Pour un herbier (éd. Le Fleuron, 1950)/Pavot
PAVOT
Tête légère ! Et sonnante comme un grelot, mais non point vide. Sous sa couronne ronde une rangée de petits pertuis s’ouvre, la maturité venue, et saupoudre d’un poivre fin la terre bien criblée où poussera le prochain pavot, le pavot de l’année qui vient, le grand pavot écarlate. Mon Dieu, que tout est bien arrangé. Pourquoi ne copions-nous pas ce parfait modèle de salière, de poivrière, de sucrier pour les fraises ?
Les perruches vertes picoraient cette graine, quand nous leur en laissions ; mais nous ne leur en laissions guère. Car la graine du pavot, bien mûre, perd son amertume, retient un goût agréable d’amande opiacée. Enfants, nous la mâchions à poignées, et on nous promettait le fouet, l’indigestion, une mortelle léthargie. En dormions-nous davantage ? Je ne m’en souviens pas plus que des méfaits du chènevis, pareillement ingéré, disputé aux oiseaux de la volière. Je me rappelle que la saveur et l’odeur génériques commençaient au coquelicot dans les blés, croissaient parmi les pavots mauves semés en lignes, réservés à la pharmacopée, et s’accompagnaient d’une petite musique de grenaille sèche sous le crâne du grand pavot rouge, flamme et gloire des parterres.
Celui-ci, meurtri de bleu sombre au fond de sa coupelle écarlate, fier au centre de sa verdure natale hérissée de poil à gratter, se fait traiter de « Méphisto » par les âmes timorées. Mais c’est en vain que Félix de Vandenesse l’embaucha mener la conquête sensuelle de Madame de Mortsauf. Plutôt que de la démanteler, le pavot eût endormi cette mal mariée. Il sert d’autres crimes, quand ce ne serait que de verser, dans leur biberon bleuâtre, le sommeil aux nourrissons exsangues.
J’ai laissé aux champs et aux jardins le grand pavot, son pollen bleu, sa soie lentement dépliée. Longtemps après, je l’ai retrouvé à Paris, derrière des portes qu’on tenait closes. Sirupeux, noir, séquestré, il s’appelait alors la « drogue » et se boursouflait prudemment, goutte à goutte, sur une pipe orientale, entre des nattes, des coussins, des corps couchés. Je reconnus son odeur, qui jamais ne me parut si aimable, si accomplie, une odeur qui non contente d’être complète en soi fait des emprunts discrets à la truffe et au cacao légèrement grillé.
On n’a pas besoin de fumer l’opium pour aimer l’opium. Les toxicomanes avides ne peuvent lier leur esprit à l’opium que sous sa forme de secours irremplaçable. Une triste prévoyance, en eux, mesure, compte en chiffres, en grammes, en francs, craint de se tromper. Mais à l’amateur olfactif de l’opium, qui ne consentit pas à fumer, échoient des plaisirs divers, quelques heures embaumées de thé et de tabac, le contact parfois d’une soierie, d’un tapis précieux, d’une amitié sans préméditations, et l’égide, qui suffit à empourprer la nuit, du majestueux pavot écarlate.
