Pour un herbier (éd. Le Fleuron, 1950)/La Rose
LA ROSE
lle n’est pas la première de la saison, il s’en faut. Avant
elle, notre climat frileux suscite la violette, la primevère
de Pâques, les narcisses, la potentille à fleurs
de fraisier, l’hépatique, l’iris jaune du bord des eaux…
Sommes-nous des énergumènes, ou le tropique, ou la folle
Provence, pour espérer qu’éclora chez nous, dès Janvier,
la Rose ?
Mais je nous vois assez enivrés d’elle pour que je consente à son nom l’initiale majuscule ; d’autant plus que la dernière guerre l’a mise à prix d’or, ni plus ni moins que le foie de veau et l’ananas. « Combien cette rose ? » demandait avec timidité une dame, passant de la tête le seuil du fleuriste. Avant qu’on lui donnât la réponse, elle mit les mains sur ses oreilles : « Non ! ne me le dites pas ! » et s’éloigna précipitamment. C’est que le magasin resplendissait de ces roses qui ont une lèvre, une joue, un sein, un nombril, une chair givrée d’un gel indicible, qui voyagent en avion, se dressent au bout d’une tige méprisante, sentent la pêche, le thé et même la rose… Des roses inaccessibles. Rose, où se satisfont tes anciens amants ? Comme tous les amants vieillis ou détrônés, ils se contentent de te chanter. Ils te contemplent, à travers la vitre. Ils soupirent, ils savent te détailler avec convoitise, parler de ta forme, du rigoureux enroulement qu’exige ton hybridité. Je pense que comme moi ils regrettent le temps béni de tes imperfections. Nous t’achetions telle que Dieu t’avait faite, un peu mordue ici, un peu roussie là, et c’était à nous de te parer, à moins que nous ne te préférions roussie et mordue, un cétoine d’or caché dans la conque de ton oreille. Tu avais trop de feuilles, des boutons comme des radis, un petit escargot au long de ta tige, et autant d’épines qu’une pucelle farouche. Maintenant le fleuriste t’épuce et t’épile à la pince, et t’arrache tes coccinelles et tes fourmis, outre deux ou trois rangs extérieurs de pétales.
Belle sans tache ni tare, je t’aime mieux à Bagatelle, ou à L’Haÿ. J’irai te voir un de ces jours de Juin, chauds, frais, où par tourbillons le vent te pille, et nous fait croire que tu sais encore te prodiguer. Là je lirai inutilement tes noms, que Dieu merci j’oublie incontinent. Qu’ai-je à faire de ton état civil, émaillé des noms de tels vieux généraux, tels grands industriels et autres Madame Robinet ? Passe pour le Président Herriot, parce qu’il a la dégaine — et la compétence — du bon jardinier. Mais ma religion te baptise mieux, Rose, toi que j’appelle en secret Péché pourpre, Abricotine, Neige, Fée, Beauté noire, toi qui soutiens glorieusement l’hommage d’un nom bien païen : la Cuisse-de-nymphe-émue !
Au-dessous de ma fenêtre, entre les flaques d’eau, les pigeons baigneurs, les gazons coiffés à la Bressant, les althæas taillés en pelotes et les balisiers, nous avons des rosiers âgés et florifères, ils ne sont morts ni des guerres, ni des gelées. Ils n’ont jamais manqué de fleurir, de refleurir, et de fleurir encore une fois avant Novembre. Ils désarment même les enfants du premier arrondissement, bien connus pour leur férocité. L’un des arbustes porte, de par une singularité de greffage, des roses mi-partie jaunes, mi-partie rouges. Double et redoublé, un autre rosier soufre accable son tuteur d’une richesse… Une richesse… Comment vous dire… Ces roses du Palais-Royal, ces vieux rosiers prodigieux, par quels mots dépêcher, jusqu’au Parc genevois des Eaux-Vives que j’ai contemplé dans sa gloire, un message, une description qui rende jalouse la roseraie suisse ? Roses sur tiges, le bouton clos comme un œuf, puis inopinément ouvertes, roses qu’éveille au centre de Paris l’arc-en-ciel prisonnier du jet d’eau, je cherche à quoi vous comparer, en quel éden cueillir les fleurs qui vous vaillent… Je crois que j’ai trouvé. Vous êtes presque aussi belles que les roses torrentielles qui comblent un tout petit enclos de garde-barrière, couvrent une maisonnette de jardinier, treillagent le mur de la rustique auberge, ici, là, ailleurs, partout où elles montrent ce que peuvent, pour notre émerveillement, la rencontre de Juin, du hasard, du beau temps, la solitude d’une jeune fille, la main d’un vieil homme rêveur et son bienveillant sécateur…
