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Pourquoi faudrait-il punir/7

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tahin party (p. 129-150).


POURQUOI FAUDRAIT-IL PUNIR ?


Les juristes reconnaissent à la peine cinq fonctions : élimination ou neutralisation temporaire, exemplarité, intimidation, amendement et rétribution. Selon les époques, on insiste plus sur l’une ou l’autre. Ces fonctions ne s’adressent pas au même destinataire. Seul l’amendement vise l’auteur de la faute ; l’élimination ou la neutralisation temporaire, l’exemplarité et l’intimidation ont pour destinataire la Société, la première est censée la protéger, les deux autres l’impressionner par une démonstration de la force étatique. Mais à qui s’adresse la rétribution ? Le sens premier (mais dernier sans doute aussi) est religieux : on récompense les bons, on punit les méchants. C’est ce qu’on appelle couramment rendre justice : l’enfant ne trouve pas juste que son voisin ait un tambour et le lui prend, l’autre ne trouve pas juste d’en être dépossédé, le premier ne trouve pas juste de s’en séparer et à plus forte raison d’être puni. La rétribution va permettre aux deux enfants de comprendre qu’il y a justice et justice et qu’on doit se plier aux lois, qu’elles nous apparaissent justes ou injustes, et d’abord se plier à celles qui protègent le droit de propriété. On peut s’en offusquer, c’est ainsi.

C’est ainsi. La rétribution, étrangement, sert et ne sert qu’à assurer la transcendance de la Loi. À travers ses versions profanes, on en reste à cette idée qu’on ne punit ou récompense que pour montrer qu’au-dessus des basses réalités de ce monde existe un ordre immuable des choses qui permet de classer le bien et le mal.

On naît dans un monde injuste : celui-là est beau, l’autre difforme, celui-là a de quoi manger, on lui lit des histoires, on le change quand il s’est sali, on lui sourit, l’autre crie au milieu d’autres cris, celui-là a un regard vif et celui-ci vient au jour avec une intelligence comme gélatineuse à la suite d’on ne sait quelle malformation et, toute sa vie durant, chacun verra s’accroître les différences. Hasard et organisation sociale des misères vont être tricotés pour un destin.

Bien ? Mal ? Juste ? Injuste ? Soit Dieu le veut ainsi (dans la religion chrétienne, Dieu veut la liberté de l’homme et souffre beaucoup, le pauvre, de toute cette souffrance, mais c’est à l’homme d’empêcher les lions de déchirer les gazelles), soit Dieu n’existe pas et c’est l’homme qui décide de ce qui est bien ou mal en fonction des civilisations où il évolue. À quoi sert la rétribution ? À affirmer, au mépris de tout bon sens, que dans cette vie le méchant est puni et que l’homme bon figure au tableau d’honneur.


Pourquoi faut-il punir ?

Pourquoi faudrait-il forcément punir ?

Il est indéniable qu’on ne punit qu’un inférieur, c’est-à-dire celui que l’on veut placer en situation d’infériorité : l’enfant, le subalterne, l’esclave ou l’animal. Un accusé est toujours traité en inférieur. La présomption d’innocence n’y changerait rien si elle était un jour respectée si peu que ce soit.

Souvent, quand on assiste à un procès, on a honte pour les juges et jurés, procureur, avocats de l’image qu’ils donnent. Il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie ce jeu de massacre, avoir entendu ces piètres traits d’esprit. Les vedettes, les ténors, les ratés aigris, tous peuvent impunément faire leur cirque. Dans de très rares cas, on s’excite sur des questions de droit, on cherche à créer une jurisprudence. Il arrive qu’un juge de correctionnelle, un président d’assises veille au « sérieux des débats » et l’on se demande alors, consterné, s’il est dupe. Car ce qui apparaît avant toute chose quand on a suivi quelques procès, c’est la relativité de la morale et en particulier des jugements qu’elle inspire.

Ce qui saute aux yeux aussi, c’est qu’on juge des pauvres (quand, de loin en loin, ce sont des riches, le pays est sens dessus dessous et l’on en parle pendant des lustres), des gens qui n’ont pas de mots pour raconter, expliquer, se défendre, qui ont été élevés dans une violence et un désespoir de chaque heure, qui n’ont eu le choix pour éviter la clochardisation qu’entre le vol ou un travail au salaire avilissant. On sait que le vol est incomparablement plus répandu et plus coûteux pour la société dans les hautes sphères des affaires et de la finance, mais les responsabilités sont savamment diluées jusqu’à rendre toute enquête impossible. D’ailleurs il est aisé de constater que ces détournements ingénieux ne scandalisent pas grand monde. Le vol comme le meurtre sont très admirés quand ils sont bien faits ; ce qui reste choquant pour la morale, c’est en fait le côté trivial de la délinquance.

« Sans doute, écrivait Émile Durkheim, le meurtre est toujours un mal, mais rien ne prouve que ce soit le plus grand mal. Qu’est-ce qu’un homme de moins dans la Société ? »[1] La mort d’un inconnu dans son lit, quelles que soient les souffrances de son agonie, n’a pas sur nous le même impact qu’un meurtre. Si celui-ci nous émeut tant, c’est qu’il nous rappelle que nous vivons à la merci de tous ceux qui nous entourent, au XXIe siècle comme aux temps les plus reculés de la préhistoire. Et l’on ne se dit pas « Heureusement, le risque de me faire tuer est presque nul » ou « Pourvu que jamais je ne tue personne », mais « Dire que je pourrais me faire assassiner ! » ce qui, statistiquement, dans des circonstances « normales », est de l’ordre du phantasme même si l’on doit bien reconnaître que de toutes les espèces, l’espèce humaine est la seule à s’entretuer de façon de plus en plus aléatoire au fur et à mesure qu’elle évolue. Mais il nous reste quelque chose des grands singes et c’est ce qui nous protège en temps de paix de trop d’homicides.

