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Pour un herbier (éd. Le Fleuron, 1950)/Ellébore

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Œuvres complètes de Colette (éd. Le Fleuron) tome XIVFlammarion (Le Fleuron)14 (p. 186-187).
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ELLÉBORE

Chez nous, et un peu partout, on l’appelle Rose de Noël. Mais elle ne ressemble pas à la rose, pas même à la petite églantine émue et rougissante, sinon qu’elle a cinq pétales, comme tout le monde.

Un caillou, un brin d’herbe, une feuille tombée ont plus d’odeur qu’elle. Mais elle n’a pas reçu la mission d’embaumer. Que Décembre vienne seulement, que les frimas nous couvrent, elle vous montrera ce qu’elle sait faire. Une bonne grosse neige pas trop poudreuse, un peu lourde, et des nuits d’hiver où passe, précurseur, le souffle d’ouest, voilà qui convient à l’ellébore. Dans le jardin de mon enfance, c’est à la fin de Décembre que j’allais, sûre de sa présence, lever les dalles de neige qui couvrent la rose d’hiver.

Promises, inattendues, précieuses, prosternées mais bien vivantes, les ellébores hivernent. Tant que la neige les charge, elles restent fermées, ovoïdes, et sur l’extérieur de chaque pétale bombé une trace vaguement rosée semble seule indiquer qu’elles respirent. Le robuste feuillage en étoile, la roideur des tiges, autant de caractères par lesquels toute la plante proclame sa persistance émouvante. Cueillie, ses coquillages sensibles desserreront leurs joints à la tiédeur d’une chambre, délivrant la houppe des étamines jaunes, heureuses de vivre et de diverger… Ellébore ! Lorsqu’on vous confie au fleuriste, son premier soin est de malmener vos pétales qu’il met à la renverse, de même il attente à la tulipe, qu’il supplicie. Derrière lui, je défais son travail d’effraction, et si je vous assure, chez moi, l’eau jusqu’à la gorge, la lumière jusqu’aux cils, vous pouvez dormir le reste de votre sommeil pudique, puis périr ainsi que l’a décidé la main humaine, alors que la chaude neige eût pu, ellébore, vous tenir encore en vie.