Pour un herbier (éd. Le Fleuron, 1950)/Camélia rouge
CAMÉLIA ROUGE
Tout ce qui fut empreint de démesure nous reste fidèle. Peut-être l’excès seul est-il à notre taille, au moins pendant le temps qui nous est fixé pour que nous nous sentions dûment étonnés, tentés, désireux et jeunes. Que la jeunesse soit l’inéluctable agent des tentations, voilà de quoi je ne me mêlerai point, non seulement parce que je l’ai quittée, mais surtout parce que ma jeunesse eut à faire mieux et autrement que de s’effréner, c’est-à-dire qu’elle dut peiner et apprendre, et se brider. Elle visait des objets divers, auxquels je ne pouvais pas appliquer, pour les obtenir, quelque règle du jeu. Je mettais sur le même plan de convoitise un jardin que j’eusse possédé dans Paris, et un rez-de-chaussée ténébreux, bien défendu, dans l’ombre duquel un feu de bois secouait ses pivoines multicolores. Mais quand je connus treize lévriers savants je ne pensai plus à la confortable prison ni au jardin de Parisiens riches. Et en quittant cette chimère, cette arabesque, cet ouragan discipliné, — les treize lévriers blancs — je me contentai d’une chienne brabançonne qui pesait, adulte, un kilo. Et ainsi de suite. Comme il arrive pour l’amour. Avec le même goût myope et baroque qui gouverne le sentiment amoureux, ensemble exigeant et contenté de peu. Avec la même langueur qui me prend et m’attriste dans les musées où l’homme assembla de trop belles œuvres humaines, avec la joie exclamative par quoi j’accueille la victoire du germe pourpre forçant ses cotylédons, puisqu’il me paraît que c’est le germe qui est — et non le musée — un grand spectacle.
Le grand spectacle, le voici encore une fois à mes côtés, dans ma chambre. Six camélias rouges…
Soumis à des sévices d’exception, ils y résistent durant des heures. Ils vivent de l’air du temps. Leur fleur, leur feuille n’adhèrent l’une à l’autre que par un fil. Un fil d’archal perce la coupelle des sépales, perce le vigoureux cœur qui abonde en étamines, le traverse de part en part, se tord et se noue autour de la tige, maintient raide la fleur magnifique, secrètement décapitée, qui quittera la vie debout.
Six camélias rouges. Dans les mauvais jours de chaque mois, la Dame aux Camélias les disposait dans ses beaux cheveux de tuberculeuse qu’elle avait longs, noirs et soyeux, pour signaler aux foules qu’elle dormait seule. Un certain goût déplorable, une certaine impudeur n’ont pas de limites et sont étrangement tolérés. Six camélias rouges… Dans mon école primaire, pour enguirlander la distribution des prix, Mlle Olympe Terrain nous enseignait à façonner des camélias de papier rouge, nous qui n’avions, de notre jeune vie, vu un camélia, même en peinture. De sorte que nos fleurs, d’une opulence arbitraire, souffraient des déformations qui peut-être les embellissaient.
Ce que peuvent pour moi, à cette heure, six camélias rouges, c’est me conduire à leurs survivances diverses, à des terroirs qu’ils ont élus. Sous le climat breton s’est formée lentement une charmille séculaire, comme un cimetière vernissé. Noirs dans l’ombre, plus noirs encore au soleil, chaque feuille n’admettant qu’une seule tache de lumière pâle et bleue sur sa face convexe, ils attendent le moment, la saison encore froide où les camélias s’allument de rouge, tous à la fois…
L’heure de leur décomposition suit de près le rouge apogée. Empêchée de les revoir jamais sur le lieu de leur éclat, je me dis du moins qu’aucun fil rouillé n’impose là-bas le poids d’une fleur lourde à son attache défaillante. Là-bas c’est le moindre vent breton, le pied de la vache blonde, l’averse apportée par le flux, qui changent en litière la pluie des camélias rouges…