Il y en a quelques-uns pourtant. Mais ce qu’on appelle les assassinats, c’est-à-dire les meurtres prémédités et réfléchis, échappe pour beaucoup aux cours d’assises. Un commissaire de police du service des disparitions que j’interviewais un jour pour France Culture disait à quel point il était bien placé pour savoir que de nombreux crimes de sang, souvent commis par des proches de la victime, restaient impunis. Entouré d’une équipe de limiers à l’esprit clair et étonnamment perspicaces, il me raconta comment bien souvent ils découvraient qu’un époux par exemple avait fait disparaître sa femme mais qu’ils n’avaient aucune preuve à fournir. Le crime parfait existe. Et plus les héritages ou les biens en partage sont substantiels et plus le crime est bien ficelé.

Nous avons fait allusion à ces professions estimées et enviées qui se sont fait une spécialité du recel. Ne parlons pas du quidam outré de s’être fait cambrioler qui n’hésite pas un instant à « rouler » aussitôt sa compagnie d’assurances ; mais voleur, lui ? Comme n’importe quel petit larron il estime que « voler les riches », c’est se rendre justice.

La criminalité réelle est tellement plus importante que la criminalité réprimée qu’on peut se demander à quels naïfs s’adressent les représentations que sont les procès et les prisons. En sociologue qui ne s’en laisse pas conter et ne fait qu’examiner ce qui se passe, Émile Durkheim a écrit froidement « Nous ne réprouvons pas un acte criminel parce qu’il est crime. Mais il est crime parce que nous le réprouvons ». C’est très exactement ce que nous dit aussi le dictionnaire : « Crime : en Droit, infraction que les lois punissent d’une peine afflictive ou infamante. » (Petit Robert). Comme le délit et le crime ne sont pas des fautes mais des transgressions, la punition est la preuve qui l’atteste, preuve qu’il faut présenter à chaque fois au public, sinon elle ne serait pas évidente. La Société cherche à socialiser le crime par le procès puis le criminel par la prison. En soi, le crime n’existe pas. Des sujets d’affliction nous menacent de toutes parts et nous devons chercher à les éviter. Mais ce que les journaux appellent « agressions contre les personnes » ne pourra jamais rivaliser, quant à la somme de malheurs engendrés, avec l’hostilité de fonctionnements sociaux qui bousillent nos vies comme la pauvreté, la laideur des cités, le bruit, les travaux pitoyables, l’indifférence, la dureté et l’inintelligence des institutions.

Cela rassure de « tenir le coupable ». Ni plus ni moins que dans certaines tribus, dites primitives, où l’on va réclamer dans une peuplade voisine le prix du sang pour celui qui, mort de maladie, n’a pu qu’être « envoûté »[2]. Question de croyance.

Qui est le coupable ? Souvent des juges reconnaissent qu’à leurs yeux le vrai criminel n’est pas l’auteur de l’acte incriminé, ils font remarquer à la suite d’Arthur Kœstler qu’il serait juste de punir au moins comme complices son père qui le rouait de coups, sa mère alcoolique et les grands-parents du même acabit. Tout le monde en convient d’ailleurs, mais avec une mauvaise foi appliquée, on finit par jurer que l’homme est « finalement » libre. Tout le poussait à entreprendre cette vilaine action, mais il aurait dû réagir, et comme dit le même Kœstler : « Dans tous les cas l’individu est jugé — et se juge — coupable en raison de l’hypothèse, improuvée et improuvable, qu’il aurait pu faire un plus grand effort que celui qu’il a fait, qu’il disposait d’une réserve d’énergie psychique dont il n’a pas usé. »[3] Leibniz avait insisté au XVIIe siècle sur le fait que l’on peut parfois faire ce que l’on veut mais que l’on ne peut vouloir vouloir ; on peut vouloir arrêter de boire et le décider mais on ne peut pas vouloir la volonté d’arrêter (sinon il s’agirait d’un simple souhait).

La rage ou la peur provoque une surexcitation des glandes surrénales. Elles sécrètent alors l’adrénaline qui est diffusée dans le corps par la circulation sanguine et apporte sous forme de glucose une énergie supplémentaire aux muscles. On peut obtenir le même résultat par piqûre. Imaginons un homme qui tuerait quelqu’un après avoir à son insu absorbé une forte dose d’adrénaline ou de substance approchante ; on le considérerait comme victime d’une machination et irresponsable de son acte. Mais quand pareille dose — toujours à notre insu — se répand « naturellement » dans notre sang ?

Il existe un cas, hélas courant, où la défense se fonde exclusivement sur l’idée d’un stress de l’accusé. La circonstance est tellement atténuante que le tueur en l’occurrence ne prend qu’un sursis quand il n’est pas relaxé : c’est lorsqu’un policier commet une bavure.[4]

Quand il s’agit d’un accusé ordinaire, il est souvent trop visible qu’il a été le jouet des Parques. Ces dernières années, cela ne revêt plus grande importance car de plus en plus — rançon du succès lors du procès, on juge beaucoup moins les faits que le comportement de l’acteur. Rien ne paraît plus condamnable que l’absence de réaction. Quand ils ne sont pas bourrés de calmants, certains sont tout simplement anéantis par ce qui est arrivé, d’autres effarés par ce qui les attend. On oublie aussi — quelques jours suffisent mais certains ont été enfermés plusieurs années avant le jugement que la prison préventive les a tout simplement pétrifiés par sa violence[5]. Beaucoup d’accusés arrivent à l’audience en état de véritable prostration. Leur apathie pèsera aussi lourd dans le verdict que leur éventuel énervement.

La presse est très friande de moments émouvants et saura gré à l’accusé bon comédien de jouer les émotions sur lesquelles on compte. Or, et c’est parfaitement logique, c’est la presse qui prononce le réquisitoire : c’est elle, bien plus que le procureur, qui représente la Société. Il suffit de regarder les journaux pour savoir quelle sera la peine prononcée.

