l’ordre établi ne parvient plus à imposer sa représentation des choses et ne récompense plus la soumission des esprits par le relatif confort mental qu’on trouve à se satisfaire de la normalité, la gratuité est lavée du soupçon de douce utopie et peut se transmuter en objectif mobilisateur. Pour en arriver là, les rassemblements de forces et l’action civique débordent largement les formes traditionnellement identifiées du militantisme politique. Ainsi, les engagements et les discours si variés, souvent hétéroclites, qui contribuent à diffuser dans le corps social le sentiment qu’être logé est un droit, interviennent tous pour rendre possible, le moment venu, une révolution dans les modes d’accès au logement sans qu’il soit nécessaire d’élire un comité de coordination, ni d’investir tel ou tel organisme d’une mission d’avant garde.

On n’y est pas encore. Aujourd’hui, le besoin vital que chacun a de se loger sert de tremplin pour faire fructifier le plus vite possible des capitaux immenses qui peuvent demain, au gré des taux de profit, s’investir dans la spéculation monétaire, le marché des matières premières ou, plus rarement, l’industrie. L’armée des sans-logis ou des mal-logés est utilisée comme moyen de pression pour faire accepter la hausse parfois vertigineuse des loyers, de même que l’armée des chômeurs sert d’argument pour le blocage, voire la baisse des salaires. Le spectre de la rue, l’apartheid social, l’allongement constant des trajets domicile-travail, les ghettos naissants, l’angoisse très réelle, très répandue de perdre son logement par simple décision du propriétaire ou impossibilité momentanée de payer, l’endettement et la perte de mobilité des familles qui ont choisi d’acheter pour échapper à la loi des propriétaires imprègnent la vie quotidienne d’une immense partie de la société. L’insécurité et la dégradation des relations humaines dans les villes ont pour vraie cause, non la violence innée des arabes, non le priapisme débridé des Noirs, non la vulgarité des faubourgs, non l’immoralisme communiste, ni les odeurs de morues, ni les excès d’alcools anisés, mais la bonne vieille et inextinguible soif d’argent proposée en modèle de vie par la classe qui dirige l’économie.

Bien public. Comment aller vers de la gratuité dans le logement sans d’abord briser la spéculation foncière ? Elle interdit toute politique visant à rendre aux villes la diversité sociale sans laquelle, soit elles se dessèchent, soit elles s’enfoncent dans le désespoir. A Paris intra muros, le seul poids du foncier renchérit d’un million de francs la construction d’un F3 HLM. D’une manière ou d’une autre, le foncier urbain -le sol de nos villes ; celui, gratuit, de nos rues, et celui, si cher, sur lequel sont posées nos maisons- doit échapper aux règles du marché (il n’est pas, que l’on sache, le fruit du travail humain, et sa viabilisation est à la charge du contribuable). Étant donnés les formidables intérêts engagés dans ce secteur, une telle orientation se heurtera à une résistance désespérée. Il faudra qu’elle s’appuie sur une prise de conscience puissante que les appétits financiers doivent céder le pas devant le droit au logement, le droit à des villes humaines. Mais comme le combat ne sera pas mené sur tous les fronts, qu’expulsé du foncier, le profit pourra se retourner et continuer à prospérer sur la plupart de ses autres territoires, qu’un pacte politique pourra même être conclu en ce sens (prenant acte de l’extrême difficulté technique qu’aurait la société à remplacer efficacement sur tous les fronts de l’activité économique les mécanismes de gestion mis en place par le marché capitaliste), on peut penser qu’une victoire puisse être acquise dans ce domaine.

