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Prisons et Paradis/Treille muscate 1930

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TREILLE MUSCATE 1930

Elle n’a pas démérité. Quand je relis les lignes qu’elle m’inspira, si je souris, ce n’est pas pour me moquer d’elle ni de moi. C’est parce qu’elle me montre à présent son vrai visage, comme une confiante épouse d’autrefois laissait voir ses frais appas en tenue de nuit, et ses « anglaises » roulées sur les papillotes de papier fin, la nuit des noces passée.

« Vigne, m’écriais-je, je te jette en l’air, et tu retombes lianes ! » C’est très touchant, ce lyrisme des premières rencontres. J’en ai dit bien d’autres. J’ai parlé d’écheveler des pampres. Écheveler des pampres ! Où avais-je la tête ? Les pampres, on les ligote, quand ils sont verts ; secs, on les taille, et court, s’il vous plaît. L’élan de leur sève est si puissant, et la feuille est si drue… J’ai parlé de « roseraie », de « désordre », et même de « légumes ornementaux », — comme s’ils avaient, pour « orner », attendu que je leur assignasse une tonnelle, ou des gradins.

Le premier feu passé, je mandai un esprit du lieu, un charmant homme noir qui avait le poil crépelé, la dent blanche et faisait le métier de jardinier-horticulteur. Je fus véhémente et prodigue de : « Je veux que… Vous me comprenez ? Ceci n’a plus de raison d’être… Pas de géométrie ! Ne vous occupez pas de l’alignement !… Vous me comprenez ? »

Il hochait la tête : « Oui… Oui… Vé, je veux bien, moi… » Il se tut un long moment et dit, sur le ton de la plus suave mélancolie : « Seulement, ça ne sera plus provençal… » Il ajouta encore : « Moi, je n’ai de goût qu’à faire bien provençal… »

Qu’il est facile d’abdiquer, dans ce pays… Ne me plaignez pas : mon jardin est charmant. Folle, qui rêvais de roses désordonnées ! Pourquoi pas un parc anglais ? Je me souviens de mes projets comme de lourdes fautes de savoir-vivre… L’intrus, qui déshonore ce pays, ne s’impose pas à lui. C’est une terre très vieille, mais rude, et qui a rendu l’autochtone circonspect. Il ne lui demande pas plus qu’elle ne veut donner. Il abandonne, aux inconstances d’un climat dont il n’a pas fini de s’étonner, la roche empanachée de vent et de pins, la pierraille vouée au ciste, la colline qui ne nourrit que l’herbe et l’arbuste amers, absinthe, cactus, myrtes et lentisques. Et ayant fait, à la lettre, la part du feu, l’homme dresse des palis, plante les cyprès en murailles, les faux bambous en lances, et aménage ses enclos épanouis et peureux. La gelée les mordille plus d’une fois par hiver, l’été souvent les exténue, si on leur mesure l’eau…

L’esprit, frisé comme un cyprès, m’enseigna comment, au mépris de toute chimère, on dessine un jardin « bien provençal ». Quelques sursauts d’indépendance m’agitèrent, deux années durant : je demandais encore le pourquoi des choses.

— Mais, ça a l’air d’un gril à côtelettes, ce jardin ! Pourquoi ne faites-vous que des plates-bandes parallèles ?

Avec une patience irréductible, l’esprit condescendant secouait son chef crépu d’où pleuvaient des semences de millet sauvage, des pétales d’anémone, des prétérits sans nombre et des imparfaits du subjonctif, reliquats d’un beau-parler ancien :

— Eh ! le puis-je autrement ? Je souhaiterais que nous eussions facile de chainger le sens. Déjà l’an passé, vous me fîtes planter les balisiers de contre-manière, et le mois d’outte n’en laissa rien. Voyez-le vous-même, comment il vous faut planter… Qui nous le commande, le sens ?

Son bras désignait le soleil et, s’abaissant, suivait dans le ciel un chemin immuable, de l’est à l’ouest. En rechignant, je comptais les futurs parterres maraîchers serrés l’un contre l’autre…

— Alors, c’est ça, un jardin bien provençal ?

— C’est ça, et ce n’est pas ça, répondit l’esprit au beau langage. Mais le voilà bien parti. Donnez-vous patience…

La moitié d’une vie peut s’écouler avant qu’un arbre projette sur la terre l’ombre ovale et tournante de sa tête parfaite… Je n’ai plus le temps d’attendre.