Malgré ce petit côté moderne, un procès reste résolument celui qu’imposa l’Inquisition. Laissons les bûchers de côté, ces atrocités n’ont existé qu’à certaines périodes et durèrent plus ou moins longtemps selon les pays. Mais l’Inquisition, c’est d’abord une procédure, celle qui a toujours cours. C’est aussi la manifestation d’une Justice divine et l’affirmation d’une foi. Le spectacle se doit d’être impressionnant. Au moyen âge comme aujourd’hui, le juge absout ou condamne au nom d’une Vérité révélée, celle des Dix commandements et de quelques autres.

Mais comment peut-on s’arranger de l’Inquisition quand on ne croit pas à un Ordre suprême ? Impossible d’échapper à cette question car nous sommes tous jugés. Jugés non conformes (coupables) ou conformes (innocents) mais, de toute façon, jugés.

Ce n’est certes pas le christianisme qui a imposé l’idée de lois sacrées. Chacune des religions antiques ou juive ou hindouiste ou chamaniste ou animiste affirme qu’un ordre céleste régit les lois humaines. Le christianisme, héritier de l’hellénisme, a pris une place toute particulière dans l’histoire des idées en introduisant dans sa théologie la conception d’un Dieu suprêmement raisonnable. C’est la raison que nous donne Dieu, dit Thomas d’Aquin, qui nous dicte ce qui est bien ou mal et accorde aux dirigeants le discernement nécessaire pour établir des lois justes. Les injonctions de Dieu deviendront au cours des temps celles de la Nature, ce qui ne change pas grand chose pour ce qui est des injonctions.

Est-ce un hasard si les penseurs de la morale et du Droit sont protestants ? Hume, marqué par sa religion d’origine, a su prendre ses distances, mais Hobbes, Locke, Kant et Hegel ont revendiqué leur foi. Sans doute parce que, chez les catholiques, les clercs savent et surtout disent quelle est la conduite à adopter en toute occasion, mais si la conscience individuelle est seule maîtresse de l’interprétation de l’Écriture, alors il faut bien essayer d’asseoir la Loi sur un consensus quelconque, il demeure exclu qu’un acte puisse être une affaire de jugement personnel. La question pour un citoyen n’est pas de savoir où sont le bien et le mal, à plus forte raison ce que ces mots signifient, mais de se plier aux lois. Le Droit est une convention fragile qui ne repose que sur la seule volonté de tous d’obéir (par commodité). Une société ne peut survivre sans cette soumission. Lois antisémites d’une époque, loi Gayssot[6] d’une autre : libre à certains de les trouver scélérates, mais les transgresser entraîne un châtiment aux pénibles conséquences.

La Justice fait respecter les lois et se veut par là-même amorale car quelqu’un peut trouver bien de voler, de donner une fessée à son enfant ou de ne pas dénoncer un ami recherché. Pour le Droit, les consciences individuelles et leurs alarmes n’ont pas la plus petite importance.

Antigone a transgressé la loi ; elle est révérée depuis l’Antiquité non pas comme celle qui a bien fait, mais comme celle qui a agi en fonction de ce qu’elle-même estimait être au-dessus des lois. Pourtant c’est Créon le juste, c’est lui l’éternel défenseur de toute Société. C’est lui le méprisable.

Tout dépend du point de vue que l’on adopte, que l’on se permet d’adopter.

Viol d’une jeune fille dans le coma par un infirmier. Vilaine action a priori. Mais Almodovar dans Parle avec elle rend Benigno éminemment sympathique au spectateur alors même que le cinéaste prend la peine à deux reprises d’appuyer sur le fait qu’il n’y a pas eu consentement et qu’il s’agit bien d’un viol. Benigno se retrouve en prison, mais quelque chose ne tourne pas rond. De quel droit juge-t-on cet homme ? Un ordre est rétabli. Quel ordre ? À quoi rime la punition ?

Dieu était le grand Ordonnateur, l’idéal serait de le remplacer par un ordinateur - un ou deux, blanc ou noir -, la Justice serait parfaite. On met toujours en garde les jurés contre leurs sentiments, leur éventuelle trop grande compréhension, c’est-à-dire leur intelligence. Les juges n’ont pas à tenir compte des bonnes ou mauvaises intentions de l’auteur d’un acte délictueux. Il est intéressant de constater que les homicides par imprudence sont de plus en plus sévèrement réprimés.

Il fut un temps où les victimes d’un accident ne cherchaient pas à tout prix à punir quelqu’un. Elles estimaient normal d’obtenir réparation et quand il y avait eu mort d’homme, la famille trouvait souvent une satisfaction réelle et même une consolation dans le fait qu’on installe par exemple un rond-point à tel croisement dangereux qui éviterait d’autres drames. En ces jours révolus, au lieu d’envoyer en prison de supposés responsables, on réfléchissait encore à une solution.

Dans le domaine de la délinquance, ce qui touche le plus grand nombre de personnes, c’est le vol. Les victimes se fichent bien qu’on retrouve le voleur s’il ne peut leur rendre leur bien. Quand il y a cambriolage, elles ne se font aucune illusion sur les recherches de la police et si ce n’était pour l’assurance, il est patent que le plus grand nombre ne porteraient pas plainte. La souffrance est profonde et les victimes d’un cambriolage vivent surtout la dépossession comme une perte sentimentale — les objets inanimés ont une âme, la question ne se pose même pas. Elles se sentent lésées comme après une inondation ou un incendie ; elles comptent évidemment plus sur leur assurance que sur la Justice ; elles font renforcer portes et serrures, bref elles prennent des dispositions pour que ce qu’elles ont vécu comme une calamité ne se reproduise plus. Le voleur est accusé non d’être malhonnête mais de « n’avoir pas de cœur ». À l’inverse, on ne s’étonne pas de la gratitude de la victime à qui on a arraché le sac à main que l’on a finalement retrouvé déposé bien en vue sans argent ni chéquier mais avec les papiers, les photos, la lettre dont on ne s’est jamais séparé, le carnet d’adresses…

Le désir de châtier est toujours très lié à des réactions primaires d’indignation ou de peur et il est courant que la Justice soit volontairement dévoyée pour le plus grand plaisir de la galerie. Daniel C. battait régulièrement ses enfants avec une grande brutalité. Un jour un coup de poing dans le foie entraîne la mort de l’un d’eux. Pour le père meurtrier, il ne peut s’agir que d’un accident.

