Pour un herbier (éd. Le Fleuron, 1950)/L’Adonide chez la concierge
L’ADONIDE CHEZ LA CONCIERGE
Une voix déchirante, au loin :
« Adonis est mort ! Adonis est mort ! ô Adonis !… »
— Mais qui c’est qui crie comme ça ?
— C’est la dame d’en haut, parce qu’Adonis est mort.
— Adonis est mort ? Ce que c’est que de nous ! Ah ! un malheur est vite arrivé !
— Surtout un accident de chasse… Il avait bien besoin d’aller faire le Jacques au derrière des sangliers… Les sangliers c’est traître… On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y a de la vengeance de femme là-dessous.
La voix :
« Adonis… ô Adonis… »
— Vous l’entendez, la personne d’en haut ? Elle n’a fait qu’un cri de toute la nuit.
— Oh ! elle se consolera. Elle n’en est pas à son premier béguin.
— Un si beau jeune homme ! Et bâti pour vivre cent ans !
— Tout nu qu’il était, sur l’herbe, ma chère dame, sans soins ni pansements ! Et vous me croirez si vous voulez, mais il s’est trouvé tout d’un coup changé à ne pas le reconnaître.
— Non ?
— Tel que je vous cause. Métamorphosé, qu’ils appellent ça. Tenez, rendez-vous compte : cette petite fleur rouge sang dans un pot sur la fenêtre, c’est tout ce qui reste de lui.
— Ce n’est pas croyable !
— C’est pas que ce soit laid, mais on peut dire que c’est pas grand’chose. Une petite fleur grosse comme un pois… Avec un grain de beauté, noir, au fond…
— Son grain de beauté à lui Adonis, comme de juste.
— Vous en savez plus que je n’en sais sur les intimités de ce jeune homme, Madame.
— Je ne dis que ce que je dis, Madame.
— Mais ça peut donner à penser, Madame.
— Allons, allons, vous n’allez pas vous disputer pour une petite fleur, non ? Une fleur de rien, avec beaucoup de verdure autour pour faire illusion !
La voix :
« Adonis ! ô toi, mon univers ! »
— En voilà une qui n’est pas de notre avis, vous l’entendez ? Elle peut crier, ce n’est pas ça qui le ressuscitera. À tant faire que de le métamorphoser, comme vous dites, nos Dieux auraient tout de même pu le changer en quelque chose de plus conséquent, et de plus flatteur à l’œil.
La voix : « Adonis ! Adonis est mort ! »
— Elle nous casse la tête, à la fin. Il n’est que temps qu’on parle d’autre chose. Il faut que je vous quitte, Mesdames, je m’en vais me faire honorer mes tickets de confiture.
La voix : « Adonis ! ô Adonis ! Ton sang en fleur sur la mousse, et ce marbre, ton sein, qui, plus blanc que Phœbé, illuminait la clairière déshonorée par un meurtre… ô Adonis à jamais immobile… »