Si je plante encore le figuier, c’est par tradition, par révérence païenne envers un sol qui toujours porta le figuier. Il me faut tendre vers ce qui se hâte, s’étire vers le jour, s’enfle d’eau et de soleil, se congestionne de bourgeons, explose en corymbes et en rosaces. Renoncer à l’arbre dont on ente le sauvageon, renoncer à l’ombrage quand on soigne la pépinière, ce n’est peut-être pas la forme la moins amère, ni la moins sage, de la résignation…

Parti, à petit train, en 1926, le jardin provençal est en route. J’ai plaisir à penser qu’il n’arrivera jamais à une perfection figée d’ambitieuse mosaïque. Tout l’en empêche, et moi la première ; il compte avec les essais malheureux, les graines trop vieilles, le mistral, les gelées. Le grand hiver de 1928-29 a vu la ruine et la mort des très vieux mimosas, gloire de la courte avenue. Leurs beaux troncs de monstres satinés ont éclaté comme au feu. Le peu d’eucalyptus qui chargeait les nuits d’une odeur de matou et d’embrocation a péri de gel, une hache de glace a ouvert, au cœur des vieux mûriers, des failles mortelles…

Malignité, vicissitudes ne font pas que je ne comprenne, à travers tant d’amour empêché, ce qu’est un jardin « bien provençal ». À ne vous rien cacher, c’est un jardin qui ressemble à tous les humbles jardins que j’ai connus et formés, en provinces françaises. Qu’allais-je imaginer ? L’ail est au long de l’espalier, et le piment près du rosier qu’on taille bas pour qu’il résiste au vent. L’aubergine et la tomate voisinent traditionnellement. Je fréquente tout cela depuis l’enfance. Fallait-il venir de si loin pour retrouver ce que je quitte ?

J’interroge l’esprit coiffé d’un noir persil capillaire. Il ne répond guère que d’un geste de bras, ce bras qui trace sur le ciel la course du soleil. Il montre cet enclos qui ressemble si fort aux petites exploitations horticoles de Grasse. Il atteste qu’au premier plan l’œillet d’Inde, peint aux couleurs des ravenelles sauvages et des abeilles, endigue une frange penchante de pétunias violets, frappés chacun d’une étoile blanche. Au-dessus des pétunias flambent quelques balisiers, dont la fleur égale en beauté, en mollesse charnue, les langues fiévreuses des orchidées. C’est à l’étage plus haut que commence le domaine du zinnia. Depuis quelques années, le zinnia est grand comme une soucoupe, comme un coussin, comme le rond tapis de pied que brodaient nos grand’mères. Sauf le bleu, il accède à toutes les nuances, et chez moi le rouge pur, un rose chinois, un autre rose safrané dominent.

Mille zinnias, et encore mille, infatigables, tous célébrant la gloire de la fleur parfaitement ronde ! Encore un faible remblai, derrière les trois premiers, et rigoureusement parallèle : c’est l’étroit empire des grandes amarantes en épis, queues pourpres de cavales que la brise balance…

Enfin, tout en haut, buvant le soleil, formés de son image, règnent les tournesols à larges faces, dont le cœur est un gâteau de miel noir. La fleur incomparable, le volubilis d’azur, est à leur col inflexible un ruisseau suspendu, que noircit le passage du nuage, que le retour du rayon épand et bleuit…

De juin à octobre, j’ai sous les yeux ce banc naïf et compact de fleurs. Aucune n’est rare. Mais un ciel privilégié descend jusqu’à elles… Autour des zinnias et des géraniums rouges vibre un insaisissable halo violet. Le jaune œillet d’Inde, en affrontant le ciel, la mer et le volubilis, s’exalte. Un lis des sables, carné, à pulpe épaisse, crève la terre chaque matin, hisse aussi haut, aussi vite qu’il peut ses calices rigides, son pesant parfum de pêche contuse…

Ô lumière ! Le mur, au voisinage de tant de feux, rougit comme une joue. Je sais maintenant ce qu’est le jardin provençal : c’est le jardin qui n’a besoin, pour surpasser tous les autres, que de fleurir en Provence.

