Pour se damner/Pourquoi elle l’aimait ?

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(p. 67-74).


POURQUOI ELLE L’AIMAIT !


En vérité, c’était un joli groupe ; assis sur un tabouret, il tenait dans ses deux mains ses petits pieds chaussés de mules en velours grenat, et il la regardait si tendrement de ses yeux bruns, deux fleurs de velours, qu’elle souriait, rougissant un peu ; elle avait relevé les dentelles de ses manches, et ses bras nus, moulés dans le marbre, soutenaient sa tête intelligente ; ses cheveux noirs descendaient en ondes épaisses sur un front large comme celui d’un homme.

Elle n’avait pas l’air cruel, ni câlin, ni fantasque, ni sensuel ; un regard tranquille, sérieux, une âme sereine dans un beau corps en pleine maturité.

Elle contemplait sans trouble et sans flammes cet être très jeune, aux reins forts et souples, à la crinière blonde, courbé devant elle avec l’air d’un fauve dompté.

Il ne faisait pas nuit encore, des traînées de soleil couchant descendaient de l’horizon d’un bleu sombre, venaient illuminer les tableaux suspendus au mur, la table pleine de papiers recouverts d’une écriture allongée, à lettres minces ; un grand chat noir enfonçait ses griffes dans le tapis, et s’étirait, tout plein d’une grâce voluptueuse.

— Comment se peut-il faire, ma chère âme, dit-il enfin, que vous aimiez un être obscur tel que moi, un monsieur dont le nom n’est connu de personne ; vous, entourée, acclamée comme une reine, vous, la grande Eloa que les éditeurs couvrent d’or pour ses moindres nouvelles, vous êtes la maîtresse de Paul je ne sais qui, employé dans une banque quelconque ; je vous l’ai souvent faite, cette question qui chaque jour m’effare davantage ; sans cesse vous avez souri sans répondre… Aujourd’hui…

— Aujourd’hui, interrompit-elle en fronçant les sourcils avec une légère marque d’impatience, aujourd’hui, cher, vous me prenez dans un de mes jours de franchise sincère — sachez-le bien, les femmes n’ont généralement que des jours de franchise tout courts — et je vais vous répondre : Je vous aime, uniquement parce que vous êtes jeune.

Et comme il faisait un geste d’étonnement :

Oui, vous avez la jeunesse, cette chose merveilleuse qui n’existe plus à Paris, ce que nous autres femmes, femmes célèbres surtout, nous ne rencontrons jamais. Tout le monde est à mes pieds, dites-vous, Eloa la grande romancière a autant d’amoureux que d’envieux et de détracteurs, et ce n’est pas peu dire ; chaque jour, on lui présente des gens illustres qui viennent grossir son cortège de joueurs de flûte !

Mais les avez-vous bien regardées, ces célébrités de toute espèce, peintres, journalistes, écrivains, sculpteurs, politiciens, sénateurs et ministres ? Ils sont vieux, ils sont chauves : la barbe a quelques poils gris et rudes, la moustache a l’air d’une brosse à dents de pauvre, les mains ridées ont plus de grosses veines que les cordages d’un navire continuellement à la pluie, trois cheveux raides essayent de cacher le crâne luisant et poli comme une boule de cuivre ; les yeux clignent, le nez bourgeonne.

— Mais vous en avez de jeunes pourtant…

— Les jeunes ! ah ! bien oui ! vous appelez jeunes ces vieux gommeux de vingt ans, étriqués, crevés, passés au laminoir ; la nuit ils perdent leur argent, le jour ils courent après des usuriers qui leur en procurent. Ils ne sont pas chauves, ceux-là, ils sont clair-semés, ce qui pis est, les autres pouvant dire qu’à un moment donné ils ont eu des cheveux ; puis ils sont si minces et si grêles qu’un enfant, en les poussant, les ferait tomber. Ils savent lire et écrire, pourvu qu’on ne leur demande pas trop d’orthographe, et s’intitulent des corrompus, parce qu’entre le Bois et la Maison-Dorée, ils vont prendre le menton à une cocotte qui les trompe avec son coiffeur.

— Jeunes, continua-t-elle en s’animant davantage, j’en connais qui ont vingt-cinq ans et que les femmes embêtent, c’est leur expression ; ils aiment mieux la bonne chère et le vin vieux. Ils n’ont pas même les amours étranges chantées par les poètes d’autrefois, celles où le vice vit et palpite ; non, à peine nés ils sont mornes et blasés ; ce sont les dégoûtés qui ne savent rien, venus au monde tout vieux ; en tétant leur nourrice, ils n’avaient déjà plus de dents.

Et les jeunes arrivés, ceux qui pleins de talent devraient être pleins de flamme ; ah ! oui, parlez-moi de ceux-là ; ils me récitent en prose leurs volumes de vers, et à mes pieds, ils se souviennent des tirades de leurs anciennes pièces ; pas un geste vrai, jamais un mot sincère, ces Mathusalem-là font bâiller l’Amour.

— Et Gaston, et Édouard, et Charles ?

— Ils sont laids, répondit-elle avec une moue de dédain, et les laids ne sont jamais jeunes.

Eh bien, dans mes rêves fous, je me suis dit qu’un jour j’aurais un jeune à moi ; que je regarderais une tête charmante et des yeux purs, que je pourrais baigner mes doigts dans des masses de cheveux bouclés sans art, que je mettrais mes lèvres sur une barbe blonde douce comme des pétales de fleurs, que je sentirais cette haleine tiède des adolescents dont les dernières dents viennent de pousser, et qu’affolée de tendresse, alors que je lui jetterais mes bras au cou, il ne me ferait pas de récits spirituels comme la veuve Scarron, quand le rôti manquait.

Toi, ajouta-t-elle en le montrant d’un geste superbe et passionné, tu es jeune, tu es beau, tu sembles un dieu agenouillé aux pieds d’une mortelle ; jamais tu ne me parles de mes œuvres, ni de mon éditeur, ni de mon travail ; ce qu’il te faut, c’est l’amour, l’amour incessant, l’ivresse de mes regards et de mes baisers ; toi, tu m’as rendu ma jeunesse et ma beauté ; dans tes bras je suis une femme, et non plus le monstre hybride qui vole aux hommes les grandes pensées.

— Mais, ma bien-aimée, fit-il après un silence, tu es injuste, je m’intéresse à tout ce que tu fais, ton succès, ta gloire… — Tais-toi, interrompit-elle, en lui mettant vivement sa blanche main sur les lèvres ; je t’ai dit que je t’aimais parce que tu es jeune, j’ai oublié d’ajouter que je t’adore parce que tu es bête !