100%.png

Preface, par Faret

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


PREFACE
SUR LES
ŒUVRES DE MONSIEUR DE SAINT-AMANT
Par son fidelle amy Faret[1].



Il y a des choses qui sont d’une condition si relevée et d’une essence si pure, qu’elles ne peuvent rien souffrir de bas ny de commun ; et celles particulierement qui n’ont point d’autre object que de plaire sont ordinairement d’une nature si noble, que c’est les violer que ne leur donner pas toute la grace dont elles sont capables. La mediocrité les detruit, et, lorsqu’elles ne sont pas

excellentes, on peut dire qu’elles sont très-imparfaites. Si la peinture ne trompe les yeux, elle les offense ; si la musique ne charme les oreilles, elle les blesse ; et, si la poësie ne nous ravit et n’eslève l’ame au dessus de sa matière, elle est d’autant plus ridicule qu’elle est digne d’admiration lorsqu’elle est montée à ce poinct qui la fait nommer le langage des dieux. Aussi n’a-t’elle rien que de sublime : ses ornemens sont tous riches, et, bien que ses graces soient dans la naïfveté et que ses beautez soient toutes naturelles, si est-ce qu’elle veut tousjours estre accompagnée d’esclat et de pompe. Elle a je ne sçay quels rayons de divinité qui doivent reluire partout, et, lorsque ce feu manque de l’animer, elle n’a plus de force qui la puisse rehausser au dessus des choses les plus vulgaires. Ceste chaleur, que les anciens ont appellée genie, ne se communique qu’a fort peu d’esprits, et ne se fait principalement remarquer qu’aux descriptions, qui sont comme de riches tableaux où la nature est représentée : d’où vient que l’on a nommé la poësie une peinture parlante. Et de faict, comme elle est le plus noble effort de l’imagination, on peut dire aussi que son plus noble chef-d’œuvre est celuy de bien descrire. C’est ceste partie qui ne se peut acquerir, non plus que ces graces secrettes qui nous ravissent sans que nous sçachions la cause de nostre ravissement ; et c’est par là que ces grands hommes qui ont mérité les tiltres de divins et de sacrez sont montez à ceste gloire immortelle qui refleurit en tous les siecles. Il ne faut voir que les vers de Monsieur de Saint-Amant pour connoistre qu’il a pris dans le ciel plus subtilement que Promethée ce feu divin qui brille dans ses ouvrages. Neantmoins, cette ardeur d’esprit et ceste impetuosité de genie qui surprennent nos entendemens et qui entraisnent tout le monde après elles ne sont jamais si desreiglées qu’il n’en soit tousjours le maistre. Son jugement et son imagination font un si juste temperament et sont d’une si parfaite intelligence, que l’un n’entreprend rien sans le secours de l’autre. Aussi sont-ce deux parties dont l’union est tellement necessaire que, quand l’une des deux vient à manquer, ce n’est plus ou que sterilité ou que confusion. En effect, l’on void ordinairement que ces esprits violents, de qui les secondes pensées n’ont jamais corrigé les premieres, ressemblent

