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Pourquoi faudrait-il punir/9

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tahin party (p. 174-182).


L’INEPTIE CONSISTE À VOULOIR
CONCLURE
(Flaubert)[1]


On n’écrit pas pour convaincre. On cherche à conforter ses amis ou alliés. On peut espérer, dans le meilleur des cas, susciter leurs réactions, noter les points de divergence possibles et enrichir grâce à ces échanges une argumentation qui ne peut être que laborieuse.

Il ne servirait à rien de soulever la question du châtiment si elle était résolue ou en voie de l’être. On va vers une répression accrue et l’abolition des prisons n’est pas pour aujourd’hui. Mais on peut choisir son camp, non pas entre les défenseurs de l’incarcération et ceux qui la jugent inique, mais entre ceux qui acceptent de s’interroger et les autres.

Nous ne parlons pas pour les prisonniers. C’est en notre nom que nous agissons ; nous sommes quelques-uns dehors qui n’avons aucun lien particulier ni professionnel avec la prison, à ne pas supporter qu’on enferme, qu’on brise, qu’on détruise des individus « pour leur apprendre à vivre ».

Nous n’avons pas vocation à défendre les détenus qui en auraient pourtant bien besoin, car un conte à dormir debout voudrait que chacun d’eux le soit ou l’ait été par un avocat. (Un livre serait nécessaire pour dire ce qu’est en réalité un avocat, surtout s’il s’est spécialisé dans les affaires pénales. Certains se montrent brillants, d’autres même bons. Mais dans l’ensemble, ils sont d’une déloyauté et d’un je-m’en-foutisme vis-à-vis de leurs clients que personne ne peut se figurer à moins de grenouiller dans ce milieu. Et il en sera ainsi tant qu’un accusé devra payer pour avoir droit à une défense digne de ce nom.)

C’est en notre nom à tous qu’est infligée une peine. À chacun de nous de se demander s’il pense qu’il est bon de faire souffrir quelqu’un sous le seul prétexte qu’on lui a donné tort d’avoir lui aussi causé de la souffrance. Certains rétorqueront : « Personnellement je n’ai aucun intérêt à réclamer un châtiment pour quelqu’un qui ne m’a pas nui, mais il s’agit des intérêts de la Société ». D’un point de vue éthique, quelle différence y a-t-il entre le mal commis dans l’intérêt de ladite Société et celui commis dans le sien propre ?

Même si l’on se réfère à l’aspect social de la question, nous avons vu que la prison était inutile puisque les délinquants en sortaient tout aussi délinquants. Elle est surtout doublement dangereuse : quand ils se retrouvent dehors, les anciens taulards, après avoir ingurgité les innommables humiliations dont nous avons à peine parlé, débordent de haine et ont hâte de se venger ; mais aussi tout le monde fait comme si la prison réglait cette fameuse question de la délinquance, elle aveugle ainsi les consciences, empêche qu’on réfléchisse à une solution. La prison n’est qu’une palissade derrière laquelle on cache l’inanité de la réponse.

Mais enfin par quoi voulez-vous la remplacer ? Par rien.

Comment traiter le problème de la délinquance ? Je ne sais pas. Si un groupe quelconque avait décidé de le résoudre en peignant les arbres en rouge, quel risque courrions-nous quelque temps plus tard à reconnaître que ça ne sert à rien ? Emprisonner des gens ou peindre des arbres en rouge, c’est pareil. On arrête les sottises et l’on réfléchit pour de bon.

Les politiques populistes, en France et ailleurs, qu’elles soient démocrates ou républicaines, vont dans le sens d’un châtiment grossier, d’une incarcération de plus en plus longue ; la punition se doit d’être tyrannique : dire qu’on choisit l’intolérance (la fameuse tolérance zéro), c’est choisir de gouverner par la menace, la crainte, l’inconséquence. Des dizaines de milliers de gens sont acculés au désespoir, en meurent, en deviennent dingues. Pour de la politique à la petite semaine, sans vision d’ensemble, sans avenir.

