Premier recueil de diverses poésies tant du feu sieur de Sponde que des sieurs Du Perron, de Bertaud, de Porchères et autres, non encor imprimées, recueillies par Raphaël Du Petit Val, 1604/Chanson/Comment pensez vous que je vive

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, François d'Arbaud de Porchères
Premier recueil de diverses poésies tant du feu sieur de Sponde que des sieurs Du Perron, de Bertaud, de Porchères et autres, non encor imprimées, recueillies par Raphaël Du Petit ValImprimerie Du Petit Val (p. 21-23).

CHANSON


Comment pensez vous que je vive
Esloigné de vostre beauté ?
Tout ainsi qu'une ame captive
Au gouffre d'une obscurité,
Qui n'attend tremblante à tout'heure
Que le jour qu'il faut qu'elle meure.

Je ne vois par tout que des ombres,

Je trouve mesme noirs les cieux,
Les jours luisans sont des nuicts sombres,
Les nuicts des Enfers à mes yeux,
Les Enfers mesmes si funebres
Sont beaux au pris de mes tenebres.

Ce monde plain d'inquietudes
Qui flotte tout autour de moy,
Ce ne sont que solitudes
Toutes plaines de mon esmoy,
Mais vuides de la douce vie
Que son absence m'a ravie

Je fons comme fondroit la cire
Aupres d'un brasier enflammé,
Et plus de vous je me retire
Je sens plus mon feu ranimé,
Mais ce feu tant plus il s'augmente
Helas ! tant plus il me tourmente,

Je meurs il est certain, ma belle.
Et ce peu d'ame que je tiens
Ce n'est que ceste humeur fidelle
De laquelle je l'entretiens :
Le reste d'elle qui s'envole
Ne me laisse que ma parole.

La parole helas! pour me plaindre
Que mes maux sont bien commencez,
Mais je dois bien encore craindre,
Qu'ils ne soyent pas si tost passez,
Et que mes fresles destinees
N'ont point leurs bornes terminees.

Mon Dieu ! que ceste heure incertaine
A pour moy de malheurs certains,
Et que ma belle si lointaine
M'en garde les secours lointains !
Peut on jamais sentir ny dire

Pareil martyre à mon martyre?

Ainsi mon ame repoussee
Paisible à l'abry de son port
Sera desormais balançee
Dans les tempestes de la mort,
Mais sa nef sera la constance,
Et son estoile l'esperance.

Durant ceste triste fortune
La voix de mes gemissemens
A vos oreilles importune,
Y prendra les soulagemens,
Et jusques à ce que je vienne
Belle au moins qu'il vous en souviennent.

Lors me rendant en mille sortes
Tant de plaisirs que j'ay perdus
Tant & tant d'esperances mortes
Tant de biens en vain attendus
Trempes au miel de la presence
Les amertumes de l'absence.