La faune, quoi qu’on tente, reste féline. Je ne compte pas pour chien ma bouledogue. Elle non plus. Ici, le canin ordinaire naît on ne sait de qui, croît mal, et les longs étés l’efflanquent, le vident de pensée et d’énergie. On hésite à siffler, quand l’ombre gagne le chemin de côte, un de ces fantômes farineux qui gisent dans la poudre blanche, se lèvent en exhalant un profond soupir, secouent leur nuage et prennent un trot traînassant, avec l’air de dire : « Mesure, à ma fatigue, le dévouement que je te porte ! »

La Treille muscate abrite deux chiens de hasard, l’un Restauration à anglaises défrisées, l’autre légèrement Louis XV quant aux pattes, en souvenir, sans doute, d’une enfance négligée. Tous deux vivent obscurs, allégés de soucis sauf pendant les nuits de pleine lune. La vieille face les tourmente périodiquement, ils l’insultent, ils pourchassent les spectres qu’elle suscite, tandis que les maîtres chats ballent et se réjouissent.

Un, deux, trois, quatre… onze chats. L’an prochain, combien seront-ils ? Une panse tendue de femelle promet la portée de six. Deux matous gris, sur le mur, font les beaux pour la morveuse grise qui tétait encore il y a trois mois. Une couleuvrine chatte grise, suave, la joue renflée comme une petite lionne, répète naïvement sous les fusains l’appel chevroté, dit : « appel aux oiseaux ». Tant de gris ? Oui, tant de gris. Le couple de mes sud-américains — d’aucuns disent russes — ne regarde pas à trois portées en douze mois. Bien mieux, le matou, Krô, sème au loin sa descendance gris-argent, bleue dans l’ombre. L’aube, le crépuscule enfantent des chats gris. Un hangar, un mur troué, une haie taillée, un mûrier ancien couvert de loupes sécrètent, chacun, leur contribution de chats gris, que les croisements hasardeux déforment à peine. Le type pur, imposé, transmis par les femelles, est assez court, ramassé, à cou puissant chez le mâle. L’hiver les enrichit d’un poil dru, peu couché, qui leur gonfle les joues, leur raccourcit les oreilles et les déguise en oursons. Ils craignent l’eau moins que ne fait le chat de France, se promènent par la bruine et l’averse, tout argentés des gouttelettes que leur poil tient suspendues.

Le Krô, Kapok, Muscat, la Touteu-Petiteu, Pichinette, Minionne, Toune… Et cinq autres… Et celui « qu’on appelle Mini-Mini parce qu’il n’a pas de nom, le povre ! » À première vue, vous les diriez pareils. Nous ne sommes pas trois à les connaître, à les reconnaître d’un coup d’œil…

Ce long pas flottant, désossé, ce regard sans joie et sans franchise, c’est Kapok, le chat castré qui bat les chattes.

Le Krô, aussi gros que lui, reste, à quatre ans, l’enfant herculéen qui délaisse son jouet préféré, — un grain de riz, — pour tuer un rival. La féroce bataille finie, le Krô baisse les yeux devant la chatte, la chante d’une toute petite voix, et supporte ses sèches gifles de prude…

Toune a toujours perdu quelque chose ou quelqu’un, son assiette, son coussin, sa cuisinière, sa balle de laine ; mais elle est si jolie qu’elle trouvera toujours à se marier, — deux ou trois fois l’an.

Pichinette la douce, la Touteu-Petiteu qui est une mère bénie et fait les plus beaux enfants du monde, Mini-Mini le sans-nom… Gris, gris, gris et encore gris. À qui ne les a pas vu naître, j’accorde le droit de s’y embrouiller un peu. Mais demeurez attentifs sur mon seuil, tournés vers la vigne et le petit bois de pins, pendant que je crie un certain cri, suivi d’une petite chanson qui n’a — pour vous — aucun sens. Au bout d’un moment vous la verrez approcher, celle que je convoque rituellement.

Lente, pour ne point laisser paraître trop d’amour, elle s’avance, sur de très petits pieds d’argent. Le port de tête s’accorde au port de queue, par la majesté autant que par la désinvolture. Ses yeux d’or rient tendrement parce qu’ils ont rencontré les miens, mais en chemin il vient à cette créature parfaite un visage de démon, à cause d’une sauterelle ou d’un trou frais de taupe, et la royale démarche se change en un prodigieux cul-par-dessus-tête

« Qu’ai-je fait là ? » se reproche-t-elle en reprenant terre. Trois petits pas, un saut aérien pour éviter une branche, un passage de trot d’antilope pour marquer l’empressement, un roucoulement léger de colombe et une parole de chat, afin que nous admirions le rouge sain et chaud de la langue : devant vous se tient, identique en gris à tous les autres gris, celle que pourtant vous ne confondrez plus, l’ayant vue une fois, avec aucun autre chat gris, celle qui a refusé les noms de reine, les puérils diminutifs, et qui s’appelle, — comme s’il n’y en avait qu’une au monde — La Chatte.