Utilité publique. Est-il possible d’assurer une offre de logement suffisante, de bonne qualité, qui permette à toutes les couches de salariés de se loger près de leur lieu de travail et sans se ruiner ? Contrairement à l’argent engagé dans la spéculation ou le profit capitaliste, la richesse dont dispose la collectivité n’est nullement tenue à faire des petits. Un immeuble qu’on entretient conserve sa valeur et aucune règle économique ou morale n’impose qu’on doive, en le louant, faire la culbute tous les sept ou dix ans. Alliée à la maîtrise publique du foncier, la simple gestion non capitaliste du parc locatif peut se traduire par une chute brutale du prix des loyers. Or l’État dispose d’une immense fortune. Est-il absurde de penser que, s’engageant dans une véritable révolution du système d’accès au logement, il redistribue différemment (et sans la perdre) cette immense fortune, qu’au lieu de gérer en bon capitaliste banques ou trusts industriels, il ouvre les chantiers d’un autre type de propriété, d’un autre rapport, d’un rapport solidaire à la richesse sociale et à son usage individuel ? Cette orientation d’intérêt public aura besoin de décisions énergiques, de mesures clairement coercitives pour que la spéculation étant devenue impossible, les portes ne se ferment pas sur les logements vides. Mais elle ne sera pas pour autant une machine de guerre contre le marché en général. C’est au marché et en le vivifiant qu’elle fera appel pour la construction, l’entretien, les aménagements, car l’intérêt public passe aussi, en la matière, par le jeu de la concurrence dans les prix et dans la qualité.

La maîtrise publique du foncier urbain introduirait une première dose de vraie gratuité dans le logement. On peut en imaginer d’autres. Hormis l’indispensable solution des cas extrêmes, pourquoi, par exemple, ne pas pondérer le loyer sur la base du quotient familial ; que l’on puisse s’agrandir, mais sans dépenser plus -gratuitement-, quand la famille s’agrandit ou qu’on prend avec soi des parents âgés. En plus de l’agrément qu’elle apporte dans la vie quotidienne, on voit bien les effets connexes qu’une telle instillation de gratuité peut avoir dans des domaines aussi différents que la réussite scolaire des enfants, l’intégration du grand âge ou même les équilibres démographiques. Comme chaque fois, mais ici de façon très claire, une mesure de gratuité est aussi une mesure de solidarité sociale. A la source, par la cotisation (loyers pondérés, impôts…) A l’arrivée, par le type de vie sociale qu’elle permet d’envisager. De ce point de vue, un gigantesque travail d’imagination reste à faire. L’habitat n’est trop souvent que l’abri où tromper sa solitude. Comment le réintégrer dans un univers urbain qui ne se contente plus de faire le lien entre les fonctions éclatées de l’existence, mais qui soit conçu pour réunir des êtres humains vivants, parlants, entiers ? Tâche de service public immense et multiforme pour laquelle, sur la base d’une gratuité naissante, peuvent là encore être mobilisés ensemble les salariés de la collectivité et de nombreuses entreprises qui offrent sur le marché, des biens, des services et une expérience utiles.

Vrais choix et affaires courantes

La succession des gouvernements de gauche et des gouvernement de droite a donné aux Français l’impression déprimante que leurs élus était incapables d’agir sur les forces économiques, que gauche ou droite, le résultat était le même. C’était percevoir, mais sans l’analyser, les limites du pouvoir politique face à la formidable puissance de ceux qui dirigent l’économie. Les gouvernements se succédaient, mais aucun vrai changement dans la vie des gens, ou peu, et cette impression tenace que finalement, avec plus ou moins de bonheur, d’intelligence, de brio, les uns et les autres se contentaient gérer les affaires courantes.

Imaginons maintenant qu’une force politique admette franchement que dans l’ensemble, sa direction de l’État ne pourra pas faire grand chose d’autre que de gérer les affaires courantes, mais que sur un domaine au moins, même un seul, elle rendra aux citoyens les pouvoirs aujourd’hui confisqués par ceux qui dirigent l’économie. Imaginons que cette force politique mène en cinq ans, le temps d’une législature, avec l’indispensable soutien des citoyens, un combat sans merci pour de la gratuité dans le logement, et qu’au bout de ces cinq années le droit au logement, c’est à dire sa gratuité au moins partielle, ait réellement avancé, pense-t-on que les électeurs ne reconnaîtraient pas : là, au moins, quelque chose de l’organisation sociale a changé. Et même si pour d’autres raisons, ces électeurs renversaient la force politique avec laquelle ils auraient conquis ce changement comme tomba le gouvernement (dont le chef était de droite et les ministres de gauche !) qui avait institué la sécurité sociale, croit-on qu’il serait si facile de revenir sur ce qui aurait été ainsi commencé ?

