Précis de sociologie/III/IX

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Félix Alcan (p. 95-100).
Livre III. Chapitre IX.

CHAPITRE IX

LOI DES FORMALISMES SOCIAUX. — LOI DU MENSONGE DE GROUPE. — CONCLUSION SUR LA CONSERVATION SOCIALE

La loi des formalismes sociaux se rattache à ce que nous avons dit du dogmatisme social. — Comme tous les dogmes, les dogmes sociaux s’incarnent dans certains rites conventionnels et cérémoniels qui constituent ce que Tolstoï appellerait la religion du monde. Toute société, surtout si elle est — ou croit être — aristocratique, adopte un ensemble d’usages, de formalismes, de rites mondains qui sont pour elle un puissant moyen de conservation. Si quelqu’un s’amusait à dégager la philosophie d’un livre tel que les Règles du savoir-vivre de Mme la baronne Staffe, il est probable qu’il verrait que l’esprit de ces règles est un jaloux conservatisme de classe.

Les femmes jouent ici un rôle important. La femme est conservatrice et gardienne jalouse de l’étiquette. C’est elle qui régente ce qu’on appelle le monde. Le pouvoir de la « Dame » dans le monde bourgeois est à la fois occulte et omnipotent. « Je constate, dit un publiciste contemporain, chez l’immense majorité des femmes la superstition obstinée des compartiments et des étiquettes de la hiérarchie. Quel que soit leur rang, quelle que soit leur toilette, grattez la femme, vous trouverez la Dame, la terrible dame de Schopenhauer, avec sa préoccupation obsédante et maladive, d’égaler Mme une telle qui se croit supérieure et de se défendre rageusement pour tenir à distance Mme X…, qui voudrait être une égale. Quelle idée fixe de choisir et de régler chaque article de sa toilette, de son ménage et de son budget, en vue d’affirmer ou de simuler une supériorité sociale !

« Si j’insiste sur ce point, c’est que j’y vois le symptome, le symbole et le résumé de la psychologie bourgeoise. Les principes de la vanité mondaine dominent à la fois la toilette, le cérémonial et les choses les plus graves : mariages, relations, éducation, choix des carrières, programme de vie et de bonheur. Les femmes jugent un grand homme et choisissent un chapeau d’après le même idéal. Cet état d’esprit leur rend incompréhensible et odieuse toute transformation qui déclasserait et reclasserait toutes choses, qui bouleverserait la hiérarchie conventionnelle, leur religion et leur vie[1]. »

À la loi des Formalismes sociaux se rattache de près la loi que nous avons appelée loi du Mensonge de groupe.

Un groupe entretient sciemment les illusions et conventions utiles au maintien de son prestige social. M. Max Nordau a admirablement analysé ces mensonges conventionnels par lesquels la société cherche à duper l’individu.

Ces mensonges collectifs sont trop nombreux et trop puissants, leur action dans l’histoire est trop incessante et trop importante pour qu’il n’y ait pas là plus qu’un simple accident, mais bien une loi véritable : la loi d’insincérité sociale. Comme la lutte dont il n’est qu’un aspect, le mensonge fait partie intégrante de l’organisation sociale.

M. Sighele soutient même que la fonction sociale du mensonge prend de plus en plus d’importance au fur et à mesure que se développe la civilisation. D’après lui, il y a deux types de civilisation : la civilisation reposant sur la violence et la civilisation reposant sur le dol. La seconde atteint son apogée avec notre société bourgeoise actuelle. Dans son introduction au livre d’A. Menger sur le Droit au Produit intégral du Travail, M. Ch. Andler expose quelques-uns de ces mensonges : « Les codes en vigueur, dit-il, oppriment le pauvre ; ils ont laissé en dehors de leurs préoccupations les classes non possédantes. L’oppression qu’ils sanctionnent, ils en cachent d’ailleurs les moyens sous l’hypocrisie des aphorismes d’équité. Ils déclareront que tous les hommes sont égaux devant la loi, alors que les mêmes droits ne peuvent avoir la même efficacité chez ceux qui possèdent et chez ceux qui ne possèdent pas. Ils disent que nul n’est censé ignorer la loi, comme si pratiquement tous ceux qui ne font pas métier d’étudier la procédure, en pouvaient connaître les détours. Il résulte de là que les riches s’y retrouvent aisément, ayant pour guides des hommes de loi retors qu’ils salarient. Mais le pauvre s’égare dans le maquis où on le détrousse, où on le garrotte et où la moindre inadvertance est punie comme un crime. Ainsi l’État met au service des riches seuls l’appareil compliqué de sa justice de parti armée de peines brutales. »

Dans tous les dogmatismes philosophiques et moraux, dans toutes les tutelles et disciplines sociales, il y a une part énorme de convention et de mensonge. « Il y a, dit Nietzche, un mépris hypocrite de toutes les choses qu’en fait les hommes regardent comme les plus importantes, de toutes les choses prochaines. On dit par exemple : « On ne mange que pour vivre, » mensonge exécrable, comme celui qui parle de la procréation des enfants comme du dessein propre de toute volupté.

