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Pourquoi faudrait-il punir/3

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tahin party (p. 37-49).


LE DÉSIR DE PUNIR[1]


— Un individu pareil, il faut bien le punir, quand même !

— Il l’a bien cherché.

— Il se croyait tout permis. Faut bien qu’il apprenne à filer doux.

— La Société a le devoir de se protéger. C’est simple !

— Si vous n’enfermez plus les voleurs et les violeurs, tout le monde deviendra voleur et violeur…

— Il a pris ses responsabilités ; il a qu’à payer.

— Il ne comprend que la méthode forte ? Va pour la méthode forte !

— Il faut condamner, ne serait-ce que pour le principe…

— On ne peut pas laisser les meurtriers courir les rues. (Non, sur les routes, c’est pas pareil.)

— On ne cherche pas forcément à lui faire mal, il faut juste qu’il comprenne qu’il y a une loi. Point final.

Depuis la nuit des temps on a cherché à punir. Et si l’aube est venue, c’est pour quelques isolés, quelques oiseaux rares, et ce dès avant que ne s’écrive l’histoire. Je ne crois pas aux aurores futures. Mais j’aime savoir qu’existent des porteurs de commencement, de civilisation en civilisation.

Cela dit, depuis la nuit des temps en effet on a cherché à punir. Il faut un coupable, il n’est pas nécessaire qu’il soit l’auteur d’un forfait, une chèvre fera aussi bien l’affaire. Car il y a chez les hommes une colère de toujours contre la souffrance, contre l’adversité. En 480 avant notre ère, Xerxès fait donner trois cents coups de fouet à la mer et jeter une paire d’entraves dans le détroit des Dardanelles après la tempête qui brise les premiers bateaux dont il avait projeté de faire un pont pour passer d’Asie en Europe. Aux yeux des Grecs, du moins à ceux d’Hérodote, ce n’est pas aberrant, c’est juste « exagéré »[2], mais en d’autres occasions, pour des vents contraires il était courant de faire exécuter les devins, ou n’importe qui d’autre d’ailleurs.

On ne veut jamais le coupable, mais un coupable. Qu’ils se réfugient derrière une philosophie légaliste (« On n’a pas le droit de ne pas punir ! »), sociétaire réaliste (« Toute société vise à se défendre contre les ennemis extérieurs et intérieurs ») ou humanitariste (« Il faut punir pour faire comprendre, mais sans excès »), les partisans du châtiment font tous comme si, par une sorte d’heureuse fatalité, les coupables étaient punis et les justes récompensés. Il ne faut pas attendre autre chose de cette époque qui, peu à peu, remet au goût du jour cette vieille idée que l’indigence est une sanction qui frappe les paresseux et les faibles d’esprit.

Au milieu du XIXe siècle, Henri Monnier avec une pertinence toujours de mise conseillait : « Si on vous accuse d’avoir volé les tours de Notre-Dame, commencez par prendre la fuite. » Les erreurs judiciaires sont constantes, particulièrement en « comparution immédiate » où l’on juge en toute hâte. Mais il faut que les dégâts soient spectaculaires (têtes tombées à tort, une vie pour rien derrière les barreaux, etc.) pour qu’elles émeuvent qui que ce soit.

En France, il y a sans doute une bonne centaine de personnes actuellement sous écrou qui sont totalement étrangères au délit qui leur est imputé. Je ne parle évidemment pas de ceux qui attendent leur jugement en prison préventive, mais bien des condamnés par erreur. Ils prennent un mois, ou six ou douze. Qu’est-ce que ça peut faire ? À coup sûr, ils perdent leur emploi, leur réputation, parfois leurs enfants se suicident, ils sont ensuite soignés pendant des décennies pour leurs nerfs ébouillantés. Mais c’est la vie…

Bien entendu on peut être condamné à 20 ou 30 ans par un jury populaire qui se laisse toujours impressionner par la dame au regard si doux, mais qui voit trop facilement l’assassin dans ce chemineau hirsute aux dents gâtées ou au « regard en dessous ». C’est souvent au petit bonheur la chance. André Gide, dans ses Souvenirs de la Cour d’Assises écrivait en 1914, après avoir vécu l’angoissante expérience d’avoir été juré : « Dans le doute, que fera le juré ? Il votera la culpabilité — et du même coup les circonstances atténuantes, pour atténuer la responsabilité du jury. Combien de fois (et dans l’affaire Dreyfus même) ces "circonstances atténuantes” n’indiquent-elles que l’immense perplexité du jury ! Et dès qu’il y a indécision, fût-elle légère, le juré est enclin à les voter, et d’autant plus que le crime est plus grave. Cela veut dire : oui, le crime est très grave, mais nous ne sommes pas bien certains que ce soit celui-ci qui l’ait commis. Pourtant il faut un châtiment : à tout hasard châtions celui-ci, puisque c’est lui que vous nous offrez comme victime ; mais dans le doute, ne le châtions tout de même pas par trop. »