à ces torrents qui se precipitent pour ne faire que du mal ; mais

ceux qui, produisant beaucoup, font regner l’ordre au milieu des belles matieres, sont comme ces grands fleuves qui portent la fertilité dans les campagnes et l’abondance dans les villes. Nostre amy se peut vanter d’estre de ceux-là et d’avoir toutes les grandes qualitez requises a un vray poëte. Ses inventions sont hardies et agreables ; ses pensées sont hautes et claires ; son elocution est nette et vigoureuse, et, jusques au son et à la cadence de ses vers, il se trouve une harmonie qui peut passer pour sœur legitime de celle de son luth. Lors qu’il descrit, il imprime dans l’ame des images plus parfaites que ne font les objects mesmes. Il fait tousjours remarquer quelque nouveauté dans les choses qu’on a veues mille fois, et ce qui est particulierement à considerer en luy, c’est qu’il n’achève jamais ces beaux portraits sans y donner un traict de maistre, et sans y laisser un éguillon a la fin qui chatouille l’esprit long-temps après qu’il en a esté picqué. Lors qu’il veut estre serieux, il semble qu’il n’ait jamais hanté que des philosophes, et, quand il veut relascher son style dans la liberté d’une honneste raillerie, il n’est point d’humeur si stupide qu’il ne resveille, ny si severe dont il ne dissipe le chagrin et à qui il n’inspire des subtils sentimens de joye. Son esprit paroist sous toutes les formes, et c’est une chose admirable, et qui ne s’est peut-estre jamais veue, qu’une mesme personne ait pû en un eminent degré reussir egalement en deux façons d’escrire qui sont d’une nature si differente et qui semblent estre opposées. Et certes, qui peut voir ceste belle Solitude, à qui toute la France a donné sa voix, sans estre tenté d’aller resver dans les deserts ? et si tous ceux qui l’ont admirée s’estoient laissé aller aux premiers mouvemens qu’ils ont eus en la lisant, la Solitude mesme n’auroit-elle pas esté destruicte par sa propre louange, et ne seroit-elle pas aujourd’hui plus frequentée que les villes ? Ce divin Contemplateur, qui ne peut estre assez dignement loué que par celuy mesme qu’il loue, je veux dire par ce grand et sainct prelat à qui il est dedié, n’est-ce pas mesme une sublime leçon de la plus parfaite sagesse et de la plus haute philosophie chrestienne et morale ? Quel courage assez hardy pourroit ouyr reciter ses Visions melancoliques, dont le tiltre seul a je ne sçay quoy d’effroyable, sans fremir d’horreur ? Et quelle

ame assez austere pourroit lire le Palais de la Volupté sans

estre touchée de quelque desir d’en gouster les delices ? L’Andromede et l’Arion, sont-ce pas d’assez hardis essais de ce fort genie pour faire esperer a nostre langue un poëme heroïque ! Enfin, tant d’autres beau poëmes, ou pour l’amour ou pour la joye, et qui sont par tout embellis des vrays omemens de l’art et des richesses de la nature, doivent-ils pas faire confesser à tout le monde que monsieur de Saint-Amant merite autant qu’aucun autre qui ait jamais esté le tiltre de vray poëte ?

L’estroite amitié qui s’est inviolablement conservée entre nous depuis plusieurs années ne sçauroit, devant de bons juges, rendre ce discours suspect d’aucune flatterie. Je voudrois bien que ce fust icy un lieu à propos de parler aussi bien de la bonté de ses mœurs comme de la bonté de ses œuvres ; mon inclination s’estendroit bien volontiers sur ce suject. Et combien qu’il m’ait fait passer pour vieux et grand beuveur dans ses vers, avec la mesme injustice qu’on a escrit dans tous les cabarets le nom de Chaudière[2], qu’on dit qui ne beut jamais que de l’eau, si est-ce que, pour me venger agreablement de ces injures, je prendrois plaisir à publier qu’il a toutes les vertus qui accompagnent la generosité. Mais il m’arrache luy mesme la plume de la main, et sa modestie me defend d’en dire davantage.


  1. Nicolas Faret, né en Bresse, ami de Saint-Amant, de Bois-Robert, de Vaugelas, auquel il ouvrit sa bourse, fut après la publication de l’Honnête homme, présenté par Malleville au petit cercle qui se réuinssoit alors chez Conrart, et qui devient l’Académie françoise. Secrétaire de comte d’Harcourt, il l’accompagna avec Saint-Amant dans son expédition des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat. Il rédigea les Mémoires de ce prince, qui sont restés inédits. — L’Académie françoise, qui faisoit grand cas de son mérite, l’avoit chargé de « dresser le projet de l’Académie ». — Faret mourut à l’âge de 46 ans, en 1646. « Il avoit l’esprit bien fait, beaucoup de pureté et de netteté dans le style, beaucoup de génie pour la langue et pour l’éloquence. » (Pellisson, Hist. de l’Académie. — Guichenon, Hist. de Bresse.)
  2. Je n’ai rien trouvé sur ce personnage, qui, comme Voiture, ne buvoit que de l’eau.