Aller au contenu

Préface de l’auteur (éd. Le Fleuron)

La bibliothèque libre.

PRÉFACE


Un bloc compact de volumes construits dans un format uniforme ; romans, nouvelles et essais traduits au moyen d’une typographie unique ainsi, et ainsi seulement un écrivain, à la fin d’une longue carrière, peut supputer le poids exact de ce qu’il a accompli. Là seulement peuvent son jugement se réjouir, son angoisse commencer. J’ai longtemps désiré de telles émotions contradictoires. Elles se sont fait attendre. Il me fallait besogner selon le hasard de l’inspiration, non moins que sous la rigueur de la nécessité, épouser un sujet fortuit, toutes conditions qui exposent l’écrivain à manquer de cohésion, à n’être ni assez châtié, ni assez heureux dans la rencontre et le choix des mots…

Adopter, pour le compte d’autrui, l’obligation et l’habitude d’écrire, avais-je trouvé là de quoi légitimer ma carrière ? Ma première récompense me vint du public et des écrivains de métier, lorsque celui-là me lut, lorsque ceux-ci me traitèrent en égale.

Il y a une tentation — je la connais bien ! — à laquelle l’écrivain mûri se retient, non sans peine, de succomber. Lucide désormais, armé de sévérité, apte à juger ce qu’il laissera, il est prêt à pratiquer dans son œuvre ancienne des amputations, tailler sans merci, redresser sans complaisance. Il se sent probe, et son goût est d’émonder, son envie est de mériter un peu plus de respect, un peu moins de flatterie. Une coquette sur le retour fait plus haute, sur sa gorge, la guimpe…

Je n’ose pas, je ne veux pas porter, sur d’anciennes œuvres, la main qui a su les écrire et serait sans doute maladroite à les amender. Elles garderont toutes les marques du temps, de l’erreur, de la hâte. Fraîches ici, plus loin tachées, que leurs macules attestent mon âge, mon long labeur, et l’honorable évolution qui transforme un écrivain hardi en critique timoré. Du moins les coupures, les modifications que j’ai maintenues, je me les suis accordées en connaissance de cause et je désire qu’elles soient respectées dans mes éditions à venir.

Colette