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Pour un herbier (éd. Le Fleuron, 1950)/Jeannettes

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Œuvres complètes de Colette (éd. Le Fleuron) tome XIVFlammarion (Le Fleuron)14 (p. 176-177).

JEANNETTES

C’est une grande buveuse que cette « Jeannette », comme on l’appelle dans mon pays. Elle a toujours soif. À l’aide de son tube vert, tendre et croquant, elle boit comme avec une paille. Elle aspire l’eau du pré spongieux, elle vide le fossé, « les ronds d’eau » de la forêt, elle draine les bords du ruisseau temporaire qu’ont empli les pluies d’hiver, et l’avant-printemps ne parle que d’elle, Jeannette, Jeannette, Jeannette…

Mais il lui arrive de changer de sexe, alors on l’appelle Narcisse. Narcisse s’empreint d’une pâleur crémeuse, borde d’un petit gansé rouge sa collerette gaufrée qui repose sur une berthe de pétales… Berthe, collerette et gansé… Me voilà donc bien pauvre de mots, que j’en sois à les prendre parmi ceux des parures féminines ? Non, mais l’évocation est directe, et frappante, de pétale à colifichet, de corolle à dentelle.

Quant à la Grande Jeannette, sa trompe creuse sonne de l’olifant sur les prés, aussi la nommons-nous « narcisse trompette ». Au fond de son pavillon, jaune comme l’or, profond comme le dé de la digitale, s’abrite sa famille d’étamines. Sa robuste corolle est tout entière un piège d’innocent parfum que la pluie efface, que le froid défait, que le soleil de mars réveille. Un chiffon de soie tout froissé lui pend au cou, ah ! cette Jeannette, on n’a jamais pu lui apprendre à mettre convenablement sa cravate. N’empêche qu’on ne veut qu’elle pour composer ces gros œufs que les marchandes de fleurs répandent par voiturées dans Paris, pour fêter Pâques. Au petit bout de l’œuf, la fleuriste plante un panache de vertes feuilles lancéolées. On ne sait pas pourquoi, mais une tradition l’exige. Il n’en faut pas plus pour que l’œuf de jeannettes ressemble à un ananas.

Combien j’aimai, dans le Midi provençal, jeannettes blanches devançant jeannettes jaunes, puis jonquilles plus lourdes d’odeur que l’oranger lui-même ! Que j’aimai, dans ce pays où l’hiver n’a ni rigueur ni durée, ces avant-coureuses du printemps… Ne me plaignez pas, je les ai aujourd’hui, sur ma table de Paris. Elles sucent si avidement dans leur vase l’eau claire dont le niveau baisse, que je crois les entendre téter. J’ai les blanches, et j’ai les jaunes, et même Harris leur adjoignit un bottillon — ô surprise ! — de jeannettes roses… Mais je soupçonne qu’Harris, avant de me les envoyer, versa dans l’abreuvoir de ces intempérantes une bonne rasade d’encre rouge…