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Pour un herbier (éd. Le Fleuron, 1950)/Anémone

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Œuvres complètes de Colette (éd. Le Fleuron) tome XIVFlammarion (Le Fleuron)14 (p. 171-172).

ANÉMONE

Dieu sait si Redouté l’a peinte ! Il y a mis sa science, sa minutie, l’exactitude qu’il enseignait à la Dauphine Marie-Antoinette. La fleur achevée, il y posait la goutte, le cabochon de rosée, dont il usait comme d’une mouche assassine. C’est de lui que les princesses apprenaient à peindre et l’anémone à pleurer. L’anémone, et les cent roses, et l’oreille-d’ours, tout ce qui dans la nature porte pruine de velours, sous le pinceau de Redouté fond en larmes, et j’évoque les attendrissements de Mme Vigée-Lebrun, quand pour écrire ses Mémoires elle trempait sa plume dans l’eau amère de ses beaux yeux…

Mes anémones que voici ont l’œil sec. Elles ont quitté en décembre la Nice horticole, la sévère industrie qui ne badine pas avec la fleur et n’admet pas cette poésie, le désordre des corolles, la confusion des couleurs. Elles ont voyagé sans boire et n’en sont pas mortes, mais évanouies seulement. Elles m’arrivèrent prostrées, closes, et ne montrèrent d’abord que l’extérieur de leurs pétales, terne, cannelé, un peu poilu, que leur feuillage de gros persil qui se réclame du potager plutôt que de la plate-bande. Les pâles promesses d’écarlate, de rose et de violet que me donnait leur syncope pourraient-elles jamais, mes provençales arrachées au soleil d’hiver, les tenir ?

Un bain de pieds tiède, et c’est presque par bonds qu’elles ressuscitent. Majesté de la fleur ronde ! L’iris asymétrique hésite, déchire sa soie par langues impaires, la rose étouffe parfois dans son corselet ; le geste de l’anémone est d’une décision magnifique. Irriguées les veines de sa tige, elle se déploie de toutes parts, comme un parachute bien empoigné par le vent. Je la compare aussi au papillon crépusculaire nommé likenée, qui, renonçant à son somme diurne derrière une persienne ou sur le tronc d’un pin, étire sa première paire d’ailes grises et dévoile soudain, rouge de framboise ourlé de noir ou bleu clair de lune à bordure sombre, son jupon de fête nocturne.

Chaque anémone, revenue à elle-même, est à présent une surprise de velours rouge, de violet sans concessions ; deux ou trois « raretés » sont tigrées, comme la tulipe, de presque-marron et de pas-tout-à-fait-grenat. Le beau feu sur une table de recluse ! J’aime, certes, les fleurs. Mais je n’aime pas moins les animaux ; sans doute l’anémone le sait puisqu’elle m’apporte, en son centre épanoui, un joli petit hérisson d’étamines, bleu.