Premier recueil de diverses poésies tant du feu sieur de Sponde que des sieurs Du Perron, de Bertaud, de Porchères et autres, non encor imprimées, recueillies par Raphaël Du Petit Val, 1604.djvu/6/Les Amours

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Sommaire des Amours[modifier]

[SONNETS.]
[STANCES, CHANSONS, ELEGIE.]

Textes[modifier]

, François d'Arbaud de Porchères
Premier recueil de diverses poésies tant du feu sieur de Sponde que des sieurs Du Perron, de Bertaud, de Porchères et autres, non encor imprimées, recueillies par Raphaël Du Petit ValImprimerie Du Petit Val (p. 6-40).

SONNET.
I.


Si c’est dessus les eaux que la terre est presse
Comment se soustient-elle encor si fermement ?
Et si c’est sur les vents qu’elle a son fondement
Qui la peut conserver sans estre renversee ?

Ces justes contrepoids qui nous l’ont balancee
Ne panchent-ils jamais d’un divers branslement ?
Et qui nous fait solide ainsi cet Element,
Qui trouve autour de luy l’inconstance amassee ?

Il est ainsi, ce corps se va tout souslevant
Sans jamais s’esbranler parmi l’onde et le vent,
Miracle nompareil, si mon amour extreme

Voyant ces maux coulans, soufflans de tous costez
Ne trouvoit tous les jours par exemple de mesme
Sa constance au milieu de ces legeretez.

II.


Quand je voy les efforts de ce Grand Alexandre,
D’un Cesar dont le sein comblé de passions
Embraze tout de feu de ces ambitions,
Et n’en laisse apres soy memoire qu’en la cendre.

Quand je voy que leur gloire est seulement de rendre,
Apres l’orage enflé de tant d’afflictions,
Calmes dessous leurs loix toutes les nations
Qui voyent le Soleil et monter et descendre :

Encor que j’ay dequoy m’engueillir comme eux,
Que mes lauriers ne soyent de leurs lauriers honteux,
Je les condamne tous & ne les puis deffendre :

Ma belle c’est vers toy que tournent mes espris,
Ces tirans-la faisoyent leur triomphe de prendre,
Et je triompheroy de ce que tu m’as pris.


III.


Qui seroit dans les Cieux, & baisseroit sa veuë
Sur le large pourpris de ce sec element,
Il ne croiroit de tout, rien qu’un poinct seulement
Un poinct encor caché du voile d’une nuë :

Mais s’il contemple apres ceste courtine bluë,
Ce cercle de cristal, ce doré firmament,
Il juge que son tour est grand infiniment,
Et que ceste grandeur nous est toute incognuë.

Ainsi de ce grand ciel, où l’amour m’a guidé
De ce grand ciel d’Amour où mon œil est bandé
Si je relasche un peu la pointe aigue au reste,

Au reste des amours, je vois sous une nuict
Du monde d’Epicure en atomes reduit,
Leur amour tout de terre, & le mien tout celeste.

IIII.


En vain mille beautez à mes yeux se presentent,
Mes yeux leur sont ouvers et mon courage clos,
Une seule beauté s’enflamme dans mes os
Et mes os de ce feu seulement se contentent :

Les vigueurs de ma vie et du temps qui m’absentent
Du bien-heureux sejour où loge mon repos,
Alterent moins mon ame, encor que mon propos
Et mes discrets desirs jamais ne se repentent.

Chatouilleuses beautez, vous domptez doucement
Tous ces esprits flotans, qui souillent aisement
Des absentes amours la chaste souvenance :

Mais pour tous vos efforts je demeure indompté :
Ainsi je veux servir d’un patron de constance,
Comme ma belle fleur d’un patron de beauté.


V.


Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.

Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
Et me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulans ennuis
M’emporte & je le sens, mais je ne le puis dire.

Je suis cet Acteon de ces chiens deschiré !
Et l’esclat de mon ame est si bien alteré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë :

Deux Desses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujets nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, & luy de l’avoir veuë.

VI.


Mon Dieu, que je voudrois que ma main fust oisive,
Que ma bouche et mes yeux reprissent leur devoir
Escrire est peu : c’est plus de parler & de voir
De ces deux œuvres l’une est morte & l’autre vive.

Quelque beau trait d’amour que nostre main escrive,
Ce sont tesmoins muets qui n’ont pas le pouvoir
Ni le semblable poix, que l’œil pourroit avoir
Et de nos vives voix la vertu plus naïve.

Mais quoy : n’estoyent encor ces foibles estançons
Et ces fruits mi rongez dont nous le nourrissons
L’Amour mourroit de faim et cherroit en ruine :

Escrivons attendant de plus fermes plaisirs,
Et si le temps domine encor sur nos desirs,
Faisons que sur le temps la constance domine.


VII.


Si j’avois comme vous mignardes colombelles
Des plumages si beaux sur mon corps attachez,
On auroit beau tenir mes esprits empeschez
De l’indomptable fer de cent chaines nouvelles :

Sur les aisles du vent je guiderois mes aisles
J’irois jusqu’au sejour où mes biens sont cachez,
Ainsi voyant de moy ces ennuis arrachez
Je ne sentirois plus ces absences cruelles,

Colombelles helas ! que j’ay bien souhaité
Que mon corps vous semblast autant d’agilité
Que mon ame d’amour à vostre ame ressemble :

Mais quoy, je le souhaite, & me trompe d’autant,
Ferois-je bien voller un amour si constant
D’un monde tout rempli de vos aisles ensemble ?

VIII.


Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine
Je le veux avec peine encore conserver,
Tardif a reposer, prompt a me relever,
Et tant veiller qu’en fin on ne me le suprenne.

Encor que des mes yeux la garde plus certaine
Aupres de son sejour ne te puisse trouver,
Et qu’il me peut encor en l’absence arriver
Qu’un autre plus prochain me l’empoigne & l’emmaine.

Je ne veux pas pourtant me travailler ainsi,
La seule foy m’asseure & m’oste le soucy :
Et ne changera point pourveu que je ne change.

Il faut tenir bon œil & bon pied sur ce point,
A gaigner un beau bien on gaigne une loüange,
Mais on en gaigne mille à ne le perdre point.


IX.