Qui punit-on ? Les malfaiteurs, les enfants, les chiens. On ne punit pas les chats. Cela ne servirait à rien, on élève un chat, on l’aime, mais on ne le dresse pas. On peut juste rugir quand il fait ses griffes sur le beau sac en cuir ou qu’il poursuit une mouche dans les plis d’un voilage, on peut miauler désespérément pendant qu’on repeint la chambre et que le chat a plongé la patte dans le pot de Ripolin au lait bien crémeux. On se récrie, on se lamente, on proteste. Mais on ne punit pas un chat. Quand on ne sait pas ne pas punir un chat, on n’a pas de chat.

Dans tout châtiment il y a violence et quelqu’un qui, dans un pays où existe la peine de mort, la réclame pour son crime et qui y est effectivement condamné n’échappe pas à cette violence, même s’il est consentant. Le propre du châtiment, si minuscule soit-il, est en effet de violer quelqu’un dans sa liberté. On voit bien la différence entre un adulte apprenant une langue étrangère qui dirait « Comment pourrais-je bien éviter de faire cette faute que je commets toujours ? Essayons de copier cent fois la phrase » et la punition dont écope l’élève fautif.

Bien sûr, on entend certains dire fièrement : « Mon père était sévère, j’ai été élevé à la baguette et puni plus souvent qu’à mon tour. C’est grâce à mes parents qui ont su se montrer durs que je suis ce que je suis. » Les pauvres. En général, rien qu’à les voir, on en a pitié. On en connaît d’autres, qui se rengorgent un peu moins, et qui écroulés sur des divans racontent la même enfance, mais pour expliquer leur inquiétude latente, leur honte blême de n’être jamais assez serviles.

Dans les milieux de « protection sociale et infantile » on parle beaucoup de la maltraitance des enfants. On oublie étrangement que les enfants battus sont d’abord des enfants qu’on punit (certes un peu rudement). Toujours pour leur bien.[3]

En dépit qu’on en ait, une gifle ou un coup de poing « qui partent tout seuls » ne sont pas des punitions, mais des gestes de colère ; extrêmement regrettables, ils ne prétendent pas cependant être un châtiment. Celui-ci résultant souvent d’une colère froide se nie comme colère et se veut « acte de justice ». L’idéal chez un enseignant, un parent, un juge, un bourreau voudrait qu’il soit administré sans aucun sentiment, comme mécaniquement ; rappelons-nous les machines à punir de Bentham.

Au cœur de toute punition, le plaisir de tenir quelqu’un en son pouvoir, de montrer qui est le plus fort.

« Quel effet ça fait de ne plus avoir le pouvoir ? » demanda aux juges de la cour d’assises l’accusé Georges Courtois tenant à la main les grenades que venait de lui remettre Karim Khalki. C’était les premiers instants où tous deux venaient de prendre en otage le Palais de Justice de Nantes. Courtois s’adressa alors à l’arrogant expert en psychiatrie qui venait de faire sa déposition : « Vous voulez bien nous relire ce que vous venez de nous communiquer ? ». Et l’expert très pâle de perdre toute contenance pendant que le sol se dérobait sous ses pieds.

Car l’expert, avant l’irruption de Khalki armé jusqu’aux dents, faisait le cirque habituel : l’inculpé Courtois n’ayant pas accepté de le recevoir, il avait conclu à la paranoïa et donc à la dangerosité du personnage, appuyant son laïus d’un quart d’heure sur les mots du jargon médico-neurologico-psychiatrique et psychanalytique qui laissent sans voix et sans entendement les juges comme le vulgaire.