« Au rebours, la grande estime des « choses importantes » n’est presque jamais entièrement vraie : les prêtres et les métaphysiciens nous ont, il est vrai, accoutumés en ces matières à un langage hypocritement exagéré, mais sans réussir à changer le sentiment qui n’attribue pas à ces choses importantes autant d’importance qu’à ces choses prochaines méprisées. — Une fâcheuse conséquence de cette double hypocrisie n’en reste pas moins qu’on ne fait pas des choses prochaines, par exemple, du manger, de l’habitation, de l’habillement, des relations sociales, l’objet d’une réflexion et réforme continuelle, libre de préjugés et générale, mais que, la chose passant pour dégradante, on en détourne son application intellectuelle et artistique ; si bien que d’un côté l’accoutumance et la frivolité remportent sur l’élément inconsidéré, par exemple sur la jeunesse sans expérience, une victoire aisée, tandis que de l’autre nos continuelles infractions aux lois les plus simples du corps et de l’esprit nous mènent tous, jeunes et vieux, à une honteuse dépendance et servitude, — je veux dire à cette dépendance, au fond superflue à l’égard des médecins, professeurs et curateurs des âmes, dont la pression s’exerça toujours, maintenant encore, sur la société tout entière[2]. »

Ailleurs Nietzche décrit avec son habituelle ironie l’hypocrisie de ces moralistes qui « font semblant d’avoir découvert leurs opinions par le développement spontané d’une dialectique froide, pure, divinement insouciante, tandis qu’au fond une thèse anticipée est défendue par eux, appuyée de motifs laborieusement cherchés… La tartuferie aussi rigide que prude du vieux Kant, par où il nous attire dans les voies détournées de la dialectique qui mènent à son « impératif catégorique », ou plutôt qui nous y induisent, — ce spectacle nous fait rire, nous autres délicats, qui ne trouvons pas un petit divertissement à découvrir les fines malices des vieux moralistes et des prédicateurs de morale[3] ».

L’attachement de la société aux opinions et aux conventions qu’elle juge utiles à sa conservation est tel que le type d’homme le plus haï et regardé comme le plus dangereux est peut-être le dilettante et le sincère ; parce que l’un dédaigne et l’autre refuse de rentrer dans le mensonge général.

Nous avons ainsi terminé l’émunération des principales lois de conservation que nous avons cru pouvoir dégager dans la vie des sociétés. Par l’effet de ces lois, une société organisée est douée d’une force d’inertie qui fait qu’elle se maintient par sa propre masse et qu’elle en impose même à ceux qui auraient la tentation de porter la main sur elle. « Ces grands corps, dit Descartes, sont trop malaisés à relever étant abattus, ou même à retenir étant ébranlés, et leurs chutes ne peuvent être que très rudes[4]. »

Cette force d’inertie sociale est, comme l’inertie physique, purement amorale, ou du moins elle ne reconnaît d’autre loi morale que la loi vitale : la tendance de l’être à persévérer dans l’être. Ces lois de conservation manifestent dans toute son intensité l’antinomie qui existe entre la Société et l’Individu ; on pourrait ajouter entre la Société et la Morale. L’esprit de ces lois se résume dans la doctrine de Machiavel, qui croit devoir établir une grande différence entre l’Individu et l’État en matière de moralité : l’Individu doit tout sacrifier à la vertu ; l’État doit tout sacrifier, même la vertu, à sa conservation. Le salut de la société, c’est la loi suprême.

On peut se demander comment l’intérêt et le droit de la société étant ainsi en antinomie avec le droit de l’individu, les sociétés peuvent se maintenir. La réponse est que, si l’organisation sociale tend à déprimer et à opprimer les individualités indépendantes et énergiques, elle favorise plus ou moins directement les moyennes sociales et les médiocrités. Elle a institué une foule de règles étroites, formalistes, conventions mesquines, préjugés tyranniques qui deviennent entre les mains des médiocres et de ce qu’on appelle les « habiles » une arme contre les individualités supérieures. Une société organisée aura toujours pour elle la masse des médiocres ; car les règles établies par elle constituent, de propos délibéré, une prime à la médiocrité[5].


  1. Paul Adam, La Dame et l’Avenir (Journal du 27 novembre 1899).
  2. Nietzche, Le Voyageur et son ombre, § 5 (Trad. H. Albert).
  3. Nietzche, Par delà le Bien et le Mal, § 5.
  4. Descartes, Discours de la Méthode, IIe partie.
  5. À propos des mensonges de groupe et des psittacismes sociaux, remarquons qu’un excellent moyen de se prémunir contre eux est ce procédé de dissociation, de dissection des concepts décrit et pratiqué par M. Rémy de Gourmont dans sa remarquable étude : La Dissociation des Idées.

    (Rémy de Gourmont, La Culture des Idées, p. 73 et sqq.).