Si tant de maux passez ne m’ont acquis ce bien,
Que vous croyez au moins que je vous suis fidelle,
Ou si vous le croyez, qu’à la moindre querelle
Vous me faciez semblant de n’en plus croire rien ;

Belle, pour qui je meurs, belle, pensez vous bien
Que je ne sente point cette injure cruelle ?
Plus sanglante beaucoup, que la peine éternelle
Où malgré tout le monde encor je me retiens,

Il est vray toutesfois, vos beautez infinies,
Quand je vivrois encor cent mille & mille vies,
Ne se pourroyent jamais servir si dignement

Que je ne fusse en reste à leur valeur parfaicte :
Mais croyez-le ou non, la preuve est toute faicte
Qu’au près de moy, l’amour aime imparfaitement.

X.


Je ne bouge non plus qu’un escueil dedans l’onde
Qui fait fort à l'orage, & le fait reculer,
Il me trouve affermi, qui cherche à m'esbranler,
Deusse-je voir bransler contre moy tout le monde.

Chacun qui voit combien tous les jours je me fonde
Sur ce constant dessein, se mesle d'en parler,
Trouble la terre & l'air afin de me troubler
Et ne pouvant rien plus, pour le moins il en gronde.

Mais je n'escoute point, que pour le mespriser,
Ce propos enchanteur qui tend a mabuser
Et me ravir le bien que leur rage m'envie.

Laissons laissons le dire un seul mot me suffit
Qu'en la guerre d'amour une ame bien nourrie
Emporte tout l'honneur emportant le profit.


XI


Tous mes propos jadis ne vous faisoyent instance
Que de l'ardant amour dont j'estois embrazé :
Mais depuis que vostre œil sur moy s'est appaisé
Je ne vous puis parler rien que de ma constance.

L'amour mesme de qui j'espreuve l'assistance
Qui sçait combien l'esprit de l'homme est fort aisé
D'aller aux changemens, se tient comme abusé
Voyant qu'en vous aimans j'aime sans repentance.

Il s'en remonstre assez qui bruslent vivement,
Mais la fin de leur feu qui se va consommant
N'est qu'un brin de fumee & qu'un morceau de cendre.

Je laisse ces amans croupir en leurs humeurs
Et me tiens pour contens, s'il vous plaist de comprendre
Que mon feu ne sçauroit mourir si je ne meurs.

XII.


Mon cœur ne te rends point à ces ennuis d'absence,
Et quelques forts qu'ils soyent sois encore plus fort
Quand mesme tu serois sur le poinct de la mort
Mon coeur ne te rends point, & reprens ta puissance.

Que si tant de combats te donnent cognoissance
Que tu n'es pas tousjours pour rompre leur effort
Garde toy de tomber en un tel desconfort
Que ton amour jamais y perde son essence.

Puis que tous tes souspirs sont ainsi retardez
Laisse laisse courir ces torrens desbordez,
Et monte sur les rocs de ce mont de constance :

Ainsi dessus les monts de ce sage chef Romain
Differa ses combats du jour au lendemain,
Se mocqua d'Hannibal, rompant sa violence.


XIII.


Tu disois, Archimede, ainsi qu'on nous fait croire
Qu'on te donnast un poinct pour bien te soustenir
Tu branlerois le monde, & le ferois venir,
Comme un faix plus leger de lieu en lieu s'emporte :

Puis que ton arc si beau, ta main estoit si forte
Si tu pouvois encore au monde revenir
Dans l'amour de mon cœur s'esforce à retenir
Tu trouverois ton poinct peut estre en quelque sorte.

Pourroit-on voir jamais plus de solidité
Qu'en ce qui bransle moins plus il est agité
Et prend son asseurance en l'inconstance mesme :

Il est seur, Archimede, & je n'en doute point
Pour bransler tout le monde & s'asseure d'un point
Il te falloit aimer aussi ferme que j'aime.

XIIII.


Quand le vaillant Hector, le grand rampart de Troye,
Sortir tout enflammé, sur les nefs des Gregeois,
Et qu'Achille charmoit d'une plaintive voix
Son oisive douleur, sa vengeance de joye.

Comme quand le Soleil dedans l'onde flamboye
L'onde des rais tremblans repousse dans les toits :
La Grece tout ainsi flottante ceste fois
Eust peur d'estre à la fin la proye de sa proye.

Un seul bouclier d'Ajax se trouvant le plus fort
Soustint ceste fureur & dompta cet effort,
J'eusse perdu de mesme en ceste horrible absence

Mon amour, assailli d'une armee d'ennuis,
Dans le travail des jours, dans la langeur des nuicts
Si je ne l'eusse armé d'un bouclier de constance.


XV.


Ceste brave Carthage, un des honneurs du monde
Et la longue terreur de l'empire Romain,
Qui donna tant de peine à son cœur, à sa main,
Pour se faire premiere, & Rome la seconde

Apres avoir dompté presque la terre & l'onde,
Et porté dans le ciel tout l'orgueil de son sein,
Esprouva mais trop tard, qu'un superbe dessein
Fondé dessus le vent il faut en fin qu'il fonde

Ceste insolente là la pompe qu'elle aima
Le brasier devorant du feu la consuma :
Que je me ris au lieu, Carthage, de te plaindre.

Ton feu dura vingt jours, & bruslas pour si peu,
Helas que dirois-tu si tu voyais qu'un feu
Me brusle si long-temps sans qu'il se puisse esteindre?

XVI.


Je prens exemple en toy, courageuse Numance,
L'un des grands fleaux de Rome, & comme toy je veux
Praticquant la valeur, apprendre à nos neveux
Qu'il faut vaincre en l'assaut, mourir en la deffence.

Durant tes quatorze ans, l'insolente arrogance
De tes longs ennemis du bonheur despourveus,
Contre tant de vertu s'arrachoit les cheveux
Et s'arrachoit plus fort encore l'esperance :

En fin on n'eust moyen propre a te surmonter
Que te laisser toy-mesme à toy-mesme dompter,
Et toy tu ne laissas que tes murs & ta cendre :

Ainsi tous ces ennuis dont je vaincs les efforts
S'ils se trouvent en fin plus rusez que plus forts,
J'aime mieux comme toy mourir que de me rendre.


XVII.


Je sens dedans mon ame une guerre civile
D’un parti ma raison, mes sens d’autre parti,
Dont le bruslant discord ne peut estre amorti
Tant chacun son tranchant l’un contre l’autre affile.

Mais mes sens sont armez d’un verre si fragile
Que si le cœur bientost ne s’en est departi
Tout l’heur vers ma raison se verra converti,
Comme au party plus fort plus juste & plus utile.

Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau
Des ardeurs que me donne un esloigné flambeau,
 Au rebours la raison me renforce au martyre.