D’autres que nous diront un jour, nous l’espérons, l’inadmissible autorité des experts psychiatres dans les tribunaux. Mais ne nous arrêtons ici que sur cette phrase inouïe dans une cour d’assises : « Quel effet ça fait de ne plus avoir le pouvoir ? »

Ah ! La belle ivresse pour les assassins ou les juges que de tenir la vie de quelqu’un entre leurs mains ! À présent qu’en Europe les tribunaux ne peuvent plus prendre la vie entière, ils n’en retranchent plus en France que vingt ou trente ans, visant de plus en plus souvent une perpétuité que l’homme de la rue et celui des champs souhaitent être d’un minimum de trente à quarante années. Il ne fait aucun doute que c’est « faute de mieux » et que la plupart des jurés qui ôtent la moitié de la vie de quelqu’un n’hésiteraient pas une seconde à donner la peine de mort si c’était en ce pays encore ou de nouveau possible. (Si bien que je reste réservée quant aux mouvements bien intentionnés qui tentent de faire pression sur les États-Unis pour qu’ils abandonnent la peine de mort ; nous avons à balayer devant notre porte avant de jouer les pays civilisés.)

Le pouvoir de qui punit suppose, nous l’avons dit plus haut, d’abord qu’il soit le plus fort c’est-à-dire qu’il puisse compter sur ses muscles ou sur ceux de la force publique, à moins qu’il sache reconnue par l’autre la force purement symbolique de sa seule autorité. Ensuite, à tort ou à raison, le punisseur tire son pouvoir de l’assurance qu’il a d’être du bon côté, du côté de la loi, de l’ordre, du bon droit.

La punition peut être plus subtile que brutale et n’en être pas moins acerbe. Dans le train, il y a peu, je vois une mère moderne : elle ne gifle ni ne gronde son petit garçon énervé qui pleure. Elle ne lui dit même pas comme une béotienne qu’elle ne l’aime plus. Non, c’est une éducatrice de haute volée, elle se contente de ne plus le voir. Il n’existe plus. Elle reste imperturbablement plongée dans ses mots fléchés (je ne vaux pas mieux qu’elle puisque je ne vais pas consoler l’enfant en détresse).

Longtemps je fus en admiration devant la civilisation hindoue qui, pendant des siècles, refusa de punir les coupables. Le pire brigand et même le sacrilège ne risquaient qu’une seule chose : le rejet de sa caste. Il devenait alors paria. Il m’a fallu en apprendre un peu plus sur la vie des intouchables pour comprendre la férocité de pareil traitement.


L’esprit de vengeance est profondément inscrit dans l’humanité. Certains contes et légendes prêtent aux animaux ce sentiment pourtant spécifiquement humain. Dans le fameux cas des éléphants par exemple, peut-être les aléas de leur mémoire expliquent-ils une réaction soudaine de peur et de défense contre quelqu’un qui se rappelle à eux par un geste, une odeur, comme un danger.

Pour se venger il faut avoir une conception claire du temps des conjugaisons. Quelqu’un pense à un drame futur capable de le dédommager d’un drame passé. J’écris « penser. » Le mot est un peu fort car cette pensée est disloquée, lacérée, pervertie par l’indignation et demeure en général très primaire. Il faut noter cependant que le désir de vengeance n’est pas naturel, il est le fruit d’une culture fondée par exemple sur un certain code de l’honneur. Il y entre une forme de devoir, de soumission à la loi de son milieu. Jean-Marie Guyau donne cet exemple : «Les Australiens attribuent la mort des leurs à un maléfice jeté par quelque tribu voisine ; aussi considèrent-ils comme une obligation sacrée de venger la mort de tout parent en allant tuer un membre des tribus voisines. Le docteur Laudor, magistrat dans l’Australie occidentale, raconte qu’un indigène employé dans sa ferme perdit une de ses femmes à la suite d’une maladie ; il annonça au docteur son intention de partir en voyage afin d’aller tuer une femme dans une tribu éloignée. "Je lui répondis que, s’il commettait cet acte, je le mettrais en prison pour toute sa vie.” Il ne partit donc pas, et resta dans la ferme. Mais de mois en mois il dépérissait : le remords le rongeait ; il ne pouvait manger ni dormir ; l’esprit de sa femme le hantait, lui reprochait sa négligence. Un jour il disparut ; au bout d’une année il revint en parfaite santé : il avait rempli son devoir. »[4]

Il entre toujours dans le sens du devoir — lequel ne saurait se confondre avec le désir de bien faire — un pauvre formalisme.[5]

Toute vendetta est donc socialisée, codifiée, ritualisée. Deux clans ennemis poursuivent ainsi une vengeance qui se répète de crime en crime. Si le mot est corse, la chose se retrouve dans toutes les histoires du monde, du Bouthan au Far West. Depuis l’antiquité, la Justice d’État est censée, en les remplaçant, mettre fin aux vengeances privées. Échec sur toute la ligne. Le châtiment pénal engendre un besoin de se venger qui se retourne contre des tiers. L’homme humilié bat sa femme qui frappe les gosses qui maltraitent le chien qui mord n’importe qui.