Il dit à la barre qu’il regrette d’avoir battu son fils, mais qu’il ne se sent pas coupable de cette mort. À l’annonce de sa condamnation à une peine de perpétuité, il entend stupéfait le public des assises applaudir. En réalité, le spectateur se réjouit d’un téméraire détournement de la loi, c’est bien la violence des coups et seulement elle qui l’a scandalisé ; c’est elle qui est ainsi punie de la plus longue peine possible et non un homicide effectivement accidentel. La Justice se voudrait d’airain, elle est de plomb, malléable. Cette marie-couche-toi-là peut bien faire la fière, elle n’en demeure pas moins au service des lois, lois votées avec une impudence qu’on a peine à croire tant qu’on n’a pas assisté à un vote de l’Assemblée nationale.

Nul n’est censé les ignorer. Mais on n’a jamais eu la folie de prétendre qu’on pouvait connaître toutes les lois d’un pays. La plupart des gens fonctionnent « au jugé » en fonction de l’intérêt du moment. L’auteur d’un délit ou d’un crime a souvent dû choisir entre deux lois : un jeune ne peut se permettre de braver la loi sexiste de son clan sans en subir les conséquences, c’est-à-dire une punition sévère : il doit participer à la « tournante » ou à une « expédition punitive contre des pédés ». Refuser, c’est être un insoumis, ce qui entraîne forcément un châtiment. Normal.

La loi au-dessus des lois est celle de l’État et personne n’essaie de nous faire avaler que c’est la meilleure, on tente simplement de nous montrer qu’elle dispose de moyens de coercition plus étendus et plus impitoyables que ceux des autres brutes. Celui qui a été jugé coupable d’avoir transgressé cette loi-là est alors condamné à une amende, à la lapidation, aux verges, à la mort, au pilori, à la déportation, à la prison, au bûcher, à la pendaison, à l’écartèlement, aux travaux forcés doux ou durs.


Le même Daniel C. dont il a été question un peu plus haut avait les larmes aux yeux chaque fois qu’il montrait une photo de ses enfants. Un de ses co-détenus m’écrivait : « Au début, quand on le voyait s’attendrir sur les photos de ses gosses, il y en avait toujours un pour lui balancer “Si tu les aimais tant, pourquoi tu leur défonçais la tronche ?” et lui ne savait que dire : “Ça n’a rien à voir. Ça n’a rien à voir.” » Et mon correspondant répondant à la lettre où je reprenais ces propos : « Je peux en dire autant de moi ou plutôt de tout le monde ici : ça n’a rien à voir, la prison, le jugement, les années de taule. Ça n’a rien à voir avec rien. » J’associe ce souvenir à une autre histoire de photo. La religieuse chargée de l’aumônerie d’une maison d’arrêt me raconta un jour : « Il a vu dans le journal la photo de sa victime et me l’a montrée en me disant “Une mère de deux enfants… Si c’est pas malheureux !” » Cet homme ne souffrait d’aucun dédoublement de la personnalité. Il reconnaissait sainement qu’un irréparable malheur était arrivé. Si en sortant du casino il n’avait pas eu ce furieux besoin d’argent, s’il n’avait pas vu soudain toutes ces liasses bourrant le grand sac Vuitton, si la femme était sortie dix minutes plus tôt ou plus tard, si…

Tout ne tient qu’à un cheveu.

Juger est impossible.

Assassin, victime, personne ne peut se mettre à la place de l’autre. Chaque être est unique, chacun de ses actes est unique. Que faire des criminels ? Cette question est criminelle : elle nie et détruit l’individu, l’être complexe que personne ne peut réduire à une estampille. Quand on marque quelqu’un, on le contraint à n’être que ce qu’on a décidé qu’il serait.

Que faire des criminels ? C’est le type de question qui fait d’eux des êtres abstraits. Abstraits du reste de leur vie, ceux qu’on appelle les criminels ne sont qu’un petit élément d’eux-mêmes. Bien des écrivains sont agacés de rester pour le public l’homme d’un livre qui eut du succès alors qu’ils savent avoir écrit de bien meilleurs ouvrages dont personne ne parle. Le temps renouvelle tout, pas une pierre qu’il ne transforme. Les hommes changent plus vite que les nuages, d’où le tragique de ce temps mort, immobile (et voulu comme tel) de la prison.

Que faire des criminels ? Cette question qui semble passionner les foules est idiote. À la rigueur il serait encore sensé de se demander : que faire face à quelqu’un ayant commis un acte criminel ? On se doute que posée ainsi la question donnerait lieu à de multiples réponses. L’une d’elles serait peut-être la classique interrogation déjà abordée dans le chapitre précédent : « Cet individu est-il dangereux ? » À priori on ne voit pas pourquoi celui qui aurait commis telle action serait plus dangereux que celui qui ne l’aurait pas encore commise, c’est-à-dire n’importe qui. « Mais qui nous dit qu’il n’est pas un tueur en série ? » Dans certains pays barbares où l’on peut en déplorer jusqu’à un tous les cinq ans, on est loin de les arrêter tous. Or la série s’interrompt toujours. Mais ce sont des cas limites.

Les plombiers cannibales existent et les nécrophiles et aussi les siamois et autres monstres. La tératologie nous enseigne ceci : que rien n’est plus rare qu’une rareté. Face à un couple siamois, à un hermaphrodite, que faire sinon inventer des rapports différents ?