Faisons comme dans Rome, à ce peuple mutin
De mes sens inconstans arrachons-les en fin,
Et que notre raison y plante son Empire.

XVIII.


Ne vous estonnez point si mon esprit qui passe
De travail en travail par tant de mouvemens,
Depuis qu’il est banni dans ces esloignemens,
Tout agile qu’il est ne change point de place.

Ce que vous en voyez, quelque chose qu’il face,
Il s’est planté si bien sur si bons fondemens,
Qu’il ne voudrait jamais souffrir de changemens
Si ce n’est que le feu se peust changer de place.

Ces deux contraires sont en moy seul arrestez
Les foibles mouvemens, les dures fermetez :
Mais voulez vous avoir plus claire cognoissance

Que mon espoir se meurt & ne se change point ?
Il tournoye à l’entour du poinct de la constance
Comme le ciel tournoye à l’entour de son poinct.


XIX.


Je contemplois un jour le dormant de ce fleuve
Qui traine lentement les ondes dans la mer,
Sans que les Aquilons le façent escumer
Ni bondir, ravageur, sur les bords qu’il abreuve

Et contemplant le cours de ces maux que j’espreuve
Ce fleuve dis-je alors ne sçait que c’est d’aimer,
Si quelque flamme eust peu ses glaces allumer
Il trouveroit l’amour ainsi que je le treuve.

S’il le sentoit si bien, il auroit plus de flots,
L’Amour est de la peine & non point du repos,
Mais ceste peine en fin est du repos suyvie

Si son esprit constant la deffend du trespas,
Mais qui meurt en la peine il ne merite pas
Que le repos jamais luy redonne la vie.

XX.


Les Toscans batailloyent donnant droit dedans Rome
Les armes à la main, la fureur sur le front,
Quand on veit un Horace avancé sur le pont,
Et d’un coup arrester tant d’hommes par un homme.

Apres un long combat & brave qu’on renomme
Vaincu non de valeur, mais d’un grand nombre il rompt
De sa main le passage & s’eslance d’un bond
Dans le Tybre, se sauve, et sauve tout en somme,

Mon amour n’est pas moindre, et quoy qu’il soit surpris
De la foule d’ennuis qui troublent mes esprits,
Il fait ferme & se bat avec tant de constance

Que pres des coups il est esloingné de danger,
Et s’il se doit enfin dans ses larmes plonger,
Le dernier desespoir sera son esperance.


XXI.


Non je ne cache point une flamme si belle,
Je veux je veux avoir tout le monde à tesmoin,
Et ceux qui sont plus prez, & ceux qui sont plus loin
Dites, est-il au monde un amant plus fidelle ?

Ces secretes humeurs qu'hipocrites j'appelle
Blasment secretement à l'oreille en un coin
La peine que je prens d'en prendre tant de soin,
Tandis que chacun d'eux ces propres sens recelle,

Ainsi nous differons, que leurs cœurs sont couverts
Et que le mien fait voir ses mouvemens ouverts :
Ils ont raison, leurs sens sont bien dignes de honte :

Mais je ne puis rougir d'aimer si dignement,
Et plus mon bel amour tous leurs amours surmonte :
Il me le faut encore aymer plus constamment.

XXII.


On dit que dans le ciel, les diverses images
Des astres l'un à l'autre ensemble rapportez
Engendrent ici bas tant de diversitez
Et tantost de profits & tantost de dommages :

Tous leurs estats leur font à leur tour leur homages,
L'un baisse l'autre hausse : & tant de dignitez
Ont en maintes façons certains points limitez
Qui leur font & laisser & perdre leur visages.

Mon amour seur se treuve exempt de ses rigueurs
Si ce n'est pour accroistre encores ses vigueurs,
Mais non pas pour jamais d'un seul moment descendre.

Non pas s'il me falloit descendre dans la mort :
En somme il est, s'il faut par le ciel le comprendre,
Ferme ne plus ne moins que l'estoile du Nort.


XXIII.


Il est vray, mon amour estoit sujet au change,
Avant que j'eusse appris d'aimer solidement,
Mais si je n'eusse veu cest astre consumant
Je n'auray point encore acquis ceste louange.

Ore je vois combien c'est une humeur estrange
De vivre, mais mourir, parmy le changement,
Et que l'amour luy mesme en gronde tellement
Qu'il est certain qu'en fin, quoy qu'il tarde il s'en vange.

Si tu prens un chemin après tant de destours,
Un bord après l'orage, & puis reprens ton cours,
Et l'orage aux destours il survient le naufrage

Un erreur, on dira que tu l'as merité,
Si l'amour n'est point feint il aura le courage
De ne changer non plus que fait la verité.

XXIIII.


Mon Soleil qui brillez de vos yeux dans mes yeux,
Et pour trop de clarté leur ostez la lumiere,
Je ne voy rien que vous, & mon ame est si fiere
Qu’elle ne daigne plus aimer que dans les cieux.

Tout autre amour me semble un enfer furieux,
Plein d’horreur et de mort dont m’enfuyant arriere
J’en laisse franchement plus franche la carriere
A ceux qui sont plus mal et pensent faire mieux.

Le plaisir, volontiers, est de l’amour l’amorce,
Mais outre encor je sens quelque plus vive force
Qui me feroit aimer malgré moy ce Soleil :

Cette force est en vous dont la beauté puissante
La beauté sans pareil, encor qu’elle s’absente
A tué cest amant, cest amant sans pareil.


XXV.


Contemplez hardiment tous ceus qui sont coustumé
De se sacrifier à l'autel des beautez,
Vous verrez que le vent de leurs legeretez
Leur esteint le braiser aussi tost qu'il l'allume.

Mais moy, qui si long temps à vos yeux me consume
Je ne consume point pourtant mes fermetez,
Et d'autant plus avant au feu vous me mettez
Plus l'or de mon amour a durer s'accoustume.

Pour vous, belle, le tout de ce tout ne m'est rien,
Ces biens sont povretez au regard de ce bien,
Et vous servir tant plus que mille & mille empires

S'en trouve qui voudra vivement offencé,
Pour moy j'aimerois mieux mourir en vos martyres,
Que vivre au plus grand heur qui puisse estre pensé.

XXVI.


Les vents grondoyent en l'air, les plus sombres nuages
Nous desroboyent le jour pesle mesle entassez
Les abismes d'enfer estoyent au ciel poussez
La mer s'enfloit des monts, & le monde d'orages :

Quand je vis qu'un oyseau delaissant nos rivages
S'envole au beau milieu de ces flots courroucez,
Y pose de son nid les festus ramassez
Et rappaise soudain ses escumeuses rages.