La peine infligée par un tribunal va jusqu’au bout d’une violence institutionnelle qui appelle forcément une réponse.

Il nous faut renoncer à cette chimère d’une vengeance qui, assumée par l’État à la place des particuliers, en serait plus pure, plus désintéressée. Elle n’est guère plus reluisante ni plus intelligente que l’autre. Quand la Justice punit un voleur, elle entretient chez tous les voleurs le besoin de se venger. Quand elle s’attaque à un « sauvageon », elle ensauvage la cité.

L’idée d’une Justice qui rend le mal pour le mal ne peut être défendue qu’au mépris de toute justice.


Gardons cependant dans un coin de notre tête que certaines personnes ont toujours considéré l’esprit de vengeance comme leur étant étranger, elles préfèrent ignorer l’offenseur (voire l’oublier), lui pardonner ou exiger des explications. Et si par ailleurs la tentation de se venger reste commune, tout le monde n’y succombe pas forcément.

Sans pour autant ôter à un tiers supposé neutre le droit de grâce, on pourrait aussi le confier à toute victime qui voudrait gracier son agresseur, s’il était du moins possible qu’elle échappât aux pressions d’où qu’elles vinssent. En revanche, enfoncer des gens dans le lisier du ressentiment en leur donnant le droit de veto sur les adoucissements de la peine apparaît comme une turpitude qui flatte les plus rances des rancunes.

Personne n’est à l’abri de la haine ni de la bêtise. Peut-être n’est-il cependant pas absurde d’espérer être de temps en temps à la hauteur de l’estime qu’on aimerait avoir de soi, échapper à la racaille bien-pensante. Plus un fait divers est sanglant, plus il attise la curiosité des gens de bien. Le public raffole des crimes, des viols et des supplices. Anne-Marie Marchetti met bien le doigt sur « le plaisir que peut procurer aux humains la souffrance infligée à autrui, la satisfaction trouble et ambiguë que bon nombre de personnes ressentent devant le spectacle de la douleur, surtout si celui qui la subit a enfreint une loi qu’eux-mêmes s’interdisent — non sans frustration ! — de transgresser.

« Et puis demander que celui qui a fait le mal encoure une peine qui fasse vraiment mal autorise le plaisir, intense pour certains, de faire mal à leur tour en toute légitimité et en toute impunité. La jouissance empêchée de la transgression devient ainsi jouissance autorisée de la punition. » [6]

Thierry Lévy[7] avait déjà soulevé cette question du double plaisir des justes de faire le mal par malfaiteur interposé et de faire mal à quelqu’un sans risques à travers les juges.

Le goût de punir n’est pas que celui de nuire ; il y entre une perversité qui a de quoi faire peur. Assurément si l’on devait passer un an sur un bateau soit avec quelqu’un ayant déjà tué, soit avec un(e) autre « aimant punir », on aurait tout intérêt à choisir le meurtrier ou la meurtrière. Il y a quelque chose de pathologique dans l’exaltation qu’éprouvent certains à châtier celui qui a commis une faute.

La volonté de punir est à l’origine de presque tous les crimes de sang non accidentels. Sombres histoires de jalousies ou de règlements de comptes. Mais c’est encore plus vrai — nous y avons fait allusion dans le chapitre précédent — de ce besoin maladif de vengeance qui aiguillonne la plupart des tueurs en série. Quand on peut lire le récit de leur vie, on est frappé par ce leitmotiv : « J’ai voulu me venger ». En général il s’agit d’une mère sans amour, mais ce peut être d’un viol au cours de l’enfance ou d’un séjour voulu par les parents en hôpital psychiatrique. Le tueur en série, comme des millions de gens dits normaux, se venge sur quelqu’un de son sentiment d’insécurité. C’est injuste. La vengeance sociale est de même nature que la vengeance individuelle. Qu’est-ce qui est censé la rendre plus juste ? Le droit, autrement dit la puissance.

Le meurtrier en série qui a le plus tué, à la connaissance des historiens, est une femme. Si elle n’avait pas été princesse, Erszebeth Báthory, de la famille royale de Hongrie, n’aurait pu se permettre de martyriser jusqu’à ce que mort s’ensuive quelque six cents jeunes filles. Elle ne fut condamnée à finir ses jours en détention qu’en 1610 lorsque son comportement dépassa l’inimaginable. Or ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est que longtemps la princesse parvint à se défendre en arguant de son sens de la justice : si elle suppliciait ses dames de compagnie et servantes, c’était pour les punir. En effet, contrairement à Gilles de Rais par exemple, Erszebeth Báthory ne se livrait à son vice que si elle pouvait trouver prétexte à sanctionner une faute.