Mais, gronde la multitude, vous vous intéressez un peu trop à la souffrance d’individus malveillants, à des voleurs, à des pervers et même à des meurtriers. Ces brutes-là méritent bien un châtiment. Excellent argument puisqu’il a été inlassablement utilisé pendant des siècles pour défendre la torture et la peine de mort. Mais ne pouvons-nous renoncer à notre désir sauvage de rendre œil pour œil et dent pour dent ? Depuis longtemps, sur un mur du XXe arrondissement de Paris, un grand graffiti crie silencieusement « Œil pour œil, on finit par être aveugle ».[2]


Certains sont abolitionnistes pour des raisons d’ordre éthique parce qu’ils estiment mal de faire violence à quelqu’un sous prétexte qu’il a commis une faute. D’autres pensent que la prison est parfaitement irrationnelle. Souvent les deux attitudes sont mêlées. C’est le cas d’un bon nombre qui trouvent aberrant de garder l’incarcération comme instrument de défense des valeurs démocratiques : au nom de la liberté et du respect des Droits de l’homme, on supprime la liberté et le respect du moindre droit des citoyens incarcérés. Personnellement, je me méfie de la démocratie : rien ne me permet de penser qu’une démocratie ne puisse produire autant d’horreurs qu’un système dit totalitaire. Cependant l’argument des militants démocrates est intéressant : on ne peut garantir la vie en donnant la mort, on ne peut défendre la liberté en enfermant des milliers d’individus, on ne peut refuser la violence en utilisant la violence. Il rampe dans le système actuel au moins une hypocrisie, sinon une perversion intrinsèque.

Quand un État démocratique détient un citoyen, il lui fait subir tout ce qu’il considère comme opposé à ses valeurs. Si la liberté individuelle et collective était le bien suprême, la Justice ne s’abaisserait pas à se conduire comme n’importe quel délinquant qui abuse d’autrui. Un tel État affirme aujourd’hui l’impossibilité de respecter quelqu’un qu’on tient en son pouvoir : c’est une défense du crime.

Nous devons le répéter : l’enfermement à la merci de gardiens, les pires humiliations qu’un homme puisse vivre, la séparation d’avec ceux qu’il aime, en un mot la prison, tout cela est une torture. Au long de l’histoire des châtiments, il est bien d’autres supplices du même type ; comme des frottements qui ne sont rien d’autre qu’une gêne dans les premières heures puis causent des blessures tout aussi vives que creusées par un couteau. La prison est un supplice strictement analogue : les suicides, les automutilations, les crises de nerf sont des hurlements de damnés.

Certains jugent donc que l’incarcération est une faute grave, un crime. En 1982 le Comité Quaker de réflexion sur la prison et la justice écrivait : « Le système carcéral est à la fois la cause et la conséquence de la violence et de l’injustice sociale. Tout au long de l’histoire, ce sont les pauvres et les opprimés qui ont constitué la majorité des prisonniers. Nous sommes absolument certains que l’emprisonnement d’êtres humains, comme leur esclavage, est en soi parfaitement immoral et de plus autant destructeur pour ceux qu’on met en cage que pour ceux qui les y mettent. »

C’est aussi pour des raisons principalement éthiques (au moins pour les deux premières) qu’on supprime dans la plupart des pays la peine de mort : parce qu’il y a forcément des erreurs judiciaires sans possibilité de rendre les années de vie arrachées, parce qu’elle flatte le sadisme de beaucoup, parce qu’elle est inutile. Ces trois raisons restent tout aussi valables en ce qui concerne l’incarcération.

La prison n’est cependant qu’un épiphénomène, elle n’est la grande punition que parce qu’il y a eu jugement.

Or il est impossible de juger. Aucun homme ne peut en juger un autre. Pas parce qu’il est évidemment vrai que chacun de nous est capable du pire, mais parce que nous manquons d’intelligence et que la conscience d’autrui demeure inconnaissable, sauf peut-être, sans doute, dans des moments de communion fervente qui justement excluent tout jugement. On peut s’en remettre corps et âme à quelqu’un que l’on comprend, eût-il été un bourreau, parce qu’il se sait sauvé (Sauver : 1 — faire échapper quelqu’un à quelque grave danger. 2 — Empêcher la destruction, la ruine, la perte de quelque chose. Petit Robert). Car aimer nous rend un peu plus intelligent.

La bonne Justice n’existe pas plus que la Justice bonne. De l’antiquité avec Salomon jusqu’à nos jours en passant par les enluminures de l’histoire nous peignant en azur, or et carmin Louis IX recevant les vilains sous son chêne, court la légende de bons juges qui rendraient à chacun son dû de justice. Mais Louis IX, qui fut pourtant loin d’être le pire des rois de France, faisait arracher la langue des blasphémateurs.