Infiniment plus répandus les requins et bandits qui jamais ne se font reconnaître comme délinquants et qui peuvent acculer au suicide des employés licenciés ou persécutés. Souvent la porte blindée intérieure est une solution ou le maquis à plusieurs jusqu’à une résistance organisée.

Mais que faire d’un voleur invétéré, d’un repris de justice ? Le métier de voleur est très risqué et je ne connais pas de mauvais sujet qui ne préfèrerait être marchand de biens ou présentateur de télévision. Qu’on donne aux voleurs un métier très lucratif ; voleurs ils le resteront peut-être, mais pas plus qu’un honnête homme. Certains aiment pourtant l’aventure ; ils feraient merveille comme navigateurs solitaires, alpinistes ou correspondants de guerre. Des sponsors seraient ravis de parrainer d’anciens vauriens. Mais tout le monde alors voudrait… Voilà qui serait bien étonnant ! Depuis quand la majorité aurait-elle le goût du risque ? Resteraient les rebelles… On ne peut rien faire des rebelles.

Les jeunes pauvres ne savent pas comment se sortir de cette vie couleur de béton. À quinze ans, la misère suinte de chaque souvenir, c’est l’ennui des garderies où l’on a vécu toutes les aubes et tous les crépuscules de sa petite enfance, c’est le parfum volé qu’on a offert à sa première amie pour son anniversaire, unique cadeau qu’on ait jamais fait, c’est les mots qu’on n’a pas trouvés pour expliquer un malentendu, ce sont les copains qui ont réussi, policiers, militaires ou vigiles, ceux qui portent une arme pour ne plus avoir peur devant les autres. Se mettre en rupture de ban permet juste de connaître quelques rares instants la fierté d’avoir su dire non à une vie trop moche. Parfois il n’y a même pas eu de colère, seulement un commencement de chagrin. Puis ce refus. Et le payer de la prison — qui sait — en vaut peut-être la peine, la profonde et lourde peine.

Nous connaissons tous des gens aux idées sinistres, d’autres qui vivent sur les nerfs ou ne se cachent pas d’avoir une sexualité bizarre. Mais jamais je n’ai rencontré un être « foncièrement mauvais » ni en prison ni dehors. Certains font de leur méchanceté un gagne-pain, dans la critique littéraire par exemple, pour parvenir à plaire, la cruauté doit alors être brillante ; ce qui est pénible chez les malfaisants, c’est souvent leur platitude. La violence c’est tout autre chose, une fougue mal utilisée, la même à l’origine dont se montre fier un joueur de tennis ou une danseuse qui sait la maîtriser et la plier à ses besoins. Mais avoir les moyens d’apprendre à se servir de sa force n’est pas donné à tous les berceaux.


De l’impossibilité de juger « un criminel », certains déduisent qu’on pourrait juger le crime et non la personne, rappeler simplement les règles du Droit. Cette vieille tradition, déjà attestée au VIe siècle avant notre ère où le Dieu d’Israël déclare qu’il veut la mort du péché, non celle du pécheur[7], a souvent été reprise et tout aussi souvent oubliée par les églises chrétiennes. Issu d’une lignée de rabbins, Émile Durkheim reste fidèle à cette conception d’une faute qu’il faut savoir distinguer de celui qui l’a commise, c’est elle qui doit être mise en accusation, non le malheureux qui pourrait être n’importe qui d’autre. Parlant du maître vis-à-vis de l’élève, il écrit : « Il faut qu’il blâme d’une façon ostensible l’acte qui a été commis, qu’il le réprouve avec énergie ; cette réprobation énergique, voilà ce qui constitue essentiellement la peine. Ainsi la fonction essentielle de la peine n’est pas de faire expier au coupable sa faute en le faisant souffrir, ni d’intimider, par voie comminatoire, ses imitateurs possibles, mais de rassurer les consciences que la violation de la règle a pu, a dû nécessairement troubler. […] C’est le blâme porté sur la conduite tenue qui seul est réparateur. […] Aussi le traitement de rigueur n’est-il justifié que dans la mesure où il est nécessaire pour que la réprobation de l’acte ne laisse place à aucun doute. »[8]

Durkheim fit des émules parmi les magistrats d’avant la première guerre mondiale. Ce fut aussi la Belle Époque pour le Droit ! On a peu réfléchi comme alors… Cependant les juges tout comme Durkheim ne pouvaient se cacher que le blâme en lui-même était déjà violent dès lors que quelqu’un était accusé d’avoir commis un délit ou une erreur. Chacun fait ce qu’il peut à un moment donné. Ce qu’il peut dépend de l’estime qu’il a de lui-même, on a tout à gagner à lui rendre cette estime, et au prix fort.

Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719), fondateur des « petites écoles chrétiennes » s’interrogeait déjà sur ce qui pouvait différencier une punition et même une sanction de n’importe quelle autre violence. Il prônait la compréhension de la faute autant que celle du coupable.

Que peut-il sortir de bon du blâme et de la vexation ? Dans l’état actuel des choses, le procès est toujours une cérémonie de dégradation, il vous couvre d’opprobre quand bien même vous seriez relaxé à la fin des débats. Il ne peut rien en résulter de valable pour l’accusé, qu’on suive ou non Durkheim quant à son utilité pour rassurer la Société sur la fixité de ses valeurs. C’est pourquoi nous ne pouvons entrer dans les vues du juge Antoine Garapon qui défend l’idée de la confrontation judiciaire dans un procès comme « en soi un remède au mal du crime […]. L’auteur et la victime se retrouvent face à face à nouveau, mais dans un rapport inversé : celui qui a été méprisé est en mesure d’accuser et celui qui a abusé de l’autre se trouve désormais acculé à se justifier. »[9] Il donne ensuite comme exemple positif celui d’un collégien, Alexandre, ayant pris un de ses camarades comme tête de turc et qui passe en jugement ; il cite un article du Monde : « Et les excuses [d’Alexandre], le pardon qu’il a demandé à la barre, il les a exprimés en tournant le dos à sa victime, écrasé par le poids de la honte. »[10] Antoine Garapon trouve très bien ce qu’il appelle ici une « exposition publique de l’accusé », nous, non. Nous ne pouvons être d’accord avec lui sur ce chapitre, même si Garapon est l’un des très rares juges de France à se battre depuis longtemps contre la prison et pour une justice capable de dépasser enfin l’idée de punition.