Cependant l’exigeante princesse n’est qu’un médiocre amateur à côté des professionnels de la répression. Les châtiments ordonnés par voie de justice ont dépassé en cruauté tous les crimes les plus sadiques. Qu’on se réfère seulement aux inoubliables premières pages de Foucault, dans Surveiller et punir, sur le supplice de Damien, il y a moins de deux cent cinquante ans, ou à la science inégalée des bourreaux chinois, ou aux juges raisonnables et honnêtes, ni plus ni moins cruels que n’importe quel magistrat de notre temps, qui ont condamné des hors-la-loi à mourir empalés, roués, brûlés vifs, écartelés, lynchés...

Un passé révolu ? Celui qui a le pouvoir ne se prive jamais d’en abuser surtout si l’autre est «dans son tort». Aujourd’hui, demain et toujours. Est-ce si loin ce temps de la deuxième guerre mondiale où, moins connues que les barbaries européennes, d’autres brillaient par leur raffinement, en Birmanie par exemple où, pendant l’occupation japonaise, les prisonniers du camp adverse (des Américains pour la plupart) furent condamnés par les tribunaux militaires à mourir dans des fûts métalliques placés en plein soleil ?

Et pourtant, malgré cet exemple entre bien d’autres, il nous faut reconnaître que l’un des ressorts de la cruauté est le manque d’imagination, l’incapacité de se représenter vraiment ce qu’on fait, de se mettre à la place de l’autre.

La moitié des inculpés qui passent aux assises sont condamnés à une peine supérieure ou égale à dix ans. Trois fois plus, pour des faits identiques, qu’il y a vingt ans ! Il semblerait que les juges et les jurés s’interdisent de concevoir ce qu’a d’atroce et d’interminable une journée quand on est incarcéré. Et un mois, un an, dix ans de souffrances renouvelées…

Anne-Marie Marchetti cite un détenu qui se souvient du moment où il a entendu qu’il était condamné à la détention perpétuelle : « On se dit : “Y sont fous !” ; ça veut dire quoi, “perpète” ? ça veut dire “crève !” c’est tout ! »

« Mais ils l’ont mérité ! » Ils ont mérité quoi ? Cela que nous n’imaginons pas. Cela qui vous saisit de dégoût quand vous pénétrez dans une prison.

Albert Camus raconte que son père, homme juste et modéré, est un jour indigné par un meurtre particulièrement violent et répugnant. Il ne l’a jamais fait, mais tient à aller assister, pour la première fois de sa vie, à l’exécution de cet individu odieux. Au matin il rentre, refuse de parler, se couche, soudain il vomit et Camus écrit : « Quand la suprême justice donne seulement à vomir à l’honnête homme qu’elle est censée protéger, il paraît difficile de soutenir qu’elle est destinée, comme ce devrait être sa fonction, à apporter plus de paix et d’ordre dans la cité. »

Il y a de quoi vomir dans une prison devant les êtres à qui l’on a ôté quelques années, tout comme devant l’homme ligoté qui pleure, prie, ou veut hystériquement embrasser « quelqu’un, n’importe qui », devant le corps décapité d’où jaillit des flots de sang, devant un homme qu’on vient de tuer froidement.

On entend souvent : « Les criminels n’ont pas eu pitié de leur victime, pourquoi devrions-nous nous mettre à leur place ? » Parce que nous ne sommes quand même pas tous des assassins. Le sont cependant en effet (avec de bonnes ou de mauvaises raisons) ceux qui n’ont pas pitié de leur victime.

La victime des braves gens est condamnée à vivre derrière des barreaux eux-mêmes derrière des murs surmontés de barbelés sous la garde des miradors et l’on ne veut rien savoir de l’atmosphère abjecte de ce monde fermé, de la laideur repoussante qu’il faut supporter minute après minute au long de mois qui semblent des années et d’années qui sont des siècles.

Quand ils peuvent châtier quelqu’un, ceux qui sont psychiquement les plus faibles laissent paraître, en se montrant du côté de la loi (s’exprimât-elle seulement dans une banale convention sociale), un malheureux désir d’être du côté des puissants. On retrouve le même phénomène, inversé, dans les prisons où ce sont les plus fragiles (et les plus plaisants aux yeux de l’administration pénitentiaire) qui estiment normal de devoir « payer ».