Car qui juge condamne. Qui condamne détruit. Toute peine est par définition douleur, impossible de sortir de là. Reprocher à une prison de trop faire souffrir, c’est reprocher à un hôpital de trop bien soigner.

Qu’elle meure de vieillesse ou légèrement euthanasiée, qu’elle implose ou soit transformée en terrifiant « centre de soins » pour malades psychiques (englobant les malades mentaux, mais pas seulement), la prison comme châtiment est usée, elle n’a plus d’avenir. Pourtant elle survit comme elle peut car l’ordre nouveau mondial exige pour quelque temps encore un symbole de son pouvoir de coercition de même qu’une police aux mœurs policières.

La prison fait partie intégrante du milieu de la délinquance, elle en est l’un des constituants, le vivier, ne serait-ce que parce qu’elle renforce ce qu’il est commun d’appeler l’exclusion. Parmi les clochards, un bon nombre ont connu la taule ; trop vieux pour voler, ils se retrouvent en foyer pendant trois quatre mois avant de laisser la place aux jeunes. N’ayant trouvé ni travail ni logement, ils ont manifesté assez leur mauvaise volonté, ils parviennent à se payer quatre ou cinq nuits dans un hôtel infect, puis c’est la dégringolade prévue. Mais en amont — quel hasard surprenant ! — 20 à 30% de ceux qui entrent en prison sont des indigents, 21% des illettrés.[3]

La rage des jeunes est exaspérée par la précarité de l’existence étroite qu’on leur propose ; du côté des gens « bien élevés », cette colère a une sinistre tendance à se tourner contre eux-mêmes — les services de réanimation en témoignent — quant aux autres, et il y a de quoi, le mot « citoyenneté » les fait exploser, signe d’un entendement sain. La lutte contre la délinquance commence nécessairement par une politique de lutte pied à pied contre la pauvreté. Comment payer ? Quel joli pécule rapporterait la suppression de l’administration pénitentiaire ! De toute façon, les surveillants donneraient n’importe quoi pour faire autre chose…

Nous avons insisté dans un chapitre précédent sur ce constat qu’on peut établir dans n’importe quel pays du globe : plus une société est répressive, plus elle entraîne de brutalité entre ses membres (question de solidarité mécanique) ; il s’agit au départ comme à l’arrivée d’agression contre les personnes. Ce qu’on appelle la violence gratuite, c’est quand les gueux ne s’attaquent plus à ceux qui ont de l’argent — ce qui, à défaut d’être toujours raisonnable, est du moins rationnel — mais à des miséreux comme eux. Ils vivent dans un monde d’où sont chassés les plus faibles, ceux contre qui s’acharnent les institutions, en particulier celle de la police mais aussi avec la même suspicion, les mêmes méthodes de chantage et de menace — celles en charge des services sociaux ; le contraste n’en est que plus parlant quand « derrière le guichet », une employée du RMI ou autre exprime sa sympathie : « Je suis d’accord avec vous, Monsieur, ce qui vous arrive est injuste. Pourtant je dois respecter le règlement. » Et in petto « Je serais vous, je poserais des bombes. » Mais bizarrement, en ce début de millénaire, les criminels placés sous écrou ne sont pas, en France, des terroristes et n’en veulent pas au premier passant venu, lequel risque infiniment plus de mourir étouffé dans les affres d’une maladie que sous l’oreiller d’un assassin ou même de seulement recevoir un jour un coup de poing. Les craintes concernant délinquants et détenus sont l’objet de tellement de phantasmes…

Chacun pourrait se poser cette question : « Ceux qui peuvent me faire du mal sont-ils actuellement en prison ? » Question subsidiaire : « Ceux qui sont actuellement en prison me veulent-ils du mal à moi ou à quelqu’un de mes proches ? »

« Ils peuvent attaquer n’importe qui. » S’il est vrai que tout peut arriver, je risque alors aussi bien de me faire agresser par un voisin de palier, un chien sur un sentier, un collègue de travail, un passant devenant subitement fou, bref par tout ce que peut réserver le hasard et non pas forcément par un repris de justice.


La prison doit disparaître, parce qu’elle est afflictive c’est-à-dire littéralement qu’elle veut faire naître chez l’homme condamné un sentiment d’abandon, d’accablement, d’impuissance, parce qu’elle est un châtiment et qu’un châtiment est toujours une sale affaire.

