Pour lire en automobile/Le Monde sous-marin/03

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III

Au fond des océans. — Population étrange. — Toujours la missive révélatrice

Vous n’ignorez pas que lorsque Noë se retira avec toute sa famille et les animaux qui fuyaient devant les eaux, non pas dans l’arche symbolique, mais bien simplement sur le sommet du mont Ararat, ce qu’il est convenu d’appeler le déluge dura non pas quarante jours, mais de longues années.

Donc, au bout de quelques années, il y avait beaucoup de petits-enfants de M. et Mme Noë et comme les eaux commençaient à se retirer assez bas dans la plaine les plus audacieux voulurent aller explorer les environs de la montagne.

Cependant la famille, toujours prudente, résolut d’attendre encore ; mais ce que ne rapportent pas vos histoires bibliques de la terre, c’est qu’en dehors d’elle, il y avait un pauvre diable de domestique, avec sa femme et ses enfants, comme qui dirait le concierge de Noë, et lorsqu’il vit qu’il y avait trop de bouches à nourrir sur la montagne, il résolut de s’éloigner avec les siens pour chercher à s’établir dans la plaine, malgré toutes les prières et les objurgations de la famille du patron.

Alors Madame Noë mit des provisions dans un panier pour lui et les siens et ils descendirent dans plaine.

D’abord tout alla bien et, après avoir construit un radeau, ils purent naviguer de places sèches en places sèches et finalement cultiver la terre sur des espèces de mornes pendant trois générations. Mais, petit à petit les eaux étant remontées, les arrières-petits enfants durent pendant trois générations encore vivre, cette fois, aux trois quarts dans l’eau, presque tout le temps et devenir ainsi, bien malgré eux à peu près amphibies.

Cependant un beau matin les eaux montèrent et tous nos villages, très peuplés par six générations prolifiques, comme aux temps vertueux des patriarches, où l’on ne savait pas encore tricher, furent engloutis.

Mais, ô miracle, comme on était déjà habitué à vivre aux trois quarts dans l’eau depuis longtemps, tout le monde périt, sauf un jeune couple qui venait précisément de s’unir depuis trois semaines.

Ils purent très bien se faire à ce nouveau genre de vie : ils eurent beaucoup d’enfants et ne tardèrent pas à se former, au bout de quatre générations, une vraie ville au fond des grottes mystérieuses du fond des mers.

Par la Mer Rouge, ils ne tardèrent pas à se répandre au fond de tous les Océans et à les peupler. Ce sont nos ancêtres vénérés…

À ce moment la sonnerie électrique se fit entendre, car le brave capitaine Jacob Laquedem n’avait pas pu s’empêcher d’interrompre le récit de l’homme des mers pour s’écrier à son tour :

— C’est épatant.

En hébreu aquatique bien entendu. Aussi la réponse ne se fit pas longtemps attendre :

— Pas si épatant que cela, car d’après ce que nous avons vu dans vos livres, recueillis dans les naufrages qui viennent jusqu’à nous, nous avons cru voir que vos premiers historiens, comme Sanchoniathon, il me semble, déclaraient que les premiers hommes et les Égyptiens eux-mêmes, descendaient des poissons.

— C’est vrai ! Mais pourquoi ne venez-vous pas nous voir à la surface de la terre ?-

— Mais simplement parce que la chose nous est impossible ; d’abord nous n’avons aucun moyen de remonter à la surface des eaux et si bien même l’un d’entre nous voulait se faire hisser par votre sonde — la première que nous voyons au fond de notre vallée marine de 9 424 mètres 11 centimètres de profondeur — il ne tarderait pas, non seulement à périr, mais à sauter comme un lapin, comme vous dites dans vos romans.

Depuis 4900 ans environs que notre race — archiblanche celle-là — vit au fond des Océans, elle s’est peu à peu modifiée, suivant la grande loi universelle des adaptations et, sans être bossus, croyez le bien, nous avons tous sur le dos, une petite poche d’air, pour vivre et respirer, comprimé à trois ou quatre cents atmosphères, suivant les profondeurs.

Nous ne serions pas plutôt en l’air, au-dessus de l’eau, et même avant, que notre poche crêverait avec un bruit de tonnerre et nous écrabouillerait en morceaux.

Mais vous, avec un poids très lourd et une bonne provision d’air comprimé dans un appareil que vous descendriez avec vous, venez-nous voir. Allez, pour sûr, il y aura grande fête dans nos demeures sous-marines pour vous recevoir.

— C’est à étudier, mais auparavant il faut que je retourne à Paris, en France.

— Nous connaissons votre pays de réputation ; nous avons ici une petite tour Eiffel en bronze qui se trouvait au fond d’une caisse naufragée…

— C’est épatant… Oui, que je retourne en France pour traduire exactement cette conversation avec mon ami Vibert et, ensuite, s’il veut, nous reviendrons ici et nous tâcherons de descendre ensemble chez vous.

— C’est entendu, nous vous attendons avec une bien vive impatience…

L’année suivante, presque jour pour jour, nous étions, le capitaine Jacob Laquedem et moi sur notre navire en plein Pacifique, au dessus de la fosse Aldrich, nous apprêtant à descendre ; et c’est notre voyage à 9 429 mètres 11 centimètres 3 millimètres au fond de l’Océan, que j’aurai l’honneur de vous conter dans le prochain chapitre.