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Pour un herbier (éd. Le Fleuron, 1950)/Le Lackee et le pothos

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LE LACKEE ET LE POTHOS

Vous auriez tort de croire que ce titre est celui d’un apologue hindou. C’est seulement la légende d’une des grandes planches en couleurs, dépareillées, un brin roussies, rongées sur leurs bords, épaves des belles entomologies que dispersèrent le vandalisme et l’imprévoyance. Autrefois je les achetais selon les rencontres. Signées ici Bessa, là Geneviève de Nangis, ailleurs Denisse, peintre et lithographe, elles ne m’apprennent que ce que justement je veux savoir. Quelle minutie ! Je peux compter les poils sur la large langue des iris, les pustules sur les citrons grenus et digités, et la science démembra, pour la facilité de l’étude, les organes floraux de l’œillet, du crocus, de la toute-bonne ou orvale, du thé d’Europe et de la beccabonga.

Je me promène parmi les pétales numérotés, les étamines désarticulées, les germes plaisamment sexuels et les racines en crinières. Je n’apprends rien, je contemple. Tous les textes ont péri.

Point d’autre renseignement que l’adresse finement gravée de l’artiste, parfois éditeur ; l’un habita « rue Croix-des-petits-champs vis-à-vis l’Hôtel de Lussan », près d’ici. Ah ! mon voisin, sans ce décalage, entre nous, de deux méchants siècles, quel amusement j’eusse pris à vos travaux ! Grâce à vous un cognassier de la Chine, fruit grenu, feuillage de zinc bleu gondolé, fleur rose et comme humide encore d’aquarelle, persiste dans sa fraîcheur centenaire sur un papier rigide et vergé, qui défie le temps. Cet art pictural met l’eau sous la langue, et le soin qui lui est rendu n’a pas omis, en bas de la page, le portrait de trois pépins bruns, en forme d’œil.

Mais j’en voulais surtout au Pothos et au Lackee. Ils viennent après « la gouyave-pomme, qui croît sans culture aucune et dont la pomme se met en confiture ». Ils viennent après la « Fraise monstre ». Parlez-moi, en effet, d’un monstre ! Cette sorte d’énorme viscère rougeâtre couvre, en « taille naturelle », le folio entier. On lui voit des pores poilus, et deux lobes tétonniers, comme aux cœurs sacrés de Jésus qui saignent sur les images de piété. Sa légende paraît ne s’étonner de rien. « La fraise en arbre, dite corossol, est assez agréable à manger. Ses feuilles bouillies guérissent les douleurs d’estomac. »

J’espérais mieux du monstre et de ses propriétés, quand j’acquis son image il y a bien trente-cinq ans. À la page suivante le Pothos et le Lackee, conjugués, consolent ma soif d’invraisemblance. L’un ruisselle de fruits piriformes, cramoisis parmi un feuillage de camélia, et ses fleurs — c’est le Lackee — sont mêlées de rose, jaspées de bleu, tellement que je soupçonne le peintre, l’explorateur, le botaniste d’avoir voyagé surtout à travers leurs songes… Puis la foi me revient, et je crois, dur comme fer, que le Lackee « en peu de temps, s’élève jusqu’à quarante-cinq pieds. Il produit des fruits qu’on mange de préférence en fricassée, ils ont le goût de la viande de veau ou de volaille ».

Bravo ! bravo ! Sablons à pleins bords le tonique du merveilleux ! Encore, encore ! Vive le veau des solitudes, providence du voyageur ! Pourquoi t’en tenir là, ô herborisateur ? Pourquoi ne pas nous avoir affirmé que, non content de croître en peu d’heures, le Lackee est ovipare, qu’il imite la voix du pangolin, attire et entretient une multitude de lucioles et sert de phare à l’égaré ?

Sur le Pothos, le bel album déchiqueté est muet. D’après la brillante image qu’il m’en donne, le Pothos est un puissant concombre, dont l’épiderme couleur d’émeraude est divisé régulièrement en hexagones, comme un dallage de salle de bain. Chaque hexagone en son centre exact arbore une autre géométrie en relief, une joaillerie varicolore ; concombre, soit, mais concombre de luxe qui figure un trèfle à quatre feuilles… Non, plutôt qu’un trèfle, j’y verrais, quadrilobée, la forme des fleurs de lilas… À la différence que, contrairement à la fleur du lilas, et comme pour révolter l’élémentaire bon sens, le Pothos, dit aussi Pothos brodé, évoque un saucisson qui…

J’y renonce ! Essayer de restituer, noir sur blanc, les féeries auxquelles suffirent à peine les couleurs du prisme, c’est un métier de dupe. Débrouillez-vous avec le Pothos et le Lackee. Faites comme leur prestigieux peintre-dessinateur : inventez.