Le châtiment peut-il disparaître ? Non, pas plus que la cruauté des hommes. Il réapparaîtra, s’il le faut, en dehors du droit pénal. Il est la condition de toute loi et la loi la condition de toute société. Mais rien ne nous empêche, vivant en société sans pouvoir y échapper, de nous élever contre ce qu’elle sécrète comme les punitions, la violence, le travail, l’argent. Pourquoi devrions-nous, réduits en cet esclavage, ne pas garder un esprit libre ? Nous pouvons bien regretter ce que devient ce monde et fièrement refuser notre aliénation. Et nous trouvons de grandes joies sans cesse renouvelées à rencontrer d’autres individus partageant notre mépris et notre insubordination, voire nos combats minuscules.

Il n’est sans doute pas possible de supprimer le châtiment quelles que soient les sociétés présentes et à venir. Et alors ? Parce qu’il faut mourir, doit-on cajoler la mort ? Ne pouvons-nous lutter contre elle ? Ce n’est pas un combat de militants. Ce n’est pas non plus une « vue de l’esprit ». C’est une opposition farouche qui s’inscrit très concrètement dans les choix que nous opérons, dans notre manière d’appréhender les rapports entre les individus.

Le contrôle social visant les classes dangereuses va s’accroître, s’aggraver, devenir intolérable. Privés de leur indépendance, les hommes s’insurgent tôt ou tard ; la délinquance est une manifestation sans banderole et rien ne nous invite à imaginer un proche apaisement. Donc on punira.

On a toujours puni comme on a toujours violé et toujours tué. Et par le même mouvement : qui a le pouvoir sur autrui a le plus grand mal à n’en pas user.

Le délinquant, tout « accidentel » qu’il soit, n’en est pas moins considéré comme un ennemi. Ennemi du bien commun, c’est en tant que vaincu qu’il subira une peine. Cela dit, on a vu des insoumis risquer la cour martiale plutôt que de tirer sur l’ennemi, et un blasphémateur qui ne perdait rien pour attendre refuser de lapider une femme adultère. Peut-être que dans les pays où se pratique la mise à mort par lapidation, un musulman de loin en loin fait de même. « Je le souhaite plus que je ne l’espère. »[4]


Les prisons vont-elles disparaître ? À cette question Louk Hulsman répondait (je résume ici ses propos) : « Je ne suis pas aveugle, je n’ai plus le même espoir que dans les années 60 où des choses que l’on croyait immuables avaient changé profondément, comme le poids de l’Église catholique sur les mentalités aux Pays-Bas par exemple. Je ne sais si le système pénal peut s’effondrer. Ce que je sais, c’est qu’effectivement les systèmes peuvent s’effondrer, on l’a encore vu avec le système soviétique.

Ces systèmes sont des colosses aux pieds d’argile. Les choses peuvent durer. Elles peuvent tout aussi bien disparaître. »[5]

Thomas Mathiesen, professeur de droit norvégien, militant pour l’abolition des prisons, raconte qu’en 1610 on brûla en Espagne, à Logrono, onze sorcières (dont certaines en effigie car étant déjà mortes sous les tortures) devant trente mille spectateurs enthousiastes et sûrs de la bonne justice de ces autodafés. Qu’on imagine cette foule ! Brûler vives ces épouses du Diable allait de soi. Ce fut une belle fête. Quatre ans plus tard, l’Espagne renonçait à cette barbarie et s’étonnait de l’avoir fait durer si longtemps.

Sous le palais du consensus, pendant des années, des penseurs, des juristes, et pourquoi pas quelques servantes, avaient avancé des arguments jusqu’à saper les fondements de l’édifice qui resplendissait encore de tous ses atroces feux juste avant sa disparition.

Je ne vivrai pourtant pas assez longtemps pour voir les prisons supprimées. Puissé-je du moins sentir que l’idée d’incarcération indigne de plus en plus profondément les êtres de bonne volonté.


Mai 2003
  1. Lettre à Louis Bouilhet, 4 septembre 1850, Correspondance, Pléiade, Gallimard, 1980, tome I, p. 679.
  2. Au coin de la rue des Amandiers et de la rue Louis-Nicolas Clérambault.
  3. Cf. Actualités Sociales Hebdomadaires, 3 mai 2002.
  4. Dernière phrase de L’Utopie de saint Thomas More, décapité en 1535.
  5. Interview de Louk Hulsman dans la série Au cœur de la prison, le châtiment, France Culture, 2 août 2002.