L'amour m'en fit autant, et comme un Alcion
L'autre jour se logea dedans ma passion
Et combla de bon-heur mon ame infortunee.

Apres le trouble, enfin, il me donna la paix :
Mais le calme de mer n'est qu'une fois l'annee
Et celui de mon ame y sera pour jamais.


STANCES.

 

Tel estoit ce bel astre à son entree au monde
Et deslors qu'il sortoit de son tendre berçeau,
Clair au poind qu'on le veit autant que le flambeau
Qui luit le jour diffus, & la nuict dessous l'onde,

Ce feu sur le poignant de sa premier Aurore
Nous enbasmoit les champs du nectar de ses pleurs,
Et les champs repousseoient un doux printemps de fleurs,
Encore les pleurs couloyent, les fleurs croissoyent encore.

Les lis croissoyent sur tout, le lis que ce feu mesme
Regardoit d'un rayon si benin de ses yeux
Qu'on soupçonna deslors qu'il aimeroit bien mieux :
On voit de meilleur œil, tousjour ce que lon aime.

La mere des amours, à demy fletrissante
Veit reverdir son Myrrhe en toufeaux ombrageux :

Les palmes qu'elle donne aux Amans courageux
Enlasserent plus fort leur force renaissante.

Mais depuis que du temps la course coustumiere
Anima, de ce feu, les grillantes ardeurs,
Les corps ne sentoyent plus, du Soleil, que froideurs,
Et les ames brusloyent dessous ceste lumiere.

Le pauvre Amour, couvert d'un funebre nuage
Des rayons pallissans d'une fausse beauté,
Tout aussi tost qu'il veit brusler ceste clarté,
Esclata tout en lustre & changea de visage.

Il se leve, ravi de ces flammes nouvelles :
Voici, voici, dit-il, du secours à l'Amour,
Et pour luy faire honneur il volette alentour :
Mais il en fist la preuve & se brusla les aisles.

O presage asseuré, s'escria-t-il à l'heure,
Que ce flambeau si beau n'esclaire point en vain,
Et qu'il faut, en laissant un travail incertain,
Que ce repos certain me serve de demeure.

Je voy de toutes pars ma torche consumée
Jetter la cendre en terre et l'estincelle aux cieux :
Ce feu, ce feu, tout seul, peut rallumer mes feux :
Car tous les autres feux n'ont que de la fumee.

Deslors Amour perdit franchement sa franchise
Et de tous ces beaux champs en fist un beau desert,
Il maistrisoit n'aguere, & maintenant il sert,
Mais ce service là valloit bien sa maistrise.

Il met son arc, ses traits, es mains de la Deesse,
Pour un gage certain qu'elle l'avoit soustrait ;
Mais gardez vous, dit-il, gardez qu'un jour le trait
Duquel vous blesserez luy mesme ne vous blesse.

Elle les prend soudain d'aise toute ravie,
Se glisse dedans l'air où sont les demi-dieux,
Eslance tout d'un coup cent flesches de ses yeux
En frappe tout un monde, & leur oste la vie.


Les Nimphes d'alentour, comme elles l'apperceurent,
Se cacheront de honte aux ombrages des bois :
Mais elle, qui ne veit rien digne de ses loix,
S'en vint & leur osta la honte quelles eurent.

Cependant les beautez luy croissoyent davantage,
Et tous les poincts du jour forçoyent leurs actions
Pour achever le poinct de ses perfections,
Mais elle croissoit plus encore de courage.

Ainsi d'un haut dessein vivement animee,
Prend la fleche, qu'Amour luy mesme avoit preveu,
Tire à force, fend l'air & va dedans le feu
Où sa fleche luy fust tout d'un coup allumee,

A ce rencontre heureux la belle se sent prise,
Accolle sa beauté contre ceste grandeur,
Et trouvant sa ardeur pareille à sa grandeur,
Se baigne au beau succez d'une belle entreprise.

Amans, ces doubles feux que vous meslez ensemble
Ne sont que le pourtrait de ces deux feux jumeaux
Qui calment les courroux des bouillonnantes eaux,
Et rasseurent la nef des vents dont elle tremble.

Puissiez vous, tout ainsi que ces germaines flammes,
Survivre l'un à l'autre & jamais ne mourir,
Sans pouvoir tour à tour vous entresecourir
D'ames pour vos amours, & d'amour pour vos ames.


CHANSON


Comment pensez vous que je vive
Esloigné de vostre beauté ?
Tout ainsi qu'une ame captive
Au gouffre d'une obscurité,
Qui n'attend tremblante à tout'heure
Que le jour qu'il faut qu'elle meure.

Je ne vois par tout que des ombres,

Je trouve mesme noirs les cieux,
Les jours luisans sont des nuicts sombres,
Les nuicts des Enfers à mes yeux,
Les Enfers mesmes si funebres
Sont beaux au pris de mes tenebres.

Ce monde plain d'inquietudes
Qui flotte tout autour de moy,
Ce ne sont que solitudes
Toutes plaines de mon esmoy,
Mais vuides de la douce vie
Que son absence m'a ravie

Je fons comme fondroit la cire
Aupres d'un brasier enflammé,
Et plus de vous je me retire
Je sens plus mon feu ranimé,
Mais ce feu tant plus il s'augmente
Helas ! tant plus il me tourmente,

Je meurs il est certain, ma belle.
Et ce peu d'ame que je tiens
Ce n'est que ceste humeur fidelle
De laquelle je l'entretiens :
Le reste d'elle qui s'envole
Ne me laisse que ma parole.

La parole helas! pour me plaindre
Que mes maux sont bien commencez,
Mais je dois bien encore craindre,
Qu'ils ne soyent pas si tost passez,
Et que mes fresles destinees
N'ont point leurs bornes terminees.

Mon Dieu ! que ceste heure incertaine
A pour moy de malheurs certains,
Et que ma belle si lointaine
M'en garde les secours lointains !
Peut on jamais sentir ny dire

Pareil martyre à mon martyre?

Ainsi mon ame repoussee
Paisible à l'abry de son port
Sera desormais balançee
Dans les tempestes de la mort,
Mais sa nef sera la constance,
Et son estoile l'esperance.

Durant ceste triste fortune
La voix de mes gemissemens
A vos oreilles importune,
Y prendra les soulagemens,
Et jusques à ce que je vienne
Belle au moins qu'il vous en souviennent.

