Pour un herbier (éd. Le Fleuron, 1950)/Médicinales
MÉDICINALES
Cela a commencé, pour moi, par une envie botanique de m’instruire au contact de mon frère, l’aîné, qui tôt promis à une carrière de médecin, aimait la plante au-dessus de l’homme, et l’animal mieux que toutes les plantes. Quand je sortais avec lui dans la campagne, je me mis à croire que j’herborisais. Mais je ne goûtais que la liberté, merveilleux apanage des enfants de Sido.
Autrefois, l’équipe sanitaire de mon pays natal se composait du docteur Pomié, tout argenté d’âge et tremblant comme le givre, et d’un petit lot de rebouteux modestes, « barreurs » et sages-femmes — de celles-ci ma mère parlait sur le ton de la vitupération et du mystère… La figure des plantes, une nomenclature bourrée d’erreurs agréables me suffisaient, ne me suffisent-elles pas encore ? Un village, autrefois, ne chômait jamais de cueilleuses de simples. « Autant de dangers de mort ! » disait Sido. Mais en cachette je les suivais aux bois. Elles parlaient peu et sentaient bon. Sur leurs pas s’obstinait l’odeur de la coupable armoise, de la menthe des marais. C’étaient d’orgueilleuses vieilles femmes, qui tenaient à leur prestige. Elles s’asseyaient rarement, se reposaient debout en tricotant, l’extrémité de la quatrième aiguille d’acier fichée dans les circonvolutions d’un gros noyau de pêche, pendu sur leur ventre au bout d’un cordon, un noyau ancien, transmis de mères en filles et tout poli par l’usage…
Une seule brodait, et mieux qu’on ne peut le dire. De ses yeux aveuglés par les besicles, de ses mains bouillies dans les lessives et les tisanes, naissaient les mouchoirs des châtelaines ramagés d’initiales, les robes de baptême des nourrissons choyés, les voiles à rinceaux et à médaillons, et des chemises nuptiales si roidies de plumetis et de point turc qu’elles auraient pu se tenir debout, vides de mariée, devant l’époux…
Le temps a détruit les œuvres de la brodeuse herborisante à qui personne ne connaissait d’autre nom que la Varenne. Nous avons gardé de longues années, ma mère et moi, quelques cols brodés, des mouchoirs dans lesquels il ne fut pas question de se moucher. Conservés comme par miracle, ils se dissipèrent de même. La Varenne ressemblait trait pour trait, en plus vultueux, à la sorcière qui, dans Perrault illustré par Gustave Doré, creuse au couteau la citrouille-carrosse de Cendrillon.
Une telle ressemblance n’ajoutait pas peu aux charmes et aux crédits divers de la brodeuse. Si je l’interrogeais, je n’avais pas à craindre que la Varenne hésitât. Elle proférait un nom, — que dis-je ? — deux, dix noms, qu’elle commentait :
— Ça guérit les verrues… Ça tue les chiens… C’est l’herbe-à-serpent, là où tu la vois, tu vois un serpent auprès. La petite feuille poilue, c’est la queue-de-souris.
— Pourquoi ?
— Il n’y a pas de pourquoi, c’est la queue-de-souris. Là, c’est une pulmonaire, pour le poumon.
D’une petite baie rougeotte, elle m’enseignait :
— Tu peux la manger, c’est l’épine-vinette, tu peux la mettre en confiture. Mais tu ne peux pas la planter vers le blé.
— Pourquoi ?
— Défendu par le gouvernement[1]. Elle gâte le blé. Ça, c’est la grande console[2]. Tout pareil que l’épinard. La petite cerise, c’est de la morelle.
— C’est bon ?
— Oui, pour vomir.
— Alors ce n’est pas bon ?
— Si, c’est bon pour vomir. Quoi c’est-y que tu as ? Tu t’as piquée ? C’est bien fait. Allez, va, marche, bouge pas, je vas te le plumer, ton pet-d’âne.
Elle ouvrait son couteau, protégeait sa main nue d’une mitaine en poulangis, et dépouillait de ses piquants un de ces imposants chardons à candélabres violets, frères sauvages, et bien armés, de l’artichaut. Je l’ai bien souvent mangée, cette haute onoporde, je mange encore son fond, à la croque-au-sel ou en vinaigrette.