Un mot de la fameuse intimidation. Au long des siècles, on chercha à tremper un doigt ou des linges dans le sang des suppliciés ; en Allemagne au moyen âge, il y eut un trafic invraisemblable de ces reliques, jusqu’à éclipser celles que vendait l’Église. C’est en 1939 qu’en France on dut renoncer aux exécutions publiques[11], car les condamnés fascinent, excitent toutes sortes de sentiments inavouables. Et point n’est besoin de voir quelqu’un livré à la roue, à la guillotine, au garrot, à la croix ou au pal, n’importe quelle prison attise le même intérêt qu’un musée des supplices. Bien des directeurs de l’administration pénitentiaire refusent l’entrée à des groupes scolaires qui viendraient en visite parce qu’ils savent que, loin d’inspirer l’horreur souhaitée, le châtiment pénal déchaînerait chez ces adolescents une compassion… ardente.

On ne peut nier que l’intimidation fonctionne, mais le châtiment ne fait peur qu’à ceux qu’on intimide facilement, ceux qui sur des rails ne risquent pas de s’écarter du bon chemin. Quant aux têtes brûlées, elles revendiquent leur entrée en prison comme l’intronisation dans le monde des durs.

Bien sûr, c’est souvent de la frime. Nous mettons de côté tous ces « accidentés » qui peuplent les cellules et pour qui l’intimidation ne risquait pas de jouer tant ils étaient psychiquement en dehors du coup. Mais, dans les vrais milieux de la délinquance, c’est une question de dignité que de savoir se montrer beau perdant. À l’évidence, les voleurs divers qu’on rencontre en prison ne sont absolument pas représentatifs de leur profession ; tout au contraire ils ne sont pas doués, ils ont échoué et ils parlent avec admiration de Max, Joe ou Lisa qui ne se sont jamais fait prendre en quarante ans. Chez les petits loulous, il est bien vu de jurer « La taule ne me fait pas peur, à moi », même si la première nuit en maison d’arrêt on claque des dents et qu’on sent pâlir ses reins. L’exemplarité n’a cours que dans un sens : quand celui qu’on a libéré roule encore des mécaniques et tire la leçon de son incarcération en répétant à ses admirateurs : « On va me le payer ! »

Il y a plus de cent ans que les pénalistes ont fait remarquer que la prison était le risque professionnel du délinquant. Les métiers périlleux comme ceux de pêcheur ou de mineur n’ont jamais été en mal de main d’œuvre ; tout au contraire ils exercent un fort pouvoir de séduction et un réel attachement de la part de ceux qui les ont embrassés. On aurait tort de sous-estimer un attrait romantique pour les activités reconnues comme dangereuses et surtout pour la fraternité qu’elles supposent. Histoires d’hommes, mais les compagnes de ces hommes se forgent une identité sociale très puissante comme femmes de voyou, de mineur ou de pêcheur, avec des caractères propres fondés sur la fidélité, la détermination, le sang-froid, un courage à toute épreuve. Par la force des choses, elles ont souvent épousé la solitude.


Qui de nos jours croit encore à l’amendement du délinquant, à son « amélioration » par un séjour à l’ombre ?

Des naïfs semblent attendre de la prison que le détenu réfléchisse et regrette ce qu’il a fait. Sauf dans des cas tout à fait exceptionnels, quand il y a mort d’enfant par exemple, le remords est rarissime et l’on peut supposer qu’il serait identique si l’auteur d’un tel acte n’avait pas été arrêté.

Le repentir est lié à une faute. Mais ce qui est faute à ses propres yeux n’a que très exceptionnellement à voir avec la Loi. Un ami meurtrier à qui je demandais s’il avait jamais connu le remords (et je pensais à l’assassinat de sa femme) me répondit avec émotion : « Oh oui ! Je pense sans arrêt à un jour où, tout gamin, je faisais enrager ma mère ; elle me courait après dans le jardin, je lui ai fait un croche-pied, elle s’est étalée par terre. Toute ma vie je regretterai ça. »

La douleur d’avoir commis un forfait est plus rare qu’on ne croit ; la honte d’avoir lâché un pet en public est apparemment plus cuisante que celle d’avoir nui à son prochain. Le regret qu’éprouve un détenu c’est le plus souvent celui de s’être fait prendre ou d’avoir manqué une affaire en or. Quant à celui qu’on exige de lui au moment du procès, il ne s’agit que de déculpabiliser juges et jurés en validant l’acte d’accusation.

De toutes les fonctions de la peine de prison, la seule qui remporte encore les faveurs d’une bonne partie de la population reste celle de l’élimination. Comme m’écrit un ami américain : « Les délinquants ont sans doute de bonnes raisons, bien à eux, d’agir comme ils le font. Mais de mon côté je dois me protéger en les tenant à l’écart. Cela dit, on devrait traiter les détenus comme des prisonniers de guerre et ne leur faire aucun mal. » Pour son édification, je lui ai conseillé de lire Les Poulpes de Raymond Guérin[12]. Depuis, il a appris aussi bien que moi comment ont été traités les prisonniers afghans : les photos des émasculations ont circulé dans les journaux de son pays et dans quelques-uns d’ici, elles traduisent fort bien le respect de tout vainqueur pour le vaincu.

