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Pour un herbier (éd. Le Fleuron, 1950)/Orchidée

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Œuvres complètes de Colette (éd. Le Fleuron) tome XIVFlammarion (Le Fleuron)14 (p. 148-150).

ORCHIDÉE

Je vois un petit sabot pointu, bien pointu. Il est façonné d’une matière verte comme le jade, et sur le nez du sabot est peinte, en couleur marron, une minuscule figure d’oiseau nocturne, deux grands yeux, un bec. À l’intérieur du sabot, tout le long de sa semelle, quelqu’un — mais qui ? — a semé une herbe d’argent, inclinée. La pointe du sabot n’est pas vide, une main — mais laquelle ? — y versa une goutte miroitante, vitrifiée, étrangère à l’aiguail naturel comme à la rosée artificielle que vaporisent les fleuristes. Je l’ai recueillie sur la pointe aiguë de la lame-à-tout-faire, ma servante à qui nulle besogne ne répugne, qui taille les crayons, pèle les châtaignes, coupe en rectangles le papier pervenche et en rondelles les radis noirs. Cette goutte, translucide et figée, je l’ai mangée pour la mieux connaître. Aussitôt mon meilleur ami a élevé la voix et les bras : « Malheureuse !… » s’écria-t-il. Il ajouta d’excellentes paroles touchant les poisons végétaux de la Malaisie et la fabrication, à jamais mystérieuse, du curare. En attendant les affres qu’il me promettait, la grosse loupe m’aidait à déchiffrer l’orchidée. Celle-ci me vient de ma fille, que j’ai gourmandée en manière de remerciement :

— Tu ne pouvais pas demander à la fleuriste le nom de ce monstre ?

— Si, maman.

— Et qu’est-ce qu’elle t’a répondu ?

— Elle m’a dit : « Ben ma foi je serais embarrassée de vous l’enseigner. Mais pour un nom pas commun, c’est un nom pas commun. »

La goutte, infime, ne s’est pas dissoute sur ma langue. Je n’ai perçu qu’une saveur très modeste de pomme de terre crue.

Autour du petit sabot cinq bras asymétriques, verts, tavelés de marron, divergent. Un beau labelle à fond blanc, en forme à peu près de langue d’iris, s’éploie au-dessous d’eux, frappé d’un pointillé violet, et figure, oui, figure la poche de la pieuvre, car, au fait, mon orchidée est une pieuvre : sinon les huit bras, elle possède le bec de perroquet des octopodes, le bec qu’un moment auparavant je nommais le nez du sabot…

Cinq bras seulement. Qui l’amputa des trois autres ? Qui ? Où ? Sous quels cieux ? Dans quel dessein ? Selon quelle licence s’exerce son mimétisme ?

Du calme, du calme. Que d’exaltation pour une fleur des antipodes, cousine extravagante de notre printanier orchys frelon, de notre ophrys qui contrefait si plaisamment le corset, la fine taille et les ailes de l’abeille ! Plus les merveilles du monde extérieur nous deviennent inaccessibles, plus les curiosités se font aiguës. Je suis loin de m’en plaindre, mon orchidée d’aujourd’hui est un songe difforme et plein d’attraits. Elle me parle de poulpe, de sabot, de barbe argentée, de hibou, de sang sec… Elle eût séduit et entraîné de bien plus sages que moi, pour ne vous citer qu’un chasseur de fauves du siècle dernier, un de ces tranquilles petits types qui tuent bureaucratiquement, dans des pays impossibles, le jaguar à la robe fleurie. Il tirait seulement les jaguars — et par-ci par-là quelques colombes dodues, pour sa subsistance.

Posté un jour par ses rabatteurs indigènes sur un sentier de jaguars, il s’ennuyait à attendre. En levant la tête il vit au-dessus de lui l’orchidée… Une certaine orchidée. Une qui ressemblait sûrement à un oiseau, à un crabe, à un papillon, à un maléfice, à un sexe, et peut-être même à une fleur. Ébloui, le chasseur de fauves posa son fusil et grimpa, non sans risquer sa vie. Il conquit l’orchidée et redescendit juste pour voir s’avancer vers lui, vers ses mains désarmées, un seigneur jaguar frais et dispos, humecté de rosée, qui toisa rêveusement l’homme et passa son chemin.

On m’a dit que depuis, ce même chasseur, qui chassait environ 1860, s’était tourné en botaniste. J’aurais seulement aimé savoir s’il s’était converti par reconnaissance envers le jaguar clément, ou si l’orchidée, plus puissante en charmes que tout autre gibier, l’avait à jamais abîmé dans les régions où l’homme, entre deux dangers, ne manque pas de choisir le pire.