Quelle peine leur aurait semblé équitable ? J’ai souvent posé la question à des détenus qui regardaient comme juste d’avoir été jugés coupables, mais injuste la peine de prison qu’ils trouvent tous dégradante (et comme me l’écrivait l’un d’eux à sa libération, après avoir accompli vingt-cinq années : « On peut dire que la taule m’a enfoncé dans la pire merde que j’avais en moi. ») Leurs réponses recoupent tout à fait celles recueillies par Anne-Marie Marchetti[8]. Les moins imaginatifs ne sortent pas de l’idée d’incarcération. Mais ceux qui ont fait plus de vingt années considèrent pratiquement tous que cinq ans de détention est à peu près le pire qu’un être humain puisse endurer sans dommages irréversibles.

D’autres qui expriment pourtant eux aussi le besoin de « payer » trouvent la peine de prison affolante parce que totalement insensée. Ce qui aurait du sens serait à leurs yeux « ce qui servirait à quelque chose ou à quelqu’un ». Je repense à Philippe, condamné à perpétuité à l’âge de 18 ans : « C’est tellement con… À leur place, moi je me serais condamné à des travaux forcés genre faire des études par exemple. » J’avais souri. Le plus souvent ils évoquent un service donné dans le cadre d’une œuvre humanitaire et si l’on fait remarquer qu’être condamné à aider entraverait tout élan de générosité, ils gardent néanmoins le fol espoir qu’ainsi ils « se rachèteraient » malgré tout aux yeux des autres (et aux leurs peut-être).

Les femmes infanticides, pratiquement toujours présentées comme des monstres sans entrailles, ont fréquemment ce désir de donner une autre image d’elles-mêmes, elles accepteraient d’expier leur crime en s’occupant toute leur vie — ainsi dit dans leur langage de pauvre — des « orphelins du tiers monde » par exemple, sans doute parce que cela paraît très loin de leur quart monde, ce tiers monde avec des palmiers, des dunes de sable, des mers si bleues. Ailleurs… Le plus loin possible ailleurs.

Celles et ceux parmi les incarcérés qui gardent les pieds sur terre passent aux actes : l’aide humanitaire, il y a de quoi faire dans les prisons… C’est Maxime qui apprend à écrire aux étrangers, c’est Odette qui s’occupe des déprimées (« Quelquefois je les aide juste à faire leur lit… ») ou Lucas qui donne des cours d’informatique.

Je me souviens d’un certain Noël, vers 1985, où ceux de l’atelier de menuiserie avaient fabriqué, en dehors des temps de travail, des jouets pour les enfants démunis de la ville voisine. Le directeur de la centrale refusa de faire acheminer les cadeaux, mû par le souci de ses détenus « qui auraient pu tirer orgueil d’une telle action » ! L’aumônier m’avait alors dit qu’il était persuadé que les surveillants auraient très mal pris un geste « trop valorisant ». Il y aurait beaucoup à dire sur la nécessité pour les gardiens d’apparaître comme ceux qui indéniablement tiennent enfermés des hommes, mais des « hommes inhumains ».

  1. Que le titre de ce chapitre soit vu comme un hommage au beau livre de Thierry Lévy, Le désir de punir, Fayard, 1979.
  2. Le roi des Perses se rend coupable d’ubris, c’est-à-dire de démesure, péché impardonnable chez les Grecs.
  3. On ne donnera jamais assez les références du beau livre de la psychanalyste Alice Miller, C’est pour ton bien, Aubier, 1984.
  4. Jean-Marie Guyau, op. cit.
  5. Si «les devoirs de l’amitié» me commandent d’aller m’occuper aujourd’hui des enfants d’une amie hospitalisée alors que j’ai mille choses à faire, je n’irai pas chez elle de la même façon que si je me dis «Ça tombe vraiment mal, je suis débordée, mais je ne veux pas qu’elle se fasse du souci, j’ai vraiment envie de lui faire plaisir. » Pour elle, le résultat immédiat sera le même, pour moi non qui dans le premier cas lui en voudrai confusément si j’obéis à mon devoir et me soulagerai du tendre souci que j’ai d’elle dans le second. Les autres ont tout intérêt à ce que nous soyons résolument et généreusement égoïstes !
  6. Anne-Marie Marchetti dans Perpétuités, Plon Terre humaine, 2001.
  7. Le désir de punir, op. cit.
  8. Dans Perpétuités, op. cit.