Comment pourrait-on imaginer « ne faire aucun mal » à des gens privés de liberté, séparés des êtres par lesquels ils vivent, coupés de leur passé et de leur avenir ?

Mise à l’écart de ceux dont on a peur… Mais enfin environ 70 000 malfaiteurs sont libérés chaque année[13] ! Finalement la question est bien celle-ci : faut-il les laisser sortir ? On constate qu’en vieillissant, la plupart des hors-la-loi sont moins attirés par la volerie, on peut donc hâter l’invalidité, leur casser bras et jambes. Cette solution a été longtemps appliquée. Et elle évitait la prison. Aujourd’hui, très flegmatiquement on casse chez quelqu’un toute envie de vivre autrement, on le réduit à n’être à sa sortie qu’un « ancien taulard » autant dire un prochain récidiviste.

Le châtiment n’est pas seulement inutile, il est nuisible. N’importe quel tueur voit bien en prison que la vie d’un homme ne vaut strictement rien. Tout détenu peut s’apercevoir que par décision de justice il est l’objet d’un furieux rapport de forces dans lequel le plus faible n’est qu’une serpillière pour les autres, un numéro d’écrou pour ceux qui ont autorité sur lui.

« Mais cette punition, ils l’ont méritée ! » La manière dont on punit autrui révèle toujours jusqu’à quel degré de cruauté on peut descendre. Et c’est valable dans l’autopunition. Freud ne disait-il pas que certains hommes triturés par un sentiment de culpabilité préexistant à la faute (le péché originel) n’agissaient à tort et à travers que dans l’intention d’être punis ? Pour lui qui avait été assez battu pour le savoir, le père représente l’instance punitive par excellence. Les femmes, qui y sont nombreuses, s’adaptent mal aux glaives du monde judiciaire, et celles qui veulent s’afficher comme super hommes ou super femmes restent les jouets de ces messieurs, qu’elles soient pantins ou poupées, là comme ailleurs. Là comme ailleurs il serait vain de penser contre ce monde, nous n’y respirons mieux qu’en pensant autrement, quel que soit notre sexe. La psychanalyste Alice Miller a étudié l’influence des punitions sur des enfants élevés par des pères particulièrement rigoureux et prompts à punir. Dans C’est pour ton bien[14], elle montre avec sa limpidité habituelle qu’un enfant qui n’a jamais connu la clémence lorsqu’il a fait une bêtise n’éprouvera aucune pitié face à ses victimes. De la même façon, celui qui aura été condamné froidement à une peine sévère pour un hold-up n’hésitera pas à tuer froidement lors d’un prochain braquage.

La prison appelle la récidive parce qu’elle jette dehors des gens désaxés, miséreux, perdus pour tous, mais aussi parce que beaucoup de délinquants « se sont installés » en taule, que celle-ci est devenue le lieu où ils ont échafaudé comme ils ont pu leur personnalité de « mauvais garçon », qu’elle est l’unique refuge de leur chienne de vie.


« La punition est toujours un acte de haine » écrivait le pédagogue Alexander Neill.[15]

J’ai vécu à une époque où quelques rares parents élevaient leurs enfants sans jamais les punir, cette seule idée les aurait horrifiés ; ils les éduquaient avec une immense attention. Leurs enfants ont à leur tour des mômes qu’ils élèvent avec le même respect qu’on leur a toujours tendrement témoigné, ce qui suppose une grande exigence envers soi-même et c’est cette exigence qui se transmet par osmose. Mais voilà… c’est une autre conception de la vie (concevoir la vie autrement est possible !). Il arrive dans ces familles que l’on cède à la colère, mais jamais on n’abaissera son enfant par le châtiment, la sanction, la menace, la punition qui sont les armes de celui qui se veut le plus fort contre le faible et ne font passer de génération en génération qu’une chose, le goût pervers des auto-flagellations ou le désir de punir. Ceux qui désirent vivre une amitié profonde avec leurs enfants les traitent avec toute l’estime et la sollicitude que nous avons pour nos amis les plus chers : si l’un de ces proches fait quelque chose qui nous déplaît, nous nous en expliquons, mais comment pourrions-nous avoir l’idée de le châtier ? Quand l’enfant a causé du tort à quelqu’un, ses parents essaient avec lui avant toute autre chose de découvrir pourquoi et, avec lui encore, de réparer. Lorsqu’ils se sont laissés emporter par leur irritation, ils demandent au supposé coupable d’essayer à leur tour de les comprendre et de les excuser. C’est la compréhension qui permet d’élever un enfant. Bien peu de gens, quels que soient les niveaux de leur QI ou de leurs revenus, en sont capables.[16]

Lorsqu’on punit, on veut faire expier à quelqu’un sa faute. La douleur infligée au coupable est censée rétablir un équilibre : il faut contrebalancer le crime par une souffrance équivalente. Quelle idée ! À ce compte-là, il serait parfaitement juste de brûler vifs les trois enfants de ce propriétaire qui a mis le feu à un immeuble insalubre où logeaient des familles africaines pour toucher une assurance, faisant mourir six enfants et cinq adultes. Il serait juste de vitrioler cette femme qui a vitriolé sa rivale. Il serait assurément juste de violer l’homme qui a violé.

Ce serait juste mais cruel et imbécile.

Pourquoi librement agirions-nous en scélérats au nom de la Justice ? Nous ne craignons pas de répéter que l’incarcération est une souffrance et pas du tout symbolique mais une douleur exaspérante qui lime les nerfs jusqu’à les détraquer sans rémission. Au XIXe siècle, le sociologue et criminologue Gabriel Tarde n’hésitait pas à dire que la condamnation à perpétuité ce n’était plus « faire mourir sans souffrir mais faire souffrir sans faire mourir ». Il est aberrant de penser qu’un mal compense ou annule un autre mal. Il le multiplie. Il touche le coupable, mais aussi tous ses proches. Mais qu’un petit soit massacré par l’enfermement de sa mère n’émeut personne : « C’est de sa faute à elle, elle n’avait qu’à réfléchir avant ». Le suicide d’un fils de criminel ne compte pour rien. Quant à l’enfant qui espère venger un jour son père en reprenant cette vendetta, ce n’est qu’un gibier de potence, son destin est tout tracé, on ne va quand même pas pleurer.

