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Préface à la série « Claudine » (éd. Le Fleuron)

La bibliothèque libre.
Flammarion (Le Fleuron) (1p. 11-13).

PRÉFACE


J’ai raconté dans Mes apprentissages comment, environ deux ans après notre mariage, donc vers 1895, Monsieur Willy me dit un jour :

« — Vous devriez jeter sur le papier des souvenirs de l’école primaire, je pourrais peut-être en tirer quelque chose… N’ayez pas peur des détails piquants. »

Cet homme singulier et encore mal connu, qui signa je ne sais combien de volumes sans en avoir écrit aucun, était constamment à la recherche, pour son industrie littéraire, de talents nouveaux. Rien d’étonnant à ce qu’il ait étendu ses investigations jusqu’à son propre foyer.

« Je sortais d’une longue, d’une grave maladie, dont je gardais le corps et l’esprit paresseux. Mais, ayant retrouvé chez un papetier et racheté des cahiers semblables à mes cahiers d’école, leurs feuillets vergés, rayés de gris, à barre marginale rouge, leur dos de toile noire, leur couverture à médaillon et titre orné « Le Calligraphe » me remirent aux doigts une sorte de prurit du pensum, la passivité d’accomplir un travail commandé. Un certain filigrane, au travers du papier vergé, me rajeunissait de six ans. Sur un bout de bureau, la fenêtre derrière moi, l’épaule de biais et les genoux tors, j’écrivis avec application et indifférence…

« Quand j’eus fini, je remis à mon mari un texte serré qui respectait les marges. Il le parcourut et dit :

« — Je m’étais trompé, ça ne peut servir à rien.

« Délivrée, je retournai au divan, à la chatte, aux livres, au silence, à une vie que je tâchais de me rendre douce, et dont j’ignorais qu’elle me fût malsaine.

« Les cahiers restèrent plus de deux ans dans le fond d’un tiroir. Un jour Willy décida de ranger le contenu de son bureau.

« L’affreux comptoir en faux ébène, nappé de drap grenat, montra ses tiroirs de bois blanc, vomit des paperasses comprimées et l’on revit, oubliés, les cahiers que j’avais noircis : Claudine à l’école ».

« — Tiens, dit M. Willy. Je croyais que je les avais mis au panier.

« Il ouvrit un cahier, le feuilleta :

« — C’est gentil…

« Il ouvrit un second cahier, ne dit plus rien, — un troisième, un quatrième…

« — Nom de Dieu, grommela-t-il, je ne suis qu’un imbécile…

« Il rafla en désordre les cahiers, sauta sur son chapeau à bords plats, courut chez un éditeur… Et voilà comment je suis devenue écrivain. »

Mais voilà aussi comment j’ai failli ne jamais devenir écrivain. Il me manquait la vocation littéraire, et il est probable que je n’aurais plus jamais produit une ligne, si, après le succès de Claudine à l’école, d’autres tâches imposées ne m’eussent peu à peu mise dans la routine d’écrire.

Claudine à l’école parut en 1900, chez Paul Ollendorff, avec la seule signature de Willy. Dans l’intervalle, je dus me remettre à la besogne pour « pimenter » un peu mon texte :

« Vous ne pourriez pas, me dit Willy, échauffer un peu ce… ces enfantillages ? Par exemple, entre Claudine et l’une de ses camarades, une amitié trop tendre… Et puis du patois, beaucoup de mots patois… De la gaminerie… Vous voyez ce que je veux dire ? »

La souplesse de l’extrême jeunesse n’a d’égale que son manque de scrupules. De quelle mesure fut la collaboration de Willy ? Les manuscrits fournissent, à une question cent fois posée, une réponse partielle. Sur les quatre Claudine, seuls les manuscrits de Claudine en ménage et de Claudine s’en va ont été sauvés d’une destruction ordonnée par Willy à Paul Barlet, dit Paul Héon, secrétaire, ami, nègre, fort honnête garçon qui suspendit l’exécution commencée et m’apporta le demeurant, que je possède encore.

Il n’est pas sans intérêt de feuilleter ces cahiers. Tout entiers de ma main, une très fine écriture y paraît de loin en loin, change un mot, ajoute un calembour ou une réprimande fort sèche. Même, on y pouvait lire (dans Claudine en ménage et Claudine s’en va) deux béquets plus importants, que je supprime dans la présente édition.

Le succès des Claudine fut, pour l’époque, très grand, inspira la mode, le théâtre, les produits de beauté. Honnête, et surtout indifférente, je taisais la vérité, qui ne fut connue que beaucoup plus tard. C’est pourtant la première fois qu’aujourd’hui les Claudine paraissent sous le seul nom de leur seul auteur. J’aimerais aussi que l’on considérât désormais La Retraite sentimentale — joli titre suggéré par Alfred Vallette — comme la suite et la fin de Claudine. La logique et la commodité du lecteur y trouveront tous deux leur compte.

Colette