Je n’ai guère distingué mon désir de m’instruire, à l’époque de l’enfance, de cette faim qui mène, comme le chat au chiendent, l’enfant à la groseille poilue, à l’oseille sauvage, à la pimprenelle. L’enfant en sait beaucoup moins là-dessus que l’animal, principalement que le carnivore, imbu d’hygiène végétarienne. Ma dernière bouledogue, à Saint-Tropez, cueillait des remèdes comme au hasard, dans un besoin de vomir tel qu’elle n’arrivait pas à le satisfaire assez vite. Une fois elle mangea d’abord le chiendent réglementaire, saliva, brouta un jeune abricotier sauvage qu’elle dépouilla entièrement de son feuillage, puis tituba égarée, avant de consommer un beau zinnia duquel elle laissa la fleur, enfin se délivra de sa bile, que le climat méridional agitait. Pour les zinnias, j’ai pu constater qu’elle en faisait une habitude.
Marguerite Moreno nous conte, dans un volume de ses Souvenirs, comment l’intelligent directeur d’un Zoo argentin portait, à ses grands fauves, le chiendent dépuratif. Sur le chapitre des purgatifs, la Varenne ne tarissait pas. Et les diurétiques avaient un large emploi. Qu’importaient les entorses du langage ! La Varenne disait santonille pour santonine, et clair-bassin pour herbe-à-seins (la chélidoine). Mais ses erreurs n’entamaient pas la conviction des fidèles. Elle ne pouvait parler de l’ « aiguille-du-berger », modeste ombellifère, sans affecter une étrange grivoiserie, qui redoublait lorsque le hasard la mettait en présence d’une autre médiocre herbacée, la bourse-au-pasteur. J’ai vu, beaucoup plus tard, qu’on n’écarte pas aisément, du libertinage par allusions, les femmes qui n’ont plus rien à démêler avec l’amour.
Sans confondre les espèces, la Varenne bousculait les appellations. De celles qu’elle accommodait à sa phonétique personnelle, quelques-unes me restent. L’amaurose, jadis soignée dangereusement à l’aide de la vénéneuse anémone pulsatille, devenait l’ « amoureuse », et le vieux narcotique passait aphrodisiaque, à tous risques. Peu soucieuse qu’une lettre de Boileau à Racine prônât l’emploi du vélard officinal, dit « herbe-aux-chantres », contre l’extinction de voix, notre Varenne le nommait « herbe-aux-chancres » et l’administrait… selon sa piquante erreur.
La pharmacopée clandestine, à court de science, ne se gêne pas pour improviser. Que d’ « herbe-aux-sorcières », que d’ « herbe-à-faire-les-garçons »… Allez-y voir : dans mon pays natal, vous trouverez encore plus de « géramiones » que de géraniums. La violette, en fin de saison, pâlit : elle est dite alors « violette-de-chien ». Veinée de mauve sur fond presque blanc, inodore, petite, échassière, personne ne s’intéresse à elle, nous sommes déjà loin de la vraie violette bleue qui couvre, dès Février, les berges orientées à l’Ouest et au Sud. On la cueille sans tige, puis on l’épand sur des feuilles de papier blanc dans l’ombre du grenier. Elles emplissaient ma maison natale d’un parfum qui, disait Sido, « commençait bien et finissait mal », avant que de soigner nos rhumes d’automne. Si je n’ai jamais connu de demeure villageoise qui se passât de sécher des simples, je n’ai jamais vu ma mère en faire usage. C’est d’elle que j’ai appris à professer que la violette sauvage, infusée, n’a goût que de fade verdure, que le tilleul… Eh ! Mon Dieu, respirez le tilleul quand il est un volcan d’abeilles, un buisson de fleurs rousses, le rival de l’oranger, l’insidieux amant, le pollen en pluie d’or, n’est-ce pas assez ? Et bouilli il lui incombe encore de guérir vos fièvres ? Écrivez son nom sur l’étiquette des petits casiers carrés, qui portent sur le ventre un bouton rond : « violette, tilleul, verveine, menthe, mélilot, feuille d’oranger », et n’oubliez pas le tussilage ! Celui-ci, je ne sais plus bien sur quels maux s’étend, tutélaire, sa petite patte jaune et pelucheuse. Mais il a un si joli nom ! J’ai oublié aussi l’emploi, révérence parler, de la verge-du-diable, et d’une plante qui se vantait d’être « la sagesse-des-chirurgiens » je n’ai retenu que le nom.
— À quoi ça sert ? demandais-je.
La Varenne se grattait la tête sous son mouchoir noué, du bout de sa quatrième aiguille, et répondait, dardant le feu de ses besicles sur les bois lointains, receleurs de panacées imaginaires et de sèves réputées mortelles :
— À rien.
Aujourd’hui, la défunte Varenne n’a pas perdu tout son pouvoir. Ses simples ont seulement rétréci leur zone d’influence. Foin de la purge, de la colique d’avortement, du trouble-sommeil, de l’herbe-qui-défait-l’amour ! Mais on voit que je leur demande encore de quoi rêver.