Et pourtant…

Quand on fait du mal à quelqu’un, il devient une victime. Les détenus sont tous des victimes, pas « victimes innocentes » mais qu’on le veuille ou non, victimes. Anne-Marie Marchetti cite dans son enquête un détenu qui fait justement remarquer qu’au début les criminels culpabilisent puis, après les assises, « culpabilisent le système » considérant avec quelles férocité et désinvolture on a disposé de leur vie au nom même du respect dû à toute vie.

Si nous parlons tant des 5% de détenus qui ont « du sang sur les mains » c’est que nous savons que c’est toujours eux qui hantent les imaginations, mais à plus forte raison la prison comme « mise à l’écart » est-elle irrationnelle et même grotesque pour les courtes peines.

Un jeune détenu, raconte Véronique Vasseur, a craché au visage de l’un des CRS venus en renfort lors d’une grève des surveillants. Ils l’ont battu. « Il a des traces de coups gros comme des bananes sur tout le dos » constate le médecin, il n’est plus qu’une plaie et se voyant près de mourir, il écrit sur le mur avec son sang pour demander pardon à sa mère. Après les points de suture, on l’envoie au mitard. Véronique Vasseur l’y retrouve plus tard « recroquevillé, barbouillé de sang, tout nu, sans matelas ». On s’oppose à sa demande de le laisser réintégrer sa cellule.

C’est d’abord cela la prison : le refus.

Mais depuis le temps qu’on nous parle de l’exemplarité du châtiment, pourquoi est-on si discret sur ce que serait l’exemplarité de la bienveillance ?

Ceux qui considèrent comme sacré tout code, tout règlement, toute loi, ceux qui ont besoin d’ordre et d’ordres et s’ingénient à apparaître comme dogmatiques et intolérants se réclament souvent d’une religion quelconque. Mais ils en prennent et en laissent. En Occident où a prévalu bien longtemps le christianisme, nul n’a considéré comme sérieuse la parole de Jésus dit le Christ : « Ne jugez pas ! » Dans la religion catholique, tout homme qui le désire peut être absous et justifié par Dieu de ses fautes alors même que le châtiment lui aurait été dû de par la Loi écrite dans la pierre, c’est ce qu’on appelle la Rédemption. Le rédempteur, le go’el en Hébreux, est celui qui rachète un prisonnier, qui paye une rançon pour sa délivrance. Mais le Dieu de miséricorde des juifs, des chrétiens, des musulmans, la voie de la compassion infinie de Bouddha envers toutes les créatures n’ont jamais eu qu’un nombre infime d’adeptes. Ce que les hommes choisissent dans leurs religions, c’est la crainte aveugle et surtout l’excuse de vivre dans l’irrationalité. On comprend que les anarchistes et autres libres penseurs du XIXe siècle aient si souvent exprimé leur tendresse et leur pitié pour le malheureux Jésus.

Rares actuellement sont ceux, athées ou croyants, qui font encore allusion à une justice qui ne soit plus fondée sur la rétribution, le salaire des bons et des méchants, mais sur la réconciliation, on n’ose plus dire le pardon. Le pardon a très mauvaise presse parce qu’il suppose l’humilité. Pour les ostentateurs de nos contrées, l’humilité s’apparente à de la soumission ; c’en est assez drôle quand on sait les vipères et couleuvres que doivent ingurgiter les gagneurs ! Des philosophes comme Paul Ricœur lorsqu’ils parlent de pardon agacent les journalistes qui trouvent cette attitude franchement dépassée. Pour eux l’avenir est à l’essorillement[17]. C’est avec des sourires en forme de pincettes qu’ils regardent ceux qui veulent l’apaisement de l’offenseur et celui de la victime. Et pourtant ils existent…

  1. De la division du travail social, PUF, 1998. Cité par Anne-Marie Marchetti dans Perpétuités, op. cit.
  2. Cf. page 43 l’exemple donné par Jean-Marie Guyau.
  3. Arthur Kœstler et Albert Camus, Réflexions sur la peine capitale, Calmann-Lévy, 1972.
  4. Par l’euphémisme « bavure », on entend forcément la situation où celui qui est battu à mort ou abattu ne possède aucune arme, sinon il ne saurait s’agir que de légitime défense.
  5. Cf. Perpétuités, op. cit.
  6. Punissant entre autre la contestation de tel ou tel crime contre l’humanité.
  7. Ézéchiel xviii, 32.
  8. Émile Durkheim, L’éducation morale, PUF, 1963.
  9. Et ce sera Justice, op. cit.
  10. « Trois ans de prison avec sursis partiel requis contre Alexandre, un des lycéens tortionnaires de Longwy », Le Monde du 24 mai 2001.
  11. À la suite de celle d’Eugène Weidmann, accusé de six meurtres, qui rendit beaucoup de femmes hystériques ; là encore elles furent nombreuses à tremper leur mouchoir dans le sang.
  12. Gallimard, 1953.
  13. 69 481 en 2000.
  14. C’est pour ton bien, op. cit.
  15. Alexander Neill, Libres enfants de Summerhill, Maspero, 1970.
  16. Je ne m’appesantirai pas sur un sujet sur lequel j’ai déjà écrit (Insoumission à l’école obligatoire, Bernard Barrault, 1985 et Les Cahiers au feu, Bernard Barrault, 1988). Je rappelle le livre majeur sur cette question : Janusz Korczak, Le droit de l’enfant au respect, Robert Laffont, 1979.
  17. Action de couper les oreilles ; une des peines qu’infligeaient les juges du XIVe siècle.