Il s’agit d’imagination. Bien sûr, une multitude de choix modestes qui modestement penchent dans un sens, ce n’est pas rien. Et puis aucune fatalité n’interdit de mener de front plusieurs objectifs transformateurs et il y a sans doute bien d’autres domaines propices aux combats pour la gratuité (prévention sanitaire, télécommunications, transports en commun, loisirs…). Deux au moins sont apparus sur le devant de la scène sociale.

Reconquête collective de la vie rurale. Brutalement assujettie au marché capitaliste international, entièrement polarisée par la recherche d’une rentabilité marchande sans cesse remise en cause par la concurrence, l’activité agricole ne remplit plus sa fonction séculaire d’aménagement de l’espace rural et d’entretien du patrimoine biologique. Placés sous la tutelle du profit financier, les extraordinaires progrès qui permettent à l’humanité de produire désormais davantage d’aliments qu’il ne lui en faut pour se nourrir, non seulement sont incapables de supprimer la faim dans le monde, mais se réalisent au prix du sabordage de la vie rurale des pays développés. Les villages meurent. Les jachères s’étendent à côté de champs gorgés d’engrais dévastateurs. La riche et merveilleuse diversité du cheptel, si intégrée au paysage français, s’évanouit sous la pression des races les plus productives (affreuses et omniprésentes usines à lait que sont les holstein !) elles-mêmes touchées par la surproduction et les primes à l’abattage. Sur ce recul de civilisation se développe dans l’élevage un productivisme industriel qui se traduit par une instrumentalisation et un mépris de la vie animale, une violence qui, au delà de toute sensiblerie, finit par poser un réel problème éthique à la société des hommes.

Ne peut-on imaginer que la nation française, plutôt que d’entretenir un système de subventions agricoles humiliant pour les récipiendaires et ruineux pour la collectivité, s’offre le renouveau de la vie rurale en finançant directement un certain nombre de tâches agricoles capitalistiquement non rentables et pourtant d’intérêt public ? Est-il absurde d’imaginer par exemple qu’au lieu de financer la mise en jachères, on paye le travail d’hommes et de femmes qui assureraient sur des prairies entretenues la conservation des innombrables races de bovins, ovins, caprins, équidés élaborées au cours des siècles par le savoir-faire paysan (et au bout du compte, ces animaux produisent également de la viande ou du lait) ? En rendant à ce grand pays urbain sa profondeur rurale, en réconciliant par la même occasion la ville et la campagne, la collectivité ne s’offrirait-elle pas un correctif aux malaises de l’identité plus fécond que la misérable propagande raciste ou les rodomontades du chauvinisme. Car la campagne est aussi un bon médicament pour les enfants des villes.

Sida. Des hommes et des femmes, souvent jeunes, souvent frappés à travers la plus bouleversante des joies humaines, quittent la vie par milliers, atteints d’une maigreur terrifiante qui les fait ressembler aux victimes des grands malheurs emblématiques : la faim, la déportation, la misère des guerres sans fin, la peste. Jusqu’au dernier souffle, ils ont attendu de la science humaine qu’elle les sauve comme elle sait le faire pour tant d’autres maladies. Toujours rien. Et de puissants groupes pharmaceutiques dépensent des centaines de millions en procès pour savoir qui bénéficiera le plus des profits escomptés sur les tests, les médicaments ou les vaccins. Pendant ce temps, en Afrique, la quasi totalité des malades sont privés des quelques médicaments offrant une rémission. Et de nombreux laboratoires privés orientent délibérément la recherche en direction de thérapies exclusivement adaptées aux populations solvables.

Le sida est, comme on le sait, une maladie transmissible. De quelque façon qu’on tourne le problème, il n’y a pas de victoire possible sur le virus sans que soit organisée une gratuité mondiale de la prévention et des soins, sans que la gestion de cette bataille soit arrachée aux lois du profit capitaliste. Il est effarant, c’est une gifle à toute la civilisation humaine, qu’une telle évidence soit encore si peu suivie d’effet.