Lors me rendant en mille sortes
Tant de plaisirs que j'ay perdus
Tant & tant d'esperances mortes
Tant de biens en vain attendus
Trempes au miel de la presence
Les amertumes de l'absence.


CHANSON


Doux objet de mes desirs,
Charme de mon ame seduite,
Où vous envollez vous si vite ?
Me laissant dans ces desplaisirs
Où vous m'avez ainsi reduite,

Sera-ce donc à ceste fois
Que la cruelle tragedie
Donra ceste entorce à ma vie,
Et que ma languissante voix
Mourra dans l'air esvanouye ?

Ceste offence est hors de pardon :
Car au lieu de prendre les armes

Pour me sauver de ces vacarmes
Vous me laissez à l’abandon
L’ame aux douleurs
Les yeux aux larmes

Je le sçay, vous craignez de voir
Ceste orpheline desolee
D’une nuict de chagrins voilee
Heurter au roc du desespoir,
A faute d’estre controlee.

Quand vous serez doncques absent
L’as d’où voulez vous que je tire
Moyen d’affoiblir mon martire ?
Qui se va sur moy renfonçant
Alors que vostre œil se retire.

J’ay beau de vous me souvenir,
Il faut que je le confesse,
La foule des maux m’oppresse
Ne se peut guere soustenir
Par une idee de liese.

Je n’ay point l’esprit contrefait,
Et n’est possible que j’assemble
Ces deux contraires tout ensemble,
Que je sois pour vous tout à fait,
Et que pour l’autre je le semble.

Mais puis que fuyant vostre arrest
Il faut prouver que je vous aime,
Je voudrois en ce mal extreme,
Qu’au moins quand mon mal sera prest
Mon remede fust prest de mesme.

J’endurerois mille fois mieux
Tout ce mal qu’il faut que j’endure
Mais je suis mise a l’adventure,
Et le beau secours de vos yeux
S’enfuit du mal qui me demeure.


Mais quoy ? je me travaille en vain,
J'augmente par ma doleance
De mes malheurs ma violence,
Et mon remede plus certain
Ne despend plus que du silence.

Adieu beaux yeux, yeux tant aimez
Allez où vostre ame est poussee,
Chez nourrissons de ma pensee
Je ne vous laisseray jamais
Encore que vous m'avez laissee.


CHANSON,


Un bien qu'on desire tant
Il ennuye à qui l'attend

C'est trop, je perds patience
De me voir tant abusé,
Et la longue experience
Me rendra plus advisé :

Un bien qu'on, &c.

Quoy donc ? ce peu de journee
Prises si mal volontiers
Feront elles des annees
Mais des siecles tout entiers ?

Un bien qu'on, &c.

Je m'estonne bien encore
En la langueur où je suis
Que le temps qui tout devore
Ne devore mes ennuis :

Un bien qu'on, &c.

Mais c'est que ma belle flame
N'a point d'autre qualité,
Que la qualité de l'ame

Qui court vers l'éternité :

Un bien qu'on, &c.

J'ay beau flater de parole
Ce mal sourd comme la mort,
La medecine est trop mole
Et le mal beaucoup plus fort :

Un bien qu'on, &c.

Ceste absence si cruelle
Me met en estrange point,
Je vis d'avoir veu ma belle
Je meurs de ne la voir point.

Un bien qu'on, &c.

S'il est vray ce qu'on raconte
Soleil, de tes premiers feux
Pour Daphné, je fais mon conte
Que nous sçavons bien tous deux.

Un bien qu'on, &c.

Haste donc pour moy la suite
De tes journaliers plaisirs,
Mais prens pour voller plus viste
Les aisles de mes desirs :

Un bien qu'on, &c.

Que si ta course retard
La fin de mon triste esmoy,
Voy ma Belle, & pren bien garde
Qu'elle sente comme moy

Un bien qu'on desire tant,
Il ennuye à qui l'attend.


ELEGIE.


Vous languissez, mes vers, les glaçons de l'absence
Esteignent vos fureurs au poinct de leur naissance,

Vous n'entrebatez plus de souspirs vostre flanc,
Vos arteres d'esprits, ni vos veines de sang :
En quoy, la mort vous tient ? & ce front teint en cendre
Vous marque les tombeaux où vous allez descendre ?
Si vous pouviez encor revoir dedans les cieux
Ce feu, qui s'est caché des pointes de vos yeux
Vous vivriez dites-vous, mais la clarté ravie
Ravit en mesme temps l'esclair de votre vie.
Vous ne sçauriez passer vos jours parmi les nuits,
Ny faire beau visage en ces affreux ennuis,
Ce contraire est trop grand vivre auprès de ma Belle
Et n'approcher la mort quand on s'esloigne d'elle.
Il faut donques mourir & par necessité
Qu'à la fin vostre Hyver succede à vostre Esté.

Papillons bien aimez, nourrissons de mon ame,
Puisque votre origine est prise de ma flame
Et que ma flame garde encore son ardeur
D'où vous vient d'où vous vient cette prompte froideur ?
Ce beau feu dont j'avois votre vie allumee
Me l'avez-vous changé si soudain en fumee ?
Vous me laissez, ingrats, & la desloyauté
Récompense l'amour que je vous ay porté.

Est-ce que vous craignez que votre tendre veu
Se rebouche si bien contre la pointe aiguë
Des rayons du Soleil, qu'à l'espreuve du jour
On ne vous juge point de vrais enfans d'Amour ?
Et que ces beaux esprits dont on fait tant de compte,
S'ils vous ont descouvers ne vous couvrent de honte ?
Craindriez-vous point qu'encor votre deformité
Ne despleust d'aventure aux yeux de la beauté
Pour qui vous travaillez, & par trop de coustume,
Qu'on sente vos douceurs changer en amertume ?

Helas ! ne mourez point & servez pour le moins
A ma fidelité de fideles tesmoins,

Que si des Basilics l’œil malin vous offence
Marchant parmi ces fleurs, j'en prendray la deffense,
Et du miroir luisant de mon authorité
J'esteindray tout soudain ceste malignité :
Lors qu'on vous poursuivra je seray vostre Asile
Et quand les vents battroyent votre nef si fragile
Vous ne sçauriez vous perdre au Phare de mon feu.

Quant à ces yeux à qui vous avez desja pleu
Ils vous don'ront tousjours leur veuë toute entiere
Si ce n'est pour la forme, au moins pour la matiere.
Que si vostre langueur ne se peut secourir,
Si vous avez du tout resolu de mourir,
Mourez, mourez au moins d'une mort qui soit digne
De vostre belle vie, & faites que le Cygne
Qui charme de ses chants les bords Meandriens
Sur le bord de sa mort, se charme par les miens
Ce dernier feu laissant votre mourante bouche,
Soit semblable au Soleil qui luit quand il se couche
Beaucoup plus doucement que quand au fort du jour
Les brandons qu'il vomit grillent notre sejour.
Mourez, mes vers, mourez, puisque c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort, me servira de vie.

L'orage de mes maux, qui me va repoussant
Du bien tant desiré dont je me trouve absent,
Tant s'en faut que son coup m'esbranle ou me renverse,
Que je le romps luy-mesme, & d'une humeur diverse
A ces esprits qui vont d'onde en onde sautant,
Je pren plus de racine, & mon cœur si constant
Change en un naturel si bien ceste coustume,
Que tous ces monts de flots il les couvre d'escume,
Et sentiront tousjours s'ils veulent m'approcher,
Qu'ils sont mols comme une eau, moy dur comme un rocher.
Mourez, mes vers, mourez, puisque c'est vostre envie

Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Ce bel or qui nous donne un si bel argument,
Ne se va tant soit peu dans un feu consumant,
Et d'autant plus ce feu dans son ardeur persiste
Tant plus encore cet or s'anime & luy resiste
Et mille fois remis dans le plomb qu'il soustient
Plus brillant & plus beau mille fois il revient :
Mon amour est de mesme; & tous les maux qu'il treuve
Ne luy servent de rien que d'une vive espreuve,
Dont le brasier, encor qu'il se sente cuisant,
Luy fait l'ame plus nette & le front plus muisant.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

On n'esut jamais cognu le Scevole Romain
Sans le beau desespoir des deux coups de sa main.
Cesar sans les Gaulois, Scipion sans Carthage
Le sommeillant repos endormoit leur courage,
Et leur nom dans la mort s'alloit desja plonger
S'il n'eust trouvé sa vie en cherchant le danger.
Mon Amour cherche ainsi, pour se montrer si brave
Des perils de l'Amour le peril le plus grave,
A la fin on verra, pour marque de vertu
Qu'il sçait que c'est de batre & non d'estre batu.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Quand je fus, par malheur, de ma belle distrait
J'emportay dans mon cœur, non le vulgaire trait
Dont mille ames gisoyent à ses pieds comme morts
Mais les traits qui m'avoyent navré de mille sortes
Dont elle mesme encore à l'ennuy se blessa
Et pour gage cerain d'Amour me les laissa.
Comment voulez vous donq, qu'encore que je m'absente
Je n'en retienne point la memoire recente ?

Et sans ceste memoire, un amour si vivant
Qu'on ne me trouve point pour un homme de vent.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Tout ainsi que l'on dit de ce mont embrasé,
Dont le foudre & le vent ne peut estre appaisé,
Qu'il ne vommisse en hait, des cavernes profondes
D'un abisme grondant, ses feux à grosses ondes :
La neige d'alentour fondant à gros morceaux
Au lieu de l'estouffer l'en flamme de ses eaux :
Mon cœur bruslant de mesme en mesme violence
Brandons dessus brandons devers le ciel eslance,
Et quoy que le feu meure en la glace autrement,
Mes feux tout au rebours y trouvent aliment,
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

La nature est flottante, & par ses mouvements,
Elle se peint le front de divers changemens :
Et son estre incertain est un certain presage
Qu'ainsi comme elle pert visage apres visage
Elle perdra sa vie à la fin par la mort :
Mais mon amour constant qui jamais ne desmord
Ne change point du tout & sa vie estouffee
Ne servira jamais à la mort de Trophee :
Enfin j'auray dit vray, ne fust-ce que ce poinct,
Que j'aime de l'esprit & l'esprit ne meurt point.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Quand est de nostre absence, helas je sens assez
Que ce mal est contraire à mes plaisirs passez,
Et que je pers beaucoup par mes longues souffrances
Du bon heur que m'avoyent conçeu mes esperances.
Mais cet amour pourtant dont mon cœur est touché
N'est point par son essence à l'absence attaché,

Ce n'est point la cause, aussi ne sçauroit-elle
Faire mourir l'effect d'une chose immortelle :
Au contraire le bien dont on s'est retiré
Est d'autant plus aimé plus il est desiré.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Je fendray donques l'air par mes gemissemens
Aussi large qu'il est en nos esloignemens :
Mais puis que nos Amours, qui fuyent les ruines,
Sont des roses privez, nourrissons des espines
Et changeant de pasture à leurs cœur affamez
Apprenons-leur eux mesme a ne changer jamais.
Dans les esprits bien nez qui sentent bien empraintes
Les flesches de l'amour, de miel & de fiel taintes,
La presence fait naistre un amoureux effet
L'absence les renforce & le fait plus parfait.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Ainsi les tourtereau, qui perdent leur ami,
Languit la voix és bois vive & morte à demi,
Et ces mignons d'Amour tesmoignent qu'en leur perte
Ils gaignent par leurs feux la perte plus ouverte,
Et tous seuls dans ce dueil qui leur est tant amer
Apprennent doucement que c'est de bien aimer.
Qui n'aime que des yeux & ne sent point blessee
En quelque part qu'il soit jusqu'au vif sa pensee
L'Amour dans ses vergers aveugle le conduit,
Et luy donne les fleurs, & se garde le fruit.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

STANCES B. D. F.


Depuis ce triste jour que mon ame captive
S'empestra des liens de vos cruelles loix,
Et que pour vous servir, elle tenoit craintive
Le veuë sur vos yeux, l'oreille à vostre voix,

J'arrestay mes desirs du vent de l'inconstance
D'espoir & desespoir tous les jours combatus,
Et pour les mettre, enfin, dessous quelque asseurance
Je leur choisi le port de vos belles vertus.

Il sembloit que l'amour me prestoit la main forte
Tant il avoit son front serain de tous costez,
Vous mesme, en vos discours, monstriez en quelque sorte
Je ne sçay quoy de plus que les divinitez.

Mais ce calme d'Amour ne couvoit un orage
Qui me devoit bien tost dissiper le repos :
Et vous sous les douceurs de vostre beau langage,
Desguisiez un esprit contraire à vos propos.

Quand vous me vistes pris, au lieu de ma franchise
Meritoit la faveur d'un aimable recueil,
Je n'euz, pour le loyer de si belle entreprise,
Que les esclairs tranchans du courroux de vostre œil.

Desdains dessus desdains, martyre sur martyre
Couronnoyent les travaux de ma fidelité,
Quoy qu'autant que l'estoir digne de vostre Empire
Je fusse indigne autant de vostre cruauté.

Quand j'eus beaucoup souffert, ma longue patience
Blessee, se changea par contrainte en fureur,
La fureur m'alluma le desir de vengeance
Pouvois-je sans mourir, voir mourir mon honneur ?

L'enfer mesme voyant les langueurs de ma vie
Quoy qu'il soit insensible en print quelque pitié,
Et des sanglants cordeaux de la jalouse envie

Entortilla les nœuds de vostre autre amitié.

Confessez franchement, vous qui sentez ces peines
Et le cruel malheur de vos afflictions,
Qu'en matiere d'Amour les offences certaines
Sont certaines aussi de leurs punitions.

Toutesfois, vostre mal seul tous mes maux excede,
Et je vous plains encor ne fust-ce que ce point,
Qu'à tout le moins pour moy vous sçavez le remede
Mais pour vous mesme, helas ! vous ne le sçavez point.

Peut estre que changeant encore de courage
Vos malheurs envers vous se pourroyent bien changer,
Et que ne trouvant point de sujet davantage
La jalousie aurait honte de me venger.

Je le crois pour le moins, & faites-vous l'espreuve
D'autant plus librement qu'il est plus deffendu,
L'attente ennuye bien, mais à la fin on treuve
Qu'un bien fait à propos ne peut estre perdu.


Sur la mort du B.D.F.
STANCES :


Braves enfans de Mars, nourrissons de Bellonne,
Qui portez dans vos mais les glaives tous sanglans
Dont vous perçez le dos, l'estomac , & les flancs
A ces cruels voleurs des lys de la couronne.

Et vous mon Roy, premier de rang & de courage,
Ame de tous ces corps qui vous vont tous fuyant,
Le tonnerre, & l'esclair, & le foudre, & le vent,
A qui l'Europe un jour doit un entier hommage.

J'apprestois des lauriers pour ceindre vos victoires

Vos triomphes d'honneur estoyent desjà tous prests,
Mais quoy ! faut il mesler les Lauriers de Cyprez
Et de mon triste dueil la joye de vos gloires !

Où m'avez-vous laissé ces aimables delices,
Ces mielleuses humeurs, ces yeux de mon ami ?
Hé ! cuidez vous qu'on puisse ainsi vivre à demi,
Si ce n'est comme on vit au milieu des supplices ?

Luy qui vous avoit fait si prompte compagnie,
Qui couroit genereux aux dangers comme vous,
A-il tout seul laissé, dans le malheur des coups,
L'ame, de luy, de nous & de moy desunie ?

Encore que vostre coup de la coulpe s'exempte,
Et que son meurtrier aille au rang des innocens,
Si faut-il, quel qu'il soit, pour contenter mes sens
Si je ne le condamne, au moins qu'il sen repente.

Aveugle il a guidé son aveugle fortune;
Et si son cœur n'a fait un si piteux dessein,
L'outil ne s'est trouvé pour le moins qu'en sa main,
Et de luy seul nous vient ceste perte commune.

Mais en quelque façon qu'elle soit advenue
Je vois mon pauvre ami sur la poudre estendu,
Et les glaçons tous froids de ce sang respandu
Où jadis luy bouilloit sa valeur si cognüe.

Ces playes, que je voy perçee ainsi ces armes,
Me perçent jusqu'au vif mon esprit tout dolent,
Mais dolent de l'effort d'un dueil si violent,
Qu'il arreste & devore, & ma voix, & mes larmes.

Lors que la voix, les cris, & l’œil les pleurs nous donne
Ce sont des maux lesgers qui s'envolent par là,
Mais ce mal est plus grand que non pas tous ceux là
Un mal sous qui mon sens & s'estouffe & s'estonne.

Mais à ce mien ami, pour marque plus notoire
Que je l'ay tant aimé, je luy garde un tombeau :

Mais un tombeau tousjours esclairé d'un flambeau,
Le tombeau mon esprit, le flambeau ma memoire.

Ah, que c'est peu de l'homme ! & que ceste lmumiere
Qui nous fait vivre peu de peu de vent s'estaint,
Nous avons beau courir, mais la mort nous attaint
Et souvent les premiers la trouvent la premiere.

Heureux qui ne tient point sa vie à l'adventure,
Mais quand la mort s'approche il a tant de bon heur
Qu'il l'attend pour le moins sur le pas de l'honneur
Et pour elle jamais ne change de posture.


STANCES


Ainsi fait le Soleil, quand il monte de l'onde
Il esparpille en l'air sa chevelure blonde
Tout beau, tout rayonneux, tout brillant de clarté,
Esteint les petits feux, espard l'obscurité
Et se donne luy mesme en son triomphe au monde.

Nimphe serois-tu point ceste mesme lumiere,
Qui laisses dans le Ciel ta course coustumiere
A quelque Phaëton qui t'ait importuné ?
Ou bien, le monde est-il de deux torches orné
Du Soleil la seconde, & de toy la premiere ?

Ah, que de beaux flambeaux ta face nous allume,
Qui nous donne le jour plus fort que de coustume
Au sortir esclatant de ses sombres rideaux,
Sombres quand ils n'ont plus ces mesmes beaux flambeaux
Car à ces beaux flambeaux leur noirceur se consume.

A voir tant de splendeur qui de tes yeux flamboye,
A voir tout ce bel or qui sur ton dos ondoye,
Tout tremblotant d'Amour, transformez en Zephirs,
Et ce sein, qui s'estraint & s'estend de souspirs,
Que nos yeux ont de bien, & nos ames de joye !


Mais Nimphe c'est des yeux seulement & des ames
Quiconque soit celuy pour lequel tu t'enflames
Il faut qu'il soit quelqu'un d'entre les plus grands Dieux
Les hommes n'ont point part au regard de tes yeux,
Ce sont glaçons pour nous, et pour luy seul des flammes

Luy & nous te voyons, mais non pas tout de mesme,
Luy ravy de l'ardeur de son amour extresme
Te voit pour te cherir ou pour te desirer,
Et nous ne te voyons que pour mieux admirer
Les divines beautez qui l'aiment & qu'il aime.

Le Soleil n'a qu'un monde où sa clarté rayonne,
Tu n'esclaires qu'un Dieu qui tout à toy se donne
Un Dieu seul, tout le reste est gisant dans la nuict,
Ou bien c'est un esclair quand la beauté nous luit
Qui sent soudain la nuict, & soudain l'abandonne.

Que vous estes heureus, Nimphe & Dieu tous ensemble
Puis qu'en vous tout l'amour des amours se rassemble
Nompareille beauté, nompareille grandeur
On ne voit rien ici qui semble vostre ardeur,
Aussi ne voit-on rien au monde qui vous semble.


STANCES.


Ma belle languissoit dans sa funeste couche
Où la mort ces beaux yeux de leurs traits desarmoit,
Et le feu dans sa moüelle allumé consommoit
Les lys dessus son front, les roses sur sa bouche.

L'air paraissoit autour tout noir, des nuits funebres
Qui des jours de la vie esteignent le flambeau :
Elle perdoit déjà son corps dans le tombeau,
Et sauvoit dans le Ciel son ame des tenebres,



Toute la terre estoit de dueil toute couverte
Et son reste de beau luy semblait odieux :
L'ame mesme sans corps, sembloit moins belle aux Dieux,
Et ce qu'ils en gagnoyent leur sembloit une perte.

Je le sçeus, & soudain mon cœur gela de crainte,
Que ce rare tresor ne me fust tout ravi,
S'il l'eust esté, je l'eusse incontinent suyvi,
Ainsi que l'ombre suit une lumiere esteinte

Nostre fortune enfin de toutes pars poussee
A force de malheur fut preste à renverser,
Ma belle en se mourant, & moi pour me presser
Moi-mesme de ce mal dont elle estoit pressee.

L'amour, qui la voyoit cruellement ravie
S'enflame de colere à voir mourir son feu,
Accourt tout aussi tost en trouve encore un peu,
L'esvente de son aisle & luy donne la vie.

Mais l'amour au voler se trouva tout estrange,
Car la douleur tenoit engourdis les Zephirs :
Je es luy r'animois du vent de mes souspirs
Et s'il a fait du bien j'ay part à la louange.

Ma belle cependant recommence a reprendre
Pour les perdus esprits, des esprits tous nouveaus
Qui pourfilent son corps de traits encore plus beaux
Et renaist tout ainsi qu'un Phœnix de sa cendre.

Au rapport bien heureux de si douces nouvelles
L'enfer de mes ennuis dedans l'air s'est perdu :
Que si j'ay du repos de l'avoir entendu
Qu'aurois-je pour l'avoir s'il me donnoit des aisles ?

N'auray-je doncques point encor que des oreilles ?
Et mes yeux seront-ils encor de vous privez ?
De vous ma belle, a qui les biens sont arrivez,
Où l'amour pour nous deux desploye ses merveilles,

Au moins triste langueur de ma longue distance

Qui m'enchaines les jours comme insensiblement
Trouvez moy quelque fin à mon esloignement
Mais ne me trouvez point de fin à ma constance.


STANCES


N'est ce donc pas assez que je sois tout en flamme
Tout en flamme de vous, & pour vous mon flambeau,
Si pour mieux me fermer la porte de votre ame
Vous ne m'ouvriez encore celle de mon tombeau.

Vous n'estes point contente, & j'en ressens les preuves,
Pour tant d'entiers tesmoins de ma fidelité,
Et les rompez plustost comme de petits fleuves,
A vos rocs endurcis de l'incredulité.

Mais que vous restoit-il, si vous pour tant de geines
Que vous m'avez donné, ne m'avez point perdu?
Si mesme pour le mal de vos injustes haines
Mon innocent Amour du bien vous a rendu ?

Quand vous dardiez sur moi vos flammesches bruslantes,
Je presentois sur moi mon ame à leurs ardeurs,
Et tant plus je sentois ces ardeurs violentes,
Tant plus je leur rendois de plus douces odeurs.

J'ay languy tout un temps en ce long sacrifice,
Paisible à vos rigueurs, sur votre saint Autel,
Et s'il fust onc Martyr de l'amoureux supplice,
Ou jamais il n'en fust, ou n'en fust jamais tel.

Ores que j'attendois que vostre ame apaisee
Print enfin le chemin d'une aimable douceur,
La voila de nouveau remise en sa brisee,
Et moi plus esgaré du chemin le plus seur.

Vous m'eschappez encor dans ces tortus Dedales
De deffis ombrageux et d'inconstants soupçons,

Et si nos passions estoyent d'humeurs esgales,
Mes feux desjà seroyent esteints sous vos glaçons.

Mais quoi ! si je ne meurs moymesme il faut qu'ils vivent
Et que leur sort se trouve avec le mien conjoint,
Que si vos cruautez encores vous poursuyvent
Ils ne peuvent mourir, & moi ne mourir point.

C'est ce que vous cerchez : car m'ostant la creance
Que toute Amante doit par droit à son Amant,
Vous estes proprement à mon feu son essence,
Car le feu ne vit point s'il n'a son aliment.

Helas ! ne m'ostez point si promptement la vie
Si les Cieux ont encor mon destin retardé,
Vous seule de moy seul pouvez estre servie
Comme un Soleil de l'Aigle estre bien regardé.


Sur la fievre


Que faites vous dedans mes os
Petites vapeurs enflammees,
Dont les petillantes fumees
M'estouffent sans fin le repos ?

Vous me portez de veine en veine
Les cuisans tisons de vos feux,
Et parmi vos destours confus
Je perds le cours de mon haleine.

Mes yeux crevez de vos ennuis
Sont bandez de tant de nuages,
Qu'en ne voyant que des ombrages
Ils voyent des profondes nuits.

Mon cerveau siege de mon ame
Heureux pourpris de ma raison,
N'est plus que l'horrible prison
De votre plus horrible flamme.


J'ai cent peintres dans ce cerveau,
Tous songes de vos frenaisies,
Qui grotesquent mes fantasies
De feu, de terre, d'air & d'eau.

C'est un chaos que ma pensee
Qui m'eslance ores sur les monts,
Ore m'abisme dans un fond,
Me poussant comme elle est poussee.

Ma voix qui n'a plus qu'un filet
A peine, à peine encore tire
Quelque souspir qu'elle souspire
De l'enfer des maux où elle est.

Las ! mon angoisse est bien extresme,
Je trouve tout a dire en moy,
Je suis bien souvent en esmoy,
Si c'est moy-mesme que moy-mesme.

A ce mal dont je suis frappé
Je comparois jadis ces rages,
Dont amour frappe nos courages,
Mais, amour, je suis bien trompé.

Il faut librement que je die :
Au prix d'un mal si furieux,
J'aimerois cent mille fois mieux
Faire l'amour toute ma vie.


Fin des Amours du